‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 52 sur 146 · PARTIE I, CHAP. XXïVI · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHAP. XXïVI

connaît son visage, et, dans h mSmt agitation, le masque du cavalier vint à tomber. Deux cris aussitôt se confondent : Cardenio reconnaît Lncinde, Dorothée reconnaît Femand. Cardenio , malgré le curé , veut se jeter sur son ennemi ; mais Dorothée est évanouie. Le barbier pour la secourir se hâte d'arracher son voile. Don Feiaand ta regarde alors, demeure interdit, imtnobile , et , sans quitter les mains de Lucinde , protnène des yeux troublés sur Dorothée et Cardenio.

Tous se taisaient ; la crainte , la joie , Tamour, la colère , se peignaient dans leurs vifs regards. Dorothée reprenait ses sens, le curé veillait sur Cardenio , lorsque Lucinde , rompant la première le silence, dit ces paroles àFemand ; ■ Seigneur, il en est temps encore , revenez enfin à vous-mSme ; laissez-nous la possibilité de vous conserver de l'estime. Vous savez trop que vos promesses, vm menaees, vos fureurs ne peuvent et ne pourront rien. Renoncez Tolontairement à nn bien qui n'est pas à vous, et que Jamais vous ne posséderez. Vailâ mon époux, voilà celui que j'ai choisi, celui à qui j'appartiens , à qui j'appartiendrai jusqu'à la mort. LaissA-oioi retourner i lui, ou serrez-vous du seul moyen qui vous reste de m'en empéclier : percez ce cœur où il règne, oii il régnera toujours ; délivrez-moi d'une vie que vous me rendez affreuse ; je bénirai mon trépas, puisqu'il me délivrera de votre indigne violeiKe , et qu'il prouvera dumoinsan seul homme que je puisse aimer que Lucinde est morte fidèle. »

Femand l'écoutait en silence , baissant les yeux , fron^nt les Eourùls, et tenait toqjours les mains de Lucinde. A peine a-t-elle achevé de parier, que Dorothée, foihie et pSte , fait un effort, se traîne vers Femand , et vient tomber à ses genoux .

■ Ah i monse^neur, lui dit-elle , vous ^ui m'avez appelée votre épouse, et que jen'ose qu'en tremblant appeler monseigneur, ne détournez pas vos regards de moi, daignez reconnaître a vos pieds la tnalhenreuse Dorothée. Je sais cette hnmUe villageoise que votre amour, si tendre alors , se foisait un plaisir d'élever jusqu'à vous. Je vivais heureuse et paisible dans la maison de mon père ; rien ne manquait à mes souhaits ; j'ai cru vos serments, monseigneur ; et voyez l'état oit je suis ! Je vous aimai ; depuis ce jour , abandonnée de ma &mille, mépriséede l'univers.

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sans appui, sans consolation, Jen'ai que vous seul au moade ; jen'ald'espoir que dans la pitié de celui qui implorais mieime. Je ne rappelle point des serments que vous avf z oubliés; je ne ' vous parle point des noeuds que vous m'olfriles vous-même, et dont je ne doutai pas; vous m'en avez jugée indigue: il fautbieu que, sans le savoir, j'aie été coupable aux yeui de femand, puisqu'il n'a pas craint de manquer-auxengagemeulsles plus saints; puisque, non content de me condamner à un désespoir étemel, il livre à la honte , à l'opprobre les cheveux blaacs de mon père , ma famille, tous mes parents, serviteurs fidèles, depuis tant de siècles, de ses aïeux, qui les honoraient. Il faut que Oorotbé» soit criminelle pour que le généreux Fera and se montre pour eux si barbare ;inaisoùvoulez-vousque je vive pour expier mon forfait? Votre mépris m'a fermé tout asile; je n'en ai plus qu'auprès de vous; vous êtes le seul , hélas ! dont je puisse soutenir la vue. Souffrez du moins qu'à votre suite je pleure sans cesse l'erreur, la seule erreur de toute ma vie ; sou^zque je sois votre esclave, je vous le demande àgenoui, en arrosant vos pieds de mes larmes. Est-ce une trop grande faveur pour celle à qui vous aviez juré, par l'honneur, par la religion, de la prendre pour votre épouse. • Aux derniers mots de Dorothée, tout le monde versait des pleurs; Fernand lui-même, ému, troublé, ne respirait qu'avec peine ; son visage s'adoucissait , ses mains tremblaient , ses yeux, mouillés, eessi^ient de regarder Luciode. Enfin, la laissant tout à coup, il se tourne vers Dorothée , et la relevant avec transport : o Vous avez vaincu, luidiMl, aimable et belle Dorothée ; oui. je reviens, je reviens âmes premières amours, k II la (wesse contre son cœur en pronouçautcesparolea.Lucinde, à peineen liberté, s'était précipitée vers Cardenio- Celui-ci embrassait ses genoui, pleurait d'amour et de joie, la regardait, doutait de son bonheur , et craignait que sa raison ne fût trop faible encore pour le soutenir. Lucinde , qui lisait dans ses yeux tout ce qu'éprouvait son âme, le rassurait en pressant ses mains, lui répétait qu'elle était Lucinde , que Lucinde lui était rendue, qu'elle était à lui pour toujours.

