PARTIE I, CHAP. VI
volumes bien reliés , et beaucoup d'autres plus petits. La gouvernante sortit , et revint tenant a la main une tasse pleine d'eau bénite : Monsieur le licencié , dit-elle , commencez , croyezmoi , par bénir la chambre , de peur que quelqu'un des enchanteurs dont tous ces livres sont pleins ne nous ensorcelé , pour se venger de ce que nous allons faire. Le curé , riant de. sa bonne foi, pria maître Nicolas de lui donner les volumes un à un , afin de voir si , dans le nombre, il n'y en avait point qu'on pût épargner. Non , non , s'écriait la nièce ; point de giâce pour aucun. Tous ont fait du mal à mon oncle , il faut tous les jeter par la fenêtre , les ramasser en tas dans la cour , et mettre lefeu par-dessous. La gouvernante était de cet avis ; mais le cuié n'y consentit point , et voulut au moins visiter les titres.
Le premier que maître Nicolas lui remit, fut le volumineux Amadis de Gaule. Ceci semble fait exprès , dit le curé ; on m'a toujours assuré qu'Amadis avait été le premier livre de chevaierie qu'on ait vu paraître en Espagne. Je suis d'avis de le condamner, sans examen, commt; '\ie( d'une aussi mauvaise secte. Non, répondit le barbier, c'est, je vous assure, le moins ennuyeux de tous , et je demande grâce pour I ni. A la bonne heure , reprit le curé , ne soyons
pas ti'op sévères. Quel est cet autre qui le suit ■ Esplandian, fis d'Amadis. — Oh! Je fils n« vaut pas le père. Madame la gouvci-nante , ouvrez la fenêtre , et qu'Esplandian vole dans la cour, pour sei'vir de base au bûcher. Comment nommez-vous le suivant ? — Amadis dt. Grèce; et tout ce rajon me paraît de la famille des Amadis. — Eh bien! que tout le rayon aille dans la cour, sans regretter la Reine Pinticjuiniestre et le Berger Darinet avec ses fades églogues. La gouvernante et la nièce , qui ne demandaient que la perte de ces pauvres innocens , les firent voler avec grande joie.
Passons à ces gros billots , dit le curé ; leurs noms, s'il vous plait? — Olivantès de Laura, et puis le Jardin de Flore, et Florismarte dHircanie, et le Chevalier Platir, et le Chevalier de La Croix. ... A la cour , à la cour , madame la gouvernante; ces messieurs ne valent pas la peine que nous instruisions leur procès. — Voici le Miroir de la Chevalerie. Je le connais , reprit le cuié ; c'est là qu'on voit Renaud de Moutauban et ses amis , tous grands vôleurt» de leur métier ; et les douze pairs de France , et les fidèles annales de l'archevêque Turpin. Je suis d'avis de ne les condamner qu'au bannissement perpétuel, par la raison qu'ils ont fourni le sujet des poèmes du Boyardo et de