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Dona Olympia

Un soir que, enfermée dans la partie la plus secrète de son palais, dona Olimpia repassait le comptes des sommes reçues de ceux qui avaient obtenu des grâces d'elle, la voix de Flaminia se fit tout à coup entendre : « Princesse, dit-elle en parlant à travers la porte, monseigneur Azzolini demande instamment la faveur de vous entretenir; c'est, dit-il, pour une affaire d'importance. — Faites entrer dans ma chambre, répondit aussitôt dona Olimpia, je vais l'y joindre. » En disant ces mots, elle se leva brusquement, et éprouva un battement de cœur qu'elle ne vainquit pas aisément. « Azzolini à II. 1

celte lieure! pour une aiïairc importante ! se redisait-elle intérieurement en fermant en toute liàte ses coffres; que peut-il être arrivé? »

En effet , la présence si inattendue et à une heure déjà avancée de monseigneur Azzolini , chargé de tenir dona Olimpia au courant de toutes les choses secrètes dont il était nécessaire qu'elle fut informée d'avance, devait exciter son inquiétude.

Après avoir rajusté ses vêtements, elle entra dans sa chamhre, où elle trouva le prélat tout aussi ému qu'elle. «Eh hien ! dit-elle, qu'estil arrivé? Le pape est-il malade? — Non, grâce

au ciel, madame Mais — Eh bien,

qu'est-ce? — Selon toute apparence, monseigneur Mascambruno est menacé des plus grands malheurs! — Comment? Que dites-vous, Azzolini? Mascambruno? — Oui, madame. — Et, de quels malheurs? — Heureusement qu'il est encore protégé par la confiance sans bornes que sa sainteté met en lui; mais si le hasard voulait que ce qui se répète déjà dans Rome sur le compte du sous-dataire vînt à prendre de la consistance, et it parvenirjusqu'aux oreilles de sa sainteté, Mascambruno est un homme perdu! — Juste ciel! que dites-vous? — Ce que tout

le. monde répète, madame.» Olimpia passa ses mains sur son front en rassemblant ses idées,

et répéta : ce Mascambruno ! Mais voyons ,

voyons, ajouta-t-elle avec vivacité et inquiétude, dites-moi de quoi il s'agit.... » Elle se leva, alla de côté et d'autre, puis dit tout à coup : (( Je vais trouver le pape, c'est ce qu'il y a de plus pressé. — N'allez pas en ce moment chez le saintpère, madame : outre la fatigue que cette atl'airc lui a déjà causée, que pourriez-vous lui dire? Vous ignorez ce dont il est question. — Vous avez raison, Azzolini; vous avez raison, dit Olimpia avec agitation.... Mettez-moi au courant Qu'a fait Mascambruno? De quoi l'ac-

cuse-t-on? Allons, parlez, mon ami, parlez...» Et son regard impatient restait attentivement fixé sur celui du prélat.

(( L'affaire est des plus graves, excellence, et demande à être traitée prudemment. La crainte que le bruit n'en parvint que confusément à vos oreilles m'a fait voler auprès de vous, afin que vous connaissiez bien les faits avant d'en parler au pape. — Avant tout , de quoi Mascambruno est-il accusé? — De choses terribles, madame ! — Enfin ? — De crimes. ... — Crimes ! répéta dona Olimpia avec effroi, en se levant de

son siège, sur lequel elle retomba presque aussitôt. Mais ce sont des impostures , Azzolini! Comment a-t-on pu vous persuader de telles choses? On a abusé de votre crédulité, ajouta bientôt doua Olimpia avec l'accent de l'inquiétude et du désespoir. — Permettez, excellence, que je vous mette au fait de ce que j'ai appris. C'est précisément cette chaleur de votre part que je craignais, dans une circonstance où vous ne sauriez agir avec trop de circonspection. Etes-vous parfaitement sure de iNIascambruno , madame? Et si par hasard il avait abusé de la confiance extrême que le pape et vous-même lui avez accordée, serait-il à propos et convenable que vous allassiez le défendre sans savoir seulement de quoi on l'accuse? — Vous penseriez donc que cette incroyable accusation porte sur quelques fondements solides? — Je ne suis heureusement pas le juge de Mascambruno , excellence, et ne décide rien; mais j'ai appris des choses qu'il est indispensable que vous sachiez. — Dites-les-moi donc bien vite. — Il y a déjà longtemps ([uc le bruit court à Rome qu'il se commet des fraudes à la daterie, vous le savez? Dernièrement il s'est passé dans les

bureaux de cet oflice des désordres , qui ont

éveillé les soupçons du cardinal Cccchini, le da taire. On dit, car je ne puis rien allirmer, on dit que le sous-dataire Mascambruno^ qui, vous ne Fignorez pas, remplissait entièrement, avec l'agrément du pape , les fonctions de son chef, avait formé un bureau d'expéditionnaires composé d'hommes à lui dévoués , qui trafiquaient sur les suppliques, ainsi que sur les taxes auxquelles elles sont imposées, en en falsifiant les écritures.... — De telles choses sontelles croyables! s'écria Olimpia. — Je rapporte ce que l'on dit, madame, poursuivit Azzolini; les noms de ces cinq expéditionnaires sont, Monacci , Gracco, Brignardel, un Brabaiiçon nommé Degoux, et Bonozzi.

» Déjà on avait remarqué que des suppliques, auxquelles le pape opposait toujours son refus positif, avaient cependant été obtenues en vertu de bulles signées du pape, et contre-signées du sous-dataire. Mais bien que ces choses étranges se fussent renouvelées, la haute confiance dont sa sainteté environne Mascambruno a fait rejeter jusqu'à l'ombre même d'un soupçon. Cependant le dataire , monseigneur Cecchini, se tenait sur ses gardes, en tenant tout fort secret. — Oh ! je m'y attendais bien,

interrompit dona Oliinpia; c'est Cecchi ni qui a ourdi (oiUe celte (rame! — Ecoutez altenlivenienl , excellence, reprit A/zolini ; le bruit des faux qui se conuneltaient à la daterie se répandit plus que jamais dans Rome; et enfin un événement , dont le secret ne sortit cependant |)oint encore de l'enceinte de cet oflice, éveilla latiention du dalaire et de quelquesuns des réviseurs enqiloyés sous ses ordres. Depuis longtemps Mascambruno ne donnait plus à signer au pape aucune grâce un peu importante qu'elle n'eut passé par les mains d'un de ses cinq expéditionnaires dévoués, dont je vous ai fait connaitre les noms. Il arriva qu'un autre expéditionnaire, un nommé Boulboul, Liégeois, qui ne s'entendait pas avec les cinq privilégiés, ayant présenté au sous-dataire une grâce à faire signer, fut refusé net par ÎNIascambruno, qui lui dit que le pape ne voulait pas signer cette supplique. Boulboul, qui, bien qu'étranger au travail des expéditionnaires du sous-dataire,, savait cependant le moyen de se les rendre favorables , s'adressa successivement à Gracco, à Brignardel et à Degoux, pour expédier son affaire , leur promettant que celui qui la ferait réussir aurait , outre les frais d'expédition ,

huit ou dix pistoles de récompense. Degoux, qui faisait l'onicc de substitut auprès du sousdatairc, se chargea de tout, et satisfit iîoulboul. — Jusqu'ici, interrompit dona OHmpia, je ne vois qu'un troupeau de fripons, dont Mascambruno a eu la maladresse de s'entourer. — Boulboul , reprit AzzoHni , ayant son affaire et le compte de son expédition, voulut, en homme du métier, s'assurer cju'il y avait effectivement quatre cent six ducats de droits à payer, comme Degoux les lui avait demandés. Il alla donc à l'office des componendes , où il apprit que le droit ne se montait qu'à quatre cents. Fort de ce renseignement , Boulboul voulut faire rendre à Degoux les six ducats que ce dernier refusa; ce qui fut cause que dans le dessein de se venger, Boulboul publia l'affaire dans toute la daterie , où l'on apprit de plus que les quatre cents ducats n'avaient pas même été versés. Brandano, le préfet des componendes, continua Azzolini , lorsqu'il vit que dona Olimpia n'avait rien à dire , apprit , a qui voulut l'entendre, un vol fait aussi ouvertement au pape, et à la suite des recherches qu'il fit dans le premier moment, il s'assura que depuis fort peu de temps on avait fraudé pour plus de quarante

mille ducats à l'ollice des componendes. » Toutes ces choses cependant s'élaient passées dans la dalerie, et l'on se proposait, tout en redoublant de surveillance, d'assoupir cette affaire. Ce fut alors que Dcgoux et Gracco , craignant d'êfre recherchés pour leurs fraudes, s'enfuirent à Livourne. — Vous voyez bien, dit Olinipia, que ce sont ces fripons qui ont fait tout le mal. — Je ne les défends pas. Mais reprenons la suite de cette malheureuse affaire. On assure que c'est IMascambruno qui leur a donné l'ordre de partir de Rome. — Rien n'était plus sage! — On ajoute que pour combler le déiicit de la caisse des componendes, Mascambruno a restitué les quatre cents ducats volés par Degoux. — Cela est fort noble. — Aussitôt iMascambruno alla trouver le pape, lui fit ouvertement part de ce (|ui était arrivé, en en rejetant la faute sur les deux employés, Degoux et Gracco, qui avaient pris la fuite, et sur quelques négligences introduites dans les bureaux, mais auxquelles on avait déjà mis ordre. L'extrême confiance que le pape met en la personne de Mascambruno fit plus que toutes les explications qu'il donna en qualité de sous-dataire, et le calme se rétablit encore dans la date-

rie.... Mais pour peu de temps, madame...»))

Olimpia, sans dire un mot, parut redoubler d'attention.

« Tout à coup, continua Azzolini, on eut connaissance qu'il existait une bulle fausse. Cette bulle contenait l'évocation d'une affaire criminelle dont l'inquisition de Portugal avait pris connaissance et que l'on renvoyait, contre l'avis du pape et par cette fausse bulle, à des juges séculiers.

— Quelle est donc cette affaire dont je n'ai pas eu connaissance? — Il s'agit, madame, de plusieurs seigneurs portugais qui se sont rendus coupables d'un crime honteux , dont la sainte inquisition du pays a pris connaissance. Sur l'ordre de ce tribunal, les accusés ont été mis en prison pour être jugés avec la dernière rigueur et privés sans doute de leurs biens. Du fond de leur prison, ces coupables ont trouvé moyen de solliciter auprès du pape une évocation pour être renvoyés à des juges séculiers sur l'indulgence desquels ils se flattent de pouvoir compter. Cette supplique, adressée au saint-père, a été appuyée par tout ce qu'il y a de plus considérable à Rome, et l'ambassadeur de Portugal, ainsi que ceux de la plupart des

— 10 -~ autres royaumes de l'Europe, ont sollicite la bulle d'é vocation avec une ardeur qui a toujours semblé augmenter la répugnance du pape à accorder cette grâce. Le saint-père, tant à cause de Tindignité du crime que dans l'intenlion de laisser les privilèges du tribunal de l'incjuisition intacts, resta inébranlable dans son refus, et cependant la bulle fut délivrée. — Eh ! connuent ^ demanda Olimpia. — Il paraît que les intéressés s'adressèrent à Bri*gnardel, l'un des expéditionnaires aflidés de Mascambruno, qui entreprit cette affaire, sous promesse d'une récompense énorme si elle réussissait. — Mais, interrompit dona Olimpia avec vivacité, tous ces rapports sont-ils vrais ? Comment sait-on ces détails? — Je vous rapporte, madame, ce qui a été dit, sans pouvoir vous en fournir de preuves. — Mais où est la vraisemblance au moins? — C'est que le jour même que la fausseté de la bulle a été reconnue, Brignardel s'est évadé furtivement de Rome et a trouvé à Civita-Vecebia un vaisseau qui l'a conduit à Gênes. — Cela est certain? — Très-certain, excellence, et l'on ajoute, mais je ne puis vous l'alîirmer, que monseigneur Mascambruno tenant toujours le vaisseau prêt pour l'occasion.

fit partir Bi ignardel à l'instant même. — Et le pape, qu'a-t-il dit? qii'a-t-il fait dans cette circonstance ? Pancirole, le cardinal neveu, paraissent-ils prendre part à cette affaire? enfm le dataire Cecchini quelle conduite tient-il en cette occasion ? — Il est fort difficile de répondre à toutes ces questions, madame, parce qu'au point où en est cette affaire, c'est-à-dire maintenant que tout le monde en sait beaucoup plus, à ce qu'il parait, qu'on n'ose en dire, rien n'est moins aisé que de démêler le faux du vrai. Toutefois je puis vous assurer que le pape accorde une confiance plus grande que jamais à Mascambruno ; à ce point, qu'en parlant des faux qui ont été faits à la daterie, il a vanté l'intégrité du sous-dataire, et a même laissé échapper quelques paroles propres à faire penser qu'à la première promotion il le fera cardinal. Quant à Pancirole et au neveu, on ne doute pas qu'ils ne connaissent à fond tout ce qui concerne Mascambruno ; mais on ajoute que ces deux hommes, retenus par la faveur toujours croissante du sous-dalaire, n'osent rien dire et se renferment dans un silence absolu. — Mais Cecchini? Cecchini? demanda doua Olimpia, quelle attitude a-t-il, prise? — Sitôt

qu'il eii( connaissance de la fausse bulle en faveur (les accusés portu,jjais, il s'est écrié : « Ah ! malheureux que nous sommes! que va dire le pape qui a tant de fois refusé cette grâce? » Puis il a envoyé chercher (out aussitôt IMascambruno , à qui il a ordonné de se procurer cette bulle à tout prix, pour la montrer au pape et lui faire voir qu'il n'y avait pas de leur faute. — Qu'a dit Mascambruno au dataire? — Il a montré un étonnement extrême de ce qu'une erreur de cette importance avait pu se commettre dans les bureaux de la daterie, à propos surtout d'une grâce que le pape avait toujours obslinément refusée; il a répété que la bulle devait être fausse, qu'il ne fallait pas perdre un seul moment pour s'en assurer, et qu'il allait à l'instant même prendre toutes les informations imaginables à ce sujet. Il alla donc aussitôt chez Brignardcl, que monseigneur Cecchini lui avait désigné comme le coupable, et ayant pris l'expéditionnaire avec lui dans son carrosse, il le mena chez don Diego de Sonsa, détenteur de la bulle, à qui il la redemanda d'autorité, en menaçant ce sei^^neur de toute la colère du pape. — Cette action est toute en faveur de Mascambruno. — Hélas ! madame, il

y a une circonstance qui en fait juger bien autrement. S'il eût fait arrêter aussitôt Brignardel, rien de mieux; mais c'est précisément quand il a eu la bulle entre les mains, qu'il a favorisé l'évasion de cet homme. — Mais enfin qu'a-t-il fait de la bulle ? car c'est là le point important. — Le lendemain il est allé avec monseigneur Cecchini la présenter au pape, et dans le rapport qu'il fit à sa sainteté, il s'appliqua à démontrer que la bulle avait non-seulement été expédiée sur une supplique fausse, mais que la signature du pape avait été contrefaite ainsi que la sienne. — Et qu'est-il résulté delà.'* — Que sa sainteté, indignée de ce qu'un tel forfait a pu être commis dans les bureaux de la daterie, a ordonné l'arrestation et la mise en jugement des principaux chefs de celte administration : Lorenzi, qui a enregistré la supplique ; Buoncompagni, qui l'a auscultée; celui qui a écrit la bulle, Corrozzino, scripteur apostholique, et Gofredi, officier des contradettes. Monseigneur Bruningo le réviseur est aussi en prison, ainsi que don Diego de Sonza, solliciteur et agent principal en cette affaire. Enfin, on prétend même que l'assistant jésuite du Portugal a été arrêté, et qu'on lui a donné l'église

du Jésus pour prison. Toulcs ces dispositions ont é(é prises sur les avis de Mascanibruno, qui, après avoir répété plusieurs fois et avec une vivacité extraordinaire qu'il ne prendrait pas d» repos que les coupables d'un pareil crime ne fussent punis, a proposé de les faire ext! miner par son ami le juge Kugolo. Voilà, madame, où les choses en étaient ce soir. Jamais affaire n'a été environnée d'un mystère plus grand, et j'ai eu mille difficultés à sur— monter pour vous la faire connaître. Mais j'ose vous affirmer que les renseignements (jiie je viens de vous transmettre sont vrais dans leur ensemble et suffisants pour vous éclairer sur la conduite que vous aurez à tenir envers Mascambrimo, si, comme je le crains, des personnes dont il ne croit pas avoir à se défier ne s'apprêtent pas en secret à lui susciter de nouveaux embarras. — A ous avez donc quelques soupçons à ce sujet ? — On a parlé d'une démarche du père Lolli, confesseur du pape, auprès de sa sainteté, qui pourrait avoir des conséquences graves ; mais tout cela est encore un mystère impénétrable. Au résultat, Mascambruno en est arrivé, pour prouver son innocence, à poursuivre la punition de ceux qu'il donne

comme coupables. Tel est le point où en est celte afl'aire, madame, et je terminerai en vous disant que Mascambruno et Cecchini doivent avoir demain une conférence à ce sujet* avec le pape. Pancirole et le neveu y seront sans doute ; je vous laisse à juger maintenant de ce que vous avez à faire. Croyez-vous devoir y assister? ou pensez-vous qu'il vaille mieux que je m'informe de tout ce qui aura été dit pour vous en instruire? Décidez; je suivrai vos ordres.

— Si vous êtes certain, dit Olimpia d'un air-

soucieux, de vous tenir au fait de tout —

Soyez tranquille , excellence, interrompit Az— zolini. — Eh bien, je préfère n'être pas présente à cette conférence. Je verrai le pape

après le soir.... Je vous remercie, Azzolini,

ajouta dona Olimpia, dont la voix était sensiblement altérée ; je ne vous oublierai pas dans l'occasion. » Le prélat se retira en faisant une profonde révérence, et la belle-sœur d'Innocent alla se jeter sur son lit, l'esprit plein d'inquiétudes et de présages sinistres.

La conférence annoncée par Azzolini eut en effet lieu chez le pape. Mascambruno, en présence du daiaire, de Pancirole et du cardinal

neveu, employa toutes les ressources iina(}inables pour prouver que la signature du pape cl la sienne avaient été coni refaites, uon-seulement sur la bulle accordée aux Portugais, mais sur une foule de snpj)liques dont la fausseté avait également été reconnue. Non content de faire venir quelques expéditionnaires qui alTirnièrenl ce fait, il produisit deux copistes habiles, experts en écriture, qui tinrent le même langage. Avec une audace qui ne peut s'expliquer que par l'aveuglement du pape à son égard, INIascambrnno fit ressortir avec orgueil sa prétendue innocence devant Cecchini, Pancirole et le caidinal Panqihile, qui tous trois convaincus de la mauvaise foi du sous-da(aire, mais retenus par la crainte de déplaire au pontife, gardèrent un silence d'autant j)lus coupable que Mascambruno s'en autorisa pour animer le pape contre tous les pauvres olllciers de la dalerie, déjà emprisonnés, et qu'il avait bâte de faire perdre promptement par ini jugement capital. En effet, la conférence n'était pas terminée (pie l'on vit arriver le juge Rugoloqui avait di'jà instruit le procès. 11 donna un nouvel éclat à l'innocence de Mascambruno en énumérant avec une férocité minutieuse de-

vaut le pape tous les griefs qu'il avait déjà trouves aux prisonniers.

