SON QUICHOTTE
]ui réKéra ses ordres ; et tandis que le conducteur se préparait iiobéir, notre héros soDgeait'eQlui-mémes'il ne ferait pas mieux de combattre à pied. La crainte que Rossinante ne s'^ay3t de la présence des lions lui Qt adopter ce dernier parti. Aussitât il se jette à terre , se débarrasse de sa lance , de son écu , tire son épée; et, se recommandant àDienetà Dulcinée, tranquille, l'œil assuré, il vient d'un pas ferme et grave se placerdevantlechariot.
0 valeureux don Quichotte! s'écrie dans cet endroit le véridique auteur de cette histoire, 6 le plus grand, te plus intrépide des héros dont l'Espagne se glorifie '. où trouverai-je des expressions assez nobles , assez élevées , pour peindre dignement ton courage F Comment transmettre à l'incrédule postéritédes exploits si fort au-dessus de l'admiration des hommes? Seul, et pied, sans antre soutien qne ce cœur, ce cceur magnanime, rempart impénétrable à )a peur ; sans autres armes qu'une épée, hélas! assez mat alBIée ; qu'un bouclier peu garni de fer, à moitié rongé de la rouille, tu attends, tu viens affronter les deux plus terribles lions qu'aientproduiCsIesdésertsd'AfriquelNonjene te louerai point, 6 chevalier de la Slanche '. je raconterai ton action.
Le conducteur, pressé de plus en plus par notre liéros^ qui brûlait d'en venir aux mains, se décide enfin à te satisfaire. Il ouvre en plein la cage du lion, et découvre tout à coup son énorme taille, sa crinière horrible, ses yeux farouches et sanglants. Don Quichotte le considère sans effroi ; le lion se retourne, se coule, étend lentement ses membres, allonge ses muscles, ses griffes, ouvre sa gueule profonde , et fait un long bâillement ; ensuite , avec une langue qui sort de deux pieds par delà ses dents , il essuie , nettoie son mufle , passe et repasse cette langue sur ses joues, sur ses paupières,' se lève, allonge sa tête hors de ta ca^e, et promèneà droite et à gauche deux prunelles qui ressemblaient i deux immenses brasiers.
notre chevalier, attentif, suivait tous ses mouvements ; il n'était ému que du vif désir de commencer le combat ; mais le généreux lion , qui se soudait peu de chevalerie , de bravades , d'exploits glorieux , après avoir regardé de toutes parts , se retourne de la léteà la queue, présente son derrière au héros, et se couche an fond de sa cage. Don Quichotte voulut que le conducteur l'irritSt
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è coups de bâton, et le forçât de s'élancer. « Hod pas, s'il vous platt, reprit le panne homme ; car la première chose qu'il ferait serait de me mettre en morceaux. Hais en vérité, seigoeur dievalier, Tousdevriez être plus que content : tous avez poussé la valeur jusqu'au dernier poiot où elle peut atleindre; pourquoi vouloir tenter deux fois la fortune } La porte est ouverte, il ne tient qu'au lion desoTlir; vous l'avez attendu, vous l'attendez encore: il me sembleque lorsque le plus brave des guemersa défié aon eDoemi, lui a présenté le combat, et que l'autre le refuse, il a mis sa gloit« à couvert. La victoire est à vous, aeigoeur : le lion a fut, donc il est vaincu.
- . — Vous avez raison, reprit don Quicitotte ; ami, fermezcette cage , et donnei-moi une attestation en bonne forme de ce que TOUS m'avez vu faire : signezqu'il est vântable que vous avez ouvert an lion ; que je lui ait offert le combat , -qu'il be l'a pas accepté; qu'une seconde fois je l'ai défié, qu'une seconde fois il a craiat de se mesurer avec moi. Je suis quitte envers mon devoir : meurent , meurent les enchanteurs ! et vive la chevalerie ! ■
Le condoeteur ne demandait pas mieux que d'obéir à ces derniers ordres. Il referma promptement la cage , tandis que notre héros mettant son mouchoir au bout de sa lance fit des sigaes , et cria de loin à don DJègne ^à Saneho de revenir promptement. Cmi-d tout en fuyant retournaient à chaque pas la tête; ils aperçurent lemoudioir, MSanebo dit le premier : > Que je meure si mon maître n'a pas vaincu ces terriUes bJtes ! le voili qui nous appelle. » Don Diègue et le charretier s'arrËtèretit à ces paroles, reconnurent la voix de don Quichotte , et retoumérent à lui. A, peine arrivés:* Mon ami, dit le liéros au charretier, vous pouvez rattelervos muleset poursuivre votre route. Et toi, Sancfao, donne deux écus d'or à ces messieurs pour le temps que je leur ai &iil perdre. — De tout mo|i cœur, reprit l'écuyer. Mais que sont de venus les lions? sout-ils morts, sont-ils vivants? • Leconducteur se mit alors h raconter en détail , et non sans de grandes louanges de don Quichotte, comment le lion, effrayé, n'avait pas voulu, n'avait pas osé combattre, et comment notre héros après avoir laissé loi^mps la cage ouverte, ne venait que de consentir à ce qu'on la refermât. > Eli bien, que t'en semble, ami Sandio? s'é-
