CHAPITRE V
SaDclio, deretQur cliez lui, était si gai, à satisfait, que sa femme lui demanda d'où lui venait tant de joie. «Ah! ah! répondit-il, Thérèse, je serais encore plus content si je n'étais pas si joyeux. — Je ne vous entends point, mon homme. — Et moi, je ra^entends , ma femme; jesuisjoyeux de m'en retourner avec moniKJgneur don Quichotte , et d'avoir l'espoir de trouver une nouvelle centaine d'écus d'or ; mais je serais encore plus content si le bon Dieu nous avail donné assez de bien pour nous passer de cette recherche, et m'épargner la douleur de quitter une épouse aussi aimable que vous. J'ai donc grande raison de dire que je serais encore plus content si je n'étais pas si joyeux. — Kn vérité , mon ami , depuis que vous êtes entré dans la chevalerie errante , voua avez des façons de parler auxquelles ou n'entend goutte. — Cest là précisément le mérite du beau langage. Au surplus, ma chère femme, redoublez de soins pour notre âne, augmentez-lui ses rations, visitez et rajustez son hflt; en un mot, que mon éijuipage se trouve prfit dans trois jours. Ce n'est pas à des noces que je compte aller; c'est à la bataille, madame, à la rencontre des géants, des andriagues , des monstres,qui sifDent, crient, rugissentd'unemanièreépouvantable; et tout cela ne serait que des roses si parmi eux ne se rencontraient point des Yangois ou des Maures enchanlés. Comprenez-vous ce que je dis? — A merveille, mon homme, et je tremble déjà des périls que vous allez courir. — Madame , ce n'est que par des périls qu'on peut arriver à la gloire et à des gouvernements. — I4ous avons besoin , mon ami , que vous y arriviez avant peu ; car votre petit Sancho a quinze ans : il est temps qu'il aille à l'école, surtout d'après les projets de son oncle l'ecclésiastique, qui veut le faire d'église. Votre petite San chette est en âge d'être établie : elle me donne déjà du fil à retordre ;
PABTIS n, CHAP. T. 369
et Je la crois au moins aussi pressée d'avoir no mari que tous un gouvemetneot.— Patience ] patience I Sancliettescra mariée; mais il faut pour cela que je trouve un gendre digne de moi. — Oh! mon ami, je vous ea prie, que ce soit avec son égal; c'est lé plus sût et le meilleur. Si vous allez reodre votre Qlle une iprandedame, lui cliaagerses souliers contre des pantoufles, et son casaguin contre un habit de cour, vous verrez qu'elle fera ou dira quelque sottise qui vous donnera du chagrin. — C'est vous qui êtes une sotte, ma femme; vous ne connaissez point le monde r apiirenez que lorsqu'on est riclie on ne fait ni on ne dit lie sottises. Deux ou trois ans vous suflîseot pour prendre l'air et le 100 de la grandeur ; et puis, quand ma Glle ne les prendrait pas, pourvu qu'elle soit madame, je m'en moque, entendezvous, — Moi , je ne m'en moque point; je ne veux pas qu'un grand dindon de comte ou de marquis à qui vous luiilerez Sancliette puisse l'appeler paysanne, et lui reprocher son cotillon de serge. T4on , jarnidieu ] mon mari, ce n'est pas pour cela que j'élevai ma fille : chargez-vous de la dot, je me chaîne de l'étahlir. J'ai déjà un mari dans ma manche : Lope Tocho, le fils de notre voisin Jean Tocho, fait les yeux doux à la petite. Cest un bon garçon, grand et fort; c'est lui qui t'aura , par ma foi ! L'un vaut l'autre : ils s'aimeront ; nous vivrons ensemble, pères, mères, fille, gendre, les petits enfants qui viendront. Dieu nous bénira ; nous travaillerons, nous rirons ; et tout cela vaut mieux que vos titres et vos grandeurs. •
IciSanchofrappadu pied en élevant les yeux au ciel. 'O femme de Barabbas ! s'écria-t-il , imbécile , béte brute , qui ne sais pas ce que c'est que d'avoir un peu d'élévation dans l'esprit ! Pourquoi ne veux-tu pas donner Sanchette à quelqu'un dont les enfonts serontoppelés Votre Seigneurie ? Te sera-t-il donc si dur de t'entendre nommer dona Thérèse Pança ; de te voir assise h l'église surde bons coussins de velours, en regardant dessous toilesUlles des gentilshoinmes ? Allons , madame , plus de réflexions ; ma flilesera comtesse. — flon, monsieur, elle ne le sera point; et c'est moi qui te le dis , moi que mon parrain baptisa Thérèse , dont le père s'appelait Cascayo, qui ai vécu Thérèse Cascayo et qui mourrai ThërèseCascayo, sans souffrir que l'on allonge mon
270 EOS QDICHOTTE.
nom. Userait alors trop lourd à porter. Va, va, je connais le pro- 'verbe : les yeun passent sur le pauvre, et s'arrêtent sur le riche jusqu'à ce qu'il soit malheureux. Crois-tu que Je me soucie d'entendre dire derrière moi : Tieos , vois- tu cette gouverneuse ? hier elle était dans la crotle, aujourd'liui elle nous éclabousse. Non , par ma foi, cela ne sera pas tant que j'aurai mes cinq ou six sens. VoDS êtes le maître d'aller vous faire prince , duc , seigneur, ce gu'il TOUS plaira; moi je reste à la maison avec maCIIeSanchette. UnehonnÀe femme a toujours lajamhecassée ; lesjours de travail sont ses jours de fête : elle se promène en filant. Allez , allez , mon mari , avec votre monsieur don Quichotte, qui s'appelle don ou ne sait trop pourquoi. Quand vous aurez un gouvernement , je vous enverrai votre fils pour que vous lui appreniez à gouverner, parce qu'il est juste que les garçons prennent l'état de leur père; mais d'ici là ne me rompez plus la tSte, et laissez-nous en repos Sanchclte et moi , a la garde du bon Dieu , qui aura bien soin de nous.
« — A la iHinue heure ! répondit Sancho.voilà un arrangement raisonnable. Tu m'enverras mon fils pour que je l'élève selon son rang ; et moi je l'enverrai de l'argent pour que tu établisses Sauchette.Toissicela te convient. — C'est parler, reprit Thérèse; et je ne vais pas à rencontre que tu m'envoies beaucoup d'argent. 'La paix fut alors rétablie dans le ménage, et les deui époux s'embrassèrent.