‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 128 sur 146 · CHAPITRE XLl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLl

Tandis que Sancho Pança commençait à s'apercevoir des ineoDvénients de ta grandeur, don Quichotte, égratigné, se voyait forcé de garder la chambre : six jours entiers s'écoulèrent sans qu'il tni fût possible de se montrer en publie. Pendant ce temps, un nuit qu'il ne dormait pas , seiou sa coutume , il entendit ouvrir doucement sa porte, et ne douta pointquecenefûtrainoQreuse Altiudore qui venait livrer un nouvel assaut à sa fidélité pour sa dame. Non, s'écria-t-il à demi-voix et se répondant à lui-même, non; toutes les beautés de la terre ne parviendront pas à me bire oublier un seul instant celle que j'adore. Ifon, ma chère Dulcinée, mon unique amie, ma souveraine , où que tu sois, quoi que tu sois, paysanne, princesse, nymphe, ce tendre cœur t'appartient , t'appartiendra jusqu'à la mort ; personne ne peut te le ravir.

Eu achevant ces paroles il se lève debout sur son lit; la porte s'ouvrait à l'instaut- Quelle fut la surprise de notre béros en

PABTIt U, CHtr. XLL - 433

voyant parattreà la plaeedelajeuaeAltizidoreuiie vieille duègne, ^t les coiffes blancbes balayaient presque le plancher; portant sur son nez vénérable une paire de fondes lunettes , et tenant de la main gauche une petite bougie , dont avec la droite elle repoussait la lumière loin de son visage ridé! A cet aspect, te chevalier s'imaginant que c'était une sorcière qui venait s'emparer de lui pour le meoer au sabbat commence à faire des signes de croix. Tj duf^e, qui s'avançait à pas lents , aperçoit à son tour cette grande figure , debout sur le lit, enveloppée dans une couverture de satin jaune, le visage à demi couvert de compresses, les moDstacbes en papillotes , et redoublant ses signes decroii. « Jésus! dit-elle, que vois-je? <• Elle ressent nne frayeur pareille h celle qu'elle inspirait, s'arrête toute tremblante, laisse échapper sa bou^e , qui s'éteint , se retourne promptement pour fuir, s'embarrasse dans sa longue rube , et tombe au milieu de la ebsmbre.

■ Je te conjure, 6 fantjtme! s'écrie alors don Quichotte, de me déclarer ce que tu veux de moi ; si tu es une âme en peine je ferai pour ta délivrance tout ce que me prescrivent ma qualité dedirétienet ma profession dechevalier errant. — Seigneur doQ Quichotte, répondit la duÈgne, s'il est bien vrai que vous êtes le seigneur dot> Quichotte , ne me prenez point pour une Ame en peine:je suis la dame Rodrigue, duègne de madame la duchesse; je venais cliez voua avec l'intentiou de vous raconter mes peines, et de vous demander votre appui. — Je veux bien vous croire , madame Rodrigue ; et je consens à vous entendre , pourvu que vous ne soyez point chargée de quelque message amoureux : je vous préviens que sur cet article votre ambassade serait sans succès. — Ah ! vous me connaissez mai, seigneur don Quichotte, si vous me croyez capable de me charger d'un message amoureux. D'abord je ne suis pas encore d'un âge à n'acquitter pour les autres de pareilles commissions : Je me porte bien , Dieu merci ; j'ai encore toutes mes dents , excité quelques-unes que m'ont enlevées les catarrhes si fréquents dansce pays ; et si je voulais m'occuper de semblables badinages je pourrais... Mais, puisque vous le permettez, je vais' rallumer ma bougie, et je reviendrai vous confier tous les secret» de mon cœur. > Aus-

DOy QCICHOTTt. W

4S4 DOK QUICHOTTE.

sitât, et sans attendre de réponse, elle sortit de l'appartenent.

Notre liéros, demeuré seul, réfléchit aui dernières paroles de madame Rodrigue. > Ceci, dit-il, m'a l'air d'une nouvel le aventure: le diable est fin; il a vu qu'il ne pouvait triompher de moien employant des duchesses, des reiues, des belles de quinze oU' seize ans , peut-Atre espère-t-il me trouver moins sur mes gardesavec une vieille du^^. Trop souvent celni qui résiste aax plu& tenîbles épreuves succombe dans une occasion où rien ne lui paraît à craindre. Madame Rodrigue va revenir; je serai seul avec elle : cette chambre , cette solitude, l'heure qu'il est, cequ'elle me dira , tout se réunit contre ma saf^esse. Je peux être faible un momuit... Faible pour madame Rodrigue! Je n'ai qu'à regarder ses rides, ses coiffes blanches, ses lunettes... le diable, le diable lui-même s'enfuirait épouvaolé... Ah! c'est ainsi que l'orgueilleux raisonne ; il affecte de mépriser les pièges qui lui sont tendus, et sa coupable confiance le conduit dans le précipice. Soyons prudent, d^ons-nous des périls les moins redoutables, et fermons la porle à madame Rodrigue. ■•

Le héros se lève alors pour aller mettre le verrou ; mais madame Rodrigue rentrait avec sa bougie rallumée. Elle se rei>contre vis-à-vis de don Quichotte, toujours enveloppé dans sa couverture ; et reculant ansMtôt deux pas : ■ Seigneur chevalier, dit-elle en baissant les yeus sur ses lunettes , je n'ose deviner à queldesseinvous êtes sorti de votre lit; mais je vous demande s'il j a sûreté pour moi. — Je vous fais la même question, madame. Hodois-je pas être en défiance? — Eh ! de qui donc ?— De vous.— De moi? — De Tous-ntême , madame Rodrigue; car enfin vons n'êtes pas de bronze , et je ne suis pas de marbre. Nous sommes seuls , une nuit profonde couvre l'univers de ses voiles , l'étoile duberger brille dans le ciel, et cette chambreressemble beaucoup à la grotte où l'aimable Énée alla diercher nu asile sombre avec la belle Didon. Je m'en fle à vous, madame Rodrigue , à votre expérience, à vos longuescoifFesjetjevousdemandevotremaia comme le gage et le garant de vos pudiques intentions. >

En disant ces mots notre chevalier baise sa main et la présente à la duègne, qui baisant aussi la sienne la met dans celle du héros. Tous deux, se tenant ainsi, pleins d'une noble cod-

Page 1