‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 65 sur 146 · CHAPITRE XLVn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVn

Tandrâ qu'on se préparait à partir, don Quichotte appela son triste écuyer, et lui dit d'une voix basse : « Moa fils, je croisavoir lutout ce qui existe d'histoires de chevalerie; mais je ne me rappelle point qae jamais aucun chevalier ait été enchanté comme je le suis. Ordinairement , quand on les enlève , c'est par le miUeu des airs , enveloppes dans un nuage , ou bien sur un cbar de feu , sur un hippogriffe, ou quelque autre monstre. Mais il me semble qne je suis dans udc simple charrette, et que ces animaux attelés ne sont tout au plus que des bœufs. Vive Dieu I mon fils, j'en ai honte. Peut-être aussi que dans ce siècle les enchantements ne sont plas comme ils étaient autrefois : les modernes magiciens veulent sans doote changer les coutumes. Que t'en semble, ami Sancho? — Monsieur, répondit l'écuyer, je nesaurais trop que voua dire sur les magiciens modernes , parce que je n'ai pas tant lu que tous; mais j'ai dans la tête que les fantômes que nous voyoDsIànesootpastrop catholiques.— Catholiques, mon en faut! Comment voudrai B-tii qu'ils le fiissent, puisque ce sont des démons ? Ib ont revêtu la forme que tu leur vois pourpouvoir m'enfermer ici ; mais cette forme n'existe point : ce n'est qu'une vaîue fignie, one apparence, une vapeur. Avise-toi de les toucher , ta main ne prendra que de Tair. — Ohl que nennil je les ai touchés par derrière, et c'est delà bonne chair. Il y aplus, monsieur; vous savez bien que les démons sentent le soufre; eh bien! celui qui est là sent l'ambre et la Qeur d'orange CSancho montrait don Femand }. — Prends-y garde , répondit don Quichotte ; ton nez te trompe, mon ami, ou ce malin diable veut fattraper.>

Don Fernand et Cardenio, qui entendaient celte conversation, craignirent d'être découverts, et hâtèrent leur départ. Dès que Rossinante et l'âne de Sancho fiirenl prêts, Cardenio suspendit à l'arçon, d'un côté le bouclier du héros, de l'autre le bassin

à barbe. Sancho, monté sur sonàne, meDa lecoursier par la bride Les archers, moyeniiaiit une récompense, couvinrent avec le curé d'a'ccompagner la charrette. L'hôtesse, sa 611e et HJaritorne, vinrent, à travers les barreaux, prendre congé du chevalier, en feignant de verser des larmes. Don Quichotte les consola, les assura que jamais il n'oublierait leur bonne réception, leur demanda de prier Dieu que sa captivité ne fdt pas longue. Pendant ce temps, maître Nicolas et le curé disaient adieu a don Fernand, à Cardeuio, à l'auditeur, au capitaine, qui lesembrasscreutavectendresse. Toutes les dames, surtout Dorothée, les virent partir avec des regrels, et leur Greot promettre d'ins* truire Femaud de ce que deviendrait don Quicbotte. On s'eajjagea de même a leur faire pan des mariages de Lucinde, de Dorothée, de Zoraîde , et des suites qu'aurait l'aventure de l'aimable don Louis. On s'embrassa de nouveau; elle bon maître Tïicolas, l'obligeant curé, se mettant des masques , pour n'ttre pas connus de don Quichotte, montèrent enfin sur leurs mules. L'ordre de la marche fut ainsi réglé : le conducteur de bœufe allait en avant ; ensuite venait la charrette , aux deux côtés de laquelle étaient les archers , l'escopette à la main. Derrière elle, Sancho Pança , monté sur son âne , tirait après lui Rossinante , et, derrière Sancho, maître Nicolas et le curé, masqués, relaient doucement le pas de leurs mules sur les pas tardifs des bccufs. Don Quichotte , assis dans la cage , les mains attachées sur son estomac , les pieds étendus en avant, gardait un profond silence , se tenait roide, grave, droit, immobile comme une statue. Oa nt deux lieues sans s'arrêter, dans le dessein degaguer un petit vallon, où le barbier assurait que l'on trouverait du frais et de l'iierbe. On était près d'y arriver, lorsqu'il vint à passer un chanoine sur sa mule , accompagné de six ou sept domestiques bien montés. Le clianoinc, après avoir salué nos voyageurs, s'arrêta pour considérer cette charrette, cette cage, cet homme enfermé dedans ; et ne pouvant comprendre ce que c'était il pria un des archers de le lui dire. Don Quichotte, qui l'avait entendu, avauce aussitôt son visage contre les barreaux , et se pressa de lui répondre : ■■ Seigneur chevalier, je suis enchanté. Vous savez comme moi que flîuïie attaque souvent les héros , surtout ceux

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qui, en dépit des magideDs de la Perse, des brumes de i'Inde, des gym no sophistes d'Ethiopie , marchent dans le sentier étroit de la gloire, et vontécrire leur nom au temple de l'Immortalité. Voilà prédsément mon histoire, et ce qui fait que je suis enchanté. Tons étesinstruit à présent, »

Le chanoine écoutait sans répondre, lorsque le cUré, s'approehant.luidit : nOui, monsieur, l'illustre guerrier que vous voyez dans cette cage est le fameux don Quichotte , si connu dans l'univers sous le nom de chevalier de la Triste Figure : ses grandes actions , ses exploits , lui ont attiré des persécuteurs ; et, comme il TOUS l'a dit lui-même, il est enchanté, monsieur. >

