CHAPITRE UI
POUB HOmE DÉROS.
Le leodeinain de ce jour Antonio et ses amis proposèrent a don Quichotte de venir visiter les galères. Sandio témoigna une graode joie de cette proposition, et suivit son maître sur le port. I^ général , qu'on avait prévenu , aussitdt qu'il les vit arriver, lit abattre les tentes et sonner des fanfares ; un esquif, couvert de ndies tapis , garni de coussins de velours , vint prendre nos deux héros ; le canon de la capitane se fit entendre, et les autres galères lui répondirent. Au milieu de ces honneurs, don Quichotte montait à l'échelle ; tout l'équipage le salua par des cris trois fois répétés. Le général , après l'avoir embrassé , lui fit un beau compliment , qui ne resta pas sans réponse; et le signal fat donné pour une promenade sur la mer.
A ce signal tons les forçats , dépouillés de la ceinture en haut, se mirent à ramer avec tant de force et de vitesse, que Sancho se crut emporté par une légion de diables. 11 regardait en tremblant cette foule d'hommes nus , et se rangeait le plus près qu'il pouvait de son maître, assis â la poupe avec le général , lorsque le premier rameur de la droite , faicant semblant de croire que notre ëcuyer voulait aller à la proue , le prend dans ses bras , l'enlève , et le passe à son compagnon , qui Je passe de même ii un autre. Le pauvreécuyer, voltigeant ainsi de main en main , arrive en un clin d'œil à l'autre bout de la galère. Il fut près de s'évanonir de terreur ; et cette terreur augmenta par la chute de la grande antenne , qu'on abattit dans ce moment. Sancho, fermant les yeux et baissant la léte, crut que le ciel tombait sur lui. Interrogé sur ce qu'il avait , il répondit, en bégayant, qu'il voulait parler â son maître. Aussitôt les mains des forçats le font de nouveau voyager dans l'air, et le rapportent à sa première place. A peine était-il arrivé qu'il voit le a
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4ear mileT dam 1m iuocs, et le fouet à la main frapper les épaules des malheureux galériens. Épouvante de ce specUele, Sancho ne savait plus où se cacher, lorsque don Quichotte s'approche, et lui dit: > Ami, la belle occasion de mepronver, si tnle Toulais, l'intérêt que tu prends à ce qui me toudie ! — Comment «ela? reprit l'écuyer. — En te déshabillant , mon fils, à l'exemple de ces messieurs, t'asseyant avec eux sur les bancs, où tu reccTras à ton aise, et presque saus t'es mSIer, quelques centaiMB de coups de fouet pour désenchanter Dulcinée. »
Saacbo ne répondit à cette proposition que par un r^rd de «olère. Le géBéral voulutsaroir ce que c'était que cet enchantemait; et 6oa Quichotte l'instruisit en détail des malheurs arrivés > la leine des beUei. Cette conversation dura tout le temps de la promenade , qitt Sancho vit finir avec grande joie.
Notre héros , après avoir remercié le général , revint ï terre étm la ch^Mipe, parcourut à pied Barcelone , visita les monntHnts , les édiSces publies, et ne rentra chez lui que vers le soir. Une superbe fâte rattea<iait ; l'épouse d' Antonio avait rassem- Ué diez elle les plys belles, les plus aimables personnes de la ville. Après un magmfique souper la musique annonça le bal ; 4on Qniehotte fat prié de l'ouvrir ; et deux des plus Jolies danseuses se donnèrent en secret le mot poar ne pas le laisser reposer aa instant. A peine avait-il quitté l'une, que l'autre venait lerepr^xlre; et notre héros, hors d'haleine, n'osait se refuser à lewsvceax. On ne pouvait regarder sans rire ce pauvrechevalier ■i Buign, si Jaune, si sec, couvert de son pourpoint chamois, aosfBant, sautant bon de mesure, au milieu déjeunes beautés ^ai,l'agiçantBrenvi, ne semblaient occupées que de lui seul, se le di^)utatent sans cesse , se le dérobaient l'une à l'autre. Mais les forces de don Quichotte ne soutinrent point cette longue épreuve ; accablé de lassitude , n'en pouvant plus , couvert de «Kur, il l'asik nn- le parquet, en s'écriant : > Fuyez loin de moi, trop àMKgatax cnnerais de la souveraine de mes pensées! fuyez , fuyez! Lalsiezàmoncoeurlafidélitéqu'U veut lui garder. ■ Don Antonio vint à ton secours , le fit porter dans sa chambre , où Sancho, en le mettant au lit, lui dit : ■ Monsieur, il ne suffit pas d'être un exceUeot chevalier pour Are un excellent daosenr : il est
aqmi-l h, Gotigic