Don Fernand , après avoir rdevéDototliée , fixa sa vue sur ces deux amants ; son front rougit, et sa main se porta sur son épée.

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Dorothée , attenlive'à ce mouvemeot , embrassa de nouveau son époux : " Hélas.' seigneur, lui dit-elle, ne puis-jedonu êlrelieureuse qu'autant que vous ne verrez point d'heureux ? I^ speetacledubien qu'elle a fait doit-il déplaire à votre vertu?non, □on ; je vous connais trop bien ; je sais démêler mieux que vous tous les sentiments de votre âme Gère, sensible autant qu'impétueuse, passionnée, et plus noble encore. Voilà votre ami, don Fernand ; voilà celui que votre cœur choisit pour lui accorder Tolre confiance , celui qui vous donna la sienne, et reçut de vous le serment que vous l'uniriez à l'objet de ses vœux. Vous l'avez tenu ce serment, vous venez de lui rendre sa femme : vous êtes digne de vous-mâme , vous êtes toujours le généreux Femand. Portez, portez des yeux assurés sur ces époux qui vont vous devoir la félicité dont ils jouiront, sur ces témoins qui vous admirent. Quitte envers l'honneur, envers l'amitié, vous avez recouvré vos droits au respect de tout l'univers. L'amour seul, hélas! peut encore se plaindre : mais il ne se plaindra point; il songe plus à vous qu'à lui. »

Lecuré.Ie barbier, se joignirent alors à l'aimable Dorot liée; et les éloges, les hommages qu'ils prodiguèrent à Fernand achevèrent de le ramener. ■ C'en est fait, s'écria-t-il, que Luciode et Cardenio jouissent en paix d'un bonheur qu'ils n'ont que trop acheté : je ne puis leur rien envier , si mon épouse adorée daigne pardonner mon égarement, si ma Dorothée ne se souvient plus que du serment que je lui fis , et qu'en ce jour même je vais acquitter. ■

Eu finissant ces mots , Fernand fléchit un genou devant Dorotbée ; et, se retournant avec un sourire mêlé de tendresse et de repenlir , il tend la main à Cardenio. Celui-ci court la baiser et la mouiller de ses larmes. Fernand se bâte de l'embrasser; il va demander pardon à Lucinde , et retourne se jeter en pleurant dans les bras de son ancien ami. Dès ce moment plus de colère, plus de haine. Les quatre amants portent l'un sur l'antre des r^rds doux et satisfoits. Leurjoie pure est partagée par l« curé, maître nicolas, Sancho lui-même, qui sanglotait. Il est vrai qu'il a dit depuis n'avoir pleuré que de cliagrin de ce que Dorothée n'était plus princesse.

190 DOH QUICHOTTE.

Don Fernand se Ût raconter par son é|>ouse tout ce qui lui était arrivé depuis leur séparation. Il l'instruisit h son tour qu'après ta lecture du filial billet trouvé dans le sein de Lncinde , plein de dépit et de fureur , il avait quitté brusquement la ville. Bientôt il sut que Ludnde avait disparu de chez ses parents , et fat plusieurs mois à découvrir qu'elle s'était retirée dans un couvent situé au milieu de la campagne. Il forma le dessein d'aller Tenlever : suivi de trots de ses amis , il en était venu facilement à bout; et le hasard l'avait conduit dans cette même hôtellerie où l'amour terminait enfin et ses peines et ses erreurs.

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