‹ Don Sanche d'AragonChapitre 19 sur 111 · ACTE I, SCENE · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE

Et comme ses rivaux lui cèdent en mérite,

Un espoir à présent plus doux le sollicite :

Il régnera sans nous. Mais, Madame, après tout, 35

Savez-vous à quel choix TAragon se résout,

Et quels troubles nouveaux j'y puis faire renaître

S'il voit que je lui mène un étranger pour maître?

Montons, de grâce, au trône; et de là beaucoup mieux

Sur le choix d'un éj)oux nous baisserons les yeux. 40

D . L É o N O II Vous les abaissez trop; une secrète flamme A déjà malgré moi fait ce choix dans votre âme : De l'inconnu Carlos l'éclatante valeur Aux mérites du comte a fermé votre cœur. Tout est illustre en lui, moi-même je l'avoue; 45

Mais son sang, que le ciel n'a formé que de boue, Et dont il cache exjn^ès la source obslinchiient

Vous pourriez en juger plus favorablement;

Sa naissance inconnue est peut-être sans tache :

Vous la présumez basse à cause qu'il la cache; 50

Mais combien a-t-on vu de princes déguisés

Signaler leur vertu sous des noms supposés,

Dompter des nations, gagner des diadèmes,

Sans qu'aucun les connût, sans se connaître eux-mêmes !

."^4. Le sollicite, ]c pousse, l'anime :

l'a avantage égal pour eux me sollicite. (Rodogime, 3.'.G.)

'tfl. lllvirc est une àme dcdai^ncuse et un ])cu l'roidenicnt ])olitiquc, comme on en voit jilus d'nnc chez Corneille.

•42. (I Une secrète flamme qui fait un ilioix ! » (Voltaire.) Flamme, pour amour, est un de ces mots fiiîurés où l'image s'ellace bientôt pour ne laisser voir <|ue le sens abstrait; mais l'exj>ression n'en est pas meilleure.

4'i. Héroïne cornélienne, Kivii-e aime dès tpi'elle admire.

40. Ici commence ù poindre le préjupré (ju'on verra se développer j)cndant tout le cours de la ])ii-ce : être « ijénéreux » c'est être « bien né » ;

aussi la prénérosité de Carlos seniblera-t-elle inexplicable, jusqu'au jour où sera dévoilée son origine royale.

Ces àincs que le ciel ne forma que de boue, [l'ompée, 2G3.)

Massillon, plus j)liilosophe ou plus chrétien, raillait ces grands à qui l'on persuade si aisément qu'ils sont pétris d'une autre Iiokc que les autres liommes. I^Piospérilè tempor.)

50. A cause (lue... C'est le seul exemple de celtelocutlon que M. Martv- Laveaux ait rencontré dans le théâtre de Corneille.

.54. l'^lvire a lu les romans du temps. C'est son imagination plus q\io son ccrur (]iii s'intéresse au mystérieux aventurier.

D. LÉONOR

Quoi! voilà donc enfin de quoi vous vous flattez! 55

D . ELVIRE

J'aime et prise en Carlos ses rares qualités.

Il n'est point d'âme noble à qui tant de vaillance

N'arrache cette estime et cette bienveillance;

Et l'innocent tribut de ces affections

Que doit toute la terre aux belles actions, 60

N'a rien qui déshonore une jeune princesse.

En cette qualité, je l'aime et le caresse;

En cette qualité, ses devoirs assidus

Me rendent les respects à ma naissance dus.

Il fait sa cour chez moi comme un autre peut faire : 65

Il a trop de vertus pour être téméraire;

Et si jamais ses vœux s'échappaient jusqu'à moi,

Je sais ce que je suis, et ce que je me doi.

D. LÉONOR

Daigne le juste ciel vous donner le courage

De vous en souvenir et le mettre en usage! 70

D . ELVIRE

Vos ordres sur mon cœur sauront toujours régner.

D . LÉONOR

Cependant ce Carlos vous doit accompagner,

Doit venir jusqu'aux lieux de votre obéissance

Vous rendre ces respects dus à votre naissance.

Vous faire, comme ici, sa cour tout simplement? 75

Vous me faites priser ce qui me déshonore! {Cinna, 1057.)

Aux mots aimer et priser correspondent, deux vers plus bas, les substantifs bienveillance et estime.

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