‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 24 sur 146 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

DE l'dAtELLEHIE.

L'aube i^j ste , en voyant cet homme placé de travers sur un âne, se pressa dedemanderftSancho quel mal il avait. L'écuyer lui répondit que ee n'était rien , qu'il était seulement tombé du tinut d'une montagne en bas , et que ses cales en étaient an peu froissées. La femme de l'aubergiste, par un hasard assez rare, était bonne, charitable, et prompte à s'intéresser aux maux d'autrui. Elle accourut pour soigner don Quichotte , avec sa flile, de quinze à seize ans , bien ^te et assez jolie. 11 y avait encore dans riiâtellerie une jeune servante asturienne , dont la figure Était remarquable. Son visage, pluslarge que long, tenait à une tête aplatie ; son nez était camard , un de ses yeux louche , et

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l'autre malade, i^e rirait à la vérité c« petites luperfections par les agréments de sa taille , qui u'arait guère moios de trois pieds de haut; et ses épaules, a'éleTant en voûte au-dessus «lu cou, la forçaient de regarder à terre. Cette aimable persooae aida in fille de l'hôtesse à dresser pour don Quicliatte , daosuoe espèce de grenier où l'on mettait de la paille, un lit formé de quatre planches non rabotées, posées sur deux baoes inégaux, d'un matelas plus dur que les plamofaes méotee , de deux draps de loile de navire, et d'une eoaverture diwt oa pouvait compter les fils. Ce fet dans ce mauvais lit que se ooucha don Quichotte ; aussitôt l'hôtesse et sa fille, éclairées par Uarilonte (c'était le nom de l'Asturienoe), vioreot lai meltn des cmpUtres defiuis la tête jusqu'aux pieds.

En voyant les contusions âoBt notre béfOS itait couvert, l'hôtesse dit à Sancho que cria ressendilût plut à des coups qu'à un» chute. ' Ce ne sont pourtant point des eoups, répondit le discret écuyer ; mais c'est que la mcmlagne avait beaucoup de rochers, dont chaque pointe a fait sa meurtrissure. Je vous serai obligé, madame, ajouta-t-il à voix basse, devons arranger de manière qu'il vous reste quelques emplâtres ; il me semble que les reiss me font mal. — Vous êtes donc tombé aussi , reprit l'hôtesse? — Kon , je ne suis pas tombé; mais quand j'ai vu la chute de mon maître , j'ai senti une si grande émotion , que tout mon corps en est resté brisé , comme si l'on m'eût donné cent coups de bâton. — Je n'en suis pas étonnée , répondit la fille de l'hôtesse; j'ai souvent rêvé que je me jetais du haut d'un clocher eu bas, et en m'éveillant je me trouvais aussi rompue que si le songe eût été véritable. — Voilà ce que c'est, répondit Sanclio; la seule différence qu'il y ait, c'est que je ne rêvais pas, que j'étais encore mieux éveillé que je ne suis , et que cependant mes épaules ne sout guère en meilleur état quB celles de mon mettre. Comment s'appelle voUe mettre, isterromplt Haritome ?— Don. Quichotte de la Manche , chevalier enant , des meilleurs et des^ plus braves qu'on ait vtis. — Qu'est-<» que c'est, reprit l'AsIurienne, qu'un chevalier errant? — Pardi! ma pauvre sœur, vous étesdoncbienneuve, si vous ignoreieuGM'e cela. Un chevalier errant en une chose toujours à même d'être empereur ou roué d&

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coups; aojoonl'hai raan^unt de tont, demain pou?9st disposer de trais au qiutre royaumes qu'il donne à sod écuyer. Comment Mfait-il, dit l'hôtesse, qtTappaneBaDt àiin si grand seigaeiic, vous n'ayez pas déjà quelque bOD comté? — Pattence, madame! depuis an mois tout au plus bous efaerdwQS les aventures, et nous n'aTOBs pas rencontré de cdles-là ; mais si monseigneur don QukfaottB guérit de ces blessureft«i , ou , pour mieux dire, -de cette chute , je tous réponds que je ne troquerais pas mes espérances pour le meilleor duché d'Espagne. ■

