CHAPITRE XXXII
ARBITRE ï I-'aOTELlEBIE.
LedlQeiacbevéJ'onseremit en route, et t'oo arriva le len-
demaia sans aventure à la fameuse hôtellerie si redoutée par Sancbo, qui ne put éviter d'y entrer. L'aubergiste , sa femme, sa filieet l'aimable MaritOTue, en reconnaissant don Quichotte, s'avancèrent au-devant de lui. Le chevalier les reçut gravement , et leur reconimaDda de lui donner un meilleur lit que la dernière fois. On lui répondit que, pourvu qu'il iiayâtnùeux, il serait traité comme un prince, et sur-le-champ on lui arrangea la même chambre qu'il avait occupée. I4otre héros, qui se trouvait (auguc, ne tarda pasâ se coucher et à dormir.
Pendant ce temps , la femme de l'aubergiste se disputait avec maître Nicolas , qu'elle avait pris par sa fausse barbe , en criant de toutesscs forces:» Parla mardi ! vous mêla rendrez, maboone queue de bœuf, que nous cherchons depuis trois jours. » Le barbier défendait sa barbe , et la querelle devenait vive , lorsque le prudent curé vint mettre la paii en conseillant à maître Nicolas dequittec son déguisement, devenu désormais inutile, puisqu'on dirait à don Quirhotte que la princesse avait envoyé son écuyer annoncer dans son royaume l'arrivée du libérateur. La barbe fijt alors rendue, ainsi que les beaui habits que l'hâtesseavaitprAés.
On s'occupa du souper : tandis qu'on le préparait, Dorothée, Cardenio,lecuré, racontèrent à l'aubergiste età sa femme tout ce qu'il avait fallu faire pour ramener don Quichotte avec eux. Le curé déplorait l'étrange folie de ce pauvre gentilhomme, qtii, plein d'esprit et de sens sur tout ce qui n'était pas la chevalerie, avait eu la tête tournée par les maudits romans qu'il avait tus. ■ Vous m' étonnez, monsieur le curé, lui répondit l'aubergiste; ces livres dont vous dites tant de mai font le bonheur de ma vie. Dans le temps de la récolte , les moissonneurs se rassemblent ici les jours de fête : nous nous mettons en cercle plus de trente ou quarante, et nous écoulons avec.délices la lecture de ces histoires de chevaliers. Nous ne nous en tassons point: ces grands
coups d'épéenous charment; et nouspasserions la nuit entière, sans nous en apercevoir, à entendre ces beaux récits. — Moi de même , s'écria Maritorne ; et ce que j'y trouve de plus gentil , c'est quand ces belles demoiselles se promènent avec leurs messieurs sous tes allées d''oTangers, tandis que la vieille duèt(nefait le guet eD enrageant. —Et vous, mademoiselle, dit le curé à la jeune fille de l'aubei^ste , ces lectures vous plaisent- elles P Je ne les comprends guère, monsieur, répondit-elle d'un air saîf : les coupsd'épée ne m'amiiseQtpas;mai3les plaintes amoureuses des chevaliers mefontsouvent pleurer de compassion. Je trouve leurs dames trop cruelles, etje ne conçois pascommenC il peut y avoir des femmes assez abandonnées de Dieu pour faire souffrir ainsi des hommes d'honneur, qui ne demandent que le mariage. — Allons! taisez-vous, petite fitle, reprit l'bôtesseavec aigreur; à votre âge on n'en doit pas tant savoir, eton ne doit pas se mêler de la conversation.
« — Monsieur l'aubei^pste, interrompitle curé, vous avez doue ici de ces livres Pjeseraiscurieux de les voir. ° L'aubei^iste courut aussitôt diercher une petite malle fermée d'un cadenas, dans laquelle il y avait quelques gros volumes , et des Cahiers écrits à la main. Le curé feuilleta les livres : c'étaient don Cirongilio de Tlirace , Félix le Mars d'Hircanie , l'histoire de Gonzalve de Cordoue, surnommé le grand capitaine, et la vie de don Diègue Garcias de Parèdes. Aux deux premiers titres le curé dit au barbier: «Madame la gouvernante nous manque. — Mais, mon cher frère, ajouta-t-ilens'adressant à l'aubergiste, ces ouvrages- là ne devraient point être ensemble : votre Ciron^lio et votre Mars d'Hircanie ne sont qu'un ramas de mensonges , au lieu que l'histoire de Gonzalve et de Diègue Garcias est véritable, instructive, et nous apprend les grandes actions de ces héros , dont l'un fut eu effet leplusfermesoutiendenos armées, et dont l'autre mérita le titre de grand capitaine, qui lui fut donné par toute l'Europe. — Vous direz ce qu'il vous plaira, reprit l'auberçiste, mais l'histoire de ces deux messieurs m'ennuie , et Félix d'Hircanie m'amuse ; j'aime à le voir, d'un seul revers , couper par le milieu cimi géants ; une autre fois , dans une bataille , coucher par terte seize cent mille soldats «name des capudns de cartes.
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Votre graDd capitaine en a-t-il Jamais bit autant? Commeotne pas admirer CiroDgilio de Tbrace, qui vit sortir un beau jour du milieu d'une rivière un grand serpent tout de feu ? Il s'élauça sur ce serpent, et le serra si fort, qu'il allait l'étouffer, quand le monstre , plongeant tout à coup , emporta le chevalier au fond du fleu^'e. lit il se trouva dans un palais de cristal , entouré de jardinssuperbes; et leserpentdevintun vieillard qui lui raconta ■es plus belles choses du monde. Voilà une histoire , celle-là , et DM) pas celles que vous me vantez. — Mais vous savez, j'espère, lui dit le curé, qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tous ces récits?— A d'autres! répondit l'aubei^ te; comment celane seraitil pas vrai , puisque c'est imprimé avec la permission du conseil royal ? Vous sentez bien que messieurs du conseil ne mettraient paslenrsignatureàdes mensonges. — Fort bien, répliqua le curé: vous n'êtes pas éloigné, ce me semble , d'en être au même point que don Quichotte. Mais j'en aurais trop loog à vous dire pour vous faire comprenilre la différence d'une histoire et d'un roman pour qu'il fût un ouvrage estimable ; cesera pourune autre fois. Montrez-moi, s'il vous plaît, ces manuscrits. »
L'aubergiste les lui remit. lie premier avait pour litre : A'oitvelk du Curieuxexlravagant. Après en avoiriparcouni quelques pages : Void , dit le curé , un conte , une espèce de petit roman qui ne me psratt pas mauvais, parce qu'il a nn but moral : si madame n'a pas envie de dormir, je lui proposerai cette lecture. De tout mon cœnr, répondit Dorothée; aussi bien je n'ai pas l'esprit assez calme pour espérer du sommeil. Cardenio, maître Nicolas, témoignèrent à monsieur le licencié beaucoup d'envie d'entendre la nouvelle. On s'assit, on Bt silence, et le curé la commença.