Marquis, prenez nia hague, et donnez-la pour marque
Au plus digne des trois que j'en fasse un monarque
vento, h qui lo vrai Carlos octroie deux mille ducats de rentepour ses bons services, tandis que le faux Carlos veut le payer en coups de corde.
Carlos, après cent démentis qui Tirritent, finit par croire, comme tous ceux qui ne sont pas dans le secret, qu'il a véritablement perdu la mémoire et que le ciel a voulu punir en lui l'orgueil d'un nouveau Nabuchodonosor. Découragé et ; dépité, il renonce de lui-même à sa royauté malencontreuse. Mais la reine lui réserve encore une triple épreuve. Elle se propose d'abord de faire apparaître devant lui son sosie * et Carlos croit voir une ombre venue de l'autre monde pour lui reprocher ses fautes. Ensuite elle tient conseil et donne j audience en sa présence, et toutes ses paroles, toutes ses | décisions ont quelque chose d humiliant pour le roi détrôné. Enfin elle lui fait assigner un rendez-vous de nuit sous le balcon de Porcia, dont elle tiendra la place. Carlos croit i d'abord parler à Porcia et s'exprime de telle façon que ! Matilde ne peut plus douter de son amour et de son repentir, j Matilde pourrait se contenter d'un aveu d'autant moins sus- j pect que Carlos ignore sa présence; mais elle veut se per- 1 suader qu'il a pu la reconnaître à la voix et déguiser ses ! sentiments. Cette scène est vm de ces imbroglios dans le | goût espagnol, où l'auteur dépense beaucoup d'esprit à pro- I longer outre mesure une équivoque plus ou moins piquante. , La scène de Dorante avec Clarice et Lucrèce (acte Y, se. vi | du Menteur) présente quelque analogie avec celle-ci. J
Quand cette situation a produit tous ses effets, il ne reste plus qu'à mettre les deux rois intermittents en présence l'un ' de l'autre. L'arrivée du paysan Lisardo, qui vient réclamer ! son fils adoptif Enrico amené à la cour par le Comte, et qui ! croit le reconnaître dans la personne du roi Carlos, met : celui-ci sur la voie de l'intrigue dont il a été dupe. Il va luimême chercher Enrico dans la chambre où il se cache : mais! Enrico s'obstine à jouer son rôle de roi, tant que la reine ne ^ l'a pas relevé de sa consigne. Matilde s'amuse quelque temps- j de leurs débats et feint elle aussi de prendre Enrico pour | Carlos. Le brave Yarlovento est le seul qui reconnaisse son maître. Il lui donne le conseil de demander pardon à la reine.. Carlos se jette aux pieds de Matilde, qui se laisse enfin toucher.
La pièce se termine par une double reconnaissance. Carlos-s et Enrico sont, ainsi qu'on s'en doutait, les fils jumeaux da;
roi Edoiiai'il. Ainsi se dissipe la contusion ([ui a mis le Palais à r envers.
On voit, par celle courte analyse, que Corneille ne doil en réalité à Lope de Yega que la brillante situation du premier acte et lidée d'un (ils de roi qui passe pour le fils d un pêcheur. Il est vrai que ce ne sont pas les moindres ornements de Don Sanche d'Aragon. »
Reste la question de lauthenticité, que je n'ai pas la pré- Icutiou de résoudre ici ni même de traiter i\ fond. J indiquerai seulement dans quels termes elle se pose.
Dans le Catdlogo alphabético de las comedias, qui fait partie de son Theatvo hespahol (Madrid, 1785, in-16, p. 137), la Huerta a soutenu qu il y avait deux pièces intitulées El Palacio confuso, lune de Lope, l'autre de Mira de Mescua; et, dans une préface citée par Hartzenbusch au tome IV de son Calderon, il a déclaré n'avoir pu lire que la seconde.
