‹ Don Quichotte de la Manche, traduit de l'espagnolChapitre 81 sur 119 · PARTIE i, CHAP. XVIll · texte numérisé non relu

PARTIE i, CHAP. XVIll

faave, au bas duquel est écrit Miau, première syllabe du nom de sa dame , la charmante et belle Miauline, tille du duc des Algarves. Cet autre qui passe dans cemo'rent sur cette belle jument tigrée , et qui porte des armes blanches, c'est un Français, nouveau chevalier, appelé Pierre Pépin . seigneur et baron d'Utrique. Plus loin, celui que tu vois avec les talons feirés , monté sur ce cheval sauvage , c'est le puissant duc de Neivie , Aspergifilardo du Bocage , qui porte une asperge sur son écu , avec cette devise espagnole : De moi-même, Je renais. Enfin don Quichotte nomma plus de cent chevaliei-s de l'une et l'autre armée, en donnant à chacun des armes , des couleurs , des emblèmes différcns; et, sans reprendre un instant haleine , iJ poursuivit de la sorte :

A pi'ésent , ami , je dois le montrer les différentes nations qui vont ensanglanter ces plaines. Tu vois d'abord \h, en première ligne, rrux qui boivent les eaux du fameux Xanthc; les habitans de l'Atlas et d^s campagnes de Massilie; ceux qui rccncillent l'or de l'Arabie heureuse , et ceux qui jouissent des ombrages frais du limpide Therraodon ; ceux qui détournent dans leurs champs fertiles les trésors dn riche Pactole; le» Numides trop souvent perfides ; le» Perses adroits à tirer de l'arc ; le^

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Parthes qui combattent en fuyant ; les Arabes errans sous des tentes, les Scjthes indomptée et cruels ; les Ethiopiens aux lèvres percées , et une infinité d'auti-es peuples, dont je reconnais bien les visages , mais dont je ne puis me rappeler les noms. Dans l'autre armée , ici , de ce côté , tu vois les braves guerriers qui s'abreuvent dans les eaux rapides du Bétis boidé d'oliviers ; ceux qui se baignent dans les flots célèbres du Tage qui roule de l'or; et les possesseurs des rives heureuses qu'arrose le salubre Xénil ; et ceux à qui les champs tartésien* fournissent d'abondans pâturages ; et ceux qui trouvent un nouvel Elysée dans les délicieuses prairies de l'opulent Xérès; et les habitans de la Manche , couronnés de riches épis ; et les antiques restes du sang des Goths tout couverts de fer ainsi que leurs pères ; ceux à qui la Puiserga offre le tribut de ses ondes tranquilles ; ceux qui conduisent leurs troupeaux sur les bords tortueux de la Guadiana , dont la terre engloutit les flots ; et ceux qui vivent dans les forêts , dans les glaces des Pyrénées , ou dans les neiges des Apennins.

J'aurais besoin de 1 aide die Dieu pour rappe 1er toutes les nations , tous les peuples , toute* les provinces que don Quichotte nomma, en affectant à chacune ce qui la distingue en effet

PARTIE I, CHAP. XVIII. 149 Le pauvre Sancho , pendu pour ainsi diie à chacune de ses paroles , écoutait avec une grande attention , et tournait , retournait la tête rapir dément de tous côtés , espérant toujours qu'à la lin il découvrirait quelque chose de tout ce que lui montrait son maître. Désespéré de no rien voir : Monsieur, lui dit-il, je me donne au diable , si , de tant de chevaliers , géans , chevaux, peuples, bataillons que nomme votre seigneurie , j en aperçois seulement un seul. Il faut qu'il j ait encore là de l'enchantement. Eh quoi ! reprit don Quichotte , tu n'entends pas les hcnnissemens des coursiers , le bruit des tambours , le son des trompettes ? — Je n'entends rien du tout, monsieur, si ce n'est quelques bêlcmens de moutons. (En effet les deux troupeaux approchaient.) — La peur te trouble les sens. Retire-toi , si tu crains ; seul je suffis pour porter la victoire dans le parti que je vais choisir.