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ph» aisé à certainfs personnes de taer nn grand gésitt que de Êdre une petite cabriole ; maiB toi» voulez tout laToii. Que n» m'avez-TOusimitéPQuandj'ai vuquelesiJHigesde«e paya n'étaient pas comme eelleg de chez nous , ob il infOt de sauter ai l'air en se frappant le talon de la main, « dont je m'acquitte à merrcille, je me suis tenu tranquille, parée qu'il ne faut taire deTBnt le monde que ce que Ton fait fort bien. >
Le repos et le sommeil eurent bientAt rétabli dm Quictiotte ; de nonvelles fêtes, de aouTeaux plaisirs l'occapérent le leDdemaiK. Malgré tant d'iionneurs , notre héros , après alx jours , sangeatt à quitter Barcelone pour reprendre les nobles travaui sniquele il s'était consacré. Dans cette pensée, un matin, eouTert de toutes ses armes , monté sur le bon Rossinante, il fiit se promener sur le rivage , suivi d'Antonio et de ses amis. Comme ii s'entretenait avec eux, on voit paraître tout à coup sur la plage un chevalier armé de pied en esp, monté sur tm magnifique ebevai, cachant sou visage sous sa visière, et portant sur son large bouclier une lune ébloulssaute. Cet ÎDConnn arrive «u galop , s'arrête devant don Quichotte ; et d'une voix haute et fière :
« Illustre guerrier, dit-il , tu vois le chevalier de la Blanche I.une; dès longtemps la renommée a dû l'apprendre quel est ce nom. Je viens ra'éproaver avec toi; je viens te foire convenir que la maîtresse de mon cœur l'emporte en attraits, en beauté, sur ta fameuse Dulcinée. Si tu consens il l'avouer de bon gré tu m'épargneras la peine de te vaincre et le regret de te doonei la mort; si ton mauvais destin te force i combattre écoute les conditions de notre combat : vaincu par moi lu te retireras dam ta maison, oii j'exige que tu passes nne année sans pouvoir reprendre l'ëpée; vaincu par toi je t'abandonne mes armes, mon cheval, ma vie et ma gloire. Décide- toi promptement ; je n'ai que ce seul jour à te donner.
> — Chevalier de laBIandie Lune, répond don Quichotte, aussi surpris qu'irrité de tant d'arn^ance, tu n'as jamais vn Dulcinée ; un seul de ses regards eât so£Q pour te prouver qu'aucune belle ne peut lui tire comparée. Ta folle erreur méfait pitié; mais j'accepte tes conditions ; je n'en refuseqae l'abandoo que tu me fais de ta gloire ; elle n'est pas encore venue jusqu'à nioi, et la mienne
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n'en a pu besoin. Hâtons-nous donc de mettie a piefit le seul joar que tu m'as destiné ; prends du champ, prépare ta lance, et eommeoçoni à l'instant même- ■
Don Antonio , témoin de crtte conTersation , ne douta point que oe ne fdt une aventuie imaginée par quelqu'un de Barcelone ; il i^ardait ses amis en souriant, et leur demandait des yeux s'ils étaieotdaos le secret; mais auenn d'eux ne connaissait le chevalier de la Blanche Lune, et ne savait s'il fallait s'apposer à ce terrible combat. Au milieu de cette inoeititude les deux adversaires avaient pris du champ ;it n'était plus possiblede les sépara; déjà tous deux fondaient l'an sur l'autre. Le coursier de l'inconnu , plus grand , plus fort que Rossinante, fournit presque à lui seul toute la carrière ; il arriva comme la foudre sur le malheureux don Quichotte , et le jeta lui et son cheval à vingt pas de ta sur le sable. Aussitât le chevalier vainqueur, qui n'avait pas voulu se servir de sa lance , et l'avait relevée exprès en rencontrant notre héros , revint lui présenter la pointe à la visière, •D loi disant : ■ Vous êtes mort si vous ne faites l'aveu que je vous ai deoundé. ■ Dou Quichotte, presque évanoui, rassemble toutes ses forces, et lui répond, d'un accent lamentable : ■ Le nialheur ou la foiblesse du chevalier de Dulcinée n'empêche pas qu'elle ne soit la plus belle de l'univers. Uflte-toi de m'âter la vie ; le trépas est un bienfait pour quiconque a perdu l'honneur.
■ — A Dieu ne plaise, répond l'inconnu, que J'immole le plus m^nanime, le plus Sdèledes amants I Que labeauté de Dulcinée, que sa gloire, restent parfaites ! Ton vainqueur même lui tend hommage. La seule chose que l'exige c'est que le grand don Quichotte, observant les conditions de notre combat, s'abstienne de porter les armes pendant une année entière, et se retire dans sa maison. — Il le jure, foi de chevaUer, répond le héros vaincu, puisqu'il n'y a rien dans ce serment de contraire à l'honneur de Dulcinée. ■
A ces mots l'inconnu prend le galop , et s'en retourne vers la ville. Don Antonio , toujours surpris , court après lui , s'attache à ses pas, tandis que ses amis et Sancho, désolés , relevaient le pauvre don Quichotte, le faisaient mettre sur un brancard, et le rapportaient tristement chez lui.
PAKTti 11, CRAP. un.