‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 3 sur 146 · MICHEL DE CERVANTES · texte numérisé non relu

MICHEL DE CERVANTES

Lecteur oisif, ai-jcbesoiode te jurer que je voudrais que cet ouvrage fût le plus beau, le plus parfait, le plus agréable des livres 1 Malheureusement tu sais bien qu'à l'œuvre on reconnaît l'ouvrier. Que pourrait produire un esprit aussi peu cultivé que le mien, sinon un sujet bizarre, extravagant, sans suite, sans ordre, rempli d'imaginations qui ne sont jamais venues à personnel D'ailleurs je travailleea prison ', et le lieu n'inspire pas. Le spectacle des beautés cbampëtres, la scrcDité des cïeux , le mnrmure des ruisseaux , la Iran- ([uillité de l'âme , suffisent pour rendre fécondes les muses les plus stériles. Heureux ceux qni en jouissent I

Trop souvent l'amour paternel fascine tellement les yeux d'un père, qu'il regarde comrrie des grâces les défauts de son eiifant. Don Quichotte n'est pas te mien , il n'est que mon lils adoptlf : ainsi , mon cher lecteur, je ne viens point , selon l'usage, solliciter à gcuoux ton Indulgence. Libre de ton opinion , souverain maître de ton avis, tu peux me juger à ton gré. Le bien ou le mal que tu diraademoi ne te vaudra ni châtiment ni récompense.

J'aurais seulement désiré ponvoir t'épai^er le prolixe, l'avant - p ro pos , l'introduction, tout ce bavardage inutile dont aucun auteur ne fait grâce. Ma paresse y trouvait son compte ; car je t'avoue que cette préface me coûte plus que l'ouvrage. Je ne savais par où commencer; je ne trouvais DM Quàkttle en priMO. Yajt* n île.

rieaàdire; mon papier restait devant moi; j'étais appuyé sur mon coude, ma joue daus une main, ma plume derrière mou oreille, quand je fus surpris ainsi méditant par un de mes amis, homme d'esprit, qui me demanda ce qui m'oceapait. Ma préface, lui répondis-je; comment vondriez-vous que Don Quichotte osât paraître sans préface? Que dirait de moi ce vieux ceuseur nommé le public si, après tnnt d'aunées de silence , .déjà sur le retour de l'Age , Je lui présentais un misérable livre sans discours préliminaire, sans éruditiou , sans remarques , ou sans notes marginales? Voyez tous les ouvrages nouveaux ; ils sont pleios de citations suivantes. Leurs auteurs ont consulté tant de philosophes anciens , qu'ils sont obligés d'en donner une liste alphabétique qui va depnis A ris tote jusqu'à Xénophon et ZéDOO. Voila ce qu'un lecteur admire , et tflut ce qui teit passer un écrivain pour un homme instruit et disert. A leur e^iemple, il me faudrait encore, après moa titre, quelques sonnets à ma louange, dont les euteurs fussent des marquis, des ducs , des évéques , des dames , ou des poètes un peu célèbres. Je n'en ai point : aussi , mon ami , suis-jc presque décidé à laisser le seigneur Don Quichotte enseveli dans les archives de la Manche plutôt que de le produire au grand jour dépourvu d'ornements si nécessaires, et qu'un ignorant comme moi désespère de lui fournir. C'est à cela que je ré-

A ce discours , mon ami fit un grand éclat de tire : « Pardieu , frère , me répondit-il , je vous croyais du bon sens. Comment se peut-il qu'avec l'esprit que Je vous connais vous soyez arrêté par une bagatelle? Écoutez, je vais aplanir tontes vos difilcultés.

. Vous désirez d'avoir comme les autres au frontispice de votre ouvrée des sonnets à votre louange, dont les auteurs soient des persoDoea titrées : qui vous empédte de les

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s PROLOGUE DE CEBVANTFS.

time qa'ont osarpée auprès de tsnt de gens les romans de chevalerie , et si vous en venez à bout vous n'aurez point perdu votre temps. »

J'écoutais en grand silence ce que me disait mon ami. Ses raisons me parurent si bonnes, qne je résolus de les transcrire pouren faire cette préface. Tu n'y perds pas, mon clier lecteur, puisque sans autre préliminaire tu vas passer à l'hi^ toire de ce fameux don Quicbotte de la Manche, regardé chez les habitants de la plaine de Montiel comme le plus chaste des amants, le plus vaillant des chevaliers qui jamais illustrèrent cette contrée. Je ne veux point trop faire valoir le service que je te reads en te faisant connaître un héros de tous points si recommandable ; mais je demande que lu me saches quelque gré de te préiienter son illustreécnyerSancho fança, le plus aimable sans doute, le plus fidèle, le plus in- £;énu de tous les écuyers qu'on a vus dans cet immense fatras de livres de chevalerie. Dieu te consei've, lecteur, sans m'oublicr cependant.

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