Don Quichotte , qui jusqu'alors avait écouté cette conversation , fit un effort pour se relever sur son lit ; et prenant la main de l'hôtesse : <• Belle châietaine^ dit-il , ne regardez pas comme va hasard peu important celui qui m'amène chez vous. La modestie me défend de vous instruire de ce que je suis; c'est à mon écuyer de le faire. Je me borne à vous remercier de vos soins ; ils ne sorlirODt jamais de ma mémoire reconuaissaote. Eh I pldt au ciel que le redoutable amour, qui règle à son gré nos destinées , ne m'eût pas rendu dès longtemps l'esclave d'une lielle ingrate dont mon cœur sait trop bien le nom ! les yeux briUanls du jeune objet que j'admire deviendraient mes seuls

L'hdtesse, sa fille, et la gentille Maritomcseregardaient toutes trois en écoutant ce dismurs, qu'elles n'entendaient non plus que du grec. Elles se doutèrent pourtant qu'il n'était qu'agréable pour elles , et s'eiïorcèrent d'y répondra par des politesses en langage d'hétellerie. Pendant ce temps l-Asturienne pansait Sancho, qui n'en avait pas moins besoin que son maître.

Dans ce même grenier où Ton avait couché don Quichotte logeait aussi un muletier d'Arevallo , qui des bftts et des couvertures de ses mulets s'étsit fait un lit beaucoup meilleur qu^celui du chevalier. Sancho , tout auprès de son maître , avait arrangé le sien , composé d'une natte de joncs , et d'une couverture anciennement de laine. Le lit de don Quichotte était le premier du cdté de la porte, ensuite celui de Saocbo, plus loin celui du muletier. Beneogcli n'omet aucun de ces détails, a l'exemple de certains historiens qui croiraient tout perdu s'ils n'instruisaient leur lecteur de la plus petite particularité. L'Asturienne Mari-

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tOToe avait promis au muletier de venir causer avec lui quand tont le monde serait eou^ié. Ou dit de cette scrupuleuse fille , que jamais, dans tout le cours de sa vie , elle ae manqua de tenir de semblables promesses, les eàt-elles données sans témoins. Aussi se vnntait-elle bien d'être née demoiselle ; et elle ne pensait pas avoir dérogé en devenant servante d'hâtellerie, parce que c'étaient des malheurs arrivés à sa famille qui l'avaient forcée à prendre eet état. Le muletier, après avoir donné à souper à ses mulets , était venu se coucber dans son bon lit en attendant ta ponctuelle Maritome. Sanclio, couvert d'emplâtres, était dans le sien, et tâchait de s'endormir, malgré la douleur de ses c6> tes; don Quichotte, qui sentais encore plus de mal, avait 16s yeux ouverts comme un lièvre.

Toute l'hôtellerie était dans un repos profond: une seule lampe j brûlait pendue sous la grande porte. Ce silence , ces ténèbres, et l'habitude où était notre héros de s'oceuper sans cesse des livres qu'il avait tus, lui tirent venir à l'esprit l'idée la plus étrange. Il s'imagina ,que la jeune fille de l'aubergiste , qui à ses yeux était la Aile du seigneur châtelain, éprise de sa bonne mine, de ses charmes , de sa valeur , devait venir le trouver dans la nuit pour lui déclarer sa tendre passion. Inquiet, tourmenté du péril qui menaçait sa fidélité, il s'encourageait lui-même, et se promettait de ne point manquer à la foi promise è Dulcinée , quand même la reine Gokiévre , avec sa dame Qumtagnone, viendrait éprouver sa vertu. Précisément dans ce même instant Maritome se mettait en marche, nu-pieds, en chemise, sans autre ornement qu'un mauvais bonnet de futaine qni retenait ses cheveux. Elle arrive à pas de loup, marchant doucement sur l'orteil. Don Quichotte l'entendit dès la porte; et, s'asseyant sur son lit, malgréses emplâtres, malgré ses douleurs, il avance doucement les bras pour recevoir la jeune beauté qui-, d'un pied craintif, les mains en avant, cherchait à tâtons, dans l'obECurité, le lit de son muletier. La pauvre Asturienne alla tomber juste entre les bras de don Quichotte. Celui-ci la saisit avec force par le poignet, la tire à lui sans qu'elle ose souffler, et Ib fait asseoir sur son lit. La chemise de Maritorne, qui était d'une toileà sacs, parut à notre héros le plus fin tissu de lin;

des morceaux de verre eoGlés qu'elle portait à ses bras lui semblèrent des bracelets de perles (vieDtales, et ses cheveu, forts et <7épos, derinrent de longues tresses d'or relevées par la main des Grâces.

