‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 53 sur 146 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Tandis que ces époni heureux remerciaient le ciel d'un bonheur qu'ils regardaient comme un songe ; tandis que le sage curé, le bon maître Nicolas, les félicitaient du fond deleorcoeur, M que Taubergiste lui-même, assuré qu'on lui payerait son rin, se réjouissait avec tout le monde , le seul Sancbo s'afQigeait en secret de voir ses espérances détruites , son petit royaume à vaul'eau , la princesse de Micornicon devenue une Dorothée , et le géant un don Femand. Notre pauvre écuyer, fort triste, alla gagner, en soupirant, la chambre de don Quichotte, qui venait de se Téveiller. •• Votre seigneurie peut se rendormir, dit-il d'un ton lamentable ; elle n'a plus de géant à tuer ni de royaume à rendre à la princesse; tout cela est fait et conclu. — Pardieu! je le crois, répondit son maître ; jamais combat ne fiit plus terrible que celui que j'ai livré à cet énorme géant. D'un revers j'ai fait voler sa tête ; et le sang qui sortait du tronc coulait à mes pieds par torrents. — Oui , mondeur , je sais fort bien que tous avez tné une outre de vin que l'aubergiste nous fera payer, et que vous avez mondé la chambre de sht arrobes de ce vin rouge. Quant à la tête degéaut, je vous conseilled'y renoncer; le diaUel'a emportée , ainsi que bien d'antrea choses. — Que dis-tu, Sancho? as-lu perdu le sens? — J'ai perdu mieux que cela. Levez-vous, levez-vous, monsieur; vous allez voirde belles choses, à eommen-

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cer par k reine, qui est transformée à présent en ime demoiselle Dorothée. Oli] nous avons fait de bonnes affaires depuis deux heures ! — Rien ne peut m'étonner, ami , dans celte fatala niaisoa , où tout ce qui arrive est enchantement. ■

Saocho aida sou mattre à s'habiller ; et pendant oe temps le curé instruisit Feroand et Lucinde de la folie de don Quichotte, des aventures qui lui étaient arrivées, et des moyens qu'ils avaient «té forcés d'employer pour le tirer de la roche pauvre. Don Fer- □and , diverti par ce récit , voulut que Dorothée .continuât son râle.et ramenât lechevalierdans son village, qui n'était pins qu'à deux journées de chemin. Dans ce moment notre héros parut, armé de pied en cap, le bouclier au hras gauche, l'armet de Hambriu sur la t£te, et soutenu par sa lance. Don Femand, surpris, admira cette extraordinaire figure, ce visage d'une aune de long, sec, noir, jaune, décharné, ce plat à barbe, ces armes bizarres, cette gravité noble et fière avec laquelle don Quichotte adressa «es paroles à Dorothée :

« Jeune beauté, que le mallieur semble encore rendre plus touchante, je viens d'apprendre par mon écuyer que votre altesse s'est un peu ravalée , que de haute et puissante reine elle est devenue en un moment une simple particulière. Si le fameux roi Hégrenumt, qui vous donna la naissance, a fait ceOe métamorphose dans la crainte que mon bras ne pût vous reudre votre empire, j'ose assurer que cesorcier-là ne savait pas bien deviner. Pour peu qu'il eût été versé dans les histoires de chevalerie, comme j'ai l'honneur de l'être, il aurait su que tuer un petit géant n'est pour nous qu'une bagatelle. Si je ne dédaignais de me vanter, je pourrais dire qu'il n'y a pas deux heures que cette

épée a fait couler — Tout mon vin! cria l'aubergiste, à qui

don Fernand ordonna de se taire. — 11 suffit, reprit don Quichotte, je veux bien ne rien approfondir, et mebomerè vous répéter qu'il est encore temps , princesse déshéritée ; dites un mot, et dans peude jours tous vos ennemis, abattus, vous serviront lie d^rés pour remonter sur votre trâue.

< — Seigneur, répondit Dorothée avec autant de grâce qoede sang-froid , n'ajoutez aucune foi à ceux qui vous ont dit que j'étais changée ; je suis celle que j'étais hier. Il est vrai ponnaut que

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moD cœur , jusqu'à ce jour flétri par ie chagrin , vieat de trouver des consolations qu'i! n'osait , hélas ! espérer ; niais je n'en suis pas moins la même, je n'en attends pas moins mon salut de votre invincible bras ; et je compte dès demain me remettre en routeavecvous. Ne doutez donc plus, je vous prie, delà science de mon père ; jamais il ne Ta mieux prouvée qu'en m'ordonnant de veuir vous chercher. Ma reconnaissance aime à publier, et ces messieurs !e diront comme moi , que c'est à votre rencontre que je vais devoir mon bonheur. "

