I>ON QUICHOTTE
plusieiitsqnadhUes: dans d'autres groupes on chantait, on jouait à différents jeux. Plus loin, des tables se dressaient pour les festins du lendemain : on préparait des pantomimes; mi apportail des guirlandes , on les tressait, on les plaçait. Tout le nwnde en mauvenieut allait, veDail, travaillait ; et l'on eût dit que la foule iaimense qui remplissait ta prairie n'était composée que d'amants lieureux.
Notre liéros, malgré l'invitation des étudiants, ne voulut point g'approeber de l'enceiutB ; ii donna pour raison que la coutume des chevaliers était ée passer la nuit dans les déserts solitaires. En conséquence, il (wit oongé de ses coiapagnoDs, se détourna ducbeiuin, et s'en alla dormir au milieu des champs. Sanehole HiivLt à regret, et soupira douloureusement en songeant qu'il n'était plus dans la maison de don Diègoe.
aiAPiTRE xvni.
La belle Aurore avait à peine répandu dans les campagnes les perles liquides qui tombait de sa chevelure d'or , lorsque le héros de la Hanche, ennemi de la paresse, se lève et appelle son écuyer. Celui-ci ronflait encore. <■ 0 le plus lieureui des mortels ! s'écfia don Quichotte en le regardant : sans soucis, sans inquiétude, sans crainte des enchanteurs, ignoré de l'envie que tu ignores, tu dors d'un sommeil paisible! Tu dors, et les peines toujours renaissantes d'une passion sans espoir, les soins pénibles et nécessaires pour le soutien de tes Jours ne troublent point ton repos ; la douloureuse ambition , la pompe vaine du monde, l'insatiable déur et des honneurs et des richesses , sont inconnus à ton humilité. Sien ne t'occupe que ton fine : c'est moi qtii suis chargé de pensera toi; juste obligntion qui compense les araeiUimee de la sertitude ! Il faut que le maître veille pour nourrir, pour récompenser le Bdèle serviteur qui dort; 11 faut qu'il travaille pour le rendre heureux, et qu'il devienne sa providence. *
AtOKicdaSandione répondait rien, et n'aurait pasdesi tdt
PADTIB II, «BÂP. XVIII. 337
répondu 9i don Quichotte ne l'eât poussé d« sa lance. En ouvrant les yein, l'éeuyer tourna deux ou trois fois la tête, et sembla recueillir avec attention tonte la finesse de son odorat : <• MoDsieur, dit-il, si je ne me trompe, il vient de là-bas, de celteramée, une odeur bien plus agréable que celle desroseset du jasmin; je crois, je suis sûr de sentir des grillades et des fritures, Ab, monsieur! les heureux mariages qve eeux qui commencent par cette odeur-là! — Lève-toi , gourmand , reprit don Quicliotte; hâtons-nons d'aller voir ces noces, qni peut -être causeroDt la mort de l'infortuné Ba<iile. — Ha foi , hier j'étais ponr lui; mais depuis qoe je sens ces grillades, j'avoue que monsieur Gamaehe me paraît avoir du mérite. Il faut être juste, au fond ; que diable! quand on n'a pas le sou on ne peut pas épouser Quitterie. Monsieur Gamache, j'en suis sAr, enterrerait Basile sous ses pistoles : tes belles roses, les bijoux qu'il acbètera pour sa femme, valent un peu mieux que les sauts, tes coups deQeuret, les jolies chansons de Basile. Que vous donnet-on au marché pour une chanson ou pour un coup de fleuret? Toutes ces grâces , toutes ces sdeuces ne payent pas le boucher : lorsque c'est un homme riche qui les possède , elles ont beaucoup de mérite ; mais pour que la maison tienne il faut que les fondements soient bons , et je n'en connais pas de meilleurs que l'argent.
• — Par le Dieu du ciel ! interrompit notre héros, il n'existe pas sur la terre un aussi grand babillard qm toi : k peine éveillé , tu commences tes longues sottises ! — Monsieur , rappelez-vous , s'il vous plaît , nos conventions avant de nous remettre en campagne. Pourvu que je ne dise rien contre madame Dulcinée et contre 1^ clievalerie , vous m'avez donné le droit de parier tant qu'il me plaira. — Je ne me souviens point du tout de'cette convention ; et quoi qu'il en soit , je t'ordonne de te taire et de me suivre à cette prairie , où les instruments de musiqoe ont déjà donné le signal des jeux. > L'éeuyer obéissant alla brider Rossinante : nos deux héros se mirent en marche, et, montés sur leurs coursiers , entrèrent sous la fenillée.
