‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 46 sur 146 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

INTÉnFSSlNT DE DOS QUICHOTTE El DK SON ÉCCHEB.

Quand ils furent assez éloignés pour ne pouvoir être entendus, notre héros dit à Sancho : • Oublions dos querelles, ami, et raconle-moi sans rancune les détails de ton ambassade. Dans quels lieux , quand et comment as-tu trouvé Dulcinée? que faisait-elle? que lui as-tu dit?que t'a-t-eile répondu? quel air avait-elle en lisant ma lettre? qui te l'a transcrite? En un mot .j'exige de toi que tu me rendes un compte exact de tout ce qui s'est passé, sans rien ajouter, sans rien retrancher. Monsieur, répondit Sancho , je vais vous satisfaire de point en point. D'abord , il faut vous avouer que je n'emportai point votre lettre. ■— Je le sais ; car je ■n'aperçus , après ton départ, que tu m'avais laissé les tablettes , ce qui mecausa un violent ciiagrin. Je ne doutai même point que

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tu ne reviDEses lescbercher. — Je serais sdremenl revenu, si je ne m'étais rappelé mot à mot tout ce qu'il j avait dans l'épttre pour vous l'avoir entendu lire; de sorte que J'allai trouver on sacristsÎD, qui l'écrivit loua ma dictée, et médit que de sa vie, quoiqu'il eût fait un grand nombre de billris deconfeadou, il n'en avait jamais vu de si galant et de si bien tourné.

> — Ten souviens-tu bien encore ? — Rod, monsieur, parce qu'aussitSt qu'elle fiit écrite, comme je n'en avais plus besoin, je me mis à l'onbtier. — Cest fort bien. A présent , dis-moi ce que faisait cette reine de beauté lorsque tu f offris devant elle ; sans doute elle disposait des rar^ de perles , ou brodait ea pierreries une écharpe pour son chevalier? — Non , monsieur : elle était dans la basse-conr, criblant deui minots de blé. — J'entends.les grains de ceblé se transformaienten topazes en passant par ses belles mains, — Kon,monsienr;je crois même que ce blé n'âtaitqnednseigle.— Passons. Quand tu lui remis ma lettre, la baisa-t-etle snr-le-champ, la mit-elle sur son cœur ou sur sa tAe, suivant l'usage d'Orient? — Ttonmonsimr: qiiandjelaluiprésen' tai, elleélait fort occupée de son seigle ; elle me dit :Mon ami, pose cettelettreaurcesac, ilfantquej'aclièvemon tas avant de la lire,

— Ah I c'était pour la lire seule , et pouvoir se livrer en liberté aux mouvements de son coeur. Elle te fit sûrement beaucoup de questions sur moi , sur mes exploits, sur mes périls, sur l'affreuse vie à laquelle je m'étais condamné pourelle? — Non, raousieur : elle ne me demanda rien; mais j'eus grand soin de lui dire qne TOUS faisiez pour son service la plus rude des pénitent»s : je vous avais laissé nu en chemise au milieu des rochers , dormant sur la pierre , ne mangeant que de Therbe , ne vous peignant point la barbe, pleurant et maudissant votre fortune. — Il ne fallait point lui dire que je maudissais ma fortune ; je la bénis , au contraire , et je la bénirai tous les jours, puisque j'ai le bonheur de souffrir pour une aussi grande dame que Duldnée. — Il est vrai , ma foi , qu'elle n'est pas petite , et qu'elle a an moins un demi-pied plus que moi. — Comment I t'es-tu mesuré avec elle?

— Non, monsieur : mais il a bien fallu m'en approdier ponr l'aiderA mettre son sac de blésur son Ine; et c'est là que je me suis aperçu qu'elle me passait de tonte la t£te.>

ie$ BON QUICHOTTB.

IddonQuicbotteEoupiratendreineat.'AhlsaDsdoute, reprîtil, sa taille est riche, noble, svelte; sod amour est encore plus éleré , et sa grâce l'emporte sur tout. Dis-nioi . Sancho , quand tu t'es approché d'elle, n'as-tu pas senti l'odeur de la rose, du lis, de l'ambre réunis, une certaine vapeur suave, nu parfum semblable à celui qu'exhalent les aromates de Saba? — Non. monsieur; il faisait grand chaud, elle s'était donné beaucoup de mouvement, et tout cela faisait.... — Fort bien. Qu'a-t-elle dit après avoir lu ma lettre ? — Elle ne l'a pas lue, monsieur : elle m'a donné pour raison qu'elle ne savait ni lire ni écrire ; mais elle l'a déchirée en petits morceaux , afin que personne dans le . village ne vtnt à savoir ses secrets. Ensuite elle m'a chargé de dire àvotreseigneunequ'elleétaitsatisfailede votre pénitence, qu'elle vous présenlait ses respects, et qu'elle vous ordonoait.si vous n'aviez rien de mieux a faire, de revenir au Toboso, parce qu'elle avait un grand désir de vous voir. Elle a bien ri quand elle a 8u que vous vous appeliez te Chevalier de la Triste Figure ! Je lui ai demandé si le Biscayen était venu la trouver ; elle m'a répondu que oui, que c'était nn fort honnête homme : pour les galériens . elle n'en a point entendu perler. — Quel bijou t'at-elle donné à ton départ? car tu saisque l'usage des chevaliers et de leurs dames fut toujours de douner aux écuyers , aux demoiselles , ou aux nains qui viennent leur porter des lettres. quelque riche bague ou quelque diamant. — Ma foi , c'est un très-bon usa^e; mais apparemment il passe de moile. car le seul bijou que j'aie reçu de madame Dulciuée a été un morceau de fromage avec un peu de pain bis. — Oh '. personne ne l'égale en générosité ; je suis bien sûr que t&t ou tard tu recevras d'elle un riche présent.

