CHAPITRE XVIl
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DoQ Quichotte, ud peu revenu de son étounUssement, cotameo^ d'un ton de voit Liraen table à s'écrier : • Mou ami Saa- -cba , dors-tu ? dors-tu , mon ami Sancbo? — Eh morbleu ! qui pourrait dormir, rËpondit Sancbo eu colère , quand tous les diables d'enfer sont déuhaloés contre moi? — Ati ! tu n'en dois fias douter, mon cher enfant; ou je ne m'y connais pas, ou ce «bSteau est enchanté. Mais écoule , je veux te révéler un grand secret; commence par me jurer que tu le garderas jusqu'à la mort. — Dites , monsieur ; je vous le jure. — Ma délicatesse -exige que Je sois bien sûr que tu seras fidèle à ton serment; puis-Je y compter , mou ami ? — Eh j oui , sans doute , je vous jure de n'en jamais parler tant que vous vivrez : puissé-je bien- 'tlJt avoir la langue libre I — O mon fils '. t'ai-je fait assez de mal {tourte forcer à désirer mon trépas.' — Ce n'est pas cela que j'en-tends ; mais c'est que je n'aime point à garder des secrets , j'ai toujours peur de les perdre. — Je m'en lie à ton amitié. Tu sauras donc que cette nuit même il m'est arrivé la plus belle, la plus heureuse des aventures. La fille du seigneur de ce ch3teau m'est venue trouver. Je ne puis te dire combien de grâces, d'esprit, de beauté, brillent dans toute sa personne. Elle possède ■encore d'autres charmes , dont je dois m'interdire l'éloge, pour ne pas manquer à la foi promise à ma chère Dulcinée. Qu'il te «uffise de savoir qu'à l'instant même oij j'étais avec cette jeune princesse dans la conversation la plus tendre, sans que j'aie rien entendu , sans que J'aie rien pu voir, une main , mais une main qui doit tenir au bras terrible de quelque gisant , m'est tombée sur les mâchoires d'une force épouvantable, ELnsuite, je ne sais qui, je ne sais quoi , m'a tellement foulé , tellement moulu, <]ue je suis dans un état pire que celui où me laissèreut ces muletiers insolents. Je conclus de là, mon ami, que quelque Maure ei^
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diauté garde le trésor de beauté de cette aimable demoiselle, et que ce trésor n'est pas pour moi. — Ni pour moi aoa plus, j'en réponds; car plus de quatre cents Maures se sont tellement exercés sur ma peau, que les pieux des YaugoJs n'étaient que des roses en comparaisop. Comment pouvez-vous appeler cela une heureuse et belle aventure ? Au moins votre seigneurie a-t-elle eu le plaisir de teuirdans ses bras cette superbe beauté; mais l'on me rouait de coups pendant ee temps. Diable soit de moi et de la mère qui m'a mis au monde ! je ne suis point chevalier errant, je ne veux pas l'être; et de toutes leurs malencontres je re^ cois toujours la plus grosse part- — Comment donc , mon fils ! est-ce que l'on t'a battu? — Ehlparla sambleuJ je vousie dis depuis une heure. — Ne t'en inquiète pas, crois-moi; car je vais faire tout à l'heure mon excellent baume de Fier-à-bras , avec lequel nous serons guéris dans un clin d'ceil. ■
Dans ce moment arriva l'archer, qui avait enfin allumé sa lampe. Surpris, au lieu d'un homme assassiné, de trouver deux personnes causant ensemble paisiblement, il s'approcha de don Quichotte , et lui dit ; • Bon homme , comment allez-vous? — Rustre que vous êtes, répondit le héros, est-ce l'usage de votre pays de parler ainsi aux chevaliers errants ? • L'archer, naturellemeut colère, se fflcha de la reniontrauce ; et , dans son premier mouvement , il Jeta sa lampe à la tête du malheureux don Qui> chotte ; après quoi il se retira. • Monsieur, reprit alors Sancho , n'est'Ce pas là le Maure enchanté ? Si j'en juge par sa mauvaise mine, jecrois quec'est lui qui garde le tr&or de beauté pour d'autres , et pour nous ses poings et ses lampes. — Je le pense comme toi , répondit le patient don Quichotte : mois que veuxtu faire contre des enchantemenls ? Ce sont des choses fantastiques dont on ne peut se veoger. Le meilleur parti qui nous reste à prendre c'est de te lever si tu peux, et d'aller demaoder à l'alcade de cette forteresse qu'il te donne un peu d'huile, du sel, du vin et du romarin. Je ferai sur-le-champ ce merveilleux baume dont nous avons un si grand besoin. »
Sancho se leva malgré ses douleurs ; et, s'en allant à tfltons chercher l'aubergiste, il rencontra sur sa route l'archer, qui écoutait h la porte. • Monsieur, lui dit-il, qui que vous soyez, ayez la