A ces paroles, dou Quichotte, se retournant vers son éeuyer, lui dit d'un ton irrité ; «.Petit Sancho, vous le voyez, j'acquiers chaque jour de. nouvelles preuves que vous êtes le plus grand maraud de l'Espagne. Répondez , monsieur le faquin , ou aviezvous pris , s'il vous plaît , que cette princesse était devenue une demoiselle nonim^e Dorothée, que j'avais tué des outres de vin, que le diable avait emporté la tête du géant , et mille autres impertinences que vous êtes venu me dire?... Mordieu! je ne sais qui me lient de faire sur vous un si épouvantable enerople, qn'il&ssetrembleràjamaistous les écuyers menteurs. —Apaisezvous, s'il vous plaît, répondit humblement Sanchoije peux fort bien m'étre trompé sur les affaires de madame la princesse, et je ne demande pas mieux : mais pour la tête du géant et les outres de vin , monseigneur verra ce qui en est quand il faudra frire les œufs, c'est-à-dire payer le mémoire. — Cela suffit, reprit don Fernand ; ne nous occupons que de madame la princesse, qui ne doit repartir que demain. Passons la nuit dans ce cliSteau le plus gaiement que nous pourrons ; et lorsque l'aurore paraîtra nous nous ferons tous uu honneur de suivre le seigneur don Quichotte , pour être témoins de ses exploits et de ses grandes actions.— Vous le serez de mon zèle à vous servir, répliqua notre héros, et de ma reconnaissance pour la bonne opinion dont vous m'honorez, oïl s'établit aussitôt un loug combat de politesse entre don Quichotte et Fernand , qui fut enfin interrompu par l'arrivée d'un voyageur.

Ce voyageur, qui ressemblait à nn«np(if arrivant de chez les Maures , portait un gilet de drap bleu , sans collet , avec des demi-maDcbei, de longues chausses et un bonnet de la même cou-

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leur, des brodequins jaunes, et un dmeterre pendu à un baudrier en écbarpe. Avec lui venait une femme voilée , habillée à la mauresque, et montée sur un 3ne. Sa coiffure était de brocard; sa longue robe l'enveloppait tout entière. Le captif, d'une taille assez haute , paraissait avoir quarante ans : i) était fort brun de visage , avait des moustaches longues et la barbe noire , et l'on distinguait sur son front un caractère de noblesse. En arrivant il demanda si l'on pouvait lui donner une chambre particulière. L'aubergiste lui dit qu'il n'en avait point : cette réponse parut l'afQiger. Cependant il prit dans ses bras la dame maure, et la porta sur une chaise. Aussitôt Lucinde , Dorothée , l'hôtesse, sa fille, Maritorne, accoururent pour voir cette étrangère . dont l'babitplijualtleur curiosité. Dorothée, toujours obligeante, fut la première à l'assurer qu'elle et sa compagne, en montrant Lucinde . se trouveraient heureuses de lui faire partager leur cbélif appartement. La Maure , sans 6ter son voile, ne répondit rien , se leva , mit ses deux mains ea croix sur sou s«n , et lui fitune incllaation. Le captif alors s'avança : « Mesdames, dit-il, pardonnez, elle ne sait pas encore notre langue , et ne peut vous remercier que par ma bouche des bontés que vous lui témoignez. — Seigneur, reprit Dorothée, permettez-moi de vous demander si cette dame est chrétienne. — Elle l'est an fond du cœur; et c'est dans l'espoir d'être baptisée qu'elle a quitté Alger, sa patrie , où sa famille tient le premier rang. •

Ce peu de mots redoubla le désir de connaître davantage et la Maure et le captif; mais personne n'osa faire d'autres questions. Dorothée s'assit près de l'étrangère, prit sa main, et la supplia de vouloir bien lever son voile. La Haure regardait le captif pour savoir ce qu'on lui voulait ; et celui-ci lui dit quelques mots arabes : aussitôt elle ôta son voile , et découvrit un si beau visage , que Dorothée en elle-même pensa que Lucinde nel'^alait point, tandis que Lucinde, de son eâté , la trouvait plus belle que Dorothée. Tout le monde, en admirant cette jeune Maure, sempressa davantage aulourd'elle. Don Feroand demanda son nom ■u captif, qui répondit qu'elle s'appelait Leia Zoraïde. A ce mot, la Maure, devinant la question, s'écria vivement : *Non, non, ZorauUi Marie, Marie. » Ce mouvement et la passion qu'elle

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y mit attendrirent et charmèrent tous les spectateurs. Luciode embrassa l'aimable étrangère , ea lui disant : ■ Oui , oui, Marie, Marie. > La Maure lui rendit ses caresses, et répéta de nouveau : « Oui, oui, Marie, Zoralde macangé; > ce qui signifie , point de Zoraïde.

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