■ Hais, continua don Quichotte, donne-moi conseil, monami; In vois que madame Dulcinée m'ordonne de retourner près d'elle: mon cœur brûle de lui obéir; d'un autre côté, j'ai fait serment à la princesse d'aller la rétablir sur son trône ; les lois de la chevalerie m'ordonnent de tenir mon serment. Jesuis vraiment embanassé ; mon Ame se trouve partagée entrel'amouTet le devoir. — Ah! monsieur, nous y revoilà : Comment est-il possible que vous hésitiez enticinadame Dulcinée et un royaume su-

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porbe qui vous tombe dans la main , un tx>y3ume qu'on m'a dit avoir au moins vingt mille lieues de tour, abondant en toutes choseSiplusgrand peut-être que la Castille et le Portugal léunis! Pour l'amour de Dieu! monsieur, ne perdez pas cette occasion , manez-vous avec la princesse dans le premier village où nous trouverons un curé : si nous n'en trouvons point, monsieur le licencié n'est pas là pour rien. Mnriez-vous , je vous en prie : n'oubliez pas que le moineau dans la main vaut mieux que le vautour qui vole ; et que celui qui trouve son bien et ne le prend pas est ensuite mal reçu à se plaindre. — Je vois bien pourquoi tu désires si vivement ce mariage ; mais tu peui le tranquilliser, parce qu'avant de combattre le géant je compte mettre dans mes conditions que, sans épouser la-priDeesse,on me donnera une portion du royaume dont je veux te faire présent — A la bonne lieure : et tâchez , s'il vous plait , que cette portion soit voisine de la mer, attendu que j'ai dans la télé un certain projet de commerce. — Allons , mon ami , je suis décidé; je vais combattre pour la princesse , et je remets mon retour auprès de celle que j'adore après cette glorieuse expédition. Je te recommande de ne parler à qui que ce soit de tout ce que nous avons dit ; Dulcinée est si sévère , si délicate sur l'honneur, qu'elle ne me pardonnerait pas la plus petite indiscrétion , et mon cœur se la reprocherait comme le plus grand des crimes. • . Ils en étaient là, lorsque le barbier leur cria de s'arrêter, parce qu'ils avaientenviedeserafralchir aune fontaine voisine. Saneho , fatigué de mentir, fut charmé de finir l'entretien. Cardenio, pendant ce temps, s'était revêtu des habits de berger que Dorothée avait quittés. On s'assit autour de la fontaine , oCl l'on dtoa , tant bien que mal , des provisions qu'avait le curé. Pendant le dtner il vint à passer un jeune garçon, qui , apercevant don Quichotte , s'avança tout à coup vers lui : <> Je vous salue , monsieur, dît-il d'une voix dolente ; ne me reconnaissez- vous plus? je suis ce malheureux André que votre seigneurie délivra du chêne où j'étaissi bien attaché. » Don Quichotte se rappela ses traits, le prit par la main, et, le présentant à la compagnie : • Je suis charmé, s'écria-t-il, de pouvoir vous fournir un exemple vivant àe l'extrême utilité de la clievalerie errante. 11 n'y a pas

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longtemps que, traversant un bois, je rencontrai cet enfant demi-nu, lié fortement à un arbre , tandis qu'un paysan barbare le fustigeait avee des courroies ponr ne pas lui payer ses gai^. Je fis délier ce pauvre jeune homme, et reçus le serment de son maître qu'il lui payerait ce qui lui était dû jusqu'à la dernière obole. Parle à présent, mon ami André, ce queje dis n'est-il pas exact?

« — Trés-eiact , reprit le jeune gai^o ; mais quand tous fûtes parti... — Ton maître te paya sur-le^iamp?-— Point du toot; il me rattacha plus fortement au même chêne, et medonna tant de coups, que depuisce jour, grâce à Dieu, je n'ai pas quitté Tbôpital. C'est à tous , monsieur, s'il vous plait, et à votre chevalerie que J'ai dil ce beau traitement : si vous aviez bien voula ne pas vous mêler des affaires d'autrui, 'fea aurais été quitte pouruue douzaine deconps de fouet, et j'aurais été payé de mes gages; mais vous rtntes irriter mon mattre, qui s'en vengea sur ma peau, en se moquadt beaucoup de TOUS. — Sancho[s'écriedaii Quichotte . amène-moi Rossinante ; je veux aller sur-le-champ tirer de ce scélérat une épouvantable Tcageance. — Ce n'est pas la peine, monsieur, dit André ; je n'en veux point de vengeance , et j'aimerais beaucoup mieiix que vous me donnassiez quelque chose pour continuer mou chemin. » Sancho lui offrit son pain , avecun morceau de fromage: «Tenez, mon ami,iuidit-il; Oiea saitsiceqtieje tous donne ne me fera pas bientôt faute, car nous autres écuyers de chevaliers errants nous sommes toujours à la veille de mourir de &im et de soif. >

André s'éloigna la tête basse; et, quand il fut à quelques pas, se mit à crier en fuyant : • Que le diable les emporte tous, les malheureux chevaliers errants, qui vous font rouer de coups quand ils prétendent vous secourir! » UonQuichotte voulut se lever pour châtier cet insolent ; mais Dorothée le retint, el personne n'osa rire de la reconnaissance d'André.

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