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charitable borné dt) nous donner un peu de romarïa , avec du vin, du sel et de l'huile, pour guérir un des meilleurs cheva- . liers errants de la terre, que le Maure enchanté de cette batellerie a blestë fort grièvement. » A ce discours, Tarclier ne douta plus que Sancbo n'eût perdu l'esprit. Comme le jour commençait à paraître, ji appela l'aubergiste, qui donna de bon cœur ce que deiQandalt l'écuyer. Saucho se hâta de le porter a son maître. Celui-ci mêla le tout ensemble, ordonna qu'on le fit bouillir; et, au défaut d'uoe fiole, qu'on ne puttrouver dans rauber);e , l'hôte lui Gt présent volontiers d'uae burette de fer-blanc, dans laquelle il mettait son buile. Don Quichotte y transvasa la potion , et dit ensuite sur la burette un<^ centaine de Pater, iAve Maria, de Creèlo, accompagnant cliaque prière de signes de croix et de bénédictions. Quand cela fut fait , impatient d'éprouver la vertu du baume , il avalu sans s'arrêter tout ce qui n'avait pu entrer dans la burette, c'eat-à-dire une demi-pinte. L'effet fut prompt et semblable à celui d'un fort émétique. Une abondante sueur en fut la suite; et un sommeil de trois bonnes heures répara si bien les forces du chevalier, que, se réveillant presque guéride ses noaux , il ne douta point que son baume n'eût opéré ce miracle, et que désormais avec sa burette il ne pût affronter tous les périls.
Sancho, émerveillé de la cure , se mit aussitôt à prier son maître de lui donner un peu de ce baume qui guérissait en si peu de temps. Don Quichotte y consentit; et l'écuyer, tenant la burette à deux mains, se dépêcha d'en avaler presque autant qu'en avDJt bu notre héros. Hais la dose apparemment était trop faible pour Sancbo. Le malheureux sentit seulement une si violente colique, de si douloureuses tranchées, qu'il se crut à sa dernière heure. U poussait des cris , se roulait par terre , en jurant et contre le baume et contre le traître- qui le lui avait donné. ■ Mon cher ami, disait don Quichotte, je crois que tout ced ne vient que de ce que tu n'es pas armé cltevalier. Ce n'est que pour eux vraisemblablement que ce breuvage estsalutaire. — Eh!queneledisiez-vousdonc?s'écrlaitSancho, presque à l'agofde; il est l»eu temps de m'en avertir! >
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Enfin ses douleurs se ealmèrent ; et , sans ttn aossi bien gnéri que son maître, Saoeho se vit délivré de ses mortelles angoisses. Don Quichotte , d'autant plus pressé de retourner cliercber les aventures , qu'il ue redoutait plus rien , muni du ttaume de Fierà-bras , alla lui-même seller Rossinante , mit le bât sur l'âne, et vînt aider à monter dessus son convalescent écuyer. Bientôt à cheval , il appelle l'hèle , qui , entouré de sa famille et d'une vingtaine de personnes , t'examinait avec autant de surprise que d'attention : ■ Seigueur alcade , lui dit-it avec beaucoup de gravité, recevez mes remerclments pour la courtoisie arec laquelle vous m'avez reçu dans votre château ; rien ne peut me faire oublier ■ l'eitréme bonté qu'on m'a témoignée. En disant ces mot», il lance uu coup d'ceil h la jeune Slle de l'hôte , et pousse un profond soupir- Seigneur alrade , reprend'il , pour voui en marquer ma reconnaissance , je vous demande de me dire si voos avez reçu quelque outrage , si quelqu'un vous a fait quelque tort. Mon noble métier est de les venger. Ainsi , voyez , cherchez dans votre mémoire si vous n'avez pas à vous plaindre de quelque offense, de quelque injure , et soyez certain qu'avant peu je vous en ferai
<> Monsieur le chevalier, r^poodil l'hâte, je n'ai poÎDt du tout besoiu que votre seigneurie me venge d'aucune offense; mais j'ai besoin que vous me payiez la dépense que vous avez faite cette nuit dans mon auberge , ainsi que la paille et l'o^e que vos bêtes ont mangées. — Comment I reprit doa Quichotte, est-ce que ceci estune auberge ? — Très-achalattdée, heureusement. — C«U est singulier; j'avais toujours cru que c'était un fort beau château ; mais, au surplua , peu importe. Quant au payement que vous demandez, vous trouverez bon sdremeot que je ne contrevienne pas aux régies de la chevalerie crante , dont la première est de ne jamais payer dans les auberges, attendu qu'on est obligé derecevoir et d'hébergerles chevaliers, en récompense des peinei innombrables qu'ils se donnent , le jour, la nnît , l'Iiiver , l'été, par la chaleur, par la neige, pour le service du public — Je m'embarrasse peu de tout cela, monsieur; payoz-noi ce que vous me devez , et laissez là tous vos contes de chevalerie , qai ne font point du tout mon compte. — Tons êtes un tôt, mon ami.