On a toujours peine à comprendre la faveur dont jouissent certaines gens quand on n'en connaît pas l'origine ; aussi, pour s'expliquer celle de Mascambruno auprès d'Innocent X, est-il nécessaire d'apprendre comment le soiisdataire avait commencé à se mettre dans les bonnes grâces du pontife. Son véritable nom était Francesco de Canonicis ; natif de laMarclie d'Ancone, la légitimité de sa naissance était plus qu'incertaine, et après avoir fait d'assez bonnes études dans les bumanités et dans les lois , il était entré chez un avocat célèbre nommé Mascambruno, qu'il aida merveilleusement par la tenue des écritures, en les faisant si lâches sur chaque page, que le profit que l'on en retirait était plus que triplé. Les grosses de Mascambruno étaient passées en proverbe à Rome.

L'avocat Mascambruno ayant reconnu le mérite de de' Canonicis, se l'attacha, le mit à la tête de ses affaires , et soit par pure reconnaissance, ou par un instinct vague de paternité, il lui légua en mourant son nom , ses armes, sa bibliothèque, ses écritures et sa clienlèle.

Le nouveau Mascambruno était donc avocat II. 2

réputé haliile, lorsque Innocent X, qui alors n'était que le cardinal Painphile, sollicitait à la Rote un procès fort important qu'avait le marquis Justiniaiii, tout nouvellement marié à sa nièce, la fille de doua Olimpia. Cet affaire prenait lui mauvais biais au tribunal, et déjà on avait lancé deux décisions contre Justiniani, lorsque Mascambruno, lié avec l'auditeur du cardinal , eut connaissance du procès , il demanda les pièces, les compulsa, en tira si bien parti qu'il présenta la question sous un nouveau jour , et parvint à faire donner gain de cause au marquis Justiniani.

Le caidinal Pamphile fut tellement surpris de la promptitude et de la netteté avec lesquelles Mascambruno avait débrouillé cette question, que de ce moment il ne cessa de lui accorder sa confiance pour la gestion des intérêts si compliqués de la maison Pamphile ; dès lors Mascambruno ne cessa plus en effet de les surveiller jusqu'à sa mort. Lorque Pamphile fut nommé pape, à la première vacance il nomma ^lascambruno sous-dataire , lui laissa même bientôt usurper les droits et les fonctions de Cccchini, son supérieur, et telle était l'élévation de la faveur à laquelle cet homme était parvenu ,

lorsque l'on fit la découverte de la fausse bulle, qu'Innocent X, comme on l'a déjà fait entendre , n'attendait que la première promotion pour le faire cardinal.

Mais l'imprudent pontife ne se doutait guère de quelle pourpre la tête de Mascambruno allait être rougie!

Un jour, pendant que Rugolo instruisait le procès des officiers de la daterie , le cardinal neveu et Pancirole, à qui cette infâme intn;;ue faisait borreur depuis longtemps, voulurent la faire finir. Ce dont avait parlé Azzolini à dona Olimpia n'était pas sans fondement. Le père Tomazo Loili avait en effet mis sous les yeux du pape quatre suppliques fausses , qui lui avaient été confiées par le premier réviseur de la daterie, un certain Joachim Vaultrin, natif de la Lorraine. Mais ces pièces évidemment fausses avaient été négligemment observées par Innocent, qui, dans son inconcevable prévention pour Mascambruno , les lui avait précisément remises comme simple alTaire de daterie, et qui le concernait. On comprend du reste l'usage que fit de ces pièces importantes celui qui avait tant d'intérêt à les cacber, et il n'en fut plus question. Mais l honnête Vaultrin

ne se tint pas pour hatlu. Son âme s'indigna à l'idée que ses confrères, les officiers de la dateric, victimes des aflreuscs calomnies de Mascambruno, allaient lacheler, peut-être de leur sang innocent, la lête coupable de ce faussaire. Enliardi par l'amour de la vérité, et sans ignorer à quel danger il s'exposait, il se confia au cardinal neveu et à Pancirole, et leur démontra clairement toutes les fraudes que Mascambruno avait fait commettre depuis qu'il était sous-dataire. 11 faut bien l'avouer : malgré l'évidence du crime, l'énergique probité du Lorrain Vaultrin suffit à peine pour faire entrer les deux ministres d'Innocent dans ses intentions et ses projets. «Je prends tout sur moi, éminences, leur repétait-il; je sais quelle est la prévention de sa sainteté ponr monseigneur Mascambruno; mais je me fais fort de détromper notre saintpère; et outre les pièces que je vous ai montrées, j'en conserve d'autres qui amèneront le triomphe complet de la vérité. Non, non, éminences, ajouta-t-il les larmes aux yeux, vous ne permettrez pas que l'innocence soit sacrifiée à un tel coupable ! Vous ne l'ignorez pas : tous les olfieiers de la daterie sont les victimes du plus infernal mensonge. Monseigneur Mascambruno

prétend que la signature du pape et la sienne ont été contrefaites; c'est faux. Il tient ce langage pour rejeter le crime sur ses inférieurs. Je vous le dis , et je le soutiendrai jusqu'à mon dernier soupir, ce sont les signatures véritables d'Innocent et de Mascambruno qui se lisent sur la bulle et les suppliques fausses ; mais c'est le corps de la pièce qui a été falsifié, substitué ou surpris. C'est ce que je puis et veux démontrer au saint-pére, pour lui épargner l'horreur de faire couler le sane innocent. »

Rien n'est si embarrassant pour des gens de cour habitués à éviter les frottements et les angles , que de se trouver en contact avec ceux qui n'ont pour tout mérite et pour toute puissance qu'une inexorable probité. Les deux cardinaux se trouvèrent pris comme dans un piège, entre l'autorité du sous-dataire Mascambruno, qui pouvait , s'il se relevait du coup , les abattre tous deux, et l'inflexible sincérité du Lorrain , qui ne manquerait pas de les traîner dans la boue s'il parvenait, comme il y était bien résolu, à faire connaître la vérité sans leur assistance.

Quoique Pancirole et le jeune Aslalli ne fussent pas des vertus inébranlables, le bon do-

minait chez eux, et mal>j;ré toutes les iiKiuiétudes que leur donna le hardi projet de Vaultrin, ils consentirent enfin à parler de lui au pape et à lui ménager même une audience.

Le jour qu'elle eut lieu, le plus calme des quatre fut Joachim Vaultrin, Ce brave homme, qui n'avait jamais approché des appartements du pape, était si préoccupé de son idée, si sûr de faire triompher la vérité, qu'il s'avança avec une assurance candide dont le pape et les cardinaux ne purent s'empêcher d'être frappés. Vaullrin posa une énorme liasse à terre, s'agenouilla trois fois devant le pontife, et reprenant son poste auprès de ses papiers, attendit en silence qu'on riuterrogeàt. « Qu'avezvous à nous dire, Vaultrin? lui demanda le pontife avec gravité. — Des choses importantes pour vous, saint-père, et qui ne le sont pas moins pour des hommes inju^iement accusés. — Avcz-vous bien réfléchi à l'imporlance de votre démarche ^ et savez-vous que si vous vous trompiez, il y va de la vie pour vous? — Je le sais, saint-père, répondit respectueusement Vaullrin en mettant un genou en terre; puis se relevant, il regarda Pancirole, auquel il sembla demander s'il était temps qu'il se

mit en devoir de donner les renseignements que l'on attendait de lui. Sur un signe du ministre, Joachim Vaultrin délia ses papiers et les disposa à terre dans un certain ordre cpii lui permît de ttouver à l'instant ceux dont il aurait besoin. Puis, s'adressant au pape : « Je prierai humblement sa sainteté, dit -il, de me permettre de rappeler sommairement avant tout les formalités que l'on observe à la daterie, au sujet des suppliques en grâce que votre main sacrée doit signer. Les suppliques et les grâces se font sur une demi-feuille de papier;, sur laquelle, après l'objet et les détails de la demande et le nom du requérant, on laisse un vide de trois doigts pour la signature du pape. Tout au bas de la feuille, le sous-dataire ou ses expéditionnaires de confiance mettent le sommaire de la grâce en une ligne ou deux, pour épargner au pape la peine de lire en entier la supplique, dont il a dû conférer d'avance avec le dataire et le sous-dataire.

)) La supplique étant signée par le pape, le sous-dataire l'envoie au premier réviseur, qui s'assure si le sommaire est d'accord avec la teneur de la demande. Cette première formalité remplie, le premier réviseur envoie la suppli-

que aux dates, pour prendre date en effet, afin que le suppliant puisse faire valoir son droit selon son ordre, quand il se présente quelque vacance do bénéfices.

» La supplique datée est envoyée au second réviseur, qui contrôle ce qu'a fiiit le premier; puis lorsque les suppliques ont un droit, une componende à payer, comme cela arrive ordinairement, à moins que la bienfaisance de sa sainteté n'en veuille faire la remise au solliciteur, la pièce est envoyée à l'oirice des componendes. A ce sujet, je prendrai la liberté de faire observer à sa sainteté qu'en beaucoup d'occasions, quaml il s'agit, par exemple, de demandes de prieurés titulaires, d'abbayes, de coadjiitoreriesou dindults, les droits à payer ne sont pas tellement fixes qu'il ne puisse se commettre des exactions, dans le cas où les officiers des compoiiendes et le sous-dataire ne seraient pas scrupuleusement fidèles. En leur qualité de grands fonctionnaires, et lorsqu'ils se sentent forts de la haute confiance que le pape leur accorde, se donnant alors pour les organes suprêmes des intentions et des volontés du pontife, ils prennent tout sur eux et font exécuter leurs ordres aux officiers subalternes. Cela

posé, j'achèverai d'exposer les formalités, tréssaintpére,» continua Joachim Vanltrin, quipar ses dernières paroles avait singulièrement inquiété le pape. « Des componendes la supplique retourne au sous-dataire pour y metire la grande date, après avoir vérifié les approbations des divers officiers entre les mains desquels sa demande a passé et a été contrôlée. La grande date apposée, la supplique est enregistrée et sort de la daterie. »

Vaultrin cessa de parler et alla prendre à terre plusieurs papiers qu'il plaça sur la table près de laquelle le pape était assis. « Saintpère, lui dit-il, votre sainteté sera-t-elle assez bonne pour prendre lecture de ces quatre suppliques que je vous présente ? » Innocent les lut successivement , et à l'occasion de chacune il s'écria : « Mais c'est une fausseté abominable. Je n'ai jamais prétendu accorder ces grâces, et les quatre demandeurs sont au contraire des hommes qui ont encouru mon animadversion. Je n'ai pas signé cela... c'est une insigne fourberie. — Que sa sainteté, ajouta Vaultrin , veuille bien considérer sa signature. . . la reconnaît-elle pour sienne? — Certainement. Mais il y a des fripons si adroits pour contre-

faire les signatures! — Celle-ci n'est pas contrefaite, pas plus que celle de monseigneur Mascambruno, qui l'accompagne. Tenez, saintpère, comparez-les avec celles-ci, qui ont été données avant-hier ; elles sont parfaitement semblables. » Et en disant ces mots, Vaultrin faisait passer à Pancirole et au cardinal neveu les suppliques fausses que le pape avait déjà vues. Innocent était fort agité ; il jetait successivement les yeux sur ses différentes signatures avec un air de mauvaise humeur qui parut augmenter jusqu'au moment où , se tournant avec vivacité vers Vaultrin, il lui dit : « Eh bien, en fin de compte, qu'est-ce que cela prouve, si ce n'est que ma signature et celle de Mascambruno ont été contrefaites? Il faut chercher le faussaire! »

Malgré le ton tant soit peu dur avec lequel Innocent lança cette réflexion, Vaultrin, dont l'assurance était encore augmentée depuis la prennère explication qu'il avait donnée, alla prendre de nouveaux papiers de sa liasse, qu'il joignit aux autres sur la table du pape. « Voyez ces pièces, saint-père, dit-il, et suivez bien les observations que nous allons y faire. Remarquez-vous qu'à celle-ci le sommaire, au lieu

d'être sur la même page, se trouve ajouté sur une bande de papier collée avec des pains à cacheter? — Oui, en vérité. — Lisez maintenant le corps de la supplique. — Eh quoi ! s'écria le pape en colère, l'abbaye de Nola au marquis de Talpino! Je n'ai point signé cette grâce; je me suis toujours refusé à l'accorder. — Voyez maintenant la signature ; est-ce bien la vôtre? -Oui. — Et celle de monseigneur de IMascambruno? — Également. — Eh bien , saint-père, voilà comme avec votre main et celle du sous-dataire on faisait de fausses suppliques. On vous présentait un sommaire que vous croyiez devoir signer, et on en substituait un autre pour une grâce que vous ne vouliez pas accorder. — Comment, Vaultrin, vous êtes bien sûr... — Attendez, saint-père, dit le réviseur en allant prendre une nouvelle supplique; voyez celle-ci, dont le faux sommaire a été coupé avec tant de négligence, que les traces de l'écriture de la première ligne paraissent à la jointure du papier ajouté ! »

L'étonnement du pape parut extrême, et il regarda fixement Pancirole et Astalli sans, qu'aucun des trois pût proférer une parole.

Quant à Vaultrin, il était si préoccupé de

son affaire qu'il ne faisait pas même attention à eux. Avec le soin d'un homme de bureau, il releva soigneusement, et dans leur ordre, les suppliques qu'il avait montrées à Innocent, et après en avoir pris d'autres encore, il dit en les tenant à la main : (( En ma qualité de premier réviseur, je vis passer tant de suppliques pour demander des grâces que tout le monde savait contre les intentions de votre sainteté , que je finis par surprendre le secret de ces sommaires volants, et monseigneur Cecchini défendit expressément que l'on en fit usage. — Ah ! c'est Cecchini qui a pris celte mesure? demanda le pape avec étonnement. — Oui, saint-père; mais ceux qui avaient usé de cet artifice ne tardèrent pas à en trouver un autre. Ils se servirent d'un certain papier, dit français ici à Rome, dont le format est beaucoup plus long que le nôtre. On écrivit le sommaire tout au bas de la page, laissant, entre lui et la signature de votre sainteté, un large blanc sur lequel on inscrivait après un sommaire nouveau en rapport avec la nouvelle supplique, puis on coupait le bas de la page où était le sommaire que vous aviez lu. — Mais c'est une œuvre du démon que tout cela! s'écria le pape furieux de colère. — Per-

mettez, saint-père, ajouta Joachim Vaultrin, dont l'activité et le sang-froid semblaient augmenter à mesure que le pontife se montrait plus agité; permettez que je vous donne la preuve de ce que j'avance. Voilà l'une de ces suppliques à laquelle vous avez le plus obstinément refusé de faire droit : celle du prélat Ricci, pour l'abbaye de Barberino. Vous devez vous en souvenir? — Comment ! ce mauvais sujet a eu ce bénéfice ? — Sans doute, saint-père, puisque la supplique porte votre signature. . . et celle de monseigneur Mascambruno. — Mais c'est une fausseté abominable! — C'est précisément ce que je m'efforce de vous prouver, saint-père.» Tout en parlant ainsi, Vaultrin plaça la supplique entre les yeux du pape et le jour, de manière à rendre le papier transparent. « Votre sainteté voit-elle, demanda l'intègre réviseur, que les deux fleurs de lis placées aux angles supérieurs de la feuille ne se retrouvent point en bas? — Oui; mais est-il certain qu'il s'y en trouvât? — Tenez, saint-père, voilà une feuille blanche du même papier où ces marques peuvent se voir. Mais en outre, observez sur cette feuille neuve l'écu de France qui occupe le centre du papier, tandis que, sur celui de la supplique dont le bas

a ëté coupé, les armes sont au tiers inférieur de la feuille; el enfin, voyez s'il n'est pas évident que le bas a été coupé avec des ciseaux. j>

Cette démonstration faite, Vaultrin donna nne supplique et une feuille entière a chacun des cardinaux, et se mit à considérer avec satisfaction ces trois hommes importants, qui tenaient les yeux fixés sur ces feuilles placées à contre-jour, et ne dissimulant plus la conviction que le réviseur avait ap[)ortée dans leur cs])rit.

Le pape, Pancirole et le cardinal neveu remirent silencieusement les feuilles à Vaultrin, qui, avec son imperturbable tranquillité, les replaça dans leur ordre, en reprit une nouvelle et revint pour achever sa déposition.

i( La supplique relative à rafTaire des Portugais, ajouta Vaultrin, a été surprise par ces infâmes moyens. La voici, saint-péie; examinez-la et jugez. » Innocent prit la feuille, lut les signatures, l'opposa au jour, et la laissant tomber sur la table, dit d'une voix sourde: « C'est vrai! Mascambruno est un misérable ! »

Comme Vaultrin s'approchait pour reprendre cette pièce , son attention se porta par hasard sur l'écritoire du pape; les assistants remarquèrent l'étonnement que le réviseur éprouva

tout a coup. — Qu'avez-vous? lui demanda le cardinal neveu. — J'ajoute, répondit-il, une preuve nouvelle à toutes celles que j'ai déjà produites. Votre signature, saint-père, n'a pas été contrefaite, comme le répète monseigneur Mascambruno ; car toutes celles que j'ai si soigneusement examinées sont encore couvertes de la poudre d'or dont je sais, à présent seulement, que vous faites usage. »

Le pape baissa les yeux enjoignant les mains^ et Pancirole et Aslalli, debout auprès de son siège, ne dirent mot.

Joachim Vaultrin, s'agenouilla, et avant de recevoir la bénédiction du ponliie pour se retirer: (( Saint-père, dit-il, il n'a fallu rien moins que la fidélité qui vous est due , que l'honneur du saint-siége que je chéris tant, pour que je me décide à vous révéler ce que vous savez maintenant. Peut-être que si monseigneur Mascambruno eût été simplement compromis, je n'aurais point cru devoir dire sur lui, qui a été mon supérieur, ce que tant de faits ont prouvé. Mais , ô très-saint père ! il a fait évader les véritables coupables de l'office de la daterie, et il cherche à accabler les prisonniers innocents, dont il a tant d'intérêt à se défaire. MM. Lo-

rcnzi , Buonconi|)a(];ni, Corrozzino, Godicdiet Briiningo, qui .^l'iuissent aujourd'hui en prison, sous le poids d'une accusation infâme, sur le compte desquels le juge Rugolo épuise tout ce que la calomnie a de plus odieux; ces hommes, mes confrères, mes an)is, sont d'une prohilé à toute épreuve, saint-père. Et puisque Dieu a bien voulu que je ne partageasse pas leur sort, c'est que sans doute il me destinait à démontrer leur innocence en faisant connaître la vérité.

» iMais, saint-père, ajouta le réviseur en s'inclinant plus profondément encore, si vous daignez prendre quekpje intérêt à la sûreté, à la vie d'un serviteur fidèle et qui a eu pour intention principale de sauver des innocents opprimés, tenez, ainsi que leurs éminences, toutes ces informations secrètes, car il est bien plus aisé à monseigneur Mascambruno de me faire assassiner, que de se justifier des crimes que je lui impute.

— JN'ayez aucune inquiétude, Vaultrin. Rentrez chez vous, et demain, ajouta le pape d'une voix altérée, toutes les craintes que peut vous inspirer la vengeance du sous-dataire seront dissipées. Je vous remercie, Vaultrin. » Le pape

donna sa bénédiction au réviseur, et il ajouta : Allez en paix.

