CHAPITRE X
H QàtCROTTE El
Notre héros et un écujer s'an^tèroil bous de grauda atbns pour souper de learspiovisioosct attendre le jour suivant. «Eti bien, monsieur, dit Saocbo, trouvez-vous que les dépouilles de votre première victoire que vous m'aviez promises ce matin m'aient beancoup enrichi ? — C'est ta faute , répondit don Qnichotte ; si tu ne m'avais empéclié d'attaquer ces comédiens , tu posséderais à présent la couronne d'or de l'empereur et tes ailes de l'amonr. — Ma foi [ je n'en serais guère mieux ; car j'imagine que cette couronne était tout au plus de fer-blane, et peut-éb« de papier doré. Tout ce que portent ces farceurs-là n'est pas plus vrai que ce qu'ils disent. — Saucho, je n'aime point du tout que tu parles mal des comédiens. Ils sont utiles dans un État policé : ils nous présentent le miroir fidèle des vices et dés vertus, de ce que nous sommes et de ce que nous devrions être ; lis faut à la fois jouir et profiter le spectateur : douce r^inion qu'on ne peut trouver que dans le bel a» de la eomédie ! Cest là qu'on voit des empereurs, des pontifes, des dames, des chevaliers, de simples soldats, d'autres personnages, venir tour à tour occuper la scène. Leurs passions, leurs caractères, leurs intérêts différents, les font parler, s'agiter, se tourmenter pendant quelques heures ; la toite se baisse , ils sont tous égaux. Voilà le monde, mon ami, exeepté que presque toujours lacomédie que nous jouons nous-mêmes ne vaut pas celle qu'on voit au théâtre. — Monsieur, cette comparaison est bonne, mais elle n'est pas de vous ; je l'ai entendu faire à notre curé, qui disait encore qu'au jeu des échecs toutes les différentes pièces, après s'être promoiées pendant la partie , fioissaienl par aller se coucher péJe-méle dans la boite; ce qui, me semble, peint aussi-bien ce que nous faisons suc cette pauvre terre. — En vérité , mon ami Sancho , tu semblés acquérir chaque jour plus de raison et plus d'esprit. — Pardi I ù en vivant avec vous je ne gagnais pas quelque chose , je serais
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doDc pis qoenos champs, qui ropporlentquaiidonles cultive. Vous
me cultivez , moDsieur, et la terre n'est pas mauvaise. ■
L'écuyer demanda bientôt la permission de fermer les contrevents de ses yeux ; c'était sa manière de dire qu'il voulait dormir. Il alla donc délivrer son âne du bât, et Rossinante de sa bride, ea lui laissant la selle sur le corps , selon l'exprès commandement de don Quichotte, et revint se livrer au sommeil , après avoir établi les coursiers dans une herbe fraîche et touffue.
L'amitié qu'avaient l'une pour l'autre ces deux excellentes bétes fut si constante, si tendre, que l'auteur de cette histoire en avait&it le sujet de plusieurs cliapitres. Le traducteur n'a pas osé les conserver , par une sorte de respect pour la gravité du fond de l'oufrage. Il ■ craint de choquer peut-être le goût délicat de quelques lecteurs, en leur racontant que cet âne et ce padfique cheval se grattaient quelquefois l'un l'autre , et qu'ensuite Rossinante posait en croix son long cou sur le cou de l'âne complaisant, par delà lequel il passait au moins d'une demiaune. Ces bons animaux, regardant la terre, se trouvaient si bien dans cette posture , qu'ils y seraient demeurés trois jours si la faim ne les eAt pressés : aussi l'auteur les compsre-t-il souvent à HlsuselAEuryale,àOres[eet âPylade, seuls exeinpies de cette qmitié si rare parmi les humains, et dont Rossinante et notre âne pouvaient leur donner des leçons. Hélas I ce ne sont pas les seules que l'homme recevrait des bétes ; et pour beaucoup d'autres vertus le cbien , l'éléphant , la fourmi, sauraient nous faire rougir.
Hais j'en reviens à nos liéros, qui dormaient chacun au pied (l'un liège. Un bruit soudain dans le bois réveillatout h coup don Quichotte : il écoute , regarde à travers les arbres, et voit deux hommes à cheval, dont l'un, déjà descendu, dit a l'autre : ■ Ole la bride à nos coursiers , laisse-les paître dans cette prairie ; ce bocage silencieux convient à mes tendres douleurs. » A ces mots le voyageur se laisse tomber sur le gazon, et les armes dont il était couvert retentissent contre la terre. Don Quichotte nedouta point que ce ne fllt un chevalier errant. Il s'approche de Sancho , le prend par le bras, l'éveille avec peine, et d'une voix basse: • Ami, lui dit-il, ai je ne me trompe, voici une très-belle aventure. —
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Plaise à Dieu qu'elle soit bonne! répondit récuyer, tout endormi; où est-elle donc, monsieur? — Regarde de ce câté; vois-tu ce chevalier errant tristement couché sur l'berbe? Je juge par les paroles qui viennent de lui échapper que ce héros a de profonds cliagrins. — Eh bien! qu'est-ce que cela nous fait? En quoi trouvezvous que ce soit nue si belle aventure ? — C'est ainsi , mon cher eafant, qu'elles commencent toujours. Mais chat ! le chevalier se mouche, et paraît se disposer à chanter.— Ma foi! oui; je gagerais qu'il est amoureux. — n'en doute pas: il n'existe pas de chevalier errant sans amour. La voix de l'inconnu se fit entendre ; don Quichotte et son écuy er écoulèrent attentivement ces paroles :
O niiit ! que tu me Mmblais belle Lorsque sous tes voiles éptUs J'allais jurer d'être i jamais IX et plu» fidèle 1
CombieD je leiloulaii le jour, Quand celle que mou ame adore He perroeltail jusqu'à l'aurore De Idi parlerde moa amour t
Moins tirai Je alors , moiiis aévire.
