SS3 DON QUICHOTTE
n'ignorez pas que , lurtout h la guerre , la diligence est la mère du succès- Pourquoi vous arrëtersi longtemps dans ce château? Votre ennemi le géant profite peut-être des heures qui volent pour s'établir daDS quelque forteresse inexpugnable, pour nous préparer une résistance que mon bras même aura peine à vaincre. BStons-nous , madame, de te prévenir : partons, partons dès ce moment, et ne retardons plua la victoire, qui m'appelle et qui me sourit. — Seigneur, répondit l'infante, après l'avoir fait relever, l'impatience que vous me témoignez est digne de votre grand cœur : elle présage vos triomphes, elle augmente ma reconnaissance. Commandez; j'ai remis mon sort à votre valeur, et ma personne à votre sagesse. — Cela étant, mon ami Sancho , cours vite seller Rossinante et le palefroi de la reine, nous allons nous mettre en chemin. •
Sancho, présent à ce discours, ne se pressait pas d'obéir; it répond en branlant la tête i ■ Monsieur, monsieur, dans le village on ne sait pas tout ce qui se passe ; soit dit sans offenser les coiffes. — Eh ! que se passe-l-il dans le village, reprit vivement don Quichotte, qui puisse atteindre jusqu'à moi? — Oh! sivotreseigueuriesefâche, je n'en suis plus, et je me tais. — Allonsldis ce que tu voudras. Tn trembles, je le vois bien, des périls que nous allons courir, et tu espères m'épouvanter ? — Non , monsieur, it ne s'agit point de périls; il s'agit que cette belle dame qui se dit reine de Micomicon ne l'est pas plus que défunte ma mère , parce que si elle l'était elle n'irait pas dans les coins , lorsqu'elle croit qu'on ne la voit pas, donner de petits baisers à quelqu'un qui n'est pas loin d'ici. > Dorothée, à ces paroles, devint vermeille comme la rose. Il était vrai que Fernand avait, à la dérobée , obtenu peut-être quelques baisers de celle qui le regardait comme son époux. Sancho l'avait vu ; depuis ce moment il n'aimait plus tant Dorothée , et trouvait ces familiarités indignes d'une grande reine. •• Monsieur, ajouta-t-il d'un ton sévère, je me crois obligé de vous avertir de ces petites libertés que se donne madame la reine , par la raison qu'après avoir bien couru pour elle , après nous Stre fait assommer pour son service, il ne sera point agréable de voir un autre , que je connais , venir reeneillirte fruit de notre travail. Je pense donc qu'il n'est point
PAETIB I, CakP. ILTT. 3ï3
pressé d'aller seller Rossinante et le palefroi de madame ; que noos ferais tout aussi biea de rester ici à nous divertir, en laissant chacun filer sa quenouille , et buvant et mangeant de notre
Où sont les crayons , où soot les paroles qui pourraient peindre ou exprimer l'épouvantable colère dont fut transporté don , Quichotte? Immobile, pâle de fureur, les sourcils froncés, les joues enflées, lançant des flammes parles yeux, il frappe fortement du pied , considère, toise Sancho dans un effrayant silence, et tout à coup s'écrie : > Va-t'en, sors de ma présence , monstre souillé de tous les «ces, cloaque impur de mensonge, de malice, de calomnie, de noirceur, d'audace, coupable contre les personoes royales : sors; n'attends pas ton cliâtiment. > Le pauvre Sanclio courut se cacber. Dorothée , qui s'était remise , voulut apaiser don Quichotte : • Seigneur, dit-elle, pardonnez à votre bon écuyer;il a peut-£tre moins de tort que vous ne pensez; sa simplicité , sa candeur, sont de sdrs garants qu'il est incapable d'imaginer des calomnies aussi graves -. sans doute il les croit le premier. Daignez réfléchir que dans ce château rien n'arrive quepar enciiantement : quejque prestige aura fasciné les yeux de l'honnête Sancho , qui n'a pas perdu mon amitié , quoique j'aie perdu de son estime. —Par le Tout-Puissant I répandit don Quichotte, votre grandeur l'a deviné; cette maison est pleine de lutins : quelque détestable vision aura fait dire à ce malheureux c« quenausdevonsoublierajamais.il n'est pas méchant, je vous en réponds, et ta calomnie Ini est inconnue. — Pardonnez-loi donc, ajouta Fernand , et daignez le faire rentrer au giron de vos bonnes grâces. » Don Quichotte assura qu'il n'était plus fâché- Le curé ramena Sancho, qui demanda pardon h genoux, baisa la main de son maître , et convint que dans ce château rien n'était vrai , rien n'était certain , excepté pourtant lorsqu'on bernait les écuvers.
Deux jours s'étaient écoulés : toute l'illustre oompaguie s'occupait de quitter l'auberge et d'éviter à Dorothée la peine de reconduire don Quichotte à sod village. Ou imagina pour cela de faire une grande cage, où, daos des barreaux de bois, notre héros pût tenir à l'aise : celte cage devait être placée sur une lon-
gne ebarrette à bœufo. Quand tout fiit pr^t , don Feruaud et ses amis se couTrireat le visage de raasqaes , se déguisèrent en lutins , allèrent saisir don Quidiotte au milieu de son somiueil, lui attachèrent les pieds et les mains , et l'enfermèrent dans la cage. Notre Iiéros éveillé , voyant ces figures étranges , sentant qu'il ne pouvait se mouvoir, ne douta point que ce ne fijsseot. des fantômes , et se crut pour cette fois véritablement encbanté. Les lutins , après avoir fermé ta porte de la cage avec des clous, enlevèrent le captif , et mâchèrent vers la ebarrette. Comme ils passaient dans ia cour,m8ltre Nicolas, déguisant et renforçant de son mieux sa voix , se mit à crier : • 0 vaillant chevalier de la Triste Figure [ que ton grand cceur se console de te voir ainsi prisonnier : tu ne pouvais autrement finir la terrible aventure dans laquelle tu t'es engagé. Cette aventure ne s'achèvera que lorsque le fiirienx lion de la Manche et la blanche tourterelle du Toboso courberont leurs têtes snperbes sous le joug du doux hyménée , et donneront à l'univers, une race de lionceaux aussi redoutés que leur père : ces grands événements arriveront avant que l'amant immortel de la fugitive Daphné parcoure deux fois douze fois les brillants signes du zodiaque. Et toi , d le plus fidèle , le plus noble des écuyerg I console-toi de voir enlever la fleur de la chevalerie : tu ne tarderas pas, selon les promesses de ton maître , à monter au faite de la grandeur- Crois-en la parole de Mentiriane : suis ce héros enchanté ; marche en paix. Je re-
A ces dernières paroles la voix s'affaiblit par degrés et cessa de se fair« entendre. Don Quichotte , consolé par ces agréables promesses, répondit avec un soufùr : ■ Qui que tu sois, savant enchanteur, qui daignes t'intà«sser à mou sort, ne me laisse pas trop longtemps languir dans cette prison^ je souffrirai tout sans me plaindre , pourvu que tant de douleurs soient le chemin delà gloire. Quaiit à mon bon écuyer, qui, j'en suis sâr, ne m'abandonnera point si le destin m'dte le pouvoir de le récompenser selon ses mérites , ma reconnaissance et mon testament tacheront de l'en dédommager. -
Sandio , qui écoutait et voyait tout, en se méfiant cependaiU que ce ne fût un tour qu'on jouait à son maltie, le remercia ten-
, CHAf. XLVIL.
dremeat. Aussitùt les fiintdines emporteat ta cage , et vont la placer sur la charrette.