L'indignation qu'éprouva le pape à l'égard de Mascambruno fut d'autant plus profonde que sa confiance avait été plus indignement trompée par cet homme. Il chargea à l'instant le cardinal neveu de donner des ordres pour qu'on l'arrêtât et que le juge Rugolo sortît immédiatement de Rome. La conférence à laquelle avait assisté Vaultrin, l'arrestation du sousdataire, ainsi que l'instruction de son procès, qui se fit à la tour de None, où on l'avait enfermé ; tout fut tenu dans le plus grand secret. Au bout de deux jours, convaincu du crime de faussaire et de lèse-majesté, Mascambruno fut condamné à être pendu.

Ge ne fut pas sans beaucoup de peine qu'Azzolini put être instruit assez tôt de ce jugement pour le faire connaître, avant son exécution, à dona Olimpia. Cette terrible nouvelle porta le trouble^dans l'âme de la belle-sœur d'Innocent. La nature du crime de Mascambruno ne permettait pas qu'elle intercédât pour lui, et cependant une voix secrète lui disait intérieurement qu'elle devait faire quelque chose pour cet homme qui s'était si souvent compromis II. 3

— 3i — pour elle. An milieu de toutes les incertitudes de ses projets, elle se rappela tout à coup que le sotis-dataire citait chanoine de Saint-Pierre, et que sans doute le chapitre dont il faisait partie, serait dispose à épargner une mort infâme et puhlique à l'un de ses membres. Elle envoya aussitôt monseigneur Azzolini vers le dojen pour l'avertir du jugement et l'engager à demander au pape une commutation de supplice.

En effet, on en mitigea quelque peu l'horreur. Les cardinaux Barberin et Sachetti, qui faisaient partie de la confrérie des nobles Florentins instituée pour assister les condamnés jusqu'à la mort, vinrent, couverts de leur capuce, apporter à Mascambruno l'indulgence de la part du pape, et restèrent présents à son supplice. Au lieu de le pendre publiquement, on lui trancha la têteà trois heures du matin, dans la cour de la prison même où il avait été jugé, et au point du jour son corps fut exposé sur un brancard au bout du pont Saint-Ange. Sa tête sanglante était rapprochée du tronc et soutenue par deux briques qui la maintenaient. Deux cierges brûlaient auprès du cadavre, et devant le brancard un mendiant à genoux demandait

l'aumône aux passants pour faire dire des prières en faveur du pauvre supplicié.

Rome entière accourut au pont Saint-Ange pour voir les restes de cet homme qui, après avoir possédé la confiance entière du pape pendant tant d'années, venait de périr justementcomme le dernier des misérables.

Quant à Innocent et à dona Olimpia, jamais depuis ce jour ils ne prononcèrent le nom de Mascambruno l'un devant l'autre.

On comptait tant de gens à Rome, depuis les employés subalternes jusqu'aux premiers fonctionnaires, auxquels il n'avait manqué que le pouvoir ou les occasions pour se rendre aussi criminels que Mascambruno, que l'on plaignit presque le sous-dataire de ce qu'il avait payé pour tous. Il est certain que malgré son supplice, la simonie, les exactions et la dilapidation des fonds de l'état n'en suivirent pas moins leur cours ordinaire. A peine le souvenir du supplicié exposé au pont Saint-Ange fut-il affaibli, ce qui eut lieu au bout de huit jours, que le désordre dans les finances se rétablit autrement, mais tout aussi excessif qu'avant le procès de Mascambruno.

Cet événement eut même cela d'avantageux pour quelques fripons fameux, tels que Fagnani et Rasponi, qu'il leur fit sentir la nécessité de mettre plus d'adresse dans leurs fraudes, en ne s'exposant plus à multiplier grossièrement des faux qui risquaient de les faire pendre. Favorisés, aidés même par dona Olimpia, qui ne pouvait se passer de leurs services, et mêlés d'ailleurs aux intrigues que recommençaient à ourdir les Barberins, rentrés en pleine faveur à la cour apostolique, Fagnani et Rasponi, ayant hérité de la confiance aveugle qu'Innocent X avait accordée au dernier sous-dataire, ménagèrent tous les moyens, se servirent de toutes les influences pour donner à leurs rapines les apparences d'opérations régulières et utiles. Leur succès fut complet,- car le faible Innocent ne cessa pas de leur donner sa confiance, ce qui prépara l'un d'eux à recevoir la pourpre sous le règne suivant. Le désordre était porté à son comble.

Ces maux avaient plus d'une cause : le pontife vieillissait, et le décroissement rapide de sa santé ne lui permettait plus de surveiller aucune affaire. La fin imminente d'un régne où l'intérêt de l'état avait toujours été sacrifié aux

passions et à l'avarice des grands, ôtait d'ailleurs toute idée de réformer des abus dont chacun, petit ougrand, avait pris l'habitude de profiter. Pour surcroît de malheur, Pancirole, l'homme d'état à cette époque qui avait le plus de probité et de talent, outre les douleurs que lui causait depuis longtemps la goutte, avait le corps ruiné par les veilles continuelles que le pape lui faisait supporter, et par l'habitude qu'il lui avait fallu prendre de ne jamais traiter des afiaires du gouvernement que durant la nuit. Pancirole, épuisé de fatigues, gardait fréquemment la chambre et même le lit, laissant souvent tout le poids du gouvernement au jeuneAstalli, dont, malgré tous ses soins, il n'avait pu parvenir à faire un cardinal neveu décidément habile.

En face de ces trois hommes ne retenant plus qu'avec peine les rênes de l'état, veillait dona Olimpia, plus vivace que jamais, et calculant avec une infatigable perspicacité la chute des deux ministres et les chances de la vie et de la mort du pontife.

Mais Pancirole était l'objet principal de ses inquiétudes et de ses méditations. Cet homme avait acquis une autorité immense sur le sacré collège, et tout portait à croire qu'en cas de

vacance du saint-siégc, ce serait lui qui succéderait à Innocent X. Cette opinion était si généralement établie, que dona Olimpia, malgré la répugnance naturelle que lui avait toujours inspirée le cardinal, avait sentila nécessité de familiariser de bonne heure son esprit avec l'idée de le voir monter sur le trône pontifical. II était donc devenu pour elle une de ces difficultés fatales, inévitables, auxquelles on s'impose la loi de s'accoutumer, afin de n'être ni surpris ni découragé quand vient le moment oi^i il faut les affronter et les vaincre.

Mais comme il arrive assez ordinairement, ce ne fut pas l'obstacle si redouté par dona Olimpia qui mit le plus d'embarras dans le reste de sa carrière, car cette femme eut la satisfaction d'assister à la mort presque subite de celui qu'elle craignait tant de voir succédera son beau-frère. (( Pancirole est mort, s'écria- t-elle toute joyeuse lorsqu'on lui apprit que ce cardinal avait été subitement étouffé par la goutte, et je vis ! »

Ce peu de paroles exprimait l'aise où la mettait la disparition d'un rival dangereux auprès de son beau-frère, et en outre d'un accusateur qui serait devenu terrible pour elle s'il eut été couronné.

La mort de Pancirole fut en effet un événement très-favorable à dona Olimpia, qui, débarrassée ainsi d'un pontife futur dont elle avait tout à craindre, redoubla aussitôt de soins et d'intrigues pour augmenter le nombre de ses créatures dans le sacré collège, et se préparer les moyens de faire nommer pour successeur à Innocent X un homme en qui elle pût mettre quelque espérance, ou au moins qui ne lui fut pas hostile.

Malgré tout le dépit secret qu'elle éprouvait de ne plus jouir d'une faveur ou^erte à la cour, dona Olimpia était trop habile pour ne le point cacher. Elle le couvrait même sous le voile d'une résignation dont elle espérait tirer plus tard avantage. Parmi les personnes qui depuis sa demi-disgrace paraissaient être entrées le plus avant dans la confiance du pape, la jeune et belle princesse de Rossano était celle qui lui portait le plus d'ombrage. Sa faveur était grande en effet. C'était à elle que l'on s'adressait pour solliciter les grâces du pontife, et il était rare qu'elle n'obtînt pas ce qu'elle demandait. Il est vrai que pour une personne de ce temps, et qui faisait partie de la cour de Rome, la princesse de Rossano avait des qualités et des vertus

— M — qui lui permettaient d'user de sa faveur, sans que les ambitieux, les intrigants et les fripons en prissent de l'ombrage. Elle ne prenait ordinairement part aux demandes que quand elles étaient raisonnables et justes, et lorsque les pétitionnaires se recommandaient par leurs vertus et leurs talents, ce qui limitait singulièrement le nombre de ses recommandations.

Généreuse et riche, exempte du mal d'avarice, la peste de ce siècle, cette jeune femme, loin de rançonner ceux qu'elle obligeait, ajoutait souvent un don à la faveur qu'elle avait obtenue pour eux. Au milieu d'un monde aussi corrompu que celui dans lequel elle vivait, cette conduite donnait plus d'inquiétude que d'espoir à la foule rapace des postulants, qui, n'ayant pas droit à ce qu'on leur fît justice, prétendaient par cela même acheter les faveurs.

Ces vertus enfantines de la princesse, comme les qualifiait dona Olimpia, avaient tout aussitôt donné à celte femme si profondément versée dans l'intrigue, la mesure des talents de sa jeune rivale, capable de faire un coup de tête brillant sans doute, mais inhabile à la connaissance des hommes et des choses de son temps.

Si la princesse eut été un homme, dona Olimpia l'aurait méprisé tout simplement. Mais la nièce d'Innocent était femme, jeune, belle, séduisante et pleine de ressources dans la conversation ; aussi habituellement dona Olimpia ne pouvait-elle dissimuler la jalousie féminine que ces avantages lui inspiraient. Plus d'une fois même, oubliant les égards qu'elle devait à la femme de son fds, dona Olimpia en parlant de dom Camille et de la princesse de Rossano, se laissa aller à répandre des calomnies que leur invraisemblance rendit cependant toujours vaines. Des bruits étranges avaient été répandus sur l'incapacité conjugale de dom Camille à l'époque où il quitta le chapeau pour se marier, et bien que plusieurs enfants eussent été le fruit de l'union qu'il contracta, les mauvaises plaisanteries n'en continuèrent pas moins de poursuivre le jeune Pamphile.

Depuis le départ brusque de la princesse de Rossano, lorsqu'elle quitta Frascati pour faire son entrée folle à Rome, dom Camille avait conservé du dépit contre elle, à cause de sa désobéissance. Ce petit ressentiment, irrité fréquemment par les plaisanteries qui couraient dans la ville, s'aigrit peu à peu dans le cœur

du jeune époux. Devenu moins sensible d'ailleurs aux agréments de sa femme, comme cela n'arrive que trop souvent aux maris heureux, il forma des liaisons qui donnèrent lieu à des reproches de la part de la princesse, et finirent par jeter du froid dans l'union des deux époux. Les temps de l'exil, pendant lesquels une tendresse mutuelle leur avait fait couler de si heureux jours, étaient passés; et tous deux ramenés au milieu du tourbillon des intrigues de la cour, cherchaient à remplir par les préoccupations continuelles de l'esprit le vide qui régnait dans leur cœur.

Doni Camille était successivement rentré dans les bonnes grâces d'Innocent, et quoique sa capacité ne permit pas qu'on lui confiât la direction d'afl'aires importantes, le pape lui avait donné le titre honorifique de généralissime de ses troupes ; il le voyait avec plaisir, et se servait volontiers de lui pour communiquer avec les ambassadeurs, tout en comptant beaucoup plus en ces occasions sur les effets de la bonne grâce et de la politesse de son neveu, que sur son habileté en diplomatie. C'était un beau mannequin de cour, inférieur à Astalli, qui luimême ne parut valoir quelque chose que tant

qu'il resta un soufTlc à Pancirole pour lui dicter ce qu'il devait faire.

Cette faveur, du reste, dom Camille la devait sans aucun doute à sa femme, pour laquelle Innocentavaitun goût très-prononcé. Ce vieillard, tout pape qu'il fut, avait contracté l'habitude, et c'était un grand tort sans doute, d'être entouré de soins féminins. Ses infirmités, qui avaient commencé de bonne heure, et s'étaient toujours accrues avec l'âge, avaient rendu mille petites précautions journalières indispensables pour lui; et les constantes attentions de dona Olimpia, depuis un grand nombre d'années, étaient devenues cause du besoin impérieux qu'Innocent ressentait d'être assisté, consolé, servi même par une femme de sa famille. Depuis que sa belle-sœur avait été obligée de se retirer de la cour, la jeune nièce, devenue héritière d'une partie de ses fonctions domestiques, adoucissait les fréquentes souffrances de son oncle par le charme d'une conversation naturellement brillante, et à laquelle les nombreuses relations que la princesse entretenait dans Rome donnaient souvent un intérêt vif ou une importance grave .Depuis la retraite de dona Olimpia, les neveux et nièces d'Innocent étaient

logés au Vatican. Dom Camille, les princes de Piombino et Jusliniani, avec leurs femmes, occupaient divers appartements de ce palais, en sorte que le pontife, grâce à ce voisinage et aux soins que prenait la princesse de Rossano d'entourer Innocent de sa famille, lui faisait goûter sur son foyer privé un repos d'autant plus doux qu'il était nouveau pour lui.

Cette jeune femme avait le don de plaire à tous ceux qui l'approchaient. Sa vertu, qui fut toujours inébranlable, les chagrins que lui causaient la conduite légère de son mari, et le soin qu'elle mettait à entretenir l'union dans sa famille, lui attiraient tous les cœurs. Quant à son ambition, car à l'époque de sa fameuse entrée à Rome tout le monde, et elle-même, avait cru qu'elle était dévorée de cette passion, elle se bornait au désir de jouir des privilèges qui appartenaient à son rang et à user de la faveur et du pouvoir qu'on lui accorderait pour rendre des services aux gens qu'elle estimait, pour aider les personnes de mérite qui se trouveraient sans appui, et user de ses grands biens pour répandre des largesses et des bienfaits. Complètement étrangère d'ailleurs, par la tournure et les habitudes de son esprit, à tout ce

— i6 — qui ressemblait à une intrigue politique, la princesse de Rossano n'était en réalité qu'une ambitieuse romanesque qui rêvait le bien et ne se doutait pas même du mal.

Quoi(ju'elle jouît alors d'une grande faveur auprès du pape, et que par cette position elle eût acquis de l'importance et une certaine autorité à Rome, dona Olimpia ne la redoutait pas comme rivale en pouvoir. Une longue expérience avait fait établir en principe par la belle-sœur d'Innocent, qu'en faisant justice et en récompensant les vertus et le mérite, on excite, il est vrai, la bienveillance et parfois l'admiration; mais que ces avantages sont stériles dans la pratique des affaires, et que les créatures que l'on a su se faire par des faveurs souvent monstrueuses sont celles sur l'énergie et la fidélité desquelles on peut vraiment compter dans les occasions importantes. La discrétion de Mascambruno jusque sous la bâche du bourreau avait persuadé à cette femme que des complices sont toujours plus surs que des amis.

Elle attachait donc peu d'importance à l'influence passagère que la princesse exerçait en ce moment dans le monde politique; et quoique son cœur de femme ne supportât pas aussi pa-

tiemment les prévenances et la faveur dont le pontife entourait journellement sa jeune et belle rivale, cependant, toujours dominée par son insatiable amour du pouvoir, seule dans son palais, et réprimant par la réflexion les élans de ses transports jaloux, dona Olimpia amenait peu à peu son esprit à soumettre son cœur, dans le dessein de faire tourner bientôt au profit de son ambition ce qui lui causait de si vifs chagrins en ce moment.

Aussi tandis qu'au Vatican le pontife , par les soins de la princesse de Rossano, goûtait toutes les douceurs de la vie de famille, dona Olimpia, dans sa solitude, jetait sur cette base, frêle en apparence, le fondement des projets au moyen desquels elle espérait conserver et augmenter, s'il était possible, la grandeur et l'importance de la maison Pamphile, dont elle se regardait avec raison comme le plus ferme appui. Se dégageant avec une rare force d'âme des affections personnelles qui auraient pu la faire dévier du but qu'elle se proposait d'atteindre, elle donnait toujours pour pâture à son esprit ce qu'elle redoutait le plus, mais ce qui était inévitable, la mort d'Innocent X.

Là était pour elle toute la question de son

existence et de celle de sa famille. Entre la mort de son beau-frère et l'élévation de son successeur s'ouvrait un abimc où il fallait être englouti si l'on ne trouvait pas le moyen de le franchir, et c'est ce dernier eflort qu'elle voulait tenter.

Depuis longtemps elle s'affîigeait intérieurement des dissensions qui avaient désunis tous les membres de sa famille, et se sentant peu propre à prendre les soins minutieux qu'aurait exigés la conciliation d'esprits si différents et dont le plus grand nombre manquait de netteté et de grandeur, malgré la jalousie naturelle qu'elle portait à la princesse de Rossano, dona Olimpia pardonna à sa belle -fille l'usurpation de sa place auprès du pape, en faveur des heureuses tentatives qu'elle avait faites pour ramener la paix entre les siens; car cette union était indispensable à raffermissement et à la réussite de ses projets ultérieurs.

Le pape vivait; sa santé, quoique fréquemment interromjDue par des accidents trés-fàcheux, était forte encore; mais enfin il atteignait sa quatre-vingtième année, et dona Olimpia, qui n'avait pas pour habitude de se laisser aller aux illusions, s'en faisait moins que ja-

— k9 — mais danscescirconstances.il s'agissait pourelle d'abord d'accroître autant qu'il lui serait possible ses immenses richesses pendant le reste de jours que le ciel accorderait à son beau-frère; puis d'augmenter le nombrede ses créatures dani le sacré collège et parmi les grands dont l'influence pourrait lui être favorable au prochain conclave, par le choix d'un nouveau pontife intéressé à se montrer indulgent pour elle. Enfin elle voulait assurer la destinée de la maison Pamphile, en l'associant à celle d'une famille riche, illustre et appelée à voir l'un de ses membres élevé au trône pontifical, ou au moins assez puissante pour protéger dans leurs biens et leurs personnes, contre le pape futur, les héritiers d'Innocent X. Tel était le jiroblème que cette femme s'était donné à résoudre, et que la princesse de Rossano, bien à son insu sans doute, commençait à débrouiller en entourant Innocent X de ses neveux, de ses nièces, et de toutes les douceurs de la vie de famille. En effet, les princes de Piombino et Justiniani, sans être devenus précisément amis, n'avaient plus de répugnance à se trouver ensemble, depuis que le lieu de rencontre pour eux était le palais du pape, où la princesse de Ros- II. It.

sano les attirait en leur faisant ol)tenir des grâces de leur oncle. Les deux jeunes femmes, les filles de dona Olimpia, les princesses Clémence et Constance^ étaient devenues beaucoup plus aimables, et se sentaient même mieux disposées pour leur mère depuis que, n'habitant plus avec elle le palais Pamphile, elles jouissaient au Vatican d'une liberté pleine et entière dans la société journalière du pontife, leur oncle, ou dans celle de leur belle-sœur, la princesse de Rossano.