Elle osait dire sans rougir Ce qu'à peine elle osait sentir Dès qu'elle voyait la lumière.
Ton silence myslËrieux Augmentait mon bonheur suprinK; Mon cœur se disait à lui-même :
Tout durt, et je suis seul beureui:.
Maiulenaut , 0 nuit, nuîl obuure.
Tes ténèbres me Tout Trëmir; Je me crois le seul à soulTrir Dans le CAlme de la nature.
L'inconnu finit sa romance par un soupir, et reprenant aussitôt avec une voix dolente : «O lapliisaimable,s'écria-t-il, taplus ingrate des femmes ! jusques à quand, cruelle Cassildée de Vandalie, laisseras-tu se consumer dans la douleur ce chevalier ton
non QCICHOTtE. X
jgO UOH QUICHOTTE.
captif? La ^oire que tant d'exploits m'ont acquise n'est-elle pa» un titre à tes yeux? Il nete suffit dtmc pas que malauee ait fait avouer que tu étais la plus belle du monde à tous les ehefaliers de la Navarre, ie Léon, de la CasUlle, et même à tous cea-i de la Manche!... — Delà Mauche! repntdonQuicliotte; il s'en faut de quelque chose : je ne pense pas avoir fait un aveu dont, avec justeraison, Dulcinée aurait à se plaindre. Tlile vois, Sancho, la passion fait déraisonner ce pauvre chevalier. Écoutons encore oe qu'il va dire. — A la maDière dont il commence, répliqua t'écuyer surpris, cela m'a l'air d'être long. » L'inconnu dans ce moment entendit la voix de Sancho; il se relève, et d'une voix fi ère r «Qui va là? s'écria-l-il ; êtes- vous du nombre des inforlunés, ou de ceuxque le sort fevorise ? — Des infortunés, réponditdon Quichotte. — Approchez donc; l'état de mon cceur me rend chers tous les malheureux. >
Don Quichotte s'avance alors, et son écuyer le suit. <■ Asseyezvous près de moi, dit l'inconnu, vous que je présume être un chevalier errant, puisque je vous trouve à cette heure dans ce lieu solitaire el sombre, reposant sur l'herbe verte, lit ordinaire des héros qui suivent notre profession. — Oui, seigneur, reprit don Quichotte, j'ai l'honneur d'être chevalier errant ; et quoique mon âme trop tendre puisse, hélas ! à peine sufGre à ses ennuis, à ses douleurs, je retrouve pourtant dans elle un sentiment de compassion pour les mauidont vous vous êtes plaint en chantant, — Seigneur, je le vois trop bien, celle compassion, qui m'honore, me prouve que vous connaissez le cruel et redoutable amour. — Si je le connais ! juste ciel ! à qui parlez-vous de ses peines? — Ah! nos cœurs s'entendent, seigneur, nous sommes tous deux dédaignés. — Oh ! pour cela non , dit alors Sancho, qui voulut se mêler de la conversation, mon maître n'est pas dédaigné; nous avons une maîtresse extrêmement commode, et douce commeun petit mouton. — Est-celà votre écuyer?demanda le chevalier inconnu. — Oui, répondit don Quichotte. —Jene laisse pas d'être surpris qu'il ose parler devant sou mattre. Le mien , que vous voyez là , déjà sur le retour de l'âge, n'a jamais pris la liberté d'ouvrir la bouche en ma présence. — Oh bien I je la prends cette liberté, dit Saneho d'un air mécontent; je
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parie tant qu'il me plaît devant mon maître, et devant d'autrat,
qui font souvent les messieurs, et qui peut-être SufQt, je
m'entends. ■>
L'écuyer de l'inconnu prit alors Sancho par le bras : ■ Frère, dit-il, venez avecmoi, nons jaserons tout à notre aise : laissons nos maîtres se raconter leurs amours ; ils en ont au moins jusqu'à demain. — Jele veux bien, reprit Sancho ; je ne serai pasfftché de vous faire voir qui je suis , et de quel l>ois je me chauffe lorsqu'il s'agit de babiller. ■ Les deux écujers se retirèrent; et notre auteur abandonne les maîtres pour now raconter la oonn qu'eurent ensemble leurs valets.