Le premier objet qui attira les yeux de Sancbo fui un jeune bœuf embroché dans un grand orme, et que l'on faisait râtir
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auprès d'un bâcher eutlBinmé. Autour de cet immense feu étaient six marmites, ou plutôt six cuves, dans lesquelles cuisaient à leur aise plusieurs moutons tout entiers : les laons , les lièvres, les lapins, déjà dépouillés; les oies, les poules, les pigeons, sans plumes : toutes les espèces de wlaitle et de gibier élaieut ptie-méle pendues à des arbres , et ne pouvaient se compter. Plus de soixante dame-jeannes du meilleur vin delà Mancheétaientrangéesàdroiteet à gauche: des piles énormes de pains blancs s'élefaient coraine les monceaux de blé dans une aire. Les fromages, posés les uns sur les autres ainsi que des toiles, formaient une liante muraille; et deux immenses chaudières , semblables à celles des teinturiers , remplies d'une huile excellente, serTaient a faire les beignets, que l'on retirait avec de larges pelles pour les Jeter dans une autre cuve pleine du miel le plus doux. Plus de cinquante cuisiniers ou cuisinières , tous propres, habiles, alertes, travaillaient, chantaient et riaient. Dans le ventre du bœuf rôti l'on avait eu soin d'enfermer douze petits cochons de lait, qui cuisaient là sans être vus, et devaient surprendre les nombreux convives. Les épiceries étaient prodiguées dans de grands coffres.ouverts. Enfin une armée entière aurait trouvé de quoi se nourrir dans cette abondance rustique. Sancbo regardait , contemplait, admirait tout; le doux sourire était sur ses lèvres ; une pure joie dilatait son cœur. Tantôt, séduit par la boooe odeur qui s'exhalait des marmites, il s'arlétait autour d'elles; tantôt il les abandonnait pour aller soupirer près des dame-Jeannes , et bientôt quittait ces dernières pour se rapprocher des beignets. Enba , ne pouvant plus supporter tant d'émotions différentes , il aborde un des cuisiniers ; et , les yeux baissés, l'air modeste , d'une voix soumise et flatteuse, lui demande la permission de tremper un petit morceau de pain dans une de ces grandes marmites. ^ Pardi ! frère , lui répondit le cuisinier, l'intention du riche Gamache n'est pas que ce jour soit un jour de jeâne. Cherchez, prenez une cuiller , ëcnmez une poule ou deux, et grand bien vous fasse! — Jlonsieur, vous êtes fort poli, reprit Sancbo de la même voix; mais je ne vois point de cuiller. — Attendez, inoo pauvre ami, vous m'avez l'air bien timide; je vais à votre secours. ■• Aussitôt
l'obligeant enuinier prand un poêlon , qu'il enfonce dans ta marmite, et retire trois poules avec deux oisons; et les préwntantà Sanebo : << Tenez, dit-il, mon bon frère, déjeunes avec cetteécume, en attendant le dtner. — Jevons remercie, monsieor; mais je n'ai rien pour mettre cela. — Eb ! emportez le poêlon : n'avez-vous pas prar de ruiner Gamache? > Saneho ne se le fit pas redire : il salua le cuisinier tendrement , et counit se mettre dans UD petit coin.
Pendant ce temps, don Quiebotteeonsidérait douze Tillsgeois parés de leurs habits de fête, montés sur de belles jamaits ricbement enhamachées et portant des sonnettes au poitrail. CescaTaliers.eaanrïvant, commencèrent aussitôt tes courses , tantôt en troupes, tantôt dispersés, se mêlant, se séparant, et criant à haute voix : ■ Vivent Quitterie et Gamaebe ! 11 est le plus riche de nous; elle est la plus belle du monde : vivent à jamais ces époux heurenil > Notre héros se disait tout bas : Ils n'oseraient s'exprimer ainsi s'ils avaient vu Dulcinée. Au même . instant, par les divers côtés de la feuiUée, parurent différents gnnipes de danseurs : parmi eux se distinguaient vingt-quatre jeunes garçons, vêtus de blanc, portant sur leurs têtes des mouchoirs de soie de couleur, et tenant l'épée à la msin. Arrivés au milieudu cercle, chacun choisit son adversaire, sa place, se prépare au combat; et tous s'attaquent à la fois. Leur adresse, leur agilité, leurs coups redoublés et parés , leurs êpées voltigeant dans l'air, leurs victoires toujours disputées et jamais san- .glantes, les sauts, les ris, les cris de joie des vaincus comme des vainqueurs , dona««nt un long plaisir à tons ceux qui les regardaient , et ciuirmérent surtout don Quichotte.
