CHAPITRE XLIIl
Le jour était près de paraître ; les quatre dames , enfermées dans leurs ebambres, se livraient ensemble au sommeil. Dorothée seule ëtait ëTeiltée , à côté de ta jeune Claire Vîedma, qui dormait de tout sou cœur, lorsqu'elle entendit sous ses fenêtres une voii tendre et agréable qui chantait avec art et méthode. Dans ce moment Caidenio vint frapper à la porte en disant : > Mesdames, je vous conseille d'écouter le jeune muletier qui chante dans la cour ; vous serez bien aise de l'entendre. » Dorothée lui répondit qu'elle écoutait. Le muletier chantait ces paroles :
Dans iine harqae légère.
Hardi, Iremblmt toDr il toar,
J'errais sur la mer li'amoDr,
Ne uchant où trouver terre.
Je ne voulais que le v(
Ln «Uui n'ont plus de OtmbeaD, Man cœur n'a pEus de courage.
Astre chanoant, reparais.
Prends pEtléde mon jenne âge, El UDve-moI do naufrage
Doiotbse , Eurprise et diarmée de la beauté de la voii , voulut faire partager à ]'aiuiable Claire le plaisir qu'^e éprouvait. Ëlleréveille doueemeut, en lui diaant : » Ma belle amie, pardoDnez-mal de troubler votre repos ; mais je ne veux pas que vous perdiez la sérénade qu'on souB donne. » Claire, àdemiendortnier comprenait à peine, en se frottant les yeux, ce que disait Dorothée. La voix continuait toujours; et Claire, devenue attentive, n'eut pas plutôt entendu quelques vers , qu'il lui prit un tremblement. " Ah ! madanu, xnadaaie , dit-^lle en se jetant dans lesbras de Dorotbée, et la serrant de toutes ses forces , pourquoi m'avez-vous réveillée? que ne puis-je toute ma vie fermer mon cour et mes oreilles am accents de oe musicien? — T pensezvom, ma chère enfuit? Cardenio fient de nous dire que c'était UD muletier. — Ohl que tse n'est pas un muletier, DBadame : c'Mtun jeune «avalier qui m'aime depuis longtemps, qui dit qu'ilm'aimen toujours, et [e souhaiterais qu'il dit .vrai. > Ces derniers mote, pronouiés awcuo soupir, surprirestl>eaucoHp Dorotbée , qui engagea la naïve Claire à lui oavrii entièrement son cœur. Mais le musiden ehantait; et Claire, pour ne pas l'toiuter, mit ses doigts dans ses oraUtes, et sa tête bous la couverture. Dorothée attendit la fin de la chanson ; après quoi elle pressa de nouveau la naîve Claire de lui faire sa coufideuce. Celle-ci , craignant d'être entendue de Lucinde , apfHOcha ses lèvres de l'oreiUe de Dorothée , et, la tenant toujours embrassée , lui révéla d'une voix basse tous les secrets de son jeune cœur :
> Celui qui a chanté, dit-elle, est le lîls d'un smgueiw fort riche du royaume d'Aragon. 11 demeiu'ait à Madrid dans une maison vis-à-vis la nâtre. Quoique nos f^iétrei fussttit toiyours bien fermées, dans l'hiver comme dans l'été, ce cavalier, qui ne sortait guère que pour aller au collège, m'aper^t, soit dans ma
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«hambre , soit quand j'allais à l'église. Il m'aima tout de luîte, madame , et me le fit comprendie de ses fenêtres , où je le voyais plemer, puis me regarder tendremant , et puii mettre tm deux mains l'une dans l'autre , ce qui était bien me dire qn'il voulait se marier avec moi. Je l'aimai aussi tout de suite, et j'aurais été charmée de me marier avec lui ; mais comme je n'avais point de mère à qui je pusse me- confier, je [nis le parti d'être fort réservée ; et je ne voûtas aocorder d'aïAe &veur au cavalier mon amant, que d'ouvriv un peu ma jalousie quand mon père n'était pas à la maison. Il me voyait mieut alors; «t il était si reconnaissant, si heureux de cette bonté, qu'il en sautait tout seul de joie, et faisait des Coliesdens sai^mbre. • Plusieurs mois s'étaient passés ainsi , quand mon père fiit -obligé de par^. Tignore .comment mon jenne voisin en fut instruit ;ce ne fut point par moi, madame, car jamais nous ne noue sommes parlé. 11 tomba malade aussitSt ; je suis bien sûre qne c'était de chagrin. J'en pleurai toute seule dans ma chambre; d j'eus beau ouvrir ma jalousie pour lui faire au moins mes adieux en lui montrant que je pleurais, je ne le vis plus à sa fenêtre. Nous partîmes; au bout, de 'deux jours, tsi entrant dans une auberge, j'aperçus mon amant à la porte ea habit de muletier ; il était si bien déguisé, que mon coeur seul pouvait loreconnaltre. Je ne dis rien , mais je me réjouis. Il me regardait beaucoup quand mon père tournait la tête, ei moi je ne le r^rdais que lorsqu'il n'avait plus les yeux sur moi. U nous suit ainsi d'auberge en auberge, s'araétant toujours où nous nous arrêtans. Ce pauvre jeune homme est à pied, faiaimt de fortes joumées par la chaleur , par la pluie ; cela pour moi, pour moi seule. Oh ! je vous assure, madame , que j'en ai bi«i compassion ; mais je ne veux pas le lui dire, etj'espè» pourtant qu'il le sait. J'ignnre par quels moyens il aura pu s'échapper de cbexson père, qui n'a que lui seul d'enfant, qui l'aime avec une grande tendresse, et a bien raison de l'aimer : vous le direz de même, madame, quand je vous l'aurai fait voir. La chanson qu'il vient de chanter, vous pouvez être sdre que c'est lui qui l'a faite; car il a infiniment d'esprit, et un esprit très-omé. Malgré cela, toutes les fbis qu'il «hante. Je tremble comme si j'avais la fièvre ; je Udie de ne pu
^oogk-
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l'écouter, dans la crainte que moc père, reaaot à le reconnaître. De put m'aecus«r justement de favoriser ses desseius. Je tous répète avec ïérité que de ma vie je ne lui ai dit un seul mot ; et j'ai bien fait, car ce motseraitijueje l'aime plus que moi-même. Voilà, madame, tout ce que je puis vous dire.
