PARTIE II, CHAP. L
Rome, et nous avons au pins soixante réaux. ■ Les dames de la Toiture étaleol si Iremblant^s qu'elles ne pouTaient parier. TJn de leurs domestiques dëclara que c'était dona Guiomar de Qu^nones , épouse du régeut de Naples , qui foyageait avec sa peUte'fille, une demoiselle et uneduègne.nNous l'accompagnons, ajouta-t-il, an nombre de six domestiques ; et l'aident de notre maîtresse peut se monter à six cents écus, — Cela sufBt, reprit Roque : il s'agit défaire nos comptes. Vous, messieurs les capitaines , TOUS ne refuserez sûrement pas de me prêter soixante écns ; madame la régente m'en prêtera cent. Je vous demande pardon devMis emprunter aussi librement c«tte somme; mais chacun vit de son métier , et mes soldats n'ont pas d'autre paye. De mon ejté, je vais TOUS signer un sauf-conduit, avec lequel vous pourrez continuer en sûreté votre voyage , quand même vous rencontreriez quelque détachement de mon armée. Cela vous convient-il, messieurs, et trouvez-vous qne j'exige trdp? -Les capitaines M confondirent NI actions de grâces; la régente voulait descendre de voiture pour remercier le généreux Roque ; les seuls pèlerins pleuraient. Roque, après avoir reçu l'argent , se retourne vers sa troupe : ■ Vous êtes , dit-il , soixante et dix , et voici cent soixante écus. Après en avoir pris deux chacun il vous en restera vingt r je vous demande , mes amis , d'en donner dix à ces deux pèlerins , et les dix autres à l'écuyer du seigneur don Quichotte , pour qu'il dise du bien de nous. >
En achevant ces paroles il partage ainsi la somme, et, tirant de sa poche une plume et de l'eno^, se met à écrire le saufconduit. Tandis qu'il écrivait, un des brigands, peu satisfait de cette libéralité, dit dansson jargon catalan : • Notre capitaine serait beaucoup mieux avec les moines qu'avec nous. Qaand il vent faire le généreux il fondrait du moins que ce fût de sa bourse. ■ Roque l'entend , et, quittant sa plume, tire son épée , fend la tête au raisonneur, achève ensuite le sauf-conduit , qu'il donne à madame la régente, et leur souhaite à tous un heureux voyage.
Aucun des brigands n'osa dire on mot. San cho, plus tremblant que jamais, pressait tout bas son maître de partir ; mais Roque les supplia de lui donner encore quelques instants; et notre bé-
^J4 DOIt HOICHOTTl.
TOC ne l'y refiin poiot. Roque ea frvBt» pour écrire à quelques «mis qu'il avait à Barcelone, afin de les piéTeuir que le fameux 4oD Qukbelte et sou illustre éeuyer Sancbo arriveraient tel jour dans cette dté. La lettre fut portée par ou des brigands, dé^iisé «B Isbxireur ; et lorsque lebrave Roque fut ceitaiu qu'elle avait Aé remîM il gnda lui-mtioe nos deux héros , par des cbemîns -détournée , jusqu'à la rue de Barcelone. Là , il leur renouvela la offres, les sisuranees de son amitié, tes eoibrassa tHidrement, -et les quitta , non sans peine, pour s'en rdounur dans ses bois.
(SAPITRE U.
BËCEPTION SE KOTBB H^ilOS k BABCELOKE, ET SOU ETITKenEN
Celait le jour de la Saint-Jean. L'aurore, qui vwait de panlttt, découvrit aux yeux de bm deux hénu la superbe ville de Bar- «doiM, lOD poft, «ei rivages, et la mer, qui leur partit à tous •deai beaneoup plus grande que les étangs de Ruidera, si célèbres dais la Manche. En mteiB lanpa le bruit des timbales, le Km des hautbois, se firent euteodre an milieu de la ville ; et des ■ail de joie, lancés dans les airs, annoocèrent la solouûléde la fSte. Le del était pur, l'air serein ; le soleil, de ses rayons d'or, faisait étinceler tous les objets. Les galâres et les uavires, déployant leurs flammes et leurs banderoUes, conuoencèreat à se mouvoir au son des cUiroos, des trompettes et des divers înstnunents de gunre. Une foule de cavaliers , parés de riches habits, montéa sur des chevaux superiies, couraieDt au galop bwder le rivage; des déchai^tes de moniqueierie se mêlaient aaz bdiiqneuses fanfares; et les canons dea vaiiseaux répondaient par intwvalles à l'utillerie des remparts.
