PARTIE t, CHÂP. XXIX
Au bout de trois quarts d« lieue ils aperçurent , au milieu de rocs, don Quichotte debout, habillé, mais non couvert de aes armes. Doiotbée eu le voyant flt doubler le pas à son palefroi. Dés qu'elle fiit près du chevalier, le barbier barbu descendit , et prit dans ses bras la piiaoerae, qui sur-le-champ courut se mettre à deux genoux devaut le héros de la Manclte. Celui-ci flt de vafns fiïorts pour la relever : ■ Non , valeureux cberalier, dit-elle , je ne quitterai point cette simalion, qui convient trop à mon infortune, avant que votre courtoisie ait daigoé m'accorder un don. Tose lui répondre d'avance que cette faveur, que je viens cliercherdes extrémités de laterre, ne pourra qu'ajouter encore à votre gloire immortelle. — TTès-lielie dame , lui dit dooQuichoite, je suis irrévocablement déddé à ne point vous écouter que vons^ ue. soyez debout. — Cette résolution est triste pour moi, seigueur, car je suis ferntemeut résolue a ne pas me relever que je n'aie obtenu ce que je demande. — Eh bien, madame, je vous l'octroie, pourvu cependant que vous n'exigiez rien qui soit contraire aux intérêts de mon roi , de ma patrie . de celle qui règne sur ce tendre cceur. ■
Sancho , que ce long prologue impatientait , vint doucement dire à l'oreille de son roattre ; ■ Accordez-lui son don , croyezmoi ; je sais ce que c'est , monsieur : il ne s'agit que d'un grediiidegéant qu'il faut tuer; et cette belle dame est la princesse ^iicomicona , héritière du grand empire de Micomicon , qui est dans l'Ethiopie de la GuiDée. — Qu'elle soit ce qu'elle voudra , répondit don Quichotte , je sais ce que me prescrivent ma conscience et ma profession. Daignez vous lever, madame; je me suis «engagé à ce que vous vouliez.
• — Apprenez donc, chevalier magnanime, reprit alors Do rotlire, ce que j'attends de votre valeur. Je demande que dès ce mo- ■nentvous m'accompagniez partout oiiie voudrai vous conduire, Bt que vous n'entrepreniez aucune aventure avant de ro'avoîr vengée du traître qui, contre toutes les lois, ^usurpé mes États. —Madame, je confirme mon don : bannissez la sombre tristesse 9"' semble obscurcir vos attraits, rappelez votre courage; soyez sûre que dans peu ce bras, si terrible aux méchants , vous rétablira sur le trône de vos antiques et nobles aïeux. Et partons
J.oogk
^IfiS DON QDICBOTTB.
à rheure même : un moment perdu pour la gloire ne se répare jamais. >
La princesse voulut alors baiser les mains de son chevalier : doD Quichotte était trop poh pour le souffrir, il l'embrassa de bonne grâce , donna l'ordre à Saocho de lui apporter ses armes et de seller Rossinante. Sancho courut détacher les armes qui étaient peodues au tronc d'un chêne. Notre héros s'en revêtit , et voulut se mettre en route sur-le-champ. Le barbier, toujours à genoux, n'osait ui parlerai se remuer, de peur que sa barbe, mal attachée , ne vint tout à coup à tomber. Dès qu'il vit don Quichotte à cheval, il se hSia d'aider à Dorothée à remonter sur sa mule , et la suivit sur la sienne. Le seul Sancho marchait a pied , en donnant de nouveaux soupirs à la mémoire de son dne. Cependant il se consolait par l'espoir que cette fois son msttre ne pouvait manquer d'être empereur de Micomicon,et de lui donner un petit royaume. Ij seule chose qui lui déplai- MJt, c'est que ses vassaux devaient être des nËgres. << Au bout du compte, disait-il en lui-même , j'ai toujours un moyen facile de tirer parti de messieurs mes sujets r je vous les ferai diarrier en Espagne , où je les vendrai à beaux -deniers comptants. Ce serait bien le diable si je ne trouvais pas marchand pour nne trentaine de mille : je ne ferai point de crédit, et j'achèterai une bonne char^ qui me donnera de quoi vivre à l'aise. Ah ! par ma foi, vous ne me connaissez pas, mes chers vassaux ; vous y passerez tous , grands et petits ; et fussies-vous plus noirs que Lucifer , je saurai bien faire de vous du bon argent blanc. »
Tandis que Sancho soulageait par ces consolantes réflexions son chagrin d'aller à pied , Cardenio et le curé , cacliés derrière des halliers , voyaient venir nos voyageurs , et ne savûeut eomment les joindre. Le curé, quiavait l'esprit inventif , coupa surle-champ avec ses ciseaux labarbede Cardenio, lui donna son habit , son manteau noir, et par ce moyen le changea tellement, qu'il n'était plus recounaissable Demeuré lui-même en simple gilet, il partit avec son compagnon pour aller par un sentier plus court rejoindre le grand chemin ; et justement il s'y trouva comme don Quichotte sortait des montagnes. En apercevant notre héros, le curé feignit une grande surprise , s'arrêta , le considéra quel-
