CHAPITRE XVI
La maison de don IMègue était grande et spadeuse. Ses armoiries, sculptées en pierre.omaient le fronton de la porte. Des celliers étaient dant la cour , autour de laquelle on voyait rangées
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318 DOH QQICHOTTB.
beaucoup dû dame-j^QQ^^ ^^ '^^^ t^^ ''"^ ^'' ^^ Toboso : ces dame-Jean nés du Toboso rappelèrent à don Quicliotte sa cbère et malheureuse Dulcioée. Il s'arrêta , fît un profond soupir , et , r^ardant les dame-jeannes avec des yeux pleins de larmes , se mit à dire ces vers :
O gïgea chers et douloureux D'une amour si belle etsipure.
Pourquoi rallumez- voua mes Teux, Kl déchirez-ioos ma blessure 1
Celle tendre eiclamatioa adressée aux dame-jeannes futintef rompue par le jeune étudiant, fils de don Diègue, qui venait audevant de son père avec sa mère doua Cbrïstiae. Tous deux s'arlËtèrent involootairement pour considérer l'étrange figure du héros. Celui-ci se hâte de quitter Rossinante, et vient avec beaucoup de courtoisie baiser la main de dona Christine. * Madame, lui dit don Di^ne , je vous demande de recevoir avec la f^râce qni vous est naturelle le seigneur don Quichotte de la Hanche, que je vous présente comme le plus vaillant, le plus instruit, le plus aimable des chevahers errants. ■ Dona Christine , malgré sa surprise, fît un accueil fort obligeant à don Quichotte, qui lui répondît dans des termes aussi respectueux qu'éléf^ts, combla de politesses le fils de la maiscm, et ue tarda pas à lui donner use très-bonne opinion de son esprit.
!Notre chevalier fut conduit dans une salle où Sancho le désarma, jeta sur sa léte cinq ou six aiguières , lui douua du linge blanc; et bientôt après le héros sortit en pourpoint de peau de chamois, un peu ooirci du frottement des armes , avec le collet vallon, sans dentelleset sans plis, des brodequins à la mauresque, sa bonne épée a son côté, suspendue à un baudrier de loup marin , et les épaules couvertes d'un manteau de drap minime. Dans cet équipage leste et galant, don Quichotte parut au salon, où l'attendait le fils de don Diègue , d'autant plus curieux de causer avec son hôte , qu'à toutes les questions faites à son père sur cet homme shigulier don Diègue avait réponduqu'ilneponvait encore le juger; que ses actions et ses discours, presque toujours en opposition, étaient un mélange coatiauel de sagesse
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et de toiic , mais plus souvent de cette dernière. Don Laureaio, c'était le nom de ce fils, entretint notre héros, tandis que dona Oiristine faisait préparer ua festin digne du noble convive qu'elle voulait bien traiter.
■ Monsieur, dit don Quichotte au jeune homme, votre père m'a déjà parlé de votre amour extrâroe pour l'étude, pour la poésie surtout ; et j'ai appris avec intérêt et plaisir que vous étiez im grand poète.— Seigneur, répondit Laureozo, ma vanité n'ira jamais jusqu'à me croire tel : j'aitoe beaucoup les beaux vers; mais plus feu lis , et plus je vois qu'il ne m'appartient pas d'eu faire. — Tant de modestie me confirme dans mou opinion : le véritable talent est modeste. Ainsi, sans vous embarrasser par des él(^es, que vous aimez mieux mériter que recevoir, je vous demanderai de me faire lire quelqu'une de vos poésies ; ce n'est pas que je prétende être capable de les juger , mais je me crois digne de les sentir. »
Jusqu'à préseut , dit eii iui-méme don Laurenzo , cet homme me parait aussi raisonnable que spirituel : mon père l'a jugé sévèrement. « Seigneur, reprit-il, on voit bleu que vous avez fait d'excellentes études ; oserai-je vous demander à quelle science TOUS VOUS êtes particulièrement appliqué P — A une seule, qui les renferme toutes. ~ Et quelle est-elle, s'il tous plaît ? — La che- Talcrie errante. Celui qui la professe, monsieur, est obligé de tout savoir : la justice distributive et commutative , a6n de donner à chacun ce qui appartient à chacun; la tliéologie, pour rendre raison de la loi divine qu'il croit et soutient; la médecine et la botanique , pour trouver dans les déserts les herbes qui guérissent les blessures; l'astronomie, pour reconnaître aux étoiles dans quels climats le destin le conduit ; les mathématiques, pour faire la guerre et pour défendre les places : il doit posséder les arts mécaniques , dont il ne peut se passer; les arts agréables, qui lui sont nécessaires pour son propre délassement et pour plaire toujours à sa dame ; enGu toutes les vertus morales , dout la parfaite réunion peut seule former le vrai chevalier. Voilà , monsieur, ce que c'est que la chevalerie errante , malheureusement trop peu honorée dans ce siècle corrompu, mais, grâce au ciel, non encore éteinte. ■