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cria don Quichotte, charmé; peiues-tu que le vrai courage soit toujours victime des enchantenra ? Va, mon Ole, je s^b trop bien qu'ils ont quelque pouvoir sur la fortune, mais ils n'en ont pas sor la vertu. ■
Saneho donna les écus d'or. Le conducteur et le charretier Tinrent baiser la main du héros , le remerciërent de ses dons , et lui promirent de raconter au roi l'aelion dont ils avaient été témoins. ■ Messieurs, répondit don Quichotte, si sa majesté vous demande quel est celui qai osa mettre à fin cette aventure , je vous serai obligé de lui dire que c'est le chevalier des Uons. Je suis résolu de m'appeler ainsi désormais, et de quitter le surnom de 6) Triste Figure, que j'avais porté jusqu'à présent : en cela, messieurs , vous pouvez £tre sûrs que je sais autorisé par t'antique privilège des chevaliers, qui changeaient tant qu'il leur plaisait et d'emblèmes et de surnoms. » Le conducteur et lecharretier ne s'opposèrent point à ce changement ; ils prirent congéde. don Quichotte , et continuèrent leur route , tandis que celui-ci pourr suivait la sienne avec don Dî^ue et son éeajet-
CebondonDi^e, de plus eu plus étonné, ne disait pas une parole, et réfléchissait en lui-même sur l'opinion qu'ildevait avoir de la sagesse ou de b folie de don Quichotte. Il n'avait pas encore lu la première partie de son histoire : il rapprochait tout ce qull lui avait entendu dire de raisonnable, de poli, d'él^nt, et ce qu'ensuite il lui avait vu faire ; son discours sur la poésie , et ce casque plein de fromage, qu'il regardait comme un tour que lui jouaient les enchanteurs ; ces conseils pleins de sagesse sur l'amoor , sur l'autorité paternelle , et cette résolution soudaine d'attaquer dens lions qu'il rencontrait. Tant de contradictions l'occupaient fortement. Don Quichotte s'en aperçut ; <> Seigneur don Di^e , ditil , je crois Être certain que vous pensez a moi , et je vous passe de tout mon coeur de me regarder comme un fou; mais raisonnons un peu, s'il vousplstt.
« On estime l'adnnt chevalier qui, dans iroe grande place, en présence de la cour, perce de sa lance un taureau furieux; on applaudit à celui qni, pour plaire à la beauté qu'il aime, remporte l'honneur d'un tournoi. Je suis loin de mépriser cMte gloire : mais il en est ttne plus belle, parce qu'elle est plus utile; c'est
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celleduchevaUereriant.qiiiTa parcouraot les déserts, les solitudes , les mouiagnes , affrootant , clierdiaot les périls , uniquement potir défendre . pour soulager quelques infortunés , pour taire de bonnes actions qui valent mieux que des actions brillantes. Que d'autres par leur valeur , leur magnificenes , leurs grflces , soient les favoris des rois , l'omement des cours , les amis des Iwlles i j'aime mieux être le soutien de la veuve et de l'orphelin ; souffrir pour les autres me parait plus doux que de Jouir pour làoi seul ; et afin d'arriver promptement à cette perfection de vertu à laquelle je voudrais atteindre, je dois , autant qu'il est en moi, endurcir mon corps aux fàtifçues, accoutumer mon âme aux dangers ; je dois reciwrcher ces dangers, les braver, m'y jeter, m'y plaire, travailler à chaque instant à me rendre inaccessible aux vices et à la peur. Ainsi je renc<Hitre sur mon chemin des lions, je les attaque sans hésiter : je sais que cette entreprise peut paraître téméraire ; je sais que la vraie valeur est aussi loin de la témérité que la crainte : mais en vertu, seigneur don Diègue, en morale, surtout en courage , il vaut mieux risquer de passer le l)ut que de demeurer en deçà.
' — Jenepuism'empécher,repritdonDiègue,d'applaadîràtout ce que vous dites : la raison elle-Diéme semble parler par votre bouche;etsijanuisle$loissi pures de lâche Valérie errante étaient perdues sur la terre on les retrouverait dans votre cœur. Hais je vous demande d'allonger le pas afin d'arriver h ma maison, oà j'espère que vous voudrez bien vous délasser quelques jours. > Notre héros le remercia poliment; et pressant le paresseux RoBunante , ils arrivèrent vers les deux heures chez don Diègoe, que don Quiahotte appelait le riievalier du Manteau Vert.