CHAPITRE VI
EirmEnEii p.vnTicni.im ns non <}iiicninTB et dk son écdub.
Sancho ne larda pas à retourner chez don Quichotte, et lut demanda un entretien secret , alin de prendre avec lui certaines précautions prudentes. La gouvernante , voyant qu'ils se renfermaient tous deux , ne douta point que ce ne fdt pour méditer une troisième sortie. Dans le désespoir que lui causait cette idée, elle résolut d'aller implorer le secours du baclielier Samson Oirrasco , pour qu'il détournât don Quichotte de son funeste dessein. Elle prit aussitôt sa mante , courut chez le bachelier ,
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qu'e)le trouva se promenautdans la cour de sa maiaon.* Tout est perdu 1 s'^ia-t-ette, en s<- jetant en pleurs à ses genoux : c'en est fait, seigneur Carrasco, mon maître s'en »a, mon matlre s'en val — Que dites-vous dnnc, madame la gouvernante ? reprit le bachelier, effrayé : comment 1 votre martre se meurt î — Autant vaut, mon dier monsieur: il veut encore aller cherclier les aventures; ce sera la troisième fois : à la première ils me l'ont raineoé moolu de coups de {iSton , couché de travers sur on ilne ; à la seconde, dans une cnge, et si pflle, si faible, si maigre, qu'il m'en a eodté pins de six cents jaunes d'œufs pour le rétablir UD pea; mes povies sont encore vivantes, et peuvent dire si je mens. Jugez , monsieur le bachelier, jugez dans quel état on mêle rendra celte fois-ci. — Ne plearez pas .madame , ne pleurez pas; nousytronverons peut-être du remède. Retournez chez vous , préparez-moi a déjeuner : Je vous suis dans un instant, et vous verrez ce que je sais faire. Sur toutes choses, d'ici au moment où j'arriverai, dites l'oraison de sainte Apolline. — Mais, monsieur, sainte Apolline ne guérit que les maux de dents ; c'est à la cervelle que rrion maître a mal. — Faites ce que je vous conseille, etnecroyez pas en savoir plus qu'un tiaclielier de Salamanque. • La triste gouvernante ne répliqua point, et s'en retourna. Pendant ce temps don Quichotte et Sandio causaient ensemble. • VooE saurez, monsieur, comiuença l'écujrer, que j'ai déjà fait part à roa femme àe mon projet de suivre encore votre seignrnrie. — Eh bien, ami, qu'en dit Tliérèse.^ — Ah ! ah ! Thérèse dit bien deschoses: elleprétend qu'il faut regarder où l'on met te do^t ; que les écrits parlent quand l'homme se lait ; que prontettre et tenir sont deux; qo'un tiens vaut mieux que deux tu Vaiu-as. Elle est bavarde, Thérèse; maïs moi, je soutiens qu'il faut pourtant l'écouter. — Sans doute, je suis de cet avis; mais parle plus clairement, n'entortille pas ce que tu veux dire. — Moi , Je ne dis rien ; c'est ma femme qui m'assourdît les oreilles, en me criant que nous sommes tous mortels; qu'aujourd'hui l'on est debout, demain enterré ; que l'agneau y passe comme le moutrm; que cette camarade si laide qu'on appelle la mort arrive sans être attendue; qu'elle ne respecte rien , ni les sceptres ni les mitres ; que sais-je , moi ? Thérèse répète ce qu'elle entend
ara DOn QDICHOTTB.
prêcher en chaire. — Tout cela ett d'une grande vérité ; mais je De vois pas à quoi cela revient. — J'étais comme vous, raoasieur, je ne le voyais pas non plus; à la fin je crois l'avoir trouvé. Thérèse voudrait qu'au lieu des récompenses que votre seigneurie me promet, et qui viendroat ou ue viendront pas , vous me donnassiez, pendant le temps que je serai à votre service, ce qu'elle appelle uue espèce de gage , comme qui dirait tant par ' mois i que ce soit peu , que ce soit beaucoup , c'est égal , parce que la pouie pond sur uu œuf; plusieurs peu font un beaucoup ; et puis il suflit de gagner quelque chose pour ^tre sdr de ne pas perdre. Cela n'empécbera point que si voas trouvez rocea&ioa de me glisser une tie dans la main je ne Faccepte , comme de raison , et je ta rabattrai de mes gages ; nous serons toujours à même de faire ce petit compte , et Thérèse sera contente.