Don Quichotte et lurtaiit Sancbo demeuraient éblouis ds ce spectacle , lorsqu'ils virrat «ceourir vers eux un groupe de cavaliers. C'étaient les amis de Koque , prévenus par ce eapUnae. L'un d'eux s'écrie en arrivant: ■ Que leiniroir,le flambeaa, le digne modèle de la chevalerie loit le Inenvenu dans notre cité I Que loua e'empnssent de rradre hommage au brave, au faoneni
aqmi-l h, GoOgW
Funu II, çak.r. li. 47S
lion Qtfebotte ; non pai à celui qu'un afXKfjpbe bUtarien nous « li mal npréÊealé, ouîf au Tériiable béros de Cid Hamet BeiWBgelil ■
Notre Aenlis ii'wt pw le temps de répondre ; il fut entouré, pressé , «dpodé pour sinii dire ver* b ville, dans laquelle il fit «on eutrée au mili^ de ce brillant escadron , précédé par de la oniiîqne, et luiri d'u peuple nombreus, qui se précipitait|sur ton panage. Oa le conduisît ainsi jusqu'à la maison de don Antonio Horteo, )«UH hnimw riche, aimant le plaisir, et l'ami IMTtîculier de Ro^oe. Tout était prêt pour recevoir le béros. Antonio le fit logv dans le plus beau de ses appartements , lui prodigna les hoaMurs,les soioa les plus attentifs; et Sancbo, ^'il n'oublia point, se réjouit de se retrouver dans la maison du Imw don Diègue, om dans le château de la duchesse.
Loraqne don Quîêbotle eut quitté ses armes , et qu'il se fut revCtn de sou beau pouRpoiat chamois , il vint rejoindre la compagnie, qui l'attesidait pour dîner. On se met à table : la jeune épouse d'ADtoBÎa |daoée à côté du chevalier lui fit les honneurs du festin avec autant d'eq)rft que de grâce. Notre héros déploya pour elle tente sa galanterie ; et Sancbo , présent au repos , et que sa gaieté rendait babillard , amusa tous les convives, en racoRtant ce qu'il avait soufEert pendant son gouvernement. Après le dîner don Antonio conduisit son hôte et quelques peisonncs de la eompaguie dans un assez grand cabinet , dont le principal ornement était-un buste de bronze placé sur un long pied de jaspe. • Seigneur chevalier, dit-il en lui faisant remarquer «e buste, cette tête q«e vous voyez, et que vous prenez peut-être ptmi celle de quelque empweur, est le chef-d'œuvre de la nécromande; e'eM l'ouvrage d'un enclianteut polonais, disciple du femeox Seot, doQt on noonte tant de merveilles. Cet homme extraordioaire logea chez moi, et pour mille écus d'or me laissa ca buste, qui r^Kndeomnie une personne à toutes les questions Hu'oa lui lait. Voucêlcs le maître, ajouta-^il, d'en ^e sur- Je- «hsmp répreuve ; rt li voua voulez je vais commencer. ■
Alors s'adreKmt au buste : > Tête , dit-il , je te demande da me dire quel le est ma penséedans ce moment >. Le buste, sans remuer les Unes, maU d'une voix claire et distincte, répondit :
476 DOH QOICHOTTI.
■ Je ne pénètre point les posées. > Don Quidiotte demeura nMutt desurprÎH, Sancho Gt un, signe de croix. << Tête, continua <ioD Antonio, itis-moi combien nons sommes ici. • Le buste répood : • Toi, ta femme, deui de tes amis ; deux dames, un Ëiroetii ebevalier nommé don Quichotte, et son écuyer Sancho Pança. ■ L*étonnemeat de tout le monde fut extrême. L'une des dames, impatiente de ftire des questions , s'approcbe et dit :'■ T£te, apprends-moi le plus sOr moyen de paraître belle. — C'est d'être sage , > répond le buste. L'autre dame s'avance auasitât : a Mon mari m'aime-t-il beaucoup ? demanda-t-elle. — C'est à toa cceur à l'en instruire , répliqua le buste. ■ Don Quicfiotte à son tour voulut l'interroger : <■ Tête , dit-il , ce que j'ai vu dans la caverne de Montésinos était-il vrai ou fantastique ? Hon écoyer aceomplira-t-il la pénitence qui lui fut imposée? et veirai-je le désenchantement demaehèreDuldnée? — Ce que tu demandes, répondit le buste , sur la caverne de Montésinos serait le sujet d'une discussion longue, dans laquelle je ne veux point oitrer. Tonécuyer, avec l'aide du temps, accomplira la pénit^)ce,d Dulcinée deviendra ce qu'elle a toujours été. — Il sutQt, s'éoîa le héros , je ne me plaindrai de rien si j'arrive à ce bonheur suprême. » Sanchos'approclie alors doucement :<iMadaniclalêle, dit-il, serai-je encore gouverneur? reverrai-je mes enfants et nu ftmme? — Oui, répond lehuste, tu gouverneras dans ta maison; c'est alors que tu reverras ta Tliérése et tes enfants.— Pardi! voilà une belle réponse, s'écria Sancho, j'en aurais dit autant sans être sorder. »
Antonio consola l'écuyer en lui promettant qu'un autre jour la tête s'expliquerait davantage. Il Qnit par recommander le secret à tous les témoins de cette merveille ; mais ce secret fut mal gardé. Bientêt on ne parla dans la ville que de la tête eocbaatée. Antonio, craignant le saint office , se hâta d'aller expliquer aux iuquisitenrs comment un tuyau placé dans le piédestal de ce l)u£le creux partait à l'oreille d'un homme caclié dana une chambre an-dessous tout c« qui se disait en haut , et rapportait de même les réponses que cet homme s'amusait à faire. Malgré cet aveu simple et vrai , les inquisiteurs, de peur de scandale , exigerait qu'on bi-isAt le buste. Cette àroonstance ne persuada que
Diginz^i t., GilOglc