I : T LE DRAME MODERNE
La lettre à M. de Zuylichem, qui sert de préface à Don Sanche, a une telle importance littéraire, qu'on ne saurait parler de la pièce sans citer la préface.
A propos de cette préface si curieuse, comme à propos de la pièce elle-même, on a souvent dit que Corneille était le créateur du drame moderne, le précurseur hardi des réformateurs du xviii<^ et du xix" siècle, de Diderot et de Victor Hugo. Les frères Parfaict, qui ne pouvaient prévoir cette évolution du drame, disaient pourtant, après avoir critiqué le peu de vraisemblance du sujet, la catastrophe précipitée et trop romanesque, mais loué les beautés vraies dont brille l'ouvrage : « On ne peut refuser à M. Corneille la gloire d'avoir enrichi la scène d'un nouveau genre dramatique i. » — «Le drame est une invention de Pierre Corneille », dira plus tard Jules Janin ^, et il en donnera pour preuve le caractère plus romanesque qu'historique de Don Sanche et de Nicomède, avec raison pour Don Sanche, avec moins de raison pour Nicomède, qui n'est point tout à fait « dans le goût de Don Sanche », quoi que prétende Yoltairo.
Il faudrait s'entendre. Les origines du drame moderne
1. Histoire du théâtre français. 2. Jules Janin, Histoire de la littcratiii
dramatique.
sont très diverses, et ce drame lui-même a revêtu les formes les plus variées. Diderot s'écrie, par exemple : « O Nature, tout ce qui est bien est renfermé dans ton sein! Tu es la source féconde de toute vérité ^ », et déclare que le drame doit être l'image exacte de la réalité, Victor Hugo écrira au contraire : « La vérité de l'art ne saurait jamais être la réalité absolue... La nature et l'art sont deux choses 2. » Combien Corneille était moins « réaliste » encore, lui qui disait ingénument : « Je ne craindrai point d'affirmer que le sujet d'une belle tragédie doit n'être pas vraisemblable "'. »
De quel drame Corneille serait-il donc le créateur? du drame bourgeois ou du drame romantique ? Il a été le théoricien de l'un dans sa lettre à M. de Zuylichem, mais il a donné l'exemple de l'autre dans Don Sanche.
Cette contradiction entre l'esprit de la préface et l'esprit de la pièce a lieu de nous surprendre. A ne lire que la préface on serait assurément trompé sur le caractère de la pièce. Ce n'est pas le style, mais c'est déjà presque l'idée de Diderot ou de Beaumarchais dans sa préface d'Eugénie. Et cette apologie du drame bourgeois précède le drame le plus romanesque qui fût jamais. On a le droit de croire que Corneille, s'il lui avait été donné d assister à la représentation du Père de famille, aurait été médiocrement heureux de voir sa théorie appliquée de certaine façon. Peut-être s'en seraitil voulu d avoir trop raison : peut-être n'aurait-il pas eu moins de dédain que Napoléon pour la « tragédie des femmes de chambre », ce poète qui avait fait parler un Rodrigue, un Polyeucte, un Nicomède. Est-il vrai que « la vue des malheurs arrivés aux personnes de notre condition » nous émeuve davantage? Ce n'est pas le lieu de traiter à fond une question si complexe. Lessing l'avait tranchée avec une ironie bien superficielle. Répliquant à Diderot et à Marmoutel *, il déclarait impossible en France l'acclimatation du drame bourgeois, a La nation, disait-il, est trop vaine, trop éprise des titres et d'autres avantages extérieurs. Tous, même les gens du commun, veulent être eu relation avec les grands, et la société de leurs égaux leur paraît une mauvaise société •\ » Sans discuter ce qu'il y a de trop absolu, même
1. Entretien!! avec Dorval. k. Eléments de Uttératurr, art. Tragédie.