« — C'est assez, ma chère amie, répondit Dorotiiée en la baisant ;laiBsez venir le jour, j'espère m'oecuper utilement du bonheur que votre innocence, votre aimable candeur méritent. — Oli! madame, reprilla jeune Claire, gardez-vous, gardez- vous, je vous prie , d'en parler à qui que ee soit ; le père de ce jeune homme est si riche, qu'il ne voudra jamais de moi. Ses refus affligeraient mon père, et j'aimerais mieui mourir que de luicauser du chagrin. Non, non, je le sens trop, je ne puis pas l'épouser. Le seul parti sage, sans doute , serait qu'il s'en retournât chez lui, qu'il me laissât, qu'il m'oubliât : peut-être que , ne le voyant plus, je parviendrais aussi à l'oublier, quoique, madame, je vous avoue que je ne le crois pas possible. J'aurai beau m'oecuper à tous les instants de ne plus penser à lui, j'y penserai toujours, j'en suis sûre. En vérité, je ne comprends pas d'où a pu nous venir un si terrible amour : à notre âge c'est bien étonnant; car il n'est pas plus vieux que moi , madame , et je n'aurai quinze ans accomplis que quand la Saint-Michel viendra. •>
Dorothée se mita rire : ' Allons, ma' chère enfant, il ne faut pas se désespérer ; on est venu quelquefois à bout de réparer de plus grands malheurs.Dorraons, dormons jusqu'à demain ; nous verrons cequ'ilnousfaudrafaire. — Oh! riendu tout , répondit Claire, que garder le silence et souffrir. •• Eu prononçant ces mots , elle soupira, baisa Dorothée, et se rendormit. Tout dormait comme elle dans l' batellerie, excepté la fille de l'hôle et la servante Maritorn'e , qui connaissant l'humeur de don Quichotte résolurent de s'en divertir, tandis qu'il faisait la garde autour des murs du château. Ce château n'avait d'autre fenêtre du câté des champs qu'un grand trou donnant dans le grenier, par où l'on jetait la paille. Nos deux demoiselles montèrent à ce trou, d'où elles aperçurent notre héros à cheval, appuyé sur sa lance, levant de temps en temps les yeux au ciel, et poussant de profonds soupirs : « 0 divine Dulcinée, s'écriait-il d'une voix tendre,
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beauté suprâme des beautés du monde, trésor de grlces et de vertus, léuoion de tout ce qui eûste et de parfait et d'aimable ! que Ëûs-tu dans ce momeat? Daignes-tu penser à tOQ cbevalier? Et toi, déesse aux trois visages, Lune brillante, dont l'éclat pâlit devant les yeux de celle que j'aime, donne-moi de ses nouvelles : viens-tu de la voir au balcon doié de Bonricbe appartement, ou se promener dans ses galeries, ou s'occuper peut-être eu secret de soulager enfin les douleurs de celui qui vit en mourant pour elle ? Et toi , Soleil , qui te presses d'attelec tes cbevaui de feu pour jouir plus tdt du bonheur de contempler Dulcinée, saine, salue en mon nom ses attraits que mon âme adore ; mais tremble, en la saluant, de la toucber de tes rayons : j'en deviendrais plus jaloux que tu ne le fiis toi-mâme de cette belle fugitive qui te fit tant courir en vain dans les plaines de Thessalie ou sur les rives du Pénëe; je ne me souviens pas bien du lieu.... o
Don Quicbotte en était là, lorsque la fille de l'aubergiste l'appela doucement à elle avec des signes mystérieux. If otre héros, qui à la clarté de ta lune l'aperçut au trou du grenier, j vit aussitôt une grande fenêtre avec des jalousies à treillis d'or, derrière lesquelles la belle demoiselle , fille du seigneur chfllelaiu, venait lui demander encore d'avoir pitié de son amour. Le chevalier, trop courtois pour refuser un simple enlreUen, conduit Rossinante sous la jalousie, et s'en approchant le plus près passible : ■ Qu'il m'est douloureux, dit-il , ô jeune et charmante personne, de ne pouvoir payer votre tendresse que d'une stérile reconnaissance '. Prenez- voos -en au destin, qui dès longtemps m'a rendu l'esclave du seul maître que je puisse servir. DemandeE-raoi toute autre chose, beauté que Je plains, que j'honore-, demaudez-moi, si vous voulez, une tresse des cheveux deMéduse, ou bien les rayons de l'astre du jour enfermés dans une fiole, je serai prompt à TOUS satisfaire. — Sagneur chevalier, répond Haritonie, nous n'avons pas besoin de cela ; nous vous prions seulement de nous donner une de vos belles mains , pour que nous puissions, en la baisant, contenter un peu le violent amour qui nous a conduites ici, au hasard d'être hachées par le père de mademoiselle, s'il venait à le saroir. ■— Il s'en gaûrdera , reprit don