‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 85 sur 146 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

■ Il faut convenir, monsieur, dit l'Inconnu, que la vie que nous menons à la suite des chevaliers errants est une terrible vie : nous ne mangeons pas un morceau de pain qui ne soit acheté à la sueur de notre front.— Cela est vrai, monsieur, répondit Sancho ; encore ce pain manque-tii souvent -, et vous savez comme moi que l'on est quelquefois deux jours sans autre nourriture que le vent qui soutïle. — Je n'eu disconviens pas , mon cher confrère, mais heureusem eut ou est soutenu par la certitude des récompenses : il est si rare qu'un chevalier ne trouve pas l'occasion de donnera sonécuyer quelque duché, quelque marquisat un peu raisonnable! — Puisque nous en sommes là-dessus, monsieur, je ne vous cacherai point que j'ai déjà dit a mon maître queje me cootenterais d'une petite Ile. Mon maître me l'a promise, et je l'attends tous les jours, -:- Moi, j'ai demandé au mien un petit canonical, qui va m'arriver un de ces matins. . — Ah! ah ! j'entends ; votre maître est sans doute un chevalier errant d'église : le mien n'est qu'un séculier. Quelques personnes, queje n'aime guère, voulaient lui persuader de se ^ire archevêque; ça m'aurait causé, je vous l'avoue, le plu grand desemharras,car jen'enfaispaslefin.je ne vaux rien pour être ecclésiastique : un bénéfice me gênerait. Grâce au del, mon maître

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De s'en est pas soucié. Il a fort peu d'ambition, ses désirs sont très-modérés : et, sans aller chercher midi à quatorze heures, il (Krsiste h devenir tout bonnement empereur. — Mais écoutez donc, mon confrère;jenesais guère silegouvemement de cette Ile dont TOUS me parliez ne sera pas aassl gênant que pourrait l'être un hénéfice. Je connais ces charges-là ; elles ne sont rien moins que légères; et le métier degouvemer les autres n'est pas toujours nn joyeux métier. Je tous assure que nous ferions mieux de nous retirer chacun dans noire petite gentilliommière, où nous occuperions nos loisirs dans des exercices doux et agréables, comme la chasse, la promenade, la pèche. Au bout du compte, qu'allons- no us chercher ? Il n'y a pas un de nous autres qui n'ait son petit château, un bon cheval, une paire de lévriers,' et une ligne pour se divertir. — Sans doute, monsieur, sans doute; et J'ai bien tout ce que vous dites là, excepté qu'au lieu du cheval j'ai un âne, mais un âne excellent, superbe, tout gris, que je ne troquerais pas, ma foi, contre le cheval de mon mattre. Quant aux lévriers, je n'en ai pas non plus; mais il y en a de reste dans notre village, et j'aime beaucoup h chasser avec les chien« d' autrui. — Eh bien, croyez-moi; faisons une Gn : lais> Bons là toutes les dievaleries, et retirons-nous dans nos terres, pour nous occuper en paix de l'éducation de nos enfants. Moi qui vous parle, j'en ai trois, qui sont trois petits bijoux. — Pen ai deux, monsieur, qui, sans vanité, pourraient être présentés au pape, surtout mon aioée, qui est un joli brin de fille. Je l'élève pour être comtesse , quoique sa mère ne le veuille pas. — Quel âge a-l-elle, monsieur, cette future comtesse ? — Mais elle approche de quinze ans : déjà cela vous est grand d'une loise, ï^entil, frais comme une matinée d'avril, leste, découplé, gaillard , et surtout fort comme un Turc. — Diable ! voilà de bonnes dispositions pour être comtesse. — Obi sa mère a beau dire, elle le sera.