Aces mots, il pique Rossinante, et, la lance en arrêt , descend la hauteur de toute la vitesse de son coursier. Sancho , qui dans ce moment aperçut les troupeaux , se mit à crier dr toutes ses forces ; Revenez, seigneur don Quichotte; ch! revenez, jarni dieu ! ce sont des moutons que vous attaquez. Il n'y a point là de géant , ni de chevalier, ni d'écu d'asperge», ni chat ,

i5o DON QUICHOTTE.

ni diable ; revenez donc. . . . Que va-t-il faire ? niaiheui-eux que je suis !

Notre héros , sans l'écouter , galopait toujours en criant : Courage , braves chevaliers qui combattez sous les étendards du valeureux Pentapolin ! Suivez-moi tous, je vais le venger d'Alifanfaroti de la Taprobane. En disant ces paroles il entre au milieu du troupeau de mou* tons , qu'il commence à percer de part en part avec une fureur extrême. Les bergers accourent en jetant des cris ; mais , vojant que rien ne l'arrêtait , ils chaigent leurs frondes de pierres , et les font siffler autour de sa tête. Notre héros n'j prenait pas garde , et conti^nuait le carnage , en disant toujours : Où estu , superbe Alifanfaron ? ose paraître devant moi ; un seul chevalier te défie. A l'instant même , une pierre un peu plus grosse que le poing l'atteignit au milieu des côtes. Don Quichotte , se sentant tlessé , tire la burette du baume ; mais comme il la portait à sa bouche une seconde pierre frappe la burette , la brise , l'enlève, et, chemin faisant, déchire la jouiS du héi'os. La douleur du coup le fit tomber de cheval. Les bergers craignirent de l'avoir tué; ils se pressent de ramasser leurs morts, qui montaient à six ou sept moutons , et poup-

PABTIE I, CHAP. XYlli. i5i -aiveiit leur route le plus vite q^u ils pcnvent.

Sancho , toujours sur la hauteur, regardait les œuTies de son maître , et s'arrachait la barbe le dépit d'avoir pu suivre un fou pareil. Quand il le vit par terre, et les bergers loin, il descendit, vint le relever, en lui disant : Ne vous «vais-rjc pas averti , monsieur, que ces deux irmées étaient des moutons ? Est-ce ma faute , répond don Quichotte , si le maudit enchanteur qui me persécute , pour me dérober la gloire de les vaincre , a changé tous ces soldats e» moutons? Fais-moi un plaisir, mon ami San- ' ho : monte sur ton ine , et suis-les ; tu verras ju'à quelques pas d'ici ils vont tous reprendre leur première forme. Il est plus pressé, répli- '^ua Sancho, de songer à vous panser, car votre bouche est pleine de sang. En prononçant ces mots il cherchait lebissac; et lorsqu il aperçut qu'il l'avait oublié dans cette fatale hôtellerie, le malheureux écuyer fut surle point de perdre l'esprit. Il maudit de nouveau son maître , sa sottise de l'avoir suivi , et résolut décidément de retourner à son village, et de renoncer h cette île qu'on lui faisait acheter si cher. Don Quichotte vint le consoler : .\mi , dit-il , de la constance! Tant d'infoiinnes nous annoncent que l'instant dn bonheur est proche. Lomal a

iSa DON QUICHOTTE.

son teiine comme le bien. Tout ce qui est extrême ne peut durer. Nous voilà sans bissac, sans pain , sans lessource ; eh bien ! fions-nous à la Providence. Elle pi*end soin du moucheron qui vole dans l'air, du ver qui rampe sur la terre , de la grenouille à peine née qui va se cacher sous les eaux. Pourquoi nous , dont le cœur est pur, serions-nous seuls abandonnés par le souvei-ain du monde , qui fait luire le soleil sur les bons , sur les méchans , et qui répand la rosée pour le juste comme pour l'injuste?

Par ma foi , dit Sancho tout ému , vous feriez encore mieux le métier de prédicateur que celui de chevalier errant. Vous savez tout , en vérité ! — Mon ami , dans ma profession il est nécessaire de tout savoir. L'on a vu plus d'un chevalier prononcer au milieu d'un camp des harangues aussi belles , aussi savantes , aussi fleuries que celles qu'on entend dans les universités. La valeur n'éteint pas l'esprit; l'esprit n'éteint pas la valeur. Mais , crois-moi , monte sur ton âne , et tâchons de gagner quelque asile où nous puissions passer la nuit. — Oui, •pourvu que ce ne soit pas dans un château où il y ait des fantômes, des Maures enchanté», et des gens qui bernent. — Guide-nous toi-

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