PABTIE I, CBAP. XXIX. IST
que temps ; et tout à coup s'avança vers lui , les bras ouverts , en s'Écrianl ; ■ Jeoe me trompe point, c'est tous, mon brave compatriote, don Quichotte de la Manche, l'appai , le défeoseur des opprimés , le miroir de la chevalerie , la fleur, la gloire des béras errants 1 " Don Quichotte, étonné d'abord , fioii par le recoDDaltreet voulut aussitôt descendre pour lui céder son cbeval. ' Non, seigneur, dit le curé, que votre grandeur demeure sur la selle, c'est là qu'elle travaille pour la renommée. Si le respect que TOUS témoignez pour ma qualité d'ecclésiastique engage quelqu'un de votre honorable compagnie h me recevoir en croupe, )e me trouTerai trop heureux de suivre ainsi votre selgnerie. ■ A ces mots maître Nicolas, sans attendre qu'on le lui dit, quitta promptement sa mule , et vint l'offrir à monsieur le curé, qui l'accepta.
On continua de maichcr. Don Quicliotte Toulut savoir comment monsieur le licencié se trouvait sur cette route, seul, sans valet, sans monture, et dans ce léger équipage. ■ ParuoéTénement assez triste, répondit l'ecclésiastique : j'allais à Sévill'' avec ce jeuue homme que vous voyez , en montrant Cardenio : le molif de mon voyage était de receToir une assez forte somme qu'un de mes parents m'envoie des Indes. Hier, à quelques lieues d'ici, nous fûmes attaqués par quatre voleurs, qui nous ont laissés dans ce bel état. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'on nous a dit que ces voleurs étaient de certains galériens délivrés de leur chaîne par un homme terrible , dont la vaillance vint à bout de les remettre en liberté malgré les gardes qui les conduisaient. Vous sentez comme moi, seigneur don Quichotte, que cet homme-là sûrement était échappé de la maison des fous, ou bien un brigand lui-même, puisqu'il emploie sa valeur à défendre, a protéger le crime , à remettre les loups au milieu des brebis , i violer à la fois les lois , la justice et l'humanité ; c'est h ce héros si utile aux eoupe-jarrets du royaume que nous devons le plaisir de vour voir. >
Don Quichotte pendant ce discours changeait de couleur, se mordait les lèvres, et n'osait répondre. Sancho, qui marchait près de lui, se mit h crier : ■ Monsieur le curé, ce ne fut pas ma £inte si mon maître mit en liberté ces gens-là : je l'avais bien
15S IKMI QOtCHOTTI.
avertiquec'étaienttotisdes coqoms.— Sot que vous êtes, reprit don Quichotte, DO vous ai-je pas déjà dit qu'il est impossible aui chevaliers errants deeonnahre précisément le plus ou moins de mérite des malheureux qu'ils secourent? Je rencontre des geusenchainés, je commence par briser leurs fers, voilà mon devoir : le reste ne me regarde point; et ceux qui te trouvent mauvais, excepté monsieur le licencié, dont j'honore le caractère, n'ont qu'a parler, je les défie. > En prononçant ces paroles ils'afTermitsurles étriers, et mit sa lance enarrAt.
> Seigneur chevalier, loi dit Dorothée, daignez vous rappeler le don que votre bonté m'accorda ; vous ne pouvez entreprendre aucune aventure que vous ne m'ayez vengée. Calmez ce générenx courroux ; si monsieur le licencié s'était douté que votre bras invincible avait délivré ces galériens , soyez sâr qu'il n'eilt pas proféré les paroles indiscrètes qui lui sont échappées. — Je me serais plutdtcoupé la langue, interrompit le curé. — N'en parions plus, madame, re|irit don Quichotte ; vous avez tout pouvoir sur moi , et je sais tenir mes serments : mais j'ose supplier votre altesse de m'instruire de ses malheurs , de m'apprendre de quels ennemis mon épéedoit la délivrer. — Je vous dois es récit, seigneur, lui répondit Dorothée, et je suis prête à vous satisfaire. <•
Alors le curé , le barbier , Cardenio , Sancho lui-même, qui de plus en plus s'intéressait à la priucesse, s'approchèrent pour mieux entendre. Dorothée, après s'être arrangée sur sa selle, après s'être mouchée et avoir toussé avec une grâce infinie, commença ce touchant récit.