Ce Mira de Mescua ou Amescua (1570-1635), originaire do Cadix, on il fut archidiacre de la cathédrale, habita rs'aples, près du comte de Lemos, et Madrid, où il mourut chapelain de Philippe lY. Ami de Lope. de Guilhem de Castro, de Cervantes, il n'est pas leur égal. Au reste, il n'est pas facile de létudier, du moins en France, car on assure que ses œuvres, éparses en divers recueils, n ont jamais été réunies. Il était poète dramatique à la fois et poète lyrique.
Les deux pièces existent-elles conjointement ailleurs que dans limaginalion de la Huerta? Dans ses Geschichte des spanischen Xational-dranias, Leipzig, Brockhaus, 1890, 2 in-8, Adolf Schœffer croit que la Huerta se sera trompé ou aura été trompé par quelque indication inexacte *. Mais son
1. « Mira de Amescua : El Palacio die Frajic, oh sich Huerta nichtcinfach
ronfuso. In der Vorrede zu seincm durrli don Mederschen Katalof^, den
Teatro espanol spricht Garcia de la cr so jrriindlich ausschrieb, hat irre-
Hucrta von Conicillc's Don Sanche ùfhrcn lassen (war wahrscheinlich ist)
d'Arai^on als Nachalimun;; des Mira de oder ob wirkiich cinc Comudie existirt
Aniescua'schcn, El palacio confaso, welche von dct heute bekannton
Ivniipft aber hiei-an die auffalende abweicht. » (T. I, p. :U9, et non 320.
Benicrkung : « In Walirheit }ribt es cinc comme l'indique à tort la table, où
andcre Comiidic glcichen Titels von d'ailleurs Jes deux noms de Lope et
Lo|)e de Vega, deren Erncrbung mir d'.\mescua sont indiqués pour cotte
jcdocli niclit mogiich \vor. » Es ist nun même pièce sans jiréférencc.)
erreur a fait loi. Ticknor {History of spanish litevature, London, Trûbner, 1863, 3 in-8, t. II, p. 329-330) adjuge sans discussion el Palacio confuso à Mira de Amescua : « His « Palace in confusion » is the groundwork of Corneille's « Don Sancho of Aragon ». Barot [Histoire de la littérature
espagnole, Dezobry) répète : « On a de Mira de Mescua
le Palacio confuso, comédie du genre héroïque, d'où Corneille a tiré la plus grande partie du premier acte de Don Sanche d' Aragon. » Il est clair que Baret n'a jamais jeté les yeux sur El Palacio confuso, car ce n'est pas une « comédie du genre héroïque », et l'on a vu que Corneille était loin d'avoir tiré de l'espagnol « la plus grande partie » de son premier acte.
Au contraire, la Barrera, Schack (Gescliichte der dramatischen Literatur und Kunst in Spanien, t. II, p. 369 et supplément, p. 44), Wilhem Hennigs (-S^i/c^i'e/z zii Lope de Vega, simple catalogue, dissertation de Gœttingue) tiennent pour Lope. Don Ramon de Mesonero Romanos, dans la Bihlioteca de los autores espaholes, ne se prononce pas : dans le catalogue des œuvres de Lope de Yega, il inscrit : El Palacio confuso, en ajoutant prudemment : ô Mira de Mescua. Au tome II, dans la notice consacrée à « el Doctor Mira de Mescua 6 de Amescua », il est plus net, et c'est du côté de celui-ci qu'il se range. Enfin, Schaeffer, déjà cité, sans rien affirmer avec plus de précision, nous met sur la voie d'une hypothèse qui expliquerait et concilierait tout : le premier acte d'e/ Palacio confuso lui semble digne de Lope (et c'est le seul qu'ait imité Corneille) ; mais les actes suivants ne lui sauraient plus être attribués (et l'on a vu que Corneille n'y a rien pris). Il ne propose pas de solution i, mais on croit deviner celle à laquelle il se rallierait : Amescua
1. « El Palacio confuso. das Vorljild und durait wolil das ganze Stùck —
von Corneille's Do/i Sanclic d'Aragon, dûrften cher unserm Mira de Amescua
eine geistreiche, aberhôchstverwickelte gehôren, -\velcher im 28. Bande der
u Comodie der Irrungen » — ■ der als Conieclias inie^>as escogidas und in Einzel
Landnnann crzogene Zwillingsbruder drucken als Verfasser angegeben-vvird ».
und Doppelganger cines tyrannischen Voir Schaeffer, t. II, p. 305 <i 323.