■ — Je commence , reprit don Quichotte, à vous comprendre, amiSaocho; etje ne demanderais pas mieux que de remplir les iDtenlioDs de votre femmes! j'avais trouvé dans une seule histoire de chevalier errant un exemple d'un écuyer à laiU .par mois. Je les ai toutes lues avec grand soin;je n'y ai vu que des écuyers servant leurs maîtres pour le plaisir de les servir, et attendant sans se plaindre que leur bonté les récompensât : pour rien au monde je ne voudrais déroger a cette antique coutume. Si cet espoir vous suflit , partons ensemble , j'en serai charmé ; s'il ne vous sufBt pas , Sancho , restez dans votre maison ; nous n'en serons pas moins bons amis. Et ne craignez pas pour cela que je manque d'écuyers ; le colombier fourni de grains attire bientôt les pigeons ; bonne espérance vaut mieux que médiocre possession; et l'on laissealler le fretin pour courir après les carpes. Je ne vousdis ceci , mon enfant , que pour vous prouver que dans un besoin je saurais aussi dire des proverbes. >
Sancho , tout trisle et tout pensif, écoutait en se grattant la tête. Il avaitcm d'abord que son matire frémirait à la seule idée de le perdre; la tranquillité de don Quichotte dérangeait tous ses calculs. Le bachelier Carrasco, suivi de la gouvernante, arriva daus ce moment. Il court embrasser don Quichotte ; et d'une voix élevée : • O fleur delà chevalerie, dit-il, lumière brillante des enfants de Mars, honneur et gloire de la nation espagnole ! puisse
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le Dieu tout-puissaut qui veille sur les héros confondre les envieux qui tenteraient de mettre des obstacles à Ut troisième campagne! Puissent leurs projets coupables retourner à leur confusion! ■Regardant alors la gouvernnute, stupéfie de cedébut; uCen'estpas la peine, lui dit-il, que vous récitiez davantage l'oraison de sainte Apolline ; je reconnais que le destin , plus fort que nous, machèredame, veut que le grand don Quichotte consacre de nouveau son bras invincible à la défense des opprimés. Si j'apportais le moindre retarda cette mission sublime, ma conscience en serait chargée. Courage donc, brave et beau don Quichotte I rentrez dès demain, dés aujourd'hui même , dans celte route de l'houocur ; et si quelque chose vous manque , si votre «cuyer ne peut vous suivre , me void prêt à le suppléer. ■
Don Quichotte se retournant alors vers Saucho : > Eh bien ! dit'il, penses-tu que je manquerai d'écuy ers 7 Tu l'entends, ami ; le voilà ce fameux bachelier Carrasco, pe favori des muses de Salamanque, cet aigle de nos écoles, le voilà qui veut s'exposer aux intempéries de l'air, à la faim, à ta soif, à tous les périls, pour suivre, comme simple écuyer, les traces d'un chevalier errant ! A Dieu ne plaise que j'enlève aux lettres celuiqui doit faire leur gloire , et que je prive les scieuces de leur plus digne soutien ! Non , non , seigneur Carrasco ; demeurez daps votre patrie , pour l'illustrer, pour l'éclairer ; je serai content du premier écuyer qui voudra me suivre lorsque Sancho m'aura quitté. — Jamais je ne vous quitlerai , reprit Sancho en fondant en larmes ; si vous avez la bonté de vouloir toujours de moi, je ne demande pas mieux que d'aller avec vous. Je ne suis pas de ceux dont on dit : Quand le pain est mangé, bonsoir la compagnie. Tout le monde sait dans notre village que les Pança ne sont point des ingrats. Quand je vous ai parlé des gages, c'était pour plaire n tna femme, qui, lorsqu'elle a quelque chose dans la tête , fait le diable à la maison. Mais voilà qui est fini, je serai le niaitre une fois. Elle aura beau crier , je crierai plus fort, et je lui montrerai (ju'elle est ma femme. Tout est dit , monsieur, je ne demande rien, je me contente de ce testament dont vous m'avez déjà parlé : arrangez seulement la chose de manière qu'on ne puisse revenir là-dessus, et mettons-nous
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en chemin ; je vous servirai tout aussi bien <\ne monsieur le bachelier, qui vient là s'offrir on ne sait pourquoi. •
Notre chevalier tendit la tnàln ù Sancbo, qui la baisa. La récondliatioD étant faite, il fut décidé que don Quichotte partirait avant trois jours. Carrasco lui promit un casque qn'un de ses amis possédait. La ^touvernante et la nièce eurent bean dire des injures à ce maudil bachelier, s'arracher les cheveux , s'égratigner le visage , don Quichotte et Sancho firent tous leurs préparatifs. Le surlendemain , vers la Gn du jour, ils montèrent, l'un sur Rossinanle, l'autre sur son Sne lîdèle, et prirent ensemble la Toate du village du Toboso. Le bachelier les accompagna quelque temps : lorsque la nuit fut venue , il embrassa notre héros , le pria de lui donner de ses nouvelles, et s'en revint plein de joie annoncer au curé ei au barbier que don Quichotle était parti.