<• O déesse de la beauté ! lui dit-il d'uoe voix basse et tendre , que n'est-ii en mon pouvoir de reconnaître tant d'amour ! Mais La fortune, gui. se joue souvent des héros, me réduit dans ce moment à un état de souffrance bien peu digne de votre bonté. Un autre obstacle non moins ^rand , c'est la foi que mon cœur a ju> rée à l'adorable Dulcinée , maîtresse unique de ce cœur fidèle. Al) ! sans les serments que j'ai faits, soyez sûre, beauté suprême, que je mériterais sans doute la faveur que je reçois. A tout cela Maritorae ne répondait pas un seul mot, et suait àgrosses gouttes des efforts qu'elle faisait pour échapper a don Quichotte.

Pendant ce temps, le bon muletier, que l'amour tenait éveillé, avait entendu la porte s'ouvrir. Inquiet de oe pas voir arriver sa chère Asturienne , il se lève doucement , et s'approche du lit de don Quichotte , où certain chuciiotement, qu'il ne pouvait distinguer, commençait à lui déplaire. Il reconnut bientfit que c'était sa Maritome que notre héros retenait. Ne se possédant plusde colère, il élève son poing fermé de toute la liauteur de son bras, et en décharge un coup terrible, juste sur les deux michoires de l'amoureux chevalier. Non: content de cette vengeance, il s'dance sur le lit, qu'il parcourt dans toute sa longueur en foulant don Quichotte sous ses larges pieds. Le malheureux lit, qui n'était pas trop assuré, ne peut soutenir cette double charge; il craque, se brise et tombe parterre. Ce bruit éveille l'aubergiste, qui appelle promptement Maritorne,et, voyant qu'elle ue répondait point , il court allumer une lampe , se doutant bien que c'était quelque tour de la demoiselle asturienne. Celleci, à la voix de son maître, qu'elle redoutait beaucoup, no trouva rien de mieux, pour se cacher, que d'aller se blottir dans le lit deSaucho,qui dormait profondément. L'aubergiste arrive en criant : « Oùes-tu, coquine? où es-tu? • Maritorne, plus effrayée, s'était ramassée en un peloton presque sur l'estomac de l'écuyer, qui, à demi réveillé, se sentant étouffer par ce poids énorme , crut avoir le cauchemar, et commença par donner à

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droite «t à gauche de grands coups de poing qui tombèrent sur Marilorne. La pauvre fille perdît patience; et, sans songer davantage il se eacher, elle rendit les coups à Sancho. Celui-ci se-

relève alors, saisit à brasse-corps l'Asturienoe, et commence avec elle une lutte qui n'était plaisante que pour les témoins. Lé muletier , à qui la lampe de l'aubergiste Gt voir la manière dont on traitait sa dame, laissa don Quichotte pour courir vers elle; l'aubergiste ; eotnrait aussi , mais dans nne intention difTérente : de sorte que le muletier frappait Sancho ; Sancho, Maritorne ; Maritorna , Sancho; l'aubergiste, Maritorne; et tous avec tant de courage et de précipitation , qu'un coup n'attendait pas l'autre. Poar comble de malheur, la lampe s'éteignit; et le tapage, le tumulte, le combat n'en devinrent que plus terribles. Un archer de la Sainte- H e rm anda d , logé dans l'hôtellerie , entendant tout ce tintamarre , se leva , prit sa baguette, la boite de fer-blanc où étalent ses titres; et, entrant dans la chambre sans y voir goutte , se mit à crier : 1 Force à la justice! respect âla Sainte-Herm^indad! ■ Le premier qui tomba sous sa main fut l'infortuné don Quichotte, demeuré presque évanoui dans les débris de son lit. L'archer à tStoiis le prit par la barbe ; et , ne le sentant point remuer, il cria plus fort : 1 Qu'on ferme les portes ! ou a tué un homme ici ; arrêtez , arrêtez les meurtriers. » Ces paroles firent peur à tout le monde. La bataille aussitôt cesss. Chacun se retira sans dire mot , l'aubergiste dans sa chambre, le muletier sur ses bâts , Mariturne dans son lit. Les seuls don Quichotte et Sancho demeurèrent oii ils étaient. L'archer voulut aller chercher de la lumière pour prendre les délinquants ; mais l'aubei^ste, ta rentrant cheï lui, avait exprès éteint la lampe de la porte; l'archer fut obligé de revenir a la cheminée , où il souffla pendant une heure avant de pouvoir rallumer du feu.

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