Dona Olimpia était ponctuellement instruite de tous ces détails par son fidèle prélat Azzolini, auquel, depuis sa retraite de la cour, elle avait recommandé de redoubler de surveillance. Secrétaire des brefs, Azzolini, fort au courant des affaires par la nature même de ses fonctions, y portait une attention d'autant plus grande en ce moment, qu'ainsi que tout le monde, il s'attendait toujours à la mort prochaine d'Innocent X, avant laquelle il voulait profiter des bonnes dispositions de dona Olimpia à son égard pour obtenir la pourpre. Sous des dehors gracieux et sémillants, le secrétaire des brefs, recherché dans les salons de Rome, tant à cause de ses connaissances dans l'antiquité

~ 51 — que pour le talent facile avec lequel il tournait des vers, profitait habilement de l'importance que lui donnait sa charge et le plaisir que l'on prenait à l'entendre, pour ne se donner qu'un air de poëte et de savant, selon l'occasion, et éloigner toute défiance de ceux dont il avait intérêt de surprendre les intrigues ou les secrets. Il était dans les bonnes grâces de monseigneur Chigi, le successeur de Pancirole à la secrétairerie d'état; Chigi, réputé diplomate habile depuis le congrès de Munster, homme sévère de mœurs, mesurant toutes ses paroles, mais dont la prudence avait cependant été mise en défaut par les dehors séduisants du confident dévoué de dona Olimpia. Le palais du bailli deValencey, alors ambassadeur de France, ceux des ambassadeurs d'Espagne et de Venise, étaient les lieux de Rome où Azzolini avait le plus à apprendre, et où, par cette raison, il mettait le plus de légèreté apparente dans ses manières et sa conversation. Mais il s'attachait particulièrement à suivre et à connaître toutes les démarches du cardinal neveu Astalli, qui, par sa position, était au courant de tout, et dont on apprenait facilement de tirer bien des choses en faisant appel à sa confiance et en flattant sa

vanitt*. Dona Olimpia voulait la ruine d'Aslalli, dont la politique n'était que la continuation aîTaiblio de celle de Pancirole, qui pendant tout Je temps de son ministère avait constamment travaillé en secret à dégoûter Innocent de sa belle-sœur.

Dans l'ordre secondaire des ambitieux où se trouvait compris monseigneur Azzolini, il pouvait passer pour un sujet d'élite. Ne se faisant illusion ni sur son défaut de dignité, ni sur le point d'élévation auquel il lui était donné d'atteindre, mais se renfermant avec résignation entre riiumilité de son pointde départ et la hauteur relative à laquelle il pouvait arriver, il avait résolu d'acheter de dona Olimpia le chapeau de cardinal à tout prix , et n'ignorait pas qu'en provoquant la ruine du cardinal postiche Astalli , la récompense qu'il désirait lui était assurée ; aussi toutes ses pensées , toutes ses démarches se rattachaient-elles à ce but.

Le gouvernement occulte de dona Olimpia était donc déjà fort ; Gualtieri, cardinal de sa façon, était devenu sous-dataire après la mort de iNIascambruno ; Fagnani, ainsi que Rasponi, qui devait recevoir un jour le chapeau, maniaient avec le sous-dataire toutes les opéra-

— salions financières qui résultaient de la vente des bënëfices et des abbayes; et Azzolini, maître du bureau des brefs, et exerçant par ses propres yeux et pour ceux de ses agents subalternes, une infatigable investigation sur les moindres mouvements qui agitaient le monde politique et de la cour, concourait avec les autres à favoriser les projets de dona Olimpia , dont tous ces agents dévoués espéraient des récompenses.

Mais malgré l'activité et les talents de ces ministres cachés, dona Olimpia sentait que pour donner de l'unité et du nef à leurs efforts il fallait les diriger vers un but fixe, et que quelqu'un plus puissant qu'eux par sa position et son intelligence donnât l'impulsion à tout ce qu'ils entreprendraient. Malgré la supériorité de ses talents, ou plutôt à cause de cette supériorité même , dona Olimpia , loin de se laisser aller aux séductions de la vanité personnelle, s'avouait franchement ce que sa position avait de faux et de faible. Elle n'ignorait pas que si, comme femme, elle avait osé et fait beaucoup, son sexe était cependant un obstacle insurmontable à l'accomplissement de l'ensemble de ses vastes projets ; sa retraite de la cour du pape , provoquée par les rumeurs de

toute l'Europe , avait été un avertissement grave pour elle, et elle s'était avoué qu'il y a un point au delà duquel il n'est pas donné à la femme d'aller sans se perdre. Son orgueil avait été profondément humilié, les affections de son cœur avaient éprouvé des déchirements, et elle avait eu même beaucoup à souffrir pour substituer brusquement de nouvelles habitudes à celles que de longues années lui avaient rendues indispensables, et par cela même chères. Mais avec cette force indomptable de volonté qui lui était particulière, elle avait refoulé, comme contraire à son idée capilale d'élever , d'illustrer sa famille, tous ces dépits, toutes ces passions auxquels les âmes faibles cèdent si facilement.

Elle se l'était avoué ; il lui fallait un appui, un aide, un homme enfin qui comprît, qui épousât ses intérêts, et en eût un grand lui-même à faire valoir les avantages de son sexe en faveur des projets de doua Olimpia. Depuis longtemps son choix était fixé; elle avait même déjà fait beaucoup pour ramener dans le cercle de ses idées un homme qu'autrefois elle avait cruellement maltraité, et il ne lui restait plus qu'à s'assurer s'il était possible de le décider à faire

cause commune avec elle. Cet homme était le cardinal Antoine Barberin.

Depuis qu'Antoine était rentré en grâce auprès d'Innocent, comme cet important service lui avait été rendu par la princesse de Saint- Martin, la reconnaissance lui eût fait une loi de ne pas l'abandonner dans son exil de la cour, quand bien même un courant d'affaires financières communes entre eux n'eût pas rendu leurs entrevues indispensables. Mais pendant assez longtemps, malgré la franchise de leurs confidences réciproques, il se présentait une question sur laquelle chacun d'eux pensait bien que l'autre voulait parler sans qu'ils pussent se décider à rompre le silence.

Enfin, dona Olimpia, qui savait que dans les affaires il y a un point où il ne faut pas demcTU'er dans l'indécision, résolut de s'éclairer sur les dispositions du cardinal.

Un soir qu'elle avait été prévenue de sa visite, tout en méditant dans son esprit les moyens qu'elle pourrait employer pour toucher la corde sensible qu'elle voulait agiter, poussée par l'instinct naturel à son sexe, dona Olimpia, après avoir fait mettre ordre à sa toilette par Flaminia, demanda à cette femme l'un de ses écrins.

N'en ayant désigné aucun , sa camériste lui donna celui qui lui (om!)a sous la main. Le hasard voulut qu'il contînt la bajoue que Barberin avait donnée à Olimpia, lorsque, après l'exaltation d'Innocent au trône, le cardinal s'était vu sur le point d'être proscrit et dépouillé de ses biens. A la vue de ce bijou, dona Olimpia crut entendre les paroles qui lui avaient é(é dites lorsqu'elle le reçut; et en retombant dans cette même rêverie mêlée d'inquiétude qu'elle avait éprouvée quelques années avant, elle mit machinalement la bague à l'un de ses doigts.

« Désirez-vous quelque autre bijou , princesse? dit Flaminia. — Non, celui-là me suflit, répondit dona Olimpia en souriant. — 0 madame ! ajouta la camériste , que l'air satisfait de sa maîtresse engagea de parler, j'ai de bien bonnes nouvelles à vous apprendre du Vatican! — Lesquelles? — La santé de notre saint-père se soutient parfaitement depuis quelques jours. L'un de ses pages , le jeune Quirino , qui ne manque pas d'entrer dans le palais chaque fois qu'il passe par ce quartier, m'en a encore donné l'assurance ce soir. Sa sainteté, m'a-t-ildit, repose beaucoup mieux la nuit depuis que

madame la princesse de Pvossano l'empêche de prolonger ses veilles. — Merci de votre attention, Flaminia, dit Olimpia , que l'idée des soins donnés au pontife par sa belle-fille , fit cependant retomber dans ses pensées sérieuses ; merci; vous pouvez vous retirer maintenant, Flaminia. »

Restée seule, elle s'assit sur un grand fauteuil et attendit l'arrivée de Barberin, en tenant ses yeux et son esprit fixés sur cette bague de laquelle il semblait qu'elle dût apprendre ce qu'elle avait à dire à son ancien possesseur.

On ne tarda pas d'annoncer le cardinal Barberin. Après les politesses d'usage et la conversation préliminaire sur les nouvelles du jour, soit par hasard, soit à dessein, la main de dona Olimpia se trouva placée sur l'appui de son fauteuil, de manière qu'elle fixa presque aussitôt l'attention du cardinal. C'était une indication si précise du tour que la conversation devait prendre, qu'il aurait fallu une intention formelle de la part de Barberin pour ne pas répondre à cette question muette, mais si expressive. Ayant donc recours à sa politesse naturelle, perfectionnée encore par celle de la cour de France, qu'il avait longtemps fréquentée :

« J'observe, princesse, dit le cardinal, que, malgré les justes prétentions de la reine régente, à Paris, d'avoir la main admirablement belle, elle pourrait cependant éprouver quelque jalousie en voyant la vôtre auprès de la sienne. — A mon âge, répondit Olimpia en se tournant gracieusement vers Antoine, on peut se laisser faire des compliments ; aussi suis-je charmée que la vue de cette main, et elle souleva légèrement celle qui portait la bague, ne vous soit pas désagréable Je sais

que vous m'avez comprise, ajouta-t-elle, et vous devez être persuadé que les paroles qui m'ont été dites quand je reçus ce bijou sont restées profondément gravées dans ma mémoire... »

Dona Olimpia en conservant tout son calme, dirigea ses yeux sur le cardinal pour juger d'avance par l'expression de ses traits jusqu'à quel point il était disposé à tenir alors les promesses qu'il avait faites il y avait neuf ans.

« Aujourd'hui, comme lorsque vous voulûtes bien accepter ce témoignage de mon respect, madame, dit tout aussitôt le cardinal, celui que vous avez pu regarder comme votre ennemi serait heureux de pouvoir vous servir, »

Dona Olimpia tendit sa main, que le cardinal

saisit avec empressement. « Antoine, lui ditelle, vous voulez me servir? et moi j'ai la confiance que je pourrai vous être utile. Depuis longtemps je pense qu'en unissant nos efforts nous pourrons donner un plus grand lustre à chacune de nos familles; car je n'ignore pas que ce but ait été et est pour vous, comme pour moi, celui de tous les travaux de notre vie.

« J'ai été rigoureuse, cruelle envers vous ; mais la haute intelligence avec laquelle vous avez gouverné les affaires sous le règne de feu votre oncle me dispense de faire l'apologie des actes que j'ai cru devoir provoquer. Le propre des âmes fortes, des esprits supérieurs, est de pouvoir juger avec calme et équité des choses qui blessent le plus vivement leurs intérêts privés. Innocent X à son exaltation n'avait d'autre moyen de gagner la faveur des gens de cour et du peuple qu'en obéissant à la clameur unanime qui s'élevait contre les actes de l'administration précédente. C'est moi-même, vous le savez, qui ai conseillé, provoqué les rigueurs que l'on a exercées contre votre famille, contre votre personne même; mais ce que vous n'ignorez pas non plus, je le suppose au moins, c'est que dès que les circonstances devinrent

opportunes, je plaidai votre cause, j'obtins votre rappel de l'exil et la restitution d'une bonne partie de vos biens. Je ne sais si je m'abuse; mais j'ose croire que si l'on vous avait confié les intérêts d'Innocent pendant les premiers temps de son règne, les conseils que vous auriez donnés se seraient rapportés avec les décisions qui furent prises alors...

— Je m'en rapporte tout à fait à vos lumières et à votre expérience sur ce sujet, madame, dit le cardinal.

— Quoi qu'il en soit, ajouta dona Olimpia, j'ai mis tout en œuvre pour réparer le plus promptement possible les maux particuliers que l'on avait été obligé de faire pour le bien du gouvernement pontifical. Ce n'est donc ni par baine ni par colère, comme on l'a prétendu, que j'ai agi, mais par raison d'état; et c'est parce que je sais que vous prenez à cœur de voir prospérer le gouvernement du saint-siége, que je ne fais pas difficulté d'avouer ouvertement la conduite que j'ai tenue momentanément envers vous.

» Depuis votre rappel de France, bon nombre de vos biens et de vos bénéfices vous ont été rendus... — Et par vos soins, madame; je ne

l'oublierai jamais. — Le pape n'a pas tardé à vous revoir avec plaisir, à vous consulter avec empressement. — Grâce à vous encore, madame. — Il vous a chargé du soin de terminer plusieurs affaires délicates; bref, vous êtes par le fait aujourd'hui l'âme de son conseil, bien qu'il paraisse donner toute sa confiance à son neveu postiche et à monseigneur Fabio Chigi, son nouveau secrétaire d'état.

» Entre nous, le pape a du faible pour vous. La roideur de Chigi lui déplaît; Astalli est un bellâtre dont la nullité lui a sauté aux yeux depuis que Pancirole est passé dans une meilleure vie ; et la petite princesse de Rossano, si aimable qu'elle puisse lui paraître, n'a pas le caractère et le jugement assez solides pour gouverner son humeur inégale et sa volonté sans cesse vacillante. En un mot, c'est vous qui lui convenez, c'est vous qui, tout en rendant service au saintsiége, pourrez devenir encore le guide, le soutien de la vieillesse d'Innocent et le protecteur delà famille Pamphile. — Eh quoi! madame, vous penseriez que je,.. — Je vous parle avec une entière franchise, mon cher cardinal; j'ai, comme vous le savez, consacré ma vie entière à Innocent; dans l'intention de lui être utile, de

concourir à sa prospérité et à sa gloire, j'ai bravé longtemps le mépris, l'insulte des calomniateurs; mais leur malignité a trompé tous mes efforts sans cependant lasser mon courage, et j'ai recours à vous pour achever ce que j'ai entrepris. — De quoi s'agit-il précisément, madame, et que puis-je pour vous? » Doua Olimpia, la tête appuyée sur sa main, resta pensive quelques minutes. « Vous savez, dit-elle enfin, dans quel état est la santé du pape? D'un jour à l'autre il faut s'attendre à le voir succomber à ses infirmités; et politiquement vous entendez ? politiquement, c'est un homme mort. C'est au moins le point de vue d'où vous ainsi que moi devons envisager l'état présent des choses, si nous A'oulons, vous et moi, préparer un avenir sûr à nos familles. Un tiers de vos biens, éminence, est encore sous le séquestre, et si Innocent venait à mourir, il est probable qu'on aurait de la peine à les en dégager, parce que les clameurs contre le népotisme ne manqueront pas d'éclater de nouveau à l'entrée du régne qui va s'ouvrir. Sur ce point, il ne serait pas plus raisonnable à vous de se faire des illulusions qu'à moi-même; car il est certain que lesucccsseur d'Innocent, quel qu'il soit, se trou-

— Gavera forcé par l'opinion publique de demander des comptes et peut-être d'enlever les biens à la maison des Pamphiles, ainsi qu'à celle des Barberins. Nos dangers sont les mêmes, nos intérêts sont communs, vous le voyez; pourquoi ne nous unirions-nous pas pour prévenir les uns et défendre les autres ? — Si je vous comprends bien, madame, nous serions menacés d'une confiscation très-prochaine ? — La vie du pape peut durer encore assez longtemps; mais enfin sa maladie présente des chances de mort subite, instantanée, et c'est là le seul cas qui doive fixer notre attention. Parlons sans détour, Antoine; une partie du sacré collège se rattache à vous par d'anciennes amitiés, par des intérêts puissants, par de vives espérances; de mon côté, je compte parmi les cardinaux des hommes qui me doivent tout, et qui me resteront attachés parce que leur âge peu avancé, ainsi que leur caractère, ne leur permettent pas de prétendre au trône. En confondant nos intérêts, en réunissant les efforts de tous ceux qui peuvent nous servir, nous quadruplerons leur influence pendant le conclave, en nous préparant des défenseurs zélés pour le cas où le pontife élu chercherait à nous devenir contiaire. Unissons-

— Gi — nous, serrons nos familles et nos amis, Antoine, pour résister au choc de ceux qui veulent notre perte, car on l'a jurée. »

Malgré l'expérience et l'habileté d'Antoine Barberin dans les afîaires, cet homme avait été si longtemps gâté par la fortune, et un fond de légèreté naturelle à son caractère le rendait si facilement dupe de ses illusions, qu'il reçut avec quelqueélonnenient l'avertissement d'un danger qu'il avait bien prévu, mais qu'il ne supposait ni aussi prochain ni aussi menaçant. Ce qu'il venait d'entendre lui apprenait que la restitution du dernier tiers de ses biens par Innocent X dépendait de la volonté de dona Olimpia , qui n'y souscrirait que s'il s'engageait à faire avec elle le pacte qu'elle lui proposait. Quelles pouvaient en être les conditions? C'est ce qu'il importait de savoir; et pour l'apprendre le cardinal usa de toute sa prudence. « Je reconnais, dit-il, toute la justesse de vos prévisions, madame, et suis disposé à joindre, comme vous le désirez, mes efforts aux vôtres pour éviter ou combattre au besoin le danger commun qui nous menace; ma conduite, depuis que j'ai regagné les bonnes grâces du pontife par votre généreuse entremise, doit vous donner d'avance

la persuasion que je n'agirai que selon vos intérêts ; et s'il était nécessaire de donner plus de consistance à la certitude que vous désirez en avoir , je vous en ferais la promesse solennelle ici ; je vous la fais même. — Je n'attendais pas moins de vous, mon cher Antoine; quant à ce qui me regarde personnellement, votre parole me suffit... mais.... » A cette réticence, Barberin ne put se défendre de montrer de l'étonnement et quelque peu de fierté. — Ne vous fâchez pas, reprit doua Olimpia en faisant paraître un sourire gracieux sur ses lèvres; il ne s'agit précisément ici ni de vous ni de moi. Je considère les choses de plus haut. Ni vous ni moi ne sommes jeunes, et comme tous, nous sommes sujets à la mort. Représentants, vous de la f[unille Barberine, moi de celle des Pamphiles, quand il nous est possible par notre expérience et notre position de régler d'avance la conduite que nos neveux, nos enfants et leurs descendants pourront tenir, devons-nous les laisser en proie aux passions égoïstes de chacun d'eux, et souffrir qu'ils se divisent, se ruinent et se détruisent? Ce n'est donc pas entre vous et moi qu'il est nécessaire d'établir des liens que la raison, jointe à la communauté d'intérêts, II. 5

rend tout naturels; mais entre vos neveux et leurs enfants, mais entre tous les membres de ma famille, qu'un malingénie semble se plaire à désunir. 11 faut donc un lien indissoluble, un lien de famille entre nos deux maisons. »

A ces derniers mots Antoine Barberin redoubla d'attention.