Plus surpris encore d'entendre tenir le même langage à celui qu'on avait enfermé, et à celui qu'on avait laissé libre, le chanoine promenait ses yeux sur l'un et'sur l'autre. Sancho,qui n'était point de bonne humeur, reprit alors d'un airienfrogné : "Oui, enchanté! tout comme ma mère. Ce n'est pas à moi qu'il faut en conter. Je vois ici bien des gens qui , parce qu'ils ont un masque sur te visage , s'imaginent que je ne les connais point. Ils se trompent , à commencer par vous , monsieur le curé. On a bien raison dédire que là où se trouve l'Envie le Mérite ne peut dormir. Letliable puisse-t-il emporter tous ceux qui empêchent mon bon maître de se marier avec cette infante , et de me faire comte ou duc! Cela m'était assuré ; mais la roue de fortune tourne encore plus vite que celle d'un moulin. Aujourd'hui vous êtes prince , demain vous n'êtes que Sancho. A la bonne heure! je veux ce qu'on veut , et je n'en suis fâché que pour ma pauvre femme , qui s'attendait à me revoir vice-roi , et qui va me trouver sur mon âne.Cest égal. Il estdes gens qui, malgré leur petite tonsure sur la télé , pourraient payer dans l'autre monde le bien qu'ilsâtent dans celui-ci, — Ah ! ah ! Sancho, repritle barbier, on n'aurait pas trop mai fait devous enchanter comme votre maître, et de vous placer dans la cage. La fumée des grandeurs semble vous avoir enivré la tête, — Je ne m'enivre jamais, luirépondit l'écuyer, et ma tête est tout aussi bonne que celle de certains barbiers de ma connaissance, qui vont se mêlant des affaires d'autrui , pour faire les entendus. Patience! tout paysan que je suis, je pourrai bien quelque jour taire la barbe à ces barbiers-là. »

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Le curé fit signe à maître Nicolas et au diqnoîue de s'éloigner. Alors il instruisit le Toyageur de ce que c'était quedoa Quichotte ; lui raconta comment ce bon gentilliomme , d'ailleurs plein d'esprit et de qualités , avait eu la tête tournée par les Unes de chevalerie, tout ce qu'il avait fait depuis cette époque , et les moyens qu'ils étaient forcés de prendre pour le ramener dans sa maison, « Monsieur, répondit le chaooiue, quelque étrange que soit ce genre de folie , je suis étonné que les romans dont vous parlez nei'aientpas produit plussouvent. Je les crois fort dangereux pour les imaginations vives. Heureusement i'eonui dont ib sont affaiblit un peu ce danger : jamais je n'ai pi en finir un seuL Us se ressemblent presque tous ; ce sont toujours des aventures invraisemblables, incohérentes, sans suite, sans liaison, qui n'ont pas même l'espèce de mérite qu'on est en droit d'exiger d'un ouvrée dont l'unique but est de nous divertit. Quel plaisir, quel intérêt peut faire naître l'histoire d'un jeune homme de seize ans, qni d'un coup d'épée coupe en deux un géant , qui renverse lui seul des millions d'ennemis, qui s'en va voguant sur la mer dans une tour, aborde aujourd'hui dans la Lombardie, demain dans les Ëtats du Prêtre-Jean des Indes, ou dans d'autres contrées iaconnues à Ptolémée ou à Marc Paul ? On a beau me dire qua dans [es fables données pout fables l'imagination est maltresse de s'égarer à son gré : cela n'est pas vrai^ car cette imagination veut me plaire ; et pour me plaire elle a besoin de me présenter des récits qui ressemblent à la vérité ! U faut qu'elle s'apprivoise, qu'elle se marie pour ainsi dire avec ma raison , qu'elle l'étoiûie quelquefois, mais que jamais elle ne la rebute; et qu'elle lui offre des actions admirables , difficiles , mais non impossibles

•< il est aisé, ce me semble, de profiter du vaste champ que ce genre donne à l'esprit pour placer dans ces romans des tableaux aimables et souvent utiles. Pourquoi , au lieu de tant de combats qui fatiguent sans intéresser, au lieu de cas amours froids qui choquent les tnceurs et le goût, ne pas nous tracer les modèles des vertus et de l'héTOÏsme? J'aimerais à trouver dans ces livres un capitaine parlait en tout point , sage , valeureux , éloquent ,^ prudent, hardi tour à tour, heureux aujourd'hui, mal-

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heDTâDX demain, et toujotiK te même danslesdhersEiiceès. Taimerais à voir ta ban roi , tmiquenmt occupé de ia félicité de B«s sujets, juste, dément, benoré, ettronvaat dasBramour de son peuple tes toaissaiices d'un père au milieu de ses enfants; je ne me plainàraii point qoe ces récits on peu graves fnssMit entremêlés des passionfi de qaelque jeune priocesM, de quelque héros aimable, penrru que ce qu'en dirait l'auteur, en attendrissant les imes sensibles, n'offenGât jamais les oreilles diastes. Àlon j'estimerais vraimest les romaos de chevalerie ; je leur aGgignentis une place après l'épopée, la tragédie, fa comédie. On peut être épiqite en prose : et jeue serfds point rennemid^n genre qui, tenant presque également à la poésie et à l'éloquence , noHs procorerait im plaisir nouveau. •

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