Au lecteur d'IIéraclius. Crouslé
pour le temps, clans celte assertion, nous observerons seulement que les conditions de la vie sociale se sont transformées depuis à tel point que le drame, image plus ou moins fidèle de la société où il s'épanouit, a pu et dû se transformer avec elles.
Au temps de Corneille, l'élite de la nation attirait seule les regards. Ce n'était point par esprit de flatterie que les poètes et les moralistes lui empruntaient les traits essentiels dont ils composaient leurs caractères. Où les auraient-ils pris en dehors d'elle? Où auraient-ils trouvé la vie énergiquement personnelle, le relief individuel et vivant, l'héroïsme qui sait agir et qui sait parler, les fortes situations qui sont dignes du drame? Dans la pénombre, sans doute, se cachait plus d'un héroïsme silencieux, plus d'un dévouement prêt aux grands sacrifices. Mais bien rarement il leur était donné de monter, pour ainsi dire, à la lumière, et d'être autant admirés qu'ils étaient admirables. Les occasions faisaient défaut. Vue d'en haut, toute cette surface inférieure semblait plate et banale. Au contraire, après la grande crise révolutionnaire, le drame est partout, parce que les rangs ont été brusquement nivelés, parce que tout est possible à tous, j^arce que la noblesse de l'àme ne paraît plus inséparable de la noblesse du nom, parce qu'enfin il n'est j^as besoin d'être reconnu don Sanche au dénouement pour avoir les sentiments élevés et le fier langage de Carlos.
Encore peut-on juger, avec beaucoup de bons esprits, que. pour être intéressant, le drame doit élever ses personnages jusqu à lui, et non pas descendre jusqu'à eux; qu'une élite, quelle quelle soit, garde toujours le privilège de la grandeur, du moins de la grandeur vraiment dramatique, dans les situations, dans les actions, dans le langage; que l'accomplissement du devoir ou l'asservissement à la passion, dépourvus de cette grandeur tragique, ne sont pas faits pour nous émouvoir ; qu'en un mot l'homme au théâtre n'a chance de j^laire à l'homme que si sa nature est élevée, pour ainsi dire, à la suprême puissance. Or, qui est le plus homme, de ce bourgeois qui nous ressemble et nous fait souvenir de nos propres faiblesses, ou de ce héros en qui s'incarnent, idéalisés, nos plus nobles instincts? D'après l'auteur de la lettre à M. de Zuylichem, c'est dans la mesure où il se rapproche de nous que le personnage dramatique a chance de nous émou-:
voir; mais tout le théâtre du poète dit assez haut que ceuxlà surtout nous émeuvent qui sont plus hommes ([ue nous.
Tout ce quil nous importe détablir ici, c'est que Don Sanche, en particulier, est un brillant démenti à la théorie de sa préface. Appliquée à cette « comédie héroïque », la première partie de la préface peut se résumer en cjuelques mots : les exploits de l'aventurier Carlos sont dignes d'un prince, et ne nous en sembleraient pas moins dignes alors même qu'il ne serait pas prince en effet. Rien de plus certain : il n'y a pas un héroïsme noble et un héroïsme roturier; mais rien aussi de moins clairement démontré par le drame. Xou seulement la naissance royale du prétendu Carlos est reconnue au dénouement, mais tout est combiné de façon à faire prévoir et désirer cette découverte. Les femmes qui l'aiment, les rivaux qui lui portent envie, le peuple qui l'acclame, tous sont d'accord sur ce point : il est trop généreux de cœur pour ne l'être pas de race. Eu vain il proteste; on ne l'en croit pas lui-même. Et lui-même, d'ailleurs, se sent roi, lui-même parle en roi. S'il n'était pas, au cinquième acte^ salué roi d'Aragon par don Piaimond de Moncade, le drame aboutirait à une immense déception, ou plutôt n'aurait plus de sens. Ainsi, loin d'être une conclusion indifférente, cette reconnaissance inévitable donne le mot d'une énigme dont la plupart des personnages et des spectateurs avaient déjà percé le mystère assez transparent. Carlos ne peut pas ne pas être don Sanche; on ne le permettrait point, car on le sent prédestiné. On le voit, ce n'est point parce qu il est héros qu il mérite d être prince; c'est parce qu'il est prince qu'on s'explique qu'il soit un liéros.
Une partie de la lettre à M. de Zuylichem reste donc comme un essai curieux et hardi de théorie du drame, mais d'un drame dont Corneille ne nous a pas donné l'exemple. Mais, comme celte théorie n'est, au fond, qu'un moyen hal)ilement indirect de justifier sa « comédie héroïque », 1 autre partie de cette lettre se rapporte plus directement à Don Sanche même, et nous perdons ici de vue le drame bourgeois pour nous rapprocher du drame tel que les poètes du xixc siècle l'ont conçu.