Ces combaltanls firent place à une troupe de jeunes filles, dont la plus âgée avait dix-huit ans , et que l'on avait choisies parmi les plus belles du pajrs : elles étaient vêtues de vert , les cheveux épars, Gooronnées de roses, et se tenaient entre elles par des guirlandes d'amarante et de jasmin. Un vénérable vieillard et une ancienue matrone étaient i leur tête : elles s'avançaient en dansant au son d'une cornemuse maure; et le plaisir qui brillait dans leurs yeux s'accordait avec la pudeur qui ne quittait pas. leurs visages-
110 DOK QOICHOTTZ.
Après ellM, UD^panlomime attira tous les regards. On vit tfUeftraa château superbe , maecessible des quatre calés. A ses créneaiH r«a distinguait utiejeene et timide fille, dont les attraits éUouinawBt les jea%. L'Amour, enrironné de son aimable cortège, vint tirer coutre lea murailles tovtes les flèches de sonarquots, et fil de vaios efforts poor s'emparer d« la ehanoMite captive. La FortDoe , qu'on reconnaissait à ses babits éclatants d'or, h la ricliesse de ses counisans, uait tenter la même entreprise. Après phisienrs attaques et plusieurs ruses , longtemps déjouées par les deux émules , le château s'écroulait deiut la Fortune, et hii lirrait la jeune beauté. L'Amour, oubliant son dépit , venait bientdt se raSler aux vaini^ueurs , les eouronnaitdeses mains, et les deux troupes, réconciliées, celé - Iflaient dans ooe danse vin te triomphe de la Fortune.
Notre héros attentif i ce que ^mQait la pantomime demanda quel en était l'auteur; on lui répondit que e'àait un bé- Ddiaerdu village, homme de beaucoup d'esprit. «Je suis sOr, reprit don QuielMtte, que cet honnête ecclésiastique dine plus souvent chez (lamache que chez le milheureuxiBaBile. — Écoutez donc , hii dit Sancho , qui déjeunait non loin de là , je vous avoue que ierot est mou coq, et que plus je vais, plus je me sens (Tamitié pour monsieur Gamaebe. — Je le cnna, reprit don Quichotte, tu es du naturel de eeux qui sont toujours pour le plus fort. — Il ne s'agit point du plus fort ; il s'agit seulement de savoir si en éoiinant la marmite de Basile J'en aurais retiré ceci. Considérez, s'il TOUS plati , la mine de cette poularde , et convenez qne dans ce monde, comnte disait ma grand'mère, il n'y a jamais que deux familles, ceux qui ont, ceux qiû n'ont pas; et ma grand'mère aimait beaucoup la faimlle de eeux qui ont. Je suis de son avis , motuievr; l'avoir est an-dessus du savoir, et je préfère l'Sne coumtd'or au dwvat le mieux harnaché. — Croii-moi, mon pauvre Sancho, unnge anIieBdeeommenccrtes sentences. — Oh! soyez tranquille , monsieur, je n'en perds pas un eonp de dent- Dans la cuisine de Basile j'aurais plus de temps pour parler. — Tu en trouves toujours de reste. — Point du tout; je ne mepermeli une petite eouversation par-d par-là qne lorsque je n'ai rien â faire. Je sais trop que dans l'autre monde on d<Ht fious
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PABTIB II, CHAP. XIX. 38i
bire rendre compte des parotaJiMiiles; ainsi Je toos demande la permiEBioD de m pliu m'oecaper qne de ce poéloo. •
Cela dit, le bm éevfer se remit à manger arec bnt d'appétit, qu'il en aurait donné l'enrie i aon mattie sans les grands événements que Dous allons rapporter.