Konigs neutralisirt mit Hiill'e der Kiini- Dans un compte rendu de Stiefel [Lite-
gin aile dessen Handlungen — - Avird in raltirblalt f. german u. lom. philol., n" 1,
manchen Drucken dem Lope de Vega 1895) ce critique discute l'attribution
■/Al geschriel)en, Der erste Act l;onute par Schaeffer du Palacio confuso à Mira
allen falls dieser Voraussetzung ents- de Amescua. prechen, aber die bciden andcrn Acte —
^it non seulement l'ami, mais le collaborateur de Lope : ce :jue le maître a commencé, le collaborateur, avec la modestie d'un disciple, a pu lachever et le gâter en 1 achevant. Il est :lommage que tous deux soient morts eu 1635, à la veille du Cid: si Lope était mort laissant sa comédie incomplète, si i\.mescua lui avait survécu, on conjecturerait, sans invraisemalance, soit que Corneille a connu seulement l'ébauche du naître, soit qu'il a volontairement négligé l'amplification dramatique du disciple.
Le problème reste problème : je ne désespère pas de le résoudre prochainement. M. Picot croit pouvoir être plus ^iffirmatif : « Comme cette pièce, écrit-il, figure dans les Deuvres authenticjues de Lope de Vega, il n'est pas douteux :}u'elle ne soit de lui. » Xe transformons pas si vite les probabilités en certitudes. Je pourrais être plus affirmatif encore ^ue M. Picot, puisque jai lu la pièce, et que je lai lue dans jn recueil où elle est donnée à Lope, alors que d'autres aièces, à côté d'elle, sont données à des auteurs différents'. Mais, si j avais été tenté de formuler une conclusion prématurée, lavis du sage et docte M. Mérimée eût suffi à me mettre en garde contre l'enthousiasme intempérant de la découverte. L'attribution du Palacio confuso à Lope dans [édition de Huesca ne prouve pas grand'chose, me disait-il. Les éditeurs de 1 époque mettaient leur marchandise, avec un sans-gêne incroyable, sous le nom du « Fenix de los [ngenios », surtout en Aragon, eu Catalogne et dans les prol'inces auxquelles ne s étendaient point les privilèges concédés en Castille. Nous en avons un exemple tout cornélien pour la Verdad sospechosa -. A moins donc de rencontrer chez les contemporains ou dans l'œuvre elle-même un renseignement inattendu, il faut s'en tenir le plus souvent aux indications puisées dans le caractère de l'œuvre, les procédés employés, le style, etc. Ce qui rend la chose plus difllcile, c'est que presque tous les dramatiques espagnols du !cvii<^ siècle se conformaient à un type courant et banal (que Lope surtout avait contribué à mettre à la mode), et qu'il
1. Le volume contient douze pièces, de Montalvan, Luj's Vêlez de Guevara.
dont sept de Lope, rinq de don Pedro 2. Voir notre édition du Menieitr,
CucUo, don Pedro Calderon, don Diego Introduction. Ximenez de Anciso, doctor Juan Perez
faut y regarder de bien près pour retrouver sous le patron! ou la phraséologie habituels quelques traits originaux.
Quoi qu'il en soit, ce sera simplifier la tâche de ceux que tenterait cette étude délicate, que citer ici dès à présent les fragments du Palacio confuso traduits ou cités par nous.