On est surpris de ne pas voir Don Sanche cité et loué à côté de Nicomède, dans la fameuse Préface de CronnvelL Victor Hugo y oppose pourtant « la tragi-comédie hautaine,.
démesurée, espagnole et sublime » de Corneille à la tragédie amoureuse, idéale et divinement élégiaque de Racine. Il regrette que les censeurs pédautesques du Cid aient rejeté le poète du côté de la tragédie purement classique, sans s'apercevoir que Corneille n'a fait que traverser la tragédie classique, pour revenir ensuite à la tragi-comédie, qu'il n'avait pas abandonnée sans esprit de retour. On oublie trop que Don Sanche n'est pas un accident exceptionnel dans son théâtre. Jeune, il écrivait Clitandre, cet incroyable j^êlemêle d'aventures romanesques hors de toute vraisemblance; à la veille même du Cid, il donnait l'Illusion comique, autre roman dramatique découpé en tableaux, très supérieur pour la forme, mais presque aussi confus pour le fond. Et qu'est le Cid, après tout, sinon la plus magnifique des tragi-comédies? On oublie trop aussi la vogue extraordinaire de la tragi-comédie à cette époque de la Fronde, si éminemment tragi-comique. L'année même où Don Sanche fut représenté, Corneille perdait son meilleur ami, Rotrou, mort en héros cornélien. Si Corneille a droit au titre de créateur du drame moderne, Rotrou ne pourrait-il pas revendiquer sa part dans cette gloire? Sans parler de Saint Genest et de Venceslas, Laure persécutée et Don Bernard de Cahrère sont déjà de vrais drames, au sens moderne du mot, et, notons-le, des drames antérieurs. N'en concluons pas que Corneille a imité Rotrou, mais seulement qu'il n'a pas été un novateur aussi téméraire qu'il semble l'avoir cru lui-même.
Au fond, ce drame n'est « d'une espèce nouvelle » qu'à un point de vue : tout y est inventé. Rodogune, Héraclius . tant d'autres tragédies cornéliennes, ne sont guère historiques que de nom; mais ce ne sont pas de purs romans, comme l'est Don Sanche. Yoilà où est la vraie nouveauté. Encore le poète pouvait-il invoquer, pour justifier sa hardiesse, le témoignage de cet Aristote que ses adversaires lui opposaient souvent : « Même dans les tragédies, il n'y a quelquefois qu'un ou deux noms connus; les autres sont inventés. Quelques-unes même n'offrent pas un seul nom connu. Telle est, par exemple, la Fleur d'Agathon : là, en effet, tout est inventé, les choses et les noms, et la pièce n'en est pas moins intéressante. Il ne faut donc pas chercher à rester toujours dans le cercle des traditions dont s'occupe ordinairement la tragédie ; bien plus, cela serait ridicule, car les
noms connus eux-mêmes ne sont connus que du petit nombre, ce qui n empêche pas que 1 intérêt ne soit pour tous ^. » C'est en ce sens seulement, ce nous semble, que l'idée exposée dans la lettre à M. de Zuylichem est originale et féconde. On abusait trop vraiment au théâtre des Labdacides et des Alrides, ou même, en général, des Grecs et des Romains. Corneille élargit le domaine du drame ; il nous apprend que pour émouvoir Ihomme il suffit d'être homme. L'aventurier Carlos entre en vainqueur dans l'histoire, avec d'autant plus de sécurité, il est vrai, que tout à l'heure Carlos échangera son nom contre celui de don Sanche. Ainsi comprise, la tragédie perd quelque chose de sa forte précision, de son unité sévère, mais gagne un charme d'imprévu et de fantaisie, charme épique à la fois et romanesque, dont les modernes sont plus touchés.
Est-ce à dire que Corneille soit un poète « romantique », comme on la prétendu? Non, sans doute. 11 est de son temps, d un temps qu'on a le tort de confondre trop souvent avec celui de Racine. Etre romantique, être classique, qu'est-ce que cela? On ne le savait pas beaucoup en 1830; j imagine qu'en 1650 on ne le savait pas du tout. Très facilement Bon Sanche eût pu être, sinon pour le cadre, du moins pour le fond, une tragédie pure : car, on l'a remarqué plus d'une fois, telle situation du drame cornélien n est pas sans analogie avec la situation d Œdipe, un parvenu lui aussi, et qui ne connaît point ses parents, mais que la révélation de sa naissance rend infortuné pour toujours, tandis que le coup de théâtre final assure la gloire et le bonheur de Carlos. A la sombre tragédie Corneille a voulu substituer un éclatant roman d'aventures, très peu vraisemblable, mais émouvant et surtout amusant. Lui-même confesse que le dénouement est assez mal rattaché à 1 action principale, et il condamne cette intervention du pêcheur ex machina.
Nos drames contemporains, même les drames dits historiques, sont le plus souvent des romans; à ce titre, ils peuvent revendiquer la paternité cornélienne. Des deux côtés, mêmes complications de lintrigue. mêmes coups do théâtre surprenants, mêmes mouvements passionnés, mêmes apostrophes retentissantes :