«—Parlons de nos maitres,repritrécoyer;êtes- vous contentda Tfitre? — Assez, répondit Sancho : il est un peu fou; mais il est bonhomme, incapable de faire du mal àqui que ce soit, désirant du bien à tout le monde , et si simple, qu'un enfant lui ferait croire qu'il est nuit en plein jour; aussi je l'aime comme la

pniuelle de mes yeux , et je doniterais ma vie pour lai. — Le mieii n'est pas plus sage qu'il ne faut; mais il s'est tait fou voloatairément pour rendre le bon sens à un autre. Quant à sa force, à sa valeur, elles sont extraordinaires. — Il est amoureux, ce me semble ? — ' Oui , d'une certaine Cassildée de Vandalie , qui est une terrible danje pour la cniauté. — ,Que voulez-vous ? chacune de ces dames-là ne manque pas d'avoir ses déËiuts. Je ne vous dis rien de celle de mon maître; mais croyez que si la vôtre bronche , la nôtre tombe â chaque pas. •

Pendant cette conversation , Sancho toussait et crscbait frêquemmeot, comme quelqu'un qui a besoin de boire, a Vous avez la langue sèche, dit l'écuyer inconnu ; je vais vous chercher nu excellent remède, que je porte toujours avec moi. • Il se lève alors, et revient avec une grosse bouteille de cuir pleine de vin , et un pSté long d'une demi-aune. > — Ab , mon Dieu ! s'écria Sancho , qu'est-ce que cela, monsieur P — C'est un méchant pAté de levraut. — Juste ciel! ce levraut-là était aussi gros qu'un cfaevreuiM Quoi! monsieur, vous portez avec vous des pjités pareils? — Je n'y manque jamais; et vous ne voyez que le reste de nos provisions. — Diable ! répétait Sancho eu se hiltant d'ouvrir lepSlé, dont il saisit une parténorme,Tous Aes, je le confesse,un écuyer admirable, magnifique, grand, libéral, digne d'être à jamais aimé de ceux à qui vous faites l'honneur dotes ad mettre à votre table. > Ces mots étaient prononcés avec de longs intervalles à chaque morceau qu'il avalait. ■ Je ne puis, ajoutaitil, vous exprimer assez ma reconnaissance pour votre aimable politesse : ce pâté a l'air d'être venu là par enchantement. Hélasl malheureux que je suis , mon pauvre bissac ne contient qu'un peu de fromage, si dur, qu'il casserait la tête d'un géant; quelques carottes , quelques avelines ; voilà tout : mon maître prétend que les chevaliers ne doivent manger que des fruits secs. — Fi donc! mon confrère, répond ( "inconnu '. ah [ je voudrais voir que mon raattre s'avisAt de m'imposer ce régime ! Ces messieurs n'ont qu'à vivre selon leurs lois; mais j'ai toujours à mon arçon, d'un côté une bonne cantine de viandes froides, de l'autre cette bouteille que j'aime , que je cbéris , et que j'embrasse à togi moment. — Monsieur, reprit San^o d'une voix tendre, voulez-

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vous bien me permettra de l'embrasser une fois? » L'iDconno remit alors la bouteille dans ses maias. Saacho la porte à sa bouche, et, se renversant sur le dos, il se met à r^arder lès étoiles, et demeure au moins un quart d'heure dans cette position , qui lui plaisait. En se relevaDt , il fit un sonpii , laissa tomber sa tfte sur s«i sein. < Ah, monsieur ! dit-il , ah, moasieur 1 c'est lui, je le reconnais; il est de audad-réal. — Vous avez raison; c'est de là qu'il est; de plus, il a quelques années. — A qniledites-TOus? monDieuI II n'y a pas de vin dontje ne devine, à la seule odeur, le pays et la qualité; c'est une verta, un don de famille. Imaginez-rous que j'ai eu deux parents, dn cdté paternel, qui furent les meilleurs buveurs, les ivn^es les plus ranommés de la Hanche. Ifn jour on vint les prier déjuger d'un certain vin : l'an approcha son nez du gobelet , l'antre en mit une seule goutte sur sa langue. Le premier dit : ce vin-là est bon, mais il sentie fer; l'autre dit : ce vio-là est bon, mais ilsentlecuir. Lemattreda tonneau soutint que cela n'était pas ponnble, que jamais oi fer ni cuir n'avaient approd>é de son vin. Au bout d'un certain temps , le tonneau vidé , l'on ratrouvs dans la lie une très-petite clef attachée à nn très-petit cordon de enir. Jugez, monsieur, si le descendant de ces deux grands hommes doit sentir le prix da bon vin que vous avez la bonté de lui offrir. ■

CediBconrsfuttaivid'niienoavellevisite à la bouteille. Enfin, quand nos écuyers furent las de boire et de baUller , ils s'endormirent l'an près de l'autre. L'auteur de l'bîMaire les Insse dormir, pour retourner aux deux chevaliers.

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