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«I ne tant pat remplir les beaux devoirs <le l'hospitalité. > Eu pronoDçant ces deroiers mats , don Quichotte pique des deux, et sort de l'hôtellerie, sans que personne l'arrête, et sans simger à regarder si son écuyer le suiTSit.
L'nubei^ste , le voyoDl parti, eannit aussitôt ii Saaclio en re* Douvelant sa demande ; mais l'écuyw répondit qu'en qualité dé* cuyer errant, la même loi qui défendait à sou maître de payer dans les auberges le luidéfendùl aussi. L'hâte eut beau crier, menacer ; l'obstiné Sauebo répétait toujours que , ddt-il lui eu coâter la vie , il ne donnerait pas un sou , de peur que les écuyérs futurs ne lui reprochassent -un jour d'avoir laissé perdre un droit si prëdeux. Malheureusement il y avait alors dans l'hôtellerie cinq on six jeunes garçons de Ségovie et de Séville, aimant à rire «t à se réjouir, surtout aux dépens d'autrui. D'un commun accord ils approchent de Sancho.ledescendent dedessusson âne, envoient chercher une couverture, dont chacun saisit un des quatre coins , placent au milieu le pauvre écuyer , et se divertissent à le faire \oler à quinze ou vingt pieds de terre , le recevant et le renvoyant à peu près comme un gros hallon. Les cris du malheureux berné arrivèrent jusqu'à son maître , qui , revenant sur ses pas , fit prendre à Rossinante un pénible galop jusqu'à la porte de l'hôtellerie. L'hôte n'avait pas manqué de la fermer en dedans. Don Quichotte, eu faisant le tour des murs pour chercher une autre entrée , aperçut son triste écuyer allant et venant dans les airs avec tant de grâce et tant de prestesse , que , sans la colère qui le suffoquait , i) n'aurait pu s'empêcher d'en rire. Il essaya plusieurs fois de monter de son cheval sur la muraille , mais ses contusions lui en ôtaient la force. Obligé de demeurer paisible spectateur de la scène , il s'en dédommagea par les reproches , les injures éponrantables qu'il adressait de loin aux herneurs. Ceux-ci ne s'en embarrassaient guère , et n'en continuaient pas moins à faire sauter le malheureux, jusqu'à ce que , fatigués eux-mêmes d'un jeu qni leur plaisait si fort , ils le remirent sur son âne. Maritorne , émne de compassion , courut av puits remplir un pot d'eau fratche , qu'elle revint lui présenter. Sancho le portait à sa bouche lorsque don Quichotte lui cria de loin : Prends garde, mon fils, prends gardel oe bois
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point cette eau perllde qai te donnerait la moit. Songe que j'ai ici le divin liaume, dont une seule goutte te guérira. i> En disaot ces paroles il montrait ta burette. Sancho, le regardant en dessous et de travers, lui répondit : «Avez-voiis oublié que Je ne suis pas chevalier ? Gardez voire chien de breu*E^e , et me laisseï en repos. >> Il but alors ce que lui offrait la charitable Maritorne; mais, s'apercevant que c'était de l'eau, il fit la grimace, et pria t'Asturieoue de lui donner un peu de vin, ce qu'elle fit volontiers, même en le payant sor ses gages ; car dans le fond elle était boone , et ne pouvait rien refuser de tout ce qu'où lui demandait. L'aubei^ste ouvrit les deux battants à Sancho, qui donna des talons à son âne , et sortit fort satisfait au foud du cœur de n'avoir pas payé un sou. Il est vrai que le trouble où il était l'empêcha de s'apercevoir qu'il oubliait sou bissac. L'hSte, quand il fut dehors, voulait refermer la porte; mais il eu fut empêché par les jeunes berneurs , qui n'auraient pas craint don Quicbelte, quand bien même il edt été chevalier de la table ronde.