‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 27 sur 146 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

ÉnMHGB aEKCOMTtB QOE «T DON QUWBOTTE.

• Je pense, monsieur, dit Sancho , que cette suite de malheurs que nous venons d'éprouver est la punition d'un péché que vous avez eommis contre la chevalerie. Vous aviez juré de ne point manger de pain sur table avaot d'avoir conquis l'armet de Ma-

PAKTIE I, CHkP. XIX. SI

iandrin oudeMambrin, je nesais pasbieale uomdece AIsura; «t vous n'avez pas teou ce sèment.— Tu as grande raison, tépondit don Quichotte; je l'avais oublié tout à (ait; et tv peut être cenain que c'est pour ne me l'avoir pas rappelé que l'on Ifa berné dans rtiâEellerie. Mais avant peu, mon ami, je réparerai nja faute. — Je vous en serai fort obligé pour mon compte , puisque les fantâmes s'en prennent à moi , qui n'ai pourtant rien juré. >

En causant ainsi de chose et d'autres , la nuit les surprit au milieu du grand chemin. La faim les pressait ; ils n'avaient point de bissac, ne découvraient point de maison, et les ténèbres devenaient à chaque instant pins épaisses. Ils marchaient toujours, espérant que la grande route les conduirait à quelque village , lorsqu'ils virent venir à eux une grande quantité de lumières, qui ressemblaient d'abord à des feux follets. Sancho pensa s'évanouir de peur; don Quichotte lui-même fut troublé. L'un tira fortement le licou de son 9ne, l'autre retint les rênes de son ebeval. lis regardaient attentivement, et cherchaient à devineree que cela pouvait être; mais les lumières, en approchant, devf liaient plus grandes , plus vires , et leur nombre semblait s'augmenter. Sancho se mit à trembler de tous ses membres. Lea cheveux de don Quichotte se dressèrent sur sa tête. Cependant il se fanime : <■ Ami , dit-il , voici sans doute une épouvantable aventure , pour laquelle j'aurai besoin de ma valeur tout entière.

• — C'estfaitdemoi, répondit Sancho, si c'est encoreuneawnture de fantdmes , comme elle en a toute la mine. Eh , mon boa Dieu ! oii seront les côtes qui pourront y suffire ?— Bassui«-toi . mon fils, ne crains rien; je ne souffrirai pas qu'il t'en oodte un seul cheveu. Tu n'es point id renfermé dans une cour dont je ne puisse franchir les murailles ; nous sommes en rase campat(ne , mon épée va jouer à l'aise. — Eh ! si l'on vous enclianta encore, comme la dernière fois, à quoi servira la rase campagne? — Du courage ! te dis-je , dn eourage.' 'ni vos voir si ton maltra en manque. — Abl monsieur, je ne demande pas mieux que vous an ayez. •

A ces mots , ils se détournent un peu du chemin pour examiner de nouveau ce que pouvaient être ces lumières. Ils distinguè-

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renl bientôt de grandes Rgures blanches, dont la seule vue fit claquer les dents de Sancho , comme l'il avait eu le frisson de la fièvre. Ces ligures bUnches, au nombre de vingt à peu près . étaient toutes à cheval, portant des torches à la main , et marmolaient certaines paroles d'une voix basse et sépulcrale. Derrière «IX venait une litière noire , suivie de six cavalieis couverts de crêpes deiftiis leurs chapeaux jusqu'aux piedsdelenrs mules. Ce spectacle extraordinaire, au milieu de la nuit, dans un lieu désert, était capable d'effrayer un homme plus hardi que Sancho. Aussi ne respirait-il plus. Son maître lui-même n'était pas trop rassuré; mais ses livres vinrent à son secours. Il s'imagina que cette litière renierinait quelque chevalier blessé ou tué en trahison , dont il devait venger ta mort. Sans autre réOexion , il met sa lance en arrêt , va se planter au milieu du chemin , visà-vis les ligures blanches, et leur crie d'uqe voix terrible :

a Arrêtez, qui que vous soyez, et dites-moi qui vousétes, où vous allez, d'où vous venez, qui vous conduisez dans cette litière. Je soupçonne que vous êtes coupables ou victimes de quelque crime ; je dois le savoir, afin de vous venger ou de vous puuir. » Un des hommes blancs répondit : > Nous sommes pressés, et l'auberge est loin; nous n'avons pas le temps de saLsfaire votre extrême curiosité. — Ayez te teoipsd'être plus poli, reprit don Quichotte en colère, ou préparez-vous au combat. »

En prononçant ces paroles , il saisit fortement par la bride la mule de f homme blanc. La mule était ombrageuse; elle se cabre et se renverse sur son maître. Don Quichotte , sans y prendre garde, se précipite sur uo des cavaliers vêtus de deuil , qu'il jette par terre d'un coup de lance. De là il court s un autre ; et la prestesse , la vigueur avec laquelle ils les attaquait avait passé jusqu'à Rossinante, qui, dans ce moment, semblait avoir des ailes. Tous ces pauvres gens , sans armes, peu exercés à se battre , ne tardent pas à prendre la fuite , et se dispersent dans la campagne , où , courant avec leurs flambeaux , ils ressemblaient à une troupe de masques qui enterrent le carnaval. J^es cavaliers en deuil , embarrassés de leurs manteaux , de leurs crêpes, pouvaient à peine se remuer, et ne se défendaient point contre don Quichotte , qu'ils prenaient pour le ^and diable d'enfer. Notre

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