320 DOR QtICHOTTE.
l>oii I^ureozo écoutait la tËte baissée , en se disant cette fois queson père Déjugeait pas si mal. La conversation fut interrompue par le dîner : on alla se mettre h table; et don Diègue ainsi queCiiristinetrattèrentleurhôteaTBC une politesse qui ne différait point de l'amitié. Don Quidiotte était charmé du ton, des manières des habitants de cette maison. Ce qui le frappait le pins , c'était le merveilleux silence, l'ordre, la paix, l'arraDgement qui régnaient dans cet asile : depuis les maîtres jusqu'au dernier domesliqne , tous savaient ce qu'ils devaient faire, s'en acquittaient sans murmure, sana jalousie, sans affectation; tous avaient l'air sage, heureux, et ne semblaient former qu'une famille de frères sans cesse du même avis.
En sortant de table , notre héros pria de nouveau le jeune homme de vouloir bien lui montrer de ses vers. Celui-ci, sans se faire presser, lui lut alors cette glose, en excusant d'avance ses défauts sur la gène et la difficulté de ce genre de poésie.
• Grandeure, tr^rs qoeTon eirtic,
« Pourmoi vousn'avezpointd'allrails;
■ HélasI que raut-il à ma vie?
<c Lavertii, l'amour et la paix. ■
Tandis que la foule éblouie
Ose croire à vos vains plaisirs.
Je vous prëiira mes soupirs ,
K Grandeurs , trésors que l'on envie. •
Transports si voisins des regrets,
BODbnir d'un jour, rapide ivresse.
Que suit UDe longoe tristesse,
' Pour moi vous n'avez point d'attraits. •
Mais lorsqu'aux pieds de mon amie
Je lis ilans ses jeux mon destin ,
Heureux hier, heureux demain ,
" Hélas', que làut-il i ma vie? ■
L'espoir de lui plaire à jamais
Me rend mdlleur, plus doux, plus sage,
t!t me fait cliérir dtvaotai^
« La vertu , l'amour et la paix. »
ApeinedonQuichotteeut-U entendu ces vers,qu'il se lève, saisit
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la DMin de don Laurenzo ; et la serraat de (onte sa force ^ •> Par la céleste luinière! s'écria-t-it , heureux et digne jeuDe homme, TOUS méritez d'être couronné par les académies tt'Atb^ea , de Paris et de Salaïuanque. Puissent les juges stupides qui tous refuseraient le premier prix devenir l'horreur des muses , le but des (lèches d'Apollon ! Je bénis le ciel et mourrai content; j'ai vu, j'ai trouvé un poète. ■
Don Laurenzo remercia notre chevalier; et quoique sa manière de s'exprimer lui parOt un peu sin^lière , il ne l'en trouva pas moins aimable. Il fut même flatté de ses éloges, et trouva que son esprit, ses connaissances, sou goût, devaient rendre plus indulgent pour les écarts légers de son imagination. Après avoir passé quatrejours dans la maison de don Di^oe > le héros de la Hanchevouliitretouroer à la recbercbedes aventures, dont il savait, disait-il, que ce pays abondait. Une de celles qu'il déûrait le plus d'entreprendre , c'était de pénétrer au fond de la caverne de Montésinos, lien cél^re, où sont les sept sources du Ruidera. Don Diègue et son fils applaudirent à ce projet , le supplièrent d'emporter de chez eux tout ce dont il pourrait avoir besoin , et l'assurèrent du plaisir extrême qn'il leur ferait en acceptant leurs ufb^'S.Don Quichotteleurrenditgr3ce3,etfixarJnstantde son départ, au grand regret de Sancho , qui se trouvait fort bien chez don Diègue , s'accommodait à merveille de l'abondance qu'il y voyait r^er, et ne se souciait pas de retourner à la frugalité des dtners chevaleresques : aussi le prudent écuyer eut-il grand soin, avant départir, de bien garnir sou bissac; après quoi, les larmes aux yeux, et jetant de tendres regards sur cette heureuse maison, il amena Rossinante à son oiattre. Celui-d fit ses adieux h tout le monde; et tirant en particulier don Laurenzo : ■ Votre noble cœur, lui dit-il , est passionné pour la gloire ; vous avez deux chemins à suivre : le premier, difficile et long, est celui de la poésie, où je vous prédis des succès, surtoot ai votre bon esprit , gourmandant votre vanité , devient lui-même un censeur sévère de vos ouvrages : l'autre route est beaucoup plus courte, mais inttoiment plus pénible; faites-vous ehevaUcr etiant. Vous aurez du mal, j'en conviens ; mais vous finirez par être empereur. »
333 nan Quichotte.
DonLaureozo lui représenta qu'il était encore bien jeane pour prendre nne si grande résolution, et lui promit cependant de réfléchir sar ses conseils. Don Quichotte renouvela ses adieux, ses compliments , et, emportant les regrets de cette aimable famille, se mit en chemin, suivi de Sancho.