(( ]\ïaintenant, continua la princesse, que je crois vous avoir exposé ce qu'il y a de plus important et de plus délicat dans la combinaison intime de cette affaire, je vous ferai brièvement mes propositions, vous engageant à me répondre de la même manière. Votre frère, qui est mort en France , don Taddeo, a laissé deux fds. La princesse Justiniani , ma fille, a ellemême une fille âgée de douze ans et nubile. Voulez-vous consentir au mariage de l'aîné de vos neveux avec la jeune Olimpia Justiniani? — Quelle sera sa dot? — La restitution complète de vos biens. »

Barberin avait prévu cette réponse. Un assez long silence succéda à cette partie de l'entretien. Sa gravité avait ramené l'esprit du cardinal à ses habitudes de profonde réflexion, et le cas était tel qu'il méritait d'être médité. Rompant enfin le silence ; « Une

réponse brève, dit-il, et qui sera décisive, ne peut vous êlre donnée sur-le-champ, princesse. Il faut que je consulte le cardinal François, mon frère; les convenances exigent que je parle à mes neveux, et moi-même j'ai besoin de quelques instants de calme pour me décider. Accordez-moi quelques jours. — Très-volontiers, » dit dona Olimpia en recevant les révérences du cardinal, qui se retira.

Mais la décision de cette affaire ne fut pas aussi prompte que dona Olimpia l'aurait désiré. En sortant du palais Pampliile, Antoine, revenu du premier étonnement causé par la proposition qui lui avait été faite, s'était bientôt aperçu que dona Olimpia , effrayée du défaut d'appui o\i elle et sa famille risquaient de se trouver à la mort d'Innocent, mettait toutes ses espérances de salut en lui.

Antoine Barberin était loin de la perfection morale, mais il avait de la générosité dans le caractère. Il n'eut donc point 1 idée d'abuser de l'avantage de sa position envers une femme qui n'avait été rien moins qu'indulgente pour lui quelques années avant; mais en homme habile et qui sait qu'il ne faut jamais se laisser prendre pour dupe, même par plus habile que

soi, il voulut, tout en aic?aiit dona Olimpia, profiter complètement des ouvertures qu'elle lui avait faites.

Le lendemain de la conférence, il s'excusa par un billet par lequel il avertit la princesse de Saint-Martin que son frère, François Barberin, et ses neveux, étant absentsde Rome pour quelques jours, il fallait suspendre la décision. Puis il fit valoir les observations de ses parents, qu'il ne pouvait amener tout à coup à l'idée d'un projet auquel ils étaient loin de s'opposer, mais donc l'exécution semblait entraîner quelques difficultés. En somme, l'adroit cardinal, convaincu du besoin et du désir qu'avait dona Olimpia de terminer cette affaire , fit malicieusement attendre, autant qu'il put, sa réponse, pour attiser tout à la fois l'impatience de la princesse , en se donnant le temps de bâtir et de combiner sur cette union des deux familles Pampbile et Barbcrine, les plus vastes projets d'ambition et de grandeurs futures.

Tandis que cette négociation restait pendante, il s'en entama d'autres au palais Pampbile et au Vatican. Depuis que, menacée dans son avenir, dona Olimpia s'occupait avec ardeur à remettre l'union entre tous les membres de sa

famille, elle n'avait point négligé la vieille sœur du pape, dona Agathe, à laquelle, depuis quelque temps, elle envoyait de petits présents que monseigneur Azzolini était chargé de lui remettre. Cette bonne religieuse, quoique fort avide de tout ce qui pouvait relever le lustre de son couvent, n'en était pas moins dominée impérieusement par l'esprit et l'ambition de famille. Malgré la répugnance assez forte qu'elle avait pour la personne de dona Olimpia, depuis que l'expérience lui avait démontré que cett^ femme prenait un intérêt plus actuel et plus profitable à sa famille que le pape, dont l'insouciance et la mobilité de caractère rendaient toutes les bonnes dispositions stériles, sœur Agathe s'était décidée à aller voir dona Olimpia, non-seulement pour se rapprocher personnellement d'elle, mais encore dans l'intention de la remettre en autorité auprès de ses parents et de faire cesser cette espèce d'exil qui, en l'éloignant du pape, pouvait devenir fatal aux intérêts de la famille Pamphile.

La bonne vieille arriva donc un matin au palais de la place Navone , au moment où dona Olimpia sortait du lit: « M'en voudrez- vous de ce que j'arrive de si bonne heure, princesse?

dii-elle en entrant avec Flaniinia, qui n'eut pas le temps de Tannoncer. — Point du tout, chère sœur Ap;alhe, répondit dona Olimpia, dont la pliysionomie gracieuse fit voir à la vieille qu'elle était en effet la bienvenue; et si j'eusse pensé, ajouta la princesse, que vous aviez le désir de me voir , je vous aurais prévenue en allant à votre couvent. — Allons! je vois que je ne me suis pas trompée; vous êtes une bonne

et aimable personne sans ressentiment

sans rancune C'est bien cela, ma fille! —

Chère sœur, dit Olimpia en tendant la main à la religieuse , je suis prête à avouer tous mes défauts, et j'en ai sans doute un grand nombre; mais il est quelquefois bien difficile de ne pas les laisser éclater, au milieu d'une vie difficile comme celle que je mène. Vous me rendrez cependant cette justice, j'en suis certaine, que je n'ai jamais négligé les intérêts de votre famille et de la mienne , qui , vous le savez , n'en font plus qu'une pour moi. — Oh! pour cela , c'est vrai, princesse, et c'est parce que je vous ai reconnu ce mérite que j'ai passé l'éponge sur tout le reste. »

Dona Olimpia eut de la peine à contenir l'envie de rire que lui donna cette extrême

franchise ; mais, maîtresse de son expression, elle fit comprendre à dona Agathe qu'elle était disposée à l'écouter dans le cas où elle aurait quelque chose d'important à lui dire. En effet, la vieille ne tarda pas à entrer en matière : « Savez-vous, lui dit-elle, que je ne suis pas très-satisfaite de ce qui se passe au Vatican depuis qu'on vous en a fait sortir? On s'est mépris à ce sujet, et moi toute la première. Croyant opérer un chef-d'œuvre, j'ai fait une sottise. Croiriez-vous que sa sainteté ne m'a pas fait venir une seule fois chez elle, depuis ce moment-là ? N'est-ce pas mal à mon frère ? Je ne connais plus personne auprès de lui. Depuis qu'il s'est embarrassé d'Astalli, ce petit fat de neveu postiche, et qu'il a près de lui monseigneur Fabio Chigi, sérieux comme une porte de prison, je ne puis plus l'aborder. Cela me fait de la peine, et c'est injuste, car j'aime sa sainteté de tout mon cœur. Je n'espérais qu'en le petite princesse de Rossano ; mais , hast ! entre nous soit dit, c'est une bonne petite personne, mais une tète sans cervelle, qui a dépensé dans la soirée où elle est rentrée à Rome contre votre gré, toute l'énergie dont elle était susceptible. La pauvre enfant ne sait ni ce

qu'elle veut ni ce qu'elle fait; bonne peut-être pour adoucir les moments de loisir du pape, mais inhabile, complètement inhabile aux affaires.... 11 serait bon de la surveiller en ce moment, ajouta la vieille en baissant la voix et s'approchant de roreille de dona Olimpia ; on parle d'une promotion prochaine. — En ètes-vous certaine ? demanda la princesse avec prëcipilation. — Je n'ose vous railirmer, mais j'en ai entendu murmurer quelques mois, et monseigneur Azzolini, que j'ai vu hier, a été jusqu'à m'engager à venir vous en prévenir aujourd'hui, avant qu'il pût vous en parler plus certainement lui-même. • — Désigne-t-on les prélats qui pourraient être nommés? — On en porte le nombre à dix, et je n'ai retenu les noms que de quelques-uns. — Eh bien , quels sont-ils? demanda dona Olimpia avec anxiété. — On parle d'abord de monseigneur Fabio Chigi. — Puis ? — De Baccio Aldobrandini, le cousin de la princesse de Kossano, car la bonne petite femme n'oublie pas les siens ; mais cela nous est égal, parce qu'il fera corps avec la famille... Attendez, on cite encore Frederick. — Le landj^rave de liesse. — Puis Pimentel de Ségovie. — Oui, ces deux-là

sont pour satisfaire l'Alk-inagne et la cour de rEscurial ; et après ? — Ah ! il est fort question de François de Gondy. — Eh quoi! dit dona Olimpia avec humeur, cet extravagant de Retz? Et qui donc le porte et le soutient? — La princesse de Rossano, chèie madame, la princesse de Rossano. Quand je vous disais qu'il serait hon de savoir au juste ce qu'elle fait au Vatican l C'est chez elle que se machinent les préparatifs de cette promotion prochaine.»

Pendant que la vieille hl suivre ces renseignements d'un flux de paroles inutiles, dona Olimpia resta pensive jusqu'au moment où, arrêtant tout à coup sœur Agathe : « Il ne faut pas que les choses soient plus longtemps gouvernées ainsi à l'aventure, lui dit-elle. — Vous avez raison, interrompit la religieuse en frappant vivement sa canne contre terre, et il faut mettre ordre à tout cela dés aujourd'hui.» Puis continuant sur le même ton sans laisser à la princesse le loisii- de placer un mot :« Il faut, Olimpia, que vous alliez dès aujourd'hui chez le pape... — Mais, pensez donc... — Je ne pense à rien , si ce n'est à ce que le pape vous revoie, vous écoute, prenne vos conseils; et c'est moi qui vous conduirai chez lui ! »

En parlant ainsi , la vieille religieuse montrait une résolution si ferme, que donaOlimpia parut céder, dans l'espérance que la réflexion apporterait quelque modillcation à ce projet. Mais dona Agathe, au contraire, se montra de plus en plus obstinée, au point de faire passer la confiance de son pouvoir dans l'âme d'Olimpia.

En effet, un carrosse ne tarda pas à transporter les deux dames au Vatican, où, sans prévenir et en plein jour, dona Agathe passa avec dona Olimpia entre deux haies de serviteurs, puis de courtisans et de prélats, jusque dans la chambre du pape.

Dona Agathe ne laissa pas à Innocent le temps de témoigner s'il était satisfait ou irrité de cette irruption subite : « Frère, lui dit-elle après avoir fait les salutations d'usage aussi précipitamment que son âge le lui permettait, nous venons pour vous baiser les pieds, pour vous voir, parce qu'il ne nous est plus possible

de demeurer ainsi loin de vous Nous vous

aimons, frère, ajouta-t-elle avec une émotion qui ajouta de la force à sa voix, ei nous voulons être, comme les autres, quelquefois prés de vous ! »

Le pape, en s'avançant pour relever sa sœur

-> 75 — demeurée à genoux, porta son regard vers dona Olimpia. Elle était debout, immobile, à quelque distance, attendant avec une modestie pleine de dignité quel serait l'efFet de sa présence sur l'esprit du pape.

Il manquait à Innocent X les grandes qualités qui doivent distinguer un vrai pontife. L'homme l'emportait en lui sur le souverain; aussi ne put-il en cette occasion résister à Témotion que lui causa l'apparition subite de dona Olimpia. c( Approchez, approchez, lui dit-il d'une voix altérée; puisque ma chère sœur Agathe m'assure que vous désirez nous voir... approchez. ><

Chacun prit place sur un siège, et pendant assez longtemps les trois parents n'échangèrent que des paroles affectueuses. L'instinct avertit sœur Agathe qu'il lui appartenait de justifier une entrevue si inconsidérément provoquée. Mais, rassurée par la satisfaction que son frère ne pouvait contenir en leur présence, elle se confia en sa franchise accoutumée, et dit au pape que c'était elle qui avait forcé en quelque sorte Olimpia de venir, et que si cette démarche lui déplaisait, c'était sur elle seule que devait tomber sa mauvaisehumeur.« Il est temps,

frère, ajoula-l-elle, que toutes les causes de désunion dans notre famille soient anéanties. Et si quelqu'un peut raffermir les liens qui doivent nous resserrer tous, c'est, n'en douiez pas, celte chère princesse de Saint-Martin.»

En revoyant sa belle-sœur, le pape s'était senti si vivement ému qu'il n'avait pas fait attention à la diflerence de rôle que jouait la religieuse en ramenant près de lui une personne qu'elle l'avait engagé à chasser de son palais autrefois. Mais outre l'habitude que l'on a dans les cours de ces revirements subits de haine ou d'estime, Innocent était tellement satisfait au fond de l'àme de voir finir un exil déjà si long pour lui, qu'il ne sentit pas la force de se montrer difficile à propos de l'accident qui y mettait si brusquement un terme. Loin de là, il sut bon gré à sœur Agathe de sa démarche, et fit comprendre à doua Olimpia, plus encore par son expression que par ses paroles, la joie profonde qu'il éprouvait de la revoir. « J'ai plusieurs affaires importantes à terminer ce matin, dit-il à sa belle-sœur; mais je compte bien vous revoir dans la soirée. Je veux que vous vous retrouviez au milieu de nos deux familles, car vous en êtes 1 ame A ce soir,

n'est-ii pas vrai? — J'obéirai aux ordres de sa sainteté, » répondit Olimpia en s'inclinant pour recevoir la bénédiction du pape. La vieille religieuse prit congé à peu prés de la même manière, et Innocent suivit des yeux les deux dames, en leur souriant jusqu'au moment où elles sortirent de sa chambre.

Leur entrée avait causé une surprise extrême au palais pendant leur entretien avec le pape, et le nombre des courtisans et des serviteurs s'était augmenté pour les voir sortir. On s'attendait à lire sur la figure de dona Olimpia le succès plus ou moins heureux de cette visite ; et en effet, quelques cardinaux et une foule de prélats, les uns intéressés à la réhabilitation, les autres à l'abaissement de la princesse, apprirent tout aussitôt dans quel sens lèvent de la faveur avait tourné; car tandis que la vieille sœur Agathe, fière de son succès, saluait en souriant indifféremment à tous, dona Olimpia, marchant avec tout le calme et la majesté d'une reine, passa entre les deux haies de curieux, à qui elle accorda un salut protecteur, ayant soin d'affecter de sourire en parculier à ceux qui n'avaient pas cessé de laservir pendant sa retraite.

Personne ne douta que la faveur de cette femme ne devînt ])liis grande que jamais, et en moins d'une heure cette importante nouvelle se répandit dans toute la ville de Rome.

Antoine Barberin en fut un des premiers instruits. Ne perdant donc pas un seul instant, il se rendit aussi promptement qu'il put chez dona Olimpia , afin de se donner l'air d'être venu sans rien savoir de ce qui s'était passé au Vatican. Il attendit même quelque temps le retour de la princesse, qui avait fait à dona Agathe la galanterie de la reconduire à son couvent de Tor de' Specchi.

Il serait difficile d'affirmer si dona Olimpia fut complètement dupe de Barberin en cette occasion ; mais comme elle avait pour habitude d'user toujours de réserve avec ceux même à qui elle croyait devoir accorder le plus de confiance, elle supposa aussitôt, sans toutefois en rien témoigner, que le cardinal savait déjà ce qui s'était passé chez le pape.

u J'ai mille excuses à vous faire, princesse, dit Antoine, pour les retards que j'ai mis à vous répondre; mais la question ne pouvait être résolue par moi seul, et j'ai eu quelque peine à réunir pour les consulter tous ceux qu'elle in-

téresse. — Eh bien , interrompit dona Olimpia, qu'a-t-on décidé? — Mon frère le cardinal François et l'un de mes neveux sont disposés, princesse, à accepter l'honneur d'une alliance avec votre famille. Mais on n'est pas également d'accord sur les conditions particulières attachées à ce mariage. ' — Quelles objections croit-on devoir faire? — Outre la restitution du surplus des biens confisqués, on pense que, dans l'intérêt des deux jeunes gens que l'on se propose d'unir, il serait juste de leur assurer une dot. — Ah! et après?-— Le fils aine de feu notre frère don Taddeo s'est destiné dés son adolescence à la prélaturc, dans l'espérance assez bien fondée, je le crois, qu'il

pourrait être élevé au cardinalat — Alors

tout est terminé, interrompit vivement dona Olimpia, puisqu'il ne veut pas se marier. — Peut-être, princesse, reprit Antoine, qui s'était attendu à la vivacité de cette observation, peutêtre y aurait-il moyen d'aplanir la difficulté

que cette circonstance présente — Oui, je

vous comprends, en faisant épouser ma petitefille au cadet de vos neveux ; mais cela ne peut être, mon cher cardinal. Je vous ai avoué franchement que nous avions besoin d'appui ; mais

nous ne sommes pas tellement infirmes que nous ne choisissions pas parmi les secours qu'on

nous offre Vous savez que je sors de chez sa

sainteté, ajouta brusquement dona Olimpia, qui jugea à propos de ne pas laisser le cardinal profiter plus longtemps de sa prétendue ignorance. Ce soir je dois retourner à son palais; il y aura une réunion de famille, après laquelle je me propose de lui parler des projets que vous et moi avons formés, et des difllcultés que leur exécution présente. Je vous dirai ce que le pape en pensera. — Je félicite le saint-pére, dit avec une politesse exquise le cardinal, de ce qu'il va profiter de nouveau de votre constante amitié et de l'excellence de vos conseils. C'est une circonstance heureuse pour sa sainteté, pour le saint-siége et pour nous tous. Mais puisque votre intention est de toucher quelques mots de notre affaire au pape, seriez-vous assez indulgente pour écouter une observation relative à mes neveux? — Parlez, parlez, cardinal. — Comme vous ne pouvez penser un seul instant que les Barberins aient l'idée de faire l'ombre d'une injure à la maison Pamphile, j'ai peine à m'expliquer, princesse, comment l'idée de substituer Tun de nos neveux à l'autre pour

l'unir à votre pelite-fille a pu vous blesser

Écoutez-moi bien, et rapportez- vous-en à votre esprit si clair et si pénétrant. Si nous vivions sous les lois et les opinions de la France, de l'Espagne ou de l'Angleterre, je comprendrais (^ue vous tinssiez au droit d'aînesse, là où. il est impossible d'en distraire certaines prérogatives. Mais, madame, vous ne l'ignorez pas, à Rome un cardinal est l'égal d'un prince, avec cet avantage encore, qu'il peut sortir d'un conclave souverain couronné. Carlo, l'aîné de mes neveux, s'est destiné de bonne heure à la prélature. Ses études, sa façon de vivre, l'austérité de ses mœurs, sans parler des avantages de son nom, tout fait croire qu'il ne serait pas indigne de la pourpre. » Doua Olimpia regarda avec étonnement le cardinal, lorsqu'il eut prononcé ces mots; mais Antoine continua sans s'émouvoir : (( Maffeo Barberin, au contraire, s'est accoutumé dés ses plus jeunes ans à l'idée de rester laïque, de vivre dans le monde, de soutenir le nom de sa race en se mariant. Quel avantage y aurait-il à contrarier des destinées toute faites, en quelque sorte, pour satisfaire à une opinion, à un préjugé qui existe à peine dans notre pays, et dont nous ne retirerions réelle- II. 6

ment aucun avantage dans la circonstance présente? D'ailleurs, et s'il vous reste quelque scrupule, ne pourrait-on pas engager mon neveu Carlo à céder le droit d'ainesse à son frère? — Cela conviendrait mieux ; qu'en pensezvous ? — Cet arrangement pourrait se faire ; mais on y mettrait une condition. — Encore? et laquelle? — Le chapeau pour mon neveu à la première promotion. — Y pensezvous, Antoine ? dit dona Olimpia ; votre neveu a à peine trente ans ! — Eh! madame, reprit-il en souriant, que voulez-vous? Nous en avons vu passer de plus jeunes encore. — Mais enfin vous êtes déjà deux du nom de Barberin dans le sacré collège ! et vous voulez que l'on en introduise un troisième? Cela est tout à fait déraisonnable. — Pas autant que vous le croyez en ce moment, madame; car si vous réfléchissez à l'union que vous désirez voir établie entre nos deux familles; si surtout vous portez vos idées dans l'avenir, dans cet avenir assez prochain, comme vous me l'avez dit vous-même, il n'y aura peut-être pas trop de trois cardinaux du nom de Barberin dans le conclave pour obtenir l'appui que la famille Pamphile y cherche de votre propre aveu. Au surplus, ma-

dajne, ajouta Antoine, qui désirait que dona Olimpia réfléchit sur ces objections avant d'y répondre, vous allez ce soir faire visite au pape. Je vous laisserai le temps de jouir de cette réunion de famifle; mais si vous le trouvez bon, je vous y rejoindrai sur le tard. Le pape a témoigné le désir de s'entretenir de nouveau avec moi sur des projets importants que je ne lui ai qu'annoncés, et j'espérais toujours que le moment ne tarderait pas d'arriver où je pourrais leslui développer en votre présence. Avec votre agrément, je saisirai cette occasion qui se présente aujourd'hui.— Très-volontiers, cardinal, dit dona Olimpia, qui, en faisant un gracieux salut de la main à Antoine, ajouta : «A ce soir. » La curiosité, quand elle se combine avec l'espérance, est peut-être ce qui rend l'homme le plus heureux. Aussi, en se quittant, la princesse et le cardinal, sans trop s'en rendre raison, demeurèrent fort satisfaits l'un de l'autre. Cependant le pape était alors en parfaite santé, et le plaisir qu'il avait eu et qu'il se promettait de revoir dona Olimpia l'avait en quelque sorte rajeuni. Vers le soir, tous les habitants du palais du Vatican se rendirent chez lui comme il était convenu. Le premier qui

arriva, mais bien avant les autres, fut don Giovani, fils de la princesse de Rossano.

Ce jeune garçon, âgé de sept ans, était le benjamin du pape, qui le gâtait en sa qualité de grand-oncle, lui donnait ses entrées franches auprès de lui et s'amusait à l'entendre parler. A peine l'enfant eut-il été annoncé par l'huissier que, dans l'impatience d'arriver jusqu'à Innocent, il traîna l'une de ses jambes en sautant sur l'autre, pour escamoter les trois génuflexions d'usage en se présentant devant le pontife. (( Allons, allons ! dit le pape en se tournant vers lui, si vous vouliez bien faire vos révérences un peu plus respectueusement ! » L'enfant se pinça les lèvres en souriant, fit sa dernière génuflexion avec plus de lenteur, et vint se jeter dans les bras de son oncle qui l'embrassa.

Il ne tarda pas à s'approcher de la table sur laquelle il trouvait ordinairement plusieurs petits meubles avec lesquels il jouait. « Ta mère, demanda le pape, va-t-elle bientôt descendre? — Elle achève sa toilette, répondit l'enfant sans tourner la tête. Mais elle est bien en colère contre vous, saint-père ! — Eh ! pourquoi cela? — Ah!... vous ne lui accordez jamais ce qu'elle vous demande. — Que désire-t-elle ? —

Vous le savez bien. — Non vraiment.— Frottezvous le front pour vous en souvenir. — Or ça, parlez clairement, don Juan ; est-ce que votre mère se plaint ? — Certainement. — De quoi ?

— De ce que vous ne voulez pas lui donner...

— Quoi ? — Eh! vous savez bien, ce dont elle a envie depuis si longtemps , ce que vous avez

rapporté d'Espagne ce joli crucifix d'or,

cloué de diamants de toutes couleurs. — Oh ! non, je ne donne pas cette croix ; c'est un cadeau du roi Philippe IV, et je le garde. — Eh

bien! maman gardera sa colère — Si vous

vouliez bien vous taire, don Juan ! »

Le petit espiègle ne souffla plus mot, et parut redoubler d'attention pour achever une pyramide qu'il avait élevée sur l'écritoire avec des livres^ surmontés de la sonnette de bureau : « Tu bâtis des clochers, à ce qu'il me semble? dit enfin le pape après quelques minutes de silence. Mais, à propos d'architecture, y a-t-il longtemps que tu n'as été voir ton église? — Mon église? — Oui, Sainte-Agnèse.

— Mais c'est à vous, cette église, saint-père. — Et à toi aussi, puisque tu en as posé la première pierre. Où en sont les travaux? avancent-ils un peu? — Pas trop. — Oh ! il faudra que j'aille

voir cela prochaineruent. — Vous ferez trèsbien, saint-père, ditlentement le petit don Juan, qui retenait son haleine pour placer en équilibre une boule de papier sur la pointe de son édifice,

vous lerez très-bien; car on dit — Ehbien!

que dit-on ? — Que si vous ne pressez pas les ouvriers, vous ne verrez pas votre église finie. » Innocent se sentit tout estomaqué de cette réflexion, que l'enfant ne faisait évidemment que répéter. — Qui est-ce qui t'a ditcela, don Juan? demanda le pape en adoucissant vainement sa voix pour dissimuler son émotion ; dis-le-moi. — Personne, répondit aussitôt le petit, qui s'était bien aperçu de l'indiscrétion qu'il venait de commettre. — Allons, mon enfant, sois bien sage, bien aimable, et bien sincère ; qui t'a dit cela? — Personne. — Écoute-moi, dit le pape, en attirant don Juan à lui, tu sais quel pécbé c'est que de mentir? Ainsi sois vrai. Qui t'a dit cela? — Personne. — Personne ! personne!... Je vous dis, moi, que vous tenez cela de quelqu'un, et je vous ordonne de me dire qui. Allons, parlez ! — Jene sais pas. » Innocent sentit sa colère s'allumer ; mais faisant efibrt sur luimême, il chercha à vaincre l'obstination deson petit-neveu, en le prenant encore parla douceur.

« Si tu voulais me répondre, lui dit-il, tu n'aurais pas à t'en repentir. Tu connais bien ce tiroir là-bas? tu sais qu'il contient des bonbons et toutes sortes de jolies choses? Avance par ici, nous allons le visiter. » Ils s'approchèrent en effet du meuble à compartiments que le pape ouvrit. C'était là où il serrait ses menus bijoux, parmi lesquels se trouvait la croix d'or donnée par Philippe IV, et convoitée par la princesse de Rossano. Don Juan ne manqua pas d'étendre sa main vers elle sitôt qu'il la vit; mais le pape l'arrêta en lui disant qu'il la lui laisserait voir et même toucher, dés l'instant qu'il lui aurait obéi. — En attendant, ajouta l'oncle à son neveu, mangeons des bonbons. Tenez, don Juan, voilà des dragées que vous trouviez très-bonnes il y a peu de jours ; goûtez-les de nouveau pour vous asswrer qu'elles ne sont point gâtées. Eh bien, qu'en dites-vous?

— Elles sont bonnes. — Je savais bien que nous resterions bons amis; tiens, cher petit, prends encore ce fruit confit. Que t'en semble ?

— C'est bon. — Allons, mon cher petit don Juan, c'est une affaire arrangée maintenant, et tu vas m'avouer ce que je te demande... Qui t'a dit cela, hein?... Voyons parle; qui t'a dit

cela? Mais l'enfant restc^ mnet. — Parle donc, répéta Innocent, dont la patience commençait à s'épuiser. Don Juan ne desserra pas les dents. — Ah ! tu t'obstines à ne rien dire, petit drôle ! Veux-tu bien parler quand jeté l'ordonne! » dit le pape en le secouant violemment par le bras. A cet effet de la colère du pontife, Tenfant eut peur, mais cependant ne dit rien. Alors Innocent, hors de lui, et après s'être écrié plusieurs fois : Veux-tu parler? veux- tu parler, petit païen? la patience lui échappa, et il appliqua un soufflet sur la joue de don Juan.

A peine Innocent s'était-il laissé aller à cette violence, qu'il en eut honte, surtout lorsqu'il vit don Juan sanglotant sans avoir jeté un cri. Innocent était vaincu, et il fallut qu'il capitulât. — Vois, mon cher enfant, dit-il tout ému, comme tu m'as rendu méchant pour toi, moi qui t'aimes tant. Allons, console-toi; oublions tout ce qui s'est passé, nous n'en parlerons à personne. » Et il le pressait contre lui, lui baisait le front, lui essuyait les yeux en l'engageantàse calmer. — Dis-moi, don Juan, ajouta le pape en parlant à l'oreille de son neveu, réconcilions-nous, je veux te donner quelque chose; que désires-tu? Voudrais-tu un petit

cheval? » L'enfant, que les sanglots élouflaieiit encore, fit signe de la tête que non. (( Un manteau brodé d'or [)our venir à ma cour le plairait peut-être? » Le petit refusa de nouveau, et toujours sans parler. « Mais enfin , s'il y a quelque chose dont tu aies envie, désigne-lemoi; voyons, parle... >) Don Juan, tout en laissant échapper encore un soupir, murmura confusément plusieurs paroles, a (comment? dit le pape, je ne t'entends pas; parle donc plus distinctement. Que veux-tu ? » Et approchant son oreille il entendit ces mots qui s'échappèrent de la bouche de l'enfant : « La jolie croix d'or pour maman. »

Le bruit que firent les huissiers en ouvrant la porte interrompit brusquement cette petite transaction, et le pape n'eut que le temps de sourire à son neveu en posant son doigt sur sa bouche pour lui recommander la discrétion, avant que la princesse de Rossano n'entrât. Elle était suivie des princesses Ludovisi et Justiniani, et de la fille de cette dernière, la jeune Olimpia , l'enfant chéri de sa grand'mère la princesse de Saint-Martin, qui méditait déjà son mariage avec un Barberin, bien que la jeune personne n'eût pas atteint sa treizième année.

Après les révérences et les tendresses qui furent prodiguées à Innocent, le petit sénat féminin prit ])lace auprès de sa sainteté. A sa gauche s'assit la princesse de Rossano, qui voulut laisser le siège de droite libre pour sa tante dona Olimpia, qui était attendue. Lajeune Jusliniani se trouvait à quelque distance de ces dames , cherchant à se rapprocher de son cousin don Juan, dont la gravité inaccoutumée avait fixé son attention, a Vous êtes bien sérieux ce soir; qu'avez-vousdonc, cousin? lui dit-elle. — Rien. — Est-ce que sa sainteté a eu à se plaindre de vous? » Mais don Juan ne répondit pas à cette question et se mit à critiquer la toilette de sa cousine, qui cessa de lui parler.

On ne tarda pas à introduire les princes Justiniani et Ludovisi ; et peu après dom Camille, le mari de la princesse de Rossano, entra. Celuici avait l'air soucieux : — Qu'avez- vous, dom Camille? lui demanda le pape. — Du chagrin, saint-père. Je sors à l'instant de chez Algardi; il a travaillé avec tant d'assiduité à la statue colossale de votre sainteté pour le Capitole, ainsi qu'au tableau destiné au maître-autel de Sainte- Agnèse, qu'il s'est rendu malade ; je suis vraiment inquiet de lui. — Ah ! ce sera drôle, dit

don Juan, en ayant l'air de s'adresser à sa cousineOlimpia; le tableau sera fini avant l'église ! » Personne, excepté le pape, ne fit attention à cette remarque; et pendant que la conversation générale s'engagea sur les décorations de la velle nouvelle fontaine de la place Navone, sur les quatre fleuves composés par le chevalier Bernin ou les travaux de l'église de Sainte- Agnése, don Juan se replaça auprès de la table sur laquelle il avait déjà joué, rassembla tout ce qu'il trouva de menus objets qui pussent lui servir de matériaux, et recommença à élever sa pyramide, en disant toujours à sa cousine, mais assez haut pour être entendu des assistants. ((Vous allez voir ; moi, je vais commencer et finir Sainte-Agnèse tout de suite ! » Le mot ne fut pas perdu pour le pape, qui s'aperçut que le petit drôle lui portant rancune de ce qui s'était passé, mourait d'envie d'en parler. Son inquiétude devenait même assez vive, quand on ouvrit les portes pour annoncer dona Olimpia.

Excepté le pape, tout le monde se leva et fit quelques pas vers elle lorsqu'elle entra suivie de monseigneur Azzolini. Le costume qu'elle portait habituellement était sévère par sa forme et par sa couleur; mais à sa robe et à sa grande

guimpe noires ordinaires, elle avait substitué pour ce jour-là un vêtement de velours cramoisi orné d'agrafes d'or, et son col et sa poitrine étaient couverts de diamants. A la vue de toute sa famille assemblée, et qui parut la recevoir avec satisfaction, elle laissa échapper un sourire qui produisit d'autant plus d'effet qu'il contrastait avec la gravité habituelle de son expression. « Me jugerez-vous indiscrète, dit-elle à Innocent, d'avoir dit à monseigneur Azzolini de m'accompagner? — Ce que vous faites a toujours mon approbation, chère sœur.

— J'ai le regret, ajouta-t-elle, d'avoir à vous annoncer que dona Agathe, qui se faisait une si grande joie de se réunir à la famille, est retenue à son couvent par une indisposition légère, mais que son âge ne lui a pas permis de braver. Viens donc que je t'embrasse, Olimpia, dit-elle en tendant la main à la jeune Justiniani ; il y a si longtemps que je ne t'ai vue!

— C'est vrai, dit le pape; c'est votre enfant chérie, vous l'avez élevée, elle ne vous a jamais quittée; et voilà plus de quinze jours qu'elle a laissé le palais Pamphile pour le Vatican. Elle est fort bien notre jeune nièce, ajouta Innocent en se penchant vers l'oreille dedonaOlim-

pia. — Je me réserve de vous faire part dequelques projets qui la touchent, lui répondit la princesse; nous parlerons de cela un peu plus tard. Antoine Barberin m'a dit que vous désiriez l'entretenir cette nuit; j'ai pris sur moi de l'engager à venir de meilleure heure, afin qu'il nous trouvât en famille. — Très-bien! trèsbien, chère sœur. » Cependant monseigneur Azzolini, placé derrière les deux princesses Justinianiet Ludovisi, s'adressait tantôt à elles, tantôt à leurs maris, qu'il mettait au courant de toutes les nouvelles savantes et littéraires. Dom Camille continuait d'être soucieux, et il profita de l'arrivée du cardinal Astalli, qu'il ne pouvait souffrir, pour se retirer sans bruit. La présence du neveu postiche altéra pour quelques instants l'aisance et la gaieté qui régnaient dans cette réunion de parents. A l'exception du pape, qui s'obstinait en quelque sorte malgré lui-même à combler de sa faveur ce jeune cardinal, toute la famille avait pris Astalli en aversion et ne rêvait que sa chute. Le cardinal neveu ne l'ignorait pas; aussi, étant venu chez le pape pour confirmer un ordre auquel il fallait faire apposer à l'instant la signature, fut-il presque troublé en voyant

toute la famille réunie, et au milieu d'elle Azzolini, l'homme que son instinct lui faisait redouter le plus.

Il y eut un accord tacite parmi tous les assistants pour faire sentir au cardinal neveu qu'on le considérait comme un intrus, et qu'il ferait bien de se retirer sitôt qu'il aurait rempli les devoirs de sa charge. De fort animée qu'était la conversation, elle s'interrompit aussitôt qu'il fut entré; puis on s'éloigna du fauteuil du pape pour laisser à son ministre le loisir de lui parler, et dans les yeux de tous se peignit le désir que cette affaire inopportune se terminât le plus promptement possible.

Pendaut qu'Innocent donnait à voix basse les renseignements qu'Astalli désirait , don Juan était le seul qui n'eût point abandonné son poste. Avec cette obstination si ordinaire aux enfants de son âge, il avait rebâti sa pyramide, et en plaçait les portions les plus élevées, répétant à sa cousine, à sa mère et à dona OUinpia : «Voyez donc! j'ai terminé l'église de Sainte-Agnése ! »

Ce mot alla droit au cœur du pape , qui eût volontiers infligé une nouvelle correction à son traître de petit-neveu, s'il se fût encore ti'ouvé

seul avec lui. Mais il donna un autre cours à sa colère : «Pamphile, dit-il basa Astalli, après avoir transmis les premiers ordres qui lui avaient été demandés, pourquoi ne travaille-t-on pas à l'église de Sainte-Agnése? — Sa sainteté n'ignore pas que depuis qu'elle a ôté ces travaux à rarchitecteRainaldi, pour charger Boromini de refaire les plans, l'interruption a été forcée, et que de plus, chose non moins fâcheuse, les fonds manquent.... — Les fonds manquent? les fonds manquent ? répéta sourdement le pape irrité, Eh bien, nous saurons bien en trouver, nous ! Écoutez-moibien. Allez de ce pas chez vous pour dresser un projet de taxe de vingt mille écus; et dés qu'on aura recueilli quelques fonds, qu'on se mette à l'ouvrage qu'on prenne des ouvriers partout qu'on les fasse travailler les

dimanches et les jours de fêtes S'ils ne se

conforment pas à ces ordres, qu'on mette des sbires, la garde corse s'il le faut, après eux, et

qu'on les y force... — Mais, saint- père —

Point d'observations; allez, allez, faites ce que je vous ai dit à l'instant même. ))

Ces derniers mots, prononcés un peu plus haut que ce qui avait été dit précédemment , donnèrent à Astalli , obligé de sortir aussitôt,

Tair d'un homme qui est congédié, et remirent (ouïe la famille en belle humeur. Ce fut à qui ferait plus de cajoleries et de tendresses au pape, pour le consoler d'avoir été contrarié dans un moment consacré à une si douce réunion.

Le calme se rétablit bientôt, et la conversation reprit son cours. Dona Olimpia et la princesse de Rossano se trouvaient un peu à l'écart, et parlaient bas entre elles. « 0 ma chère belle-mère! dit Cornélia, j'aurais bien une gi ace à vous demander. — Laquelle ? — Il va y avoir une promotion de cardinaux. — Oui, il en court un bruit. — Or, j'ai deux personnes auxquelles je prends un bien vif intérêt, dit la princesse; seriez-vous assez gracieuse pour vous montrer favorable à leur égard auprès de notre saint-père? — Qui sont vos prélats à nommer ? — D'abord , l'un de mes cousins, Baccio Aldobrandini. — Et l'autre? — L'archevêque de Paris, M. de Retz. — Oh! oh! dit donna Olimpia en souriant, qu'est-ce que cet extravagant-là a donc fait pour que vous preniez tant d'intérêt à lui? — Mais l'abbé Charrier, qui postule en cour ici pour lui, m'en a fait les plus grands éloges. — Vous a-t-il dit, par exemple, qu'il se bat à l'épéc comme un

Corse, etqu'ilenléve toutes les femmesdont il devient amoureux? — Mais êtes-vous bien certeiine de tout cela? ce sont des calomnies; la cour de France ne le soutiendrait pas sans doute comme elle fait s'il en était ainsi. — Croyons-le, dit en riant dona Olimpia. En tous cas voire cousin Baccio sera nommé selon toute apparence, et quant à votre protégé d'outre-mont , puisque vous et la France le voulez, nous ne sommes pas assez satisfaits de l'Espagne depuis quelque temps, pour que nous ne nous donnions pas le plaisir de faire, en nommant un cardinal français, une chose qui déplaira sans doute à sa majesté catholique. Mais, ajouta dona Olimpia, j'ai à vous demander une faveur de la même nature. — A moi, madame? Vous badinez, je pense. — Point du tout. Je sais combien le saint-père a à se louer des conseils que vous lui donnez journellement, et toute la confiance qu'il met justement en vous. Ne soyez donc pas étonnée de ce que j'ai recours à votre aide. Trop longtemps de petits dissentiments ont relâché les liens qui doivent ne faire de toutes nos familles qu'une seule. Il faut nous serrer, ma chère, nous unir, nous confondre, et que chacun de nous, selon ce qu'il peut, concourre à II. 7

donner de l'éclat et de la puissance à la famille. C'est à ce litre, ma chère Cornélia, que je vous appelle en aide. J'ai aussi quelqu'un à qui je voudrais voir conférer la pourpre, et je vous prie de le bien soutenir dans l'esprit du pape... Quand il en sera temps, ajouta la princesse de Saint-Martin , qui lisait dans les yeux de sa belle-fdle qu'elle allait lui demander le nom de son candidat, je vous dirai de qui il s'agit.

Durant ce court entretien où dona Olimpia montra tout à la fois la confiance qu'elle voulait mettre dans les siens, et l'étendue du pouvoir qu'elle avait repris à la cour, le petit don Juan n'avait pas cessé de construire des châteaux de toutes les formes, et d'agacer le pontife, en revenant sans cesse sur l'église imparfaite de Sainte-Agnèse. Les Justiniani et les Ludovisi^quine soupçonnaient pas la malice de leur jeune neveu , s'amusaient de toutes ses impertinences, tandis que le pape en souffrait toujours plus. Enfin Innocent, impatient de se sentir sous la puissance de ce petit vaurien qu'il avaiteu lafaiblessede frapper,résoluttoutàcoup de s'y soustraire. Bien qu'il lui en coûtât, il se prépara à un sacrifice qu'il ne faisait pas souvent, car il n'était rien moins que prodigue, et

s'étant approché du meuble où il renfermait ses bijoux : « Ce jour, dit-il après l'avoir ouvert, a été heureux pour toute la famille ; je veux en consacrer le souvenir. Tenez, chère petite Olimpia, prenez cette bague ; vous, princesse Ludovisi, gardez ce bijou ; il renferme un morceau de la croix de Notre-Seigneur. Je donne cette perle qui a la forme du Saint-Esprit à la princesse Justiniani. » Puis s'adressant à dona Olimpia : J'aicru m'a percevoir, chère sœur, lui dit-il qu'il manque au milieu du collier que vous portez un diamant plus gros que les autres ; faites-y joindre celui-ci. Quant à vous, princesse de Rossano, ondiraque vous me faites manquera ma parole, puisquejevous donne ma croix d'Espagne que j'avais promis de garder. Mais enfin, puisque nous voilà tous réunis de cœur et d'âme, n'est-ce pas, mes enfants? ajouta le pape en regardantdon Juan, ce bijou précieux ne sortira pas de la famille; prenez-le, ma nièce. »

La princesse le reçut en montrant autant de modestie que de satisfaction, et don Juan, devenant rouge de joie , se jeta à genoux devant son oncle, dont il baisa les pieds. Tout le monde était ému , mais plus particulièrement le pontife et son petit-neveu, qui s'avouaient et

se pardonnaient mutuellement leurs fautes, dans le secret de leur cœur.

On était à peine remis de l'efiet de cette scène, lorsqu'on annonça le cardinal Antoine Barberin. Prévenu par doua Olimpia, il s'était revêtu de sa pourpre, et portait le cordon bleu, auquel étaitsiispendu la croixde l'ordre du Saint- Esprit. Après avoir salué le pape et les dames, il fit à Olimpia Justiniani une révérence non moins profonde, qui attira l'attention de chacun sur la jeune personne, et fit naître en elle un mélange de curiosité et d'embarras. Le cardinal fit ses politesses aux hommes; et bientôt les serviteurs du pape vinrent offrir des rafraîchissements , des bonbons et des fruits confits. Pendant celte petite collation, qui indiquait la fin de la première soirée, tous ceux qui devaient bientôt se retirer se tinrent debout et dans une certaine confusion, tandis que le pape, près duquel dona Olimpia elle cardinal s'étaient assis, restaient muets et immobiles en attendant que le reste des assistants les laissât libres.

L'attitude de ces trois personnages fit sentir aux autres qu'il y avait convenance à leur céder promptement la place. Tous prirent bien-

tôt congé du pape, la princesse de Piossano aussi gaiement que les autres, pauvre ambitieuse, ne faisant pas attention que dona Olimpia reprenait définitivement sa place, tant elle se sentait joyeuse d'emporter la croix d'Espagne qu'elle avait désirée si longtemps !

Pendant qu'Innocent embrassait encore tendrement son petit-neveu, à qui il avait donné sa bénédiction, dona Olimpia fit signe à Azzolini de demeurer.

La conversation prit à l'instant un tour prave. a Que savez-vous de nouveau? monseigneur Azzolini, demanda dona Olimpia. — On assure, répondit le jeune prélat, que les troubles de France sont sur le point de s'apaiser, et que l'on veut rappeler le cardinal Mazarin à la cour. C'est au moins le bruit qui courait hier dans le palais de l'ambassadeur de France. » Cette nouvelle agréable à Antoine, qui devait à Mazarin presque toutes les faveurs qu'il avait obtenues en France, valut à Azzolini un sourire protecteur du cardinal. « La guerre des Vénitiens contre les Turcs, ajouta le prélat, est tout aussi acharnée que jamais. Monseigneur le duc de Parme met deux mille hommes armés à la disposition de la république, et l'on ajoute que

le prince Horace Farnése, son frère, doit les commander. — Cela est certain, dit le cardinal ; mais si sa sainteté veut m'en donner la permission, je lui ferai connaître des nouvelles plus fraîches de Venise; car mes deux neveux, Carlo et INIafFeo, en arrivent. »

Dona Olimpia éprouva intérieurement du plaisir en apprenant cette dernière circonstance, qui l'assurait que l'absence des neveux d'Antoine n'avait pas été une défaite comme elle l'avait pensé.

« Après toutes les bontés que vous avez eues pour ma famille et pour moi depuis mon retour de France, ajouta le cardinal, je crois être agréable au saint-père et à vous, princesse, en vous faisant part des choses heureuses qui viennent encore de nous arriver. A la suite des différends qui s'étaient élevés entre mon oncle Urbain, d'illustre mémoire, et le duc de Parme, les Vénitiens, alliés aux Modenois et aux Parmesans contre le saint-siége, avaient séquestré les biens et les bénéfices que nous possédons sur le territoire de la république. Longtemps, mais en vain, nous fîmes des efforts pour rentrer dans ces propriétés ; jusqu'au moment qu'entraînée par l'exemple de votre généreuse in-

dulgence, la sérénissime république nous a, ainsi que vous, rendu tous ce qui nous appartient; et c'est pour remercier le sénat que mes neveux ont été à Venise, d'où ils sont arrivés avant-hier après avoir offert à la république de la part de notre famille douze mille ducats d'or (environ 200,000 fr.) pour subvenir aux dépenses de la guerre contre les Turcs. » Le pape et dona Olimpia, qui avaient toujours eu le grand tort de ne vouloir contribuer en rien à cette guerre sainte et héroïque, se sentirent tant soit peu gênés pour louer l'action du cardinal. Mais celui-ci, insensible à de petits succès de vanité, et poursuivant grandement son idée et ses projets, les remit bientôt à l'aise en disant qu'il avait fait une action de chrétien, il était vrai, mais qu'il regardait en outre ce don comme l'acquit d'une dette, en sa qualité de sujet du saintsiége.

Par bienséance autant que par politique, le cardinal n'ajouta pas que la famille Barberine en avait agi ainsi pour affermir auprès d'un des états les plus puissants de l'Italie son influence renaissante à la cour de Rome; en sorte qu'Innocent et sa belle-sœur parurent d'autant plus satisfaits des bonnes dispositions de la républi-

que, à regard du saint-siége, qu'il ne leur en coûtait rien.

« Ainsi, saint-père, reprit bientôt Antoine, que les assistants paraissaient impatients d'enlendre parler, Venise se rapproche donc du saint-siége, ce qu'il ne faudra pas oublier lorsque vous recevrez la visite de l'ambassadeur de la république. Quant à la France, une fois le cardinal Mazarin rentré en faveur à la cour, comme nous le fait espérer la nouvelle de monseigneur Azzolini, j'ose pouvoir assez compter sur l'amitié que ce grand homme n'a cessé de me témoigner en toute occasion, pour vous assurer que la France n'entreprendra rien qui puisse être contraire aux intérêts du saint-siége. Mais la couronne dont vous avez eu le plus à vous louer jusqu'ici, l'Espagne, est celle maintenant dont vous avez peut-être le plus à craindre. Outre les reproches déplacés qu'elle se permet à l'égard de vous et des personnes de votre famille, elle ne peut vous pardonner de ne pas lui avoir offert votre secours lorsque la révolution de 1647 éclata à Naples. La cour de l'Escurial a même été jusqu'à supposer que votre gouvernement avait poussé le duc de Guise à partir de Rome pour favoriser les révoltés na-

polilains contre les Espagnols. — Quelle idée extravagante! s'écria dona Olimpia, on n'y a même pas pensé. -^ J'avoue, ajouta le pape, que cette échauffourée du pêcheur napolitain ne me parut nullement devoir être une chose sérieuse. » Le prélat Azzolini fit au pape un sourire fin en branlant la tête, pour exprimer que l'on avait fait une faute en ne suivant pas les progrès de cet événement, a Hélas! saintpère, dit le cardinal, s'il n'était pas toujours inutile de récriminer contre ce qui est passé, si je pouvais me permettre de faire quelques observations sur la conduite que vous avez cru devoir tenir à cette époque, je vous dirais que je regrette sincèrement que vous n'ayez pas profité de la juste défaveur des Espagnols dans le royaume de Naples pour y étendre les possessions du saint-siége. »

A ces mots, Innocent et dona Olimpia ne purent se défendre de témoigner leur surprise, tandis qu' Azzolini, souriant de nouveau avec finesse, approuvait l'idée du cardinal par plusieurs signes de tête.

« Si j'eusse eu l'honneur d'être auprès de vous en ce temps, saint-père, je vous en aurais donné le conseil. » Le pape voulut parler, mais

le cardinal l'interrompit en ajoutant : a Et je vous le donne encore aujourd'hui.— Mais, éminence, dit Olimpia, avez-vous bien réfléchi aux dillicultés d'une pareille entreprise? — Vous ne devez pas en douter, princesse. Mais je sais aussi tout ce qui peut non-seulement la favoriser, mais l'autoriscr.Le jeune cardinal patron est fort mai instruit des dispositions de la cour d'Espagne; ou, ce que je suppose plutôt, trop disposé à la servir. — Prenez garde, cardinal, dit le pape offensé, vous faites une accusation bien grave sans preuves! -— Eh! mon frère, s'écria dona Olimpia, quand cesserez-vous donc de vous fier à des gens qui vous trompent ? — Monseigneur le cardinal neveu ne sort pas de chez l'ambassadeur d'Espagne, » ditAzzolini au pape, qui avait jeté les yeux sur lui en désespoir de cause pour trouver un défenseur de son favori.

Le pauvre pontife fut obligé de se soumettre, et Antoine continua ainsi : « Rien ne nous empêche de parler en toute franchise ici. Je vous dirai donc, saint-père, que ce même sentiment de haine qui vous a valu dans le temps des satires écrites, frappées même sur des médailles, de la part des princes protestants du nord et

de l'empereur lui-même, comme nous l'avons su alors en France; que ce même sentiment, dis-je, qui vous a forcé de briser jusqu'aux liens de famille les plus cliers, est encore plus acre, plus perfide, plus à craindre en Espagne qu'ailleurs. Le clergé de ce royaume vous hait, et, croyez-moi, défiez-vous de ce qu'il pourrait faire entreprendre contre votre personne. Ne vous entourez que de serviteurs fidèles, faites surveiller votre palais, et que surtout on ait l'œil sur vos aliments ! »

Innocent, tout ému d'effroi, se tourna vers sa belle-sœur, dont il serra la main.

« Voilà, saint-père, ajouta le cardinal, ce qui peut justifier une entreprise dans le royaume de Naples, où, comme vous le savez d'ailleurs, on n'a pas à se louer du gouvernement espagnol.

— Mais, demanda Azzolini, comment les Français, qui ont toujours eu des prétentions à cette couronne, prendraient-ils l'occupation de ce pays par le saint-siége? — Les Français, mon cher Azzolini, répondit Antoine, n'ont jamais eu de bonheur sur cette plage; et ce qui est arrivé à la suite de la révolution prouve bien qu'ils sont dégoûtés d'entreprendre rien

de sérieux pour s'emparer de nouveau de ce pays. S'il en eût été autrement, est-ce que c'est un duc de Guise, soldat brave sans doute, mais homme sans consistance et incapable de conduire sagement une expédition, que l'on aurait laissé aller là? D'ailleurs, après les premiers succès que cet homme avait obtenus au milieu de la populace napolitaine, et lorsqu'il avait été déjà j)roclamé son chef par elle, rien n'eût été plus facile à la France que d'envoyer une flotte et des troupes pour le soutenir. Si on ne l'a pas fait, c'est qu'en réalité on n'a pas voulu et l'on ne voudra jamais le faire.

)) En somme, la France, nation belliqueuse, n'a rien à craindre du saint-siége, dont la force est dans la bénédiction et la paix, et elle verrait les Espagnols chassés du royaume de Naples avec autant de plaisir qu'elle en a ressenti quand, par le traité de Munster, ils ont été forcés de se retirer des Pays-Bas.

^) Saint-père, et vous princesse, ajouta le cardinal, dont le discours avait déjà porté la persuasion dans les esprits, appliquons toute notre attention à cette entreprise , et n'en ajournons pas trop l'exécution. Le moment est propice pour agir; au pied des Pyrénées, dans

le Milanais et la Lombardie, les Français et les Espagnols se font nne guerre acharnée. Paris, siège de révolutions incessantes^ ne laisse aucun relâche à la cour, et remplit tout le royaume d'inquiétudes; le grand-duc de Toscane, vous le savez , ne s'écartera pas de sa prudente neutralité. Venise nous est favorable ; et l'une de mes nièces, mariée au frère du duc de Modéne, nous garantit la paix de ce côté. Ainsi, avançons-nous hardiment sur le royaume de Naples. Jamais, saint-pére,et vous, princesse de Saint- Martin , n'aurez une meilleure occasion de rendre utiles et d'augmenter vos trésors qu'en les faisant servir à une si belle entreprise. Quant à nous, qui désirons si vivement de ne fairequ'un avec la famille Pamphile; et en disant ces mots, Antoine fit un sourire gracieux à dona Olimpia ; quant aux Barberins, ils s'engagent à fournir et à entretenir une armée de dix mille hommes au saint-siége, jusqu'à ce qu'il ait pris possession du royaume de Naples. »

Quoique le cardinal , ainsi que sa famille , s'exagérât tant soit peu la facilité de cette entreprise, il y avait cependant des chances de succès qui séduisirent le pontife ainsi que sa belle-sœur. Après l'exposition sommaire de

son projet , Antoine ne manqua pas d'en déduire toutes les conséquences avantageuses. Il fit voir que ce royaume était composé d'une foule de principautés, dont l'étendue , ainsi que les revenus très- variés, fourniraient à chacun des enfants et neveux de la maison Pamphile une espèce de petit royaume à part, où ils imposeraient des gabelles tout à l'aise pour s'enrichir. Mais Antoine n'oubliant pas non plus sa famille, et désignant d'avance comme sa part la principauté de Salerne, fit entendre que cette annexe du royaume de Naples servirait à doter tous les Barberins présents et futurs. L'esprit du cardinal, que le maniement de richesses excessives avait rendu depuis longtemps fort romanesque dans ses conceptions, présenta ce projet sous des couleurs si brillantes, et en l'appuyant de moyens d'exécution si positifs en apparence , que le pape et dona Olimpia ellemême en furent éblouis.

La bonne humeur qu'avait fait naître cette conversation conduisit naturellement la princesse à parler au pontife du mariage projeté entre sa petite-fille et le neveu des Barberins. Cette union, qui ne pouvait que concourir à raffermissement de ce que l'on venait de

projeter , fut approuvée par le pape , qui , prenant feu à se sujet, voulut que l'on pressât ce mariage. Mais il restait à obtenir l'agrément de sa sainteté, à propos de deux circonstances importantes dont il était indispensable de lui parler sur-le-champ, puisqu'elles formaient la condition rigoureuse imposée par Antoine à dona Ollmpia, sans laquelle on n'aurait pu cimenter le pacte entre les deux familles.

On présenta d'abord le cas des deux fils de dom Taddeo, dont l'ainé s'était destiné dés l'enfance à la prélature, tandis que Maffeo, le plus jeune, se proposait de soutenir le nom de la famille en vivant dans le monde. La question du droit d'aînesse fut agitée de nouveau en cette occasion ; mais, vaincu par les raisons qu'Antoine avait déjà fait valoir a dona Olimpia, Innocent se rendit, et consentit au mariage de sa petitenièce avec le cadet des Barberins.

Mais là ne gisait pas la plus grande difficulté. Le point important était d'obtenir, en faveur de l'aîné Carlo, le chapeau de cardi nal , et de l'obtenir à la promotion prochaine à laquelle on travaillait déjà.

Ce n'était pas à Antoine qu'il appartenait d'entamer cette négociation délicate, et dona

01impia,qui le sentait bien, prépara les voies pour la traiter. « Vous ne voulez donc plus rieii me confier, saint-père? dit -elle, que vous ne nous parlez pas de la promotion que vous méditez? — Oh ! rien n'est plus simple que ee que je veux faire, répondit le pontife; ce sont de vielles dettes que j'acquitte. Lomellini,Omodei, Frédérik de liesse, Pimentello et Corrado attendent le chapeau depuis longtemps. — Vous n'avez pas oublié monseigneur Ottobonî, saintpère, dit le cardinal Barberin; sa nomination sera bien reçue en ce moment à Venise. — C'est une attention que je ne manquerai pas d'avoir pour la sérénissime république , puisqu'elle traite si bien nos amis, répondit le pape en souriant. » Antoine inclina la tète en signe de remercîment, au même moment que dona Olimpia recommanda au saint-père Baccio Aldobrandini. «Ah! c'est le protégé de votre bru', observa Innocent; mais il y en a un autre auquel je crois qu'elle tient plus encore, monseigneur François de Gondi, ce prélat qui préoccupe et agite tout le monde ici , quoiqu'il soit absent. Je n'ai jamais connu d'homme qui eût tout à la fois des amis et des ennemis aussi actifs. )j Antoine , a rés avoir laissé lire sur sa

pliysionomie qu'il méditait une observation, dit enfin : « J'ignore quels sont les projets de sa sainteté à l'égard de M. de Retz; mais son élévation au sacré collège ne sera pas agréable à M. le cardinal Mazarin. — Eh ! je le sais bien, dit le pape avec humeur; mais je suis fort embarrassé. Le jeune roi et la régente me la demandent. Sivous saviez cequ'ilyaeud'intrigues à Rome depuis un mois, à propos de toute cette affaire, vous me plaindriez d'avoir eu à les déjouer ! Enfin, la princesse de Rossano est pour lui ; un certain abbé Charrier lui a persuadé que le salut de la France dépend de ce chapeau donné ou refusé à Gondi, et la pauvre petite femme ne me pardonnerait pas de l'abandonner dans cette affaire, oii elle s'est imprudemment engagée. — Eh bien, mon frère, dit dona Olimpia en faisant un signe des yeux à Barberin pour l'engager à céder, puisque vous croyez que ce serait obliger la couronne de France que d'accorder la faveur que l'on demande pour M, de Gondi, laissez - vous aller. D'ailleurs, ajouta-t-elle en adoucissant le son de sa voix, vous serez agréable à la princesse de Rossano ; faites cela pour elle. »

Rien ne chatouille plus agréablement la va- II, 8

— lU — nité d'un homme que de lui persuader qu'il a }a puissance de faire cesser les petites jalousies qui régnent entre les personnes qui l'entourent; aussi Innocent fut-il louché presque jusqu'aux larmes, de la bienveillance et de la tendresse que dona Olimpia témoignait pour sa belle-fille. Il jeta sur sa sœur un regard où se peignit si vivement la satisfaction intérieure qu'il éprouvait, que la princesse de Saint-Martin jugea que le moment était venu de risquer la demande qu'elle avait à faire, a Y a-t-il de l'indiscrétion, saint-pére, à vous demander combien vous avez l'intention de faire de cardinaux cette fois ? — Dix; je vous en ai désigné huit, si je ne me trompe ; je compte élever encore Sancta-Croce, et puis enfin Fabio Chigi , que tout le sacré collège désire voir entrer dans son sein depuis longtemps. C'est un homme dont les vertus et les talents, ajouta le pape, donneront, j'en suis certain , de la force et de l'éclat au gouvernement de l'Église, et ma voix en le nommant ne sera que l'écho de celles de tous les zélés catholiques. »

Dona Olimpia, le cardinal Antoine et monseigneur Azzolini , bien que l'austérité de mœurs et Tintlexibilté de caractère de Chigi

ne fût pas précisément ce qui les accommodai! le plus, se trouvèrent cependant obligés de faire son élogeet de féliciter la pape sur cette promotion prochaine. La princesse surtout, qui avait pour tactique habituelle de vanter et de servir même ceux de ses ennemis dont elle savait qu'il n'était pas possible d'empêcher l'élévation, enchérit encore sur les autres en louant Fabio Chigi et surtout la sagesse du pape.

La conversation avait pris subitement un tour grave qui ne permettait guère à dona Olimpia d'avoir recours à de petits subterfuges féminins pour arriver à faire sa requête. Pressée par l'heure déjà avancée de la nuit, elle prit la résolution d'aller droit au fait. « Saintpère, dit-elle avec fermeté, moi aussi j'ai une grâce à vous demander. — Laquelle ? dit le pape avec étonnement. — Avant tout, mon frère, rappelez-vous que nous sommes en présence d'hommes graves, intelligents , attachés à votre personne, qui comprendront la portée de ma demande et sont persuadés d'avance que votre réponse, quelle qu'elle soit, sera dictée par la sagesse ; ainsi parlez comme le ciel vous inspirera. — Que voulez-vous, ma sœur ? demanda le pape avec émotion et en jetant

— lie — tour à tour les yeux sur Antoine et sur Azzolini. Que d(^sirez-vous ? — Que vous ajoutiez Carlo JîarljL'riiii an noinhic des caidiiiaux que vous allez faire. »

L'incroyable témérité avec laquelle dona Olimpia avait, en quelque sorte, jeté cette demande au pape, donna de l'inquiétude à Azzolini et mit Antoine mal à Taise. La dignité de celui-ci se trouvait compromise; et se voyant ainsi exposé à essuyer un refus en face, peu s'en fallut qu'il ne se levât de son siéjjc et ne sortit ])rusquement.

IMais dona Olimpia avait prévu tous les effets de sa démarche, et tenant les yeux fixés sur le pape, elle ne les en détourna pas jusqu'à ce qu'elle lui eût donné le temps nécessaire pour rassembler ses idées, former son jugement et prendre une décision. Il semblait qu'au moyen de son regard, cette femme eût le don de lui transmettre tout ce qu'elle désirait qu'il pensât, et telle était l'habitude qu'elle avait de lire dans l'âme de cet homme, qu'elle aurait pu dire d'avance ce qu'il avait l'intention d'exrimer.

A peine eut-elle détourné la vue de dessus lui, qu'il adressa la parole au cardinal.

« Si je n'avais à obéir, lui dil-il, quù i'ciitrainement qui me porte à vous être agréable, ainsi qu'à votre famille, Antoine, j'accomplirais à l'instant même le vœu que vient de former ma belle-sœur. IMais, ajouta-t-il en regardant du côté d'Olimpia, comme s'il eût voulu s'assurer que ce qu'il disait ne la choquait pas, l'intérêt même que je vous porte m'engage à

n'agir qu'avec prudence en cette occasion

Rappelez vous, continua-t-il, après avoir passé la main sur son front où se peignait le malaise, que votre famille, qui déjà a compté trois cardinaux vivants à la fois sous le régne de mon prédécesseur, a excité par cela seul une jalousie dont vous n'avez que trop durement ressenti les effets vous-même. Serait-il sage à moi de vous exposer de nouveau à des dangers dont toute votre famille ne fait à peine que d'échapper? Croyez-le bien, Antoine, c'est un sen- (imcnt de bienveillance toute paternelle à votre égard qui me dicte ces observations; car, et vous n'en pouvez douter, après toutes les espérances et les projets que nous avons formés ensemble ce soir, il n'y a pas de prospérité que je n'appelle sur vous et les vôtres; il n'y a pas d'honneurs dont je ne voudrais vous en-;

tourer. Mais il me faudrait une raison un

prétexte au moins ! »

La modération et la justesse de ces observations étaient telles, que les assistants restèrent plongés dans un silence embarrassant dès que le pontife eut cessé de parler. Dona Olimpia commençait même à regretter de n'avoir pas laissé Innocent se livrer à l'inattendu ordinaire de ses idées, réfléchissant que dans le cours d'une discussion sans ordre on aurait pu saisir quelque chance favorable de revenir hardiment à la question principale.

Le cardinal Antoine était réellement mortifié; et quoiqu'il fît aussi bonne contenance qu'il lui était possible, il maudissait de bon cœur l'imprudente conduite de dona Olimpia.

Le seul qui conserva toute sa présence d'esprit fut Azzolini. Frappé du danger que pourrait avoir cette position si elle se prolongeait, il rassembla toutes les ressources de son esprit pour tirer les trois personnages d'embarras. « Sa sainteté, dit-il avec le sourire sur les lèvres, me permettrait-elle de lui soumettre une observation? »

Ces mots produisirent sur l'assemblée l'efl'et d'un coin du ciel bleu qui apparaît tout à coup

pendant l'orage. « Eh ! sans aucun doute, mon cher Azzolini, dit aussitôt le pape; parlez! parlez ! nous vous entendrons tous avec plaisir. » Et en effet, le pontife, sa belle-sœur et Antoine, déridant leurs fronts, se tournèrent vers le jeune prélat pour l'écouter.

« Votre sainteté, dit Azzolini, d prouve tout à l'heure non-seulement combien elle est bonne, mais à quel point elle se fait honneur de pratiquer l'humilité. Mais si je ne m'abuse, notre saint-père, en cherchant a concilier si exactement les mouvements de son cœur avec ses devoirs de souverain, risquerait peut-être d'en atténuer souvent, et parfois d'en détruire complètement les heureux résultats. Le successeur de saint Pierre doit souvent ne prendre conseil que d'en haut, et dans l'occasion présente ce serait sans doute le cas. Tel est au moins l'avis que je soumets humblement. Mais, a dit sa sainteté, pour le monde, pour lier les langues intempérantes, il faudrait au moins...» un prétexte !.... Ici, saint-père, j'oserai dire qu'un prétexte ne serait pas suffisant ; il faut une raison, une bonne raison; et vous l'avez...»

A ces paroles, la satisfaction et la curiosité furent excitées de nouveau, et les trois audi-

leurs, souriant d'avance au moyen qu'allait leur donner Azzolini, l'excitèrent à parler par la vivacité de leurs regards, ainsi que par leurs sourires bienveillants.

(( Personne de vous, continua bientôt le prélat, n'ignore que de temps immémorial il est d'usage que ceux qui sont élus papes disposent de leur chapeau de cardinal en faveur de quelque parent de leur prédécesseur dont ils l'ont eux-mêmes reçu. Or sa sainteté Innocent X a été fait cardinal par feu Urbain VIII; il est donc conforme à l'usage, il est donc juste qu'il transmette son chapeau à l'un des Barberins parents du dernier pontife.

» Votre sainteté peut donc agir en toute assurance, ajouta Azzolini d'un ton plus familier, quand il eut vu la satisfaction et l'aise se peindre sur tous les visages ; votre sainteté peut nommer qui bon lui semble. Elle est souveraine, et n'a de comptes à rendre qu'à Dieu. Mais puisqu'elle veut bien, par une humilité que je ne puis qu'admirer, condescendre jusqu'à entrer dans le détail des convenances mondaines, je le répète, l'usage immémorial que je viens de signaler a force de loi. »

Il s'est rarement trouvé quatre personnes réu-

niesaussicomplélemenl satisfaites que le furent en ce moment le pape, sa belle-sœur, le cardinal Antoine, et monseigneur Azzolini. Outre l'envahissement futur du royaume de Naples, sur lequel chacun bâtissait proportionnellement ses espérances, Innocent se sentait la conscience à l'aise pour donner son chapeau à un Barberin ; donaOlimpia, en mariant sa petite-fille à Maffeo, augmentait l'éclat et la puissance de sa famille; Antoine devenait l'homme influent delà cour pontificale, et enfin Azzolini prévoyait, et avec raison, qu'à la promotion qui suivrait celle qu'on allait faire, il serait revêtu de la pourpre.

La nuit était déjà fort avancée, et on laissa le pape, qui commençait à avoir besoin de repos. Dona Olimpia, accompagnée du cardinal et du prélat, s'arrêtèrent quelque temps dans l'antichambre, où ils parlèrent à voix basse. Azzolini reçut plus d'un remerciment et d'un serrement de main d'Antoine pour le service qu'il venait de lui rendre, et dona Olimpia, qui n'était pas moins satisfaite de lui, lui frappa doucement sur le bras en disant au cardinal Antoine : u Cfisl un aigle que ce garçon-là ! Qu'en dites-vous, Antoine? »

A mesure qu'ils traversaient les appartements et descendaient lentement les escaliers, donaOlimpia et Antoine, entre lesquels Azzolini se trouvait placé, donnaient tour à tour des instructions au jeune prélat, devenu en quelque sorte leur ministre, u Surtout que rien de ce qui vient de se passer et d'être dit ne transpire, disait l'une. — Ayez bien soin, faisait observer l'autre, de surveiller l'ambassadeur d'Espagne, et qu'il n'ait pas ombre de soupçon de ce que l'on se propose d'entreprendre contre le royaume de Naples. — Madame, ajoutait le cardinal en s'arrêtant au milieu de l'escalier, préparez doucement les princes et les princesses de votre famille à ce grand événement. Engagez-les à tenir leurs trésors prêts; car il faut se préparer à de grands sacrifices, mais dont on sera amplement dédommagé ! »

Ils n'étaient plus qu'à quelques pas des voitures, lorsque Azzolini, qui jusque-là avait écoulé sans rien dire , prit la parole. « Il y a, dit-il, un bomme dont il faut bien se défier à l'occasion de l'entreprise contre Naples. — Aslalli, n'est-il pas vrai? demanda dona Olimpia. — Oui, madame; je ne serais pas étonné qu'il reçut de l'argent de la cour d'Espagne.

— Vous croyez ? dit le cardinal Antoine. — Je n'en suis pas certain, mais je penche à croire qu'il en est ainsi. — Surveillez-le bien, Azzolini, dit le cardinal avec gravité. — Tranchons la difficulté, dit dona Olimpia : qui ne nous sert pas est notre ennemi . Il faut que cet homme tombe ; entendez-vous, Azzolini? il faut qu'il tombe ! »

Ce furent les derniers mots de cet entretien, et les trois interlocuteurs montèrent dans leurs voitures.

Peu à peu, avec toute la prudence naturelle à dona Olimpia et exigée par les circonstances, les Justiniani, les Ludovisi, ainsi que dom Camille et la princesse de Rossano, furent initiés aux mystères de la conquête, ou plutôt de l'achat du royaume de Naples. On leur fit connaître le pacte conclu entre les Pamphiles et les Barberins, et la jeune Olimpia promise fut prévenue par sa grand'mère des noces brillantes que l'on se proposait de faire à son mariage avec Maffeo Barberin. Un volume suffirait à peine pour faire la peinture des espérances, des craintes et de tous les conciliabules de famille auxquels ces grandes nouvelles donnèrent lieu à tous les étages du Vatican. Il

— Î2i — était bien dillicile de s'attendre à nnc exacte discrétion de la part d'une troupe de jeunes femmes qui se disputaient déjà entre elles sur les cartes de géof^raphie, les seigneuries et les principautés du royaume de Naplcs. D'un autre côté, les maris, dom Camille, Justiniani et Ludovisi, quoique se parlant avec plus de gravité, ne laissaient pas d'en dire plus qu'il n'eût été à propos de le faire. Ils s'accordaient difficilement sur les sommes que chacun d'eux devait avancer pour le succès de l'entreprise. Justiniani, qui était le plus riche, voulait bien mettre quelque chose de plus que les autres ; mais les prétentions qu'il montrait à l'égard du partage après la conquête, étaient hors de proportion avec la mise de fonds qu'il proposait. A défaut de Salerne, qu'il fallait bien céder aux Barberins, il voulait au moins être prince de Capoue ou de Caserte. Ces prétentions blessaient singulièrement dom Camille, qui faisant valoir sa parenté directe avec le pape et son droit d'aînesse, soutenait que ces avantages devaient entrer en ligne de compte. Quant à Ludovisi, moins riche que ses beaux-frères, il était moins prévenu qu'eux en faveur de l'acquisition du royaume de Naplcs. Il y trouvait

des (lifficiihés; il allait même jusqu'à dire que cette entreprise ('lait folle, et qu'au lieu d'enlever et d'euriehir la lamille ou risquait de la perdre.

On conçoit qu'un secret qui circule entre quinze personnes, dont six femmes ; qu'une conspiration contre un royaume, tramée par des conjurés, au nombre desquels se trouve une vieille religieuse bavarde comme sœur Agathe, et une petite fdle de douze ans qui s'attend à se marier pour devenir princesse, courait grand risque d'être éventée; et c'est en eflet ce qui ne tarda pas d'arriver.

Carlo Barberin fut nommé cardinal avec François de Gondi et les autres. Les préparatifs du mariage de la jeune Olimpia Pamphile avecMaffeo Barbarin, prince de Palestrine, furent faits en toute hâte ; il fut stipulé que dona Olimpia donnerait soixante-dix mille écus, et que le prince Justiniani, père de la future, en ajouterait trente mille pour compléter la dot (environ cinq cent mille francs). Enfin ce fut dans la chapelle pontificale que le pape donna lui-même la bénédiction nuptiale aux deux jeunes gens.

Malgré toute la célérité que l'on put mettre

à l'accomplissement de ce mariage, on comprend que toutes 1rs précautions qu'avaient à prendre les deux familles coniractantes demandèrent plusieurs mois, pendant lesquels on s'occupa et l'on parla surtout plus que jamais de l'affaire du royaume de Naples.

Au milieu de toutes les caresses et des galanteries que se faisaient mutuellement lesPamphiles et les Barberins en cette occasion, le rôle du cardinal neveu Astalli devenait plus embarrassant de jour en jour. Les femmes se montraient ouvertement impertinentes et dédaigneuses à son égard; les hommes, retenus par sa dignité, honoraient son habit, tout en faisant peu de cas de sa personne; mais ce qui achevait de faire perdre contenance au jeune ministre était la froideur toujours croissante avec laquelle le traitait le pape. Sa parenté factice était devenue pour lui un fardeau insupportable, et lorsque quelqu'un des Barberins ou de la famille du pape lui donnait le nom de cardinal Pamphile, soit prévention de sa part, ou qu'en effet ceux qui lui adressaient la parole y missent une intention ironique et perfide, il lui semblait recevoir une injure.

Cependant le pauvre neveu postiche était

obligé, à la vue de la joie des deux familles, de paraître y prendre une part très-vive, et lorsque le jour des noces fut décidé , il crut de son devoir de traiter les époux et leurs familles, auxquelles le nom de Pamphile, que le pape lui avait imposé, semblait le lier aussi. Il donna donc un splendide banquet aux deux époux, après la célébration du mariage. Ce fut dans le palais de la place Navone qu'il réunit vingtdeux convives, au nombre desquels étaient dona Olimpia, les trois cardinaux Barberins, dona Anna Colonna, mère du marié, le connétable Colonne avec sa femme et ses fils, dom Camille et la princesse de Rossano, les Justiniani et les Ludovisi, ainsi que sœur Agathe.

Malgré la bonne grâce naturelle à Astalli, et bien qu'il s'efforçât de faire les honneurs de son banquet avec toutes les prévenances imaginables , il s'aperçut que l'on ne répondait à ses politesses que par des sourires forcés qui lui mirent du noir dans l'âme. Quand on fut levé de table, on ne lui dit que les mots que Tonne refuse jamais à celui qui vous a convié. Les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, se partagèrent en groupes, parlèrent à voix basse, Candis que le cardinal neveu, abandonné de

tons, embarrassé de sa personne, ne sachant où porter ses pas dans le salon, pour ne pas devenir indiscret en s'approchant de ceux qui paraissaient le fuir, payait cher, par les mortifications de cette soirée, les honneurs inouïs dont le pontife l'avait comblé jusque-là.

Dona Olimpia vit son supplice , et ne jugea pas à propos de le prolonger. Elle donna le signal de la retraite, et, accompagnée de dona Anna Colonna, elle partit avec les deux jeunes époux pour les installer dans le palais Pamphile, où il était convenu qu'ils vivraient près d'elle.

Depuis ce jour, la faveur déjà chancelante du cardinal neveu alla toujours en déclinant. Toutes les choses d'apparat, telles que les visites aux ambassadeurs , ou leur réception en cérémonie, furent confiées à dom Camille; et pour les affaires d'état, les négociations secrètes, le pape ne consulta et n'écoula plus que dona Olimpia et les Barberins. Astalli fut exclu de tous les conseils privés. Les réunions furent même tellement secrètes qu'il ne transpira plus rien de ce qui s'y traitait.

On pense bien que l'entreprise sur le royaume de Naples faisait redoubler de précaution et de mystère ; mai» toutefois et sans que l'on ait

jamais su au juste comment, l'ambassadeur d'Espagne et bientôt la cour de l'Escurial en furent instruits. Le roi catholique, sans faire aucun bruit, fit passer des troupes à Orbitello et à Piombino, afin de les mettre à portée d'augmenter les garnisons du royaume de Naples , dés qu'il serait nécessaire, et il donna à entendre au pape, par l'intermédiaire de son ambassadeur, qu'il était instruit de tout, que ses mesures étaient prises pour faire la guerre au saint-siége, mais qu'il était disposé à continuer de vivre en paix, si l'on renonçait à une entreprise extravagante.

Cette nouvelle jeta dans la consternation les Pamphiles et les Barberins. Les jeunes femmes surtout ne virent pas sans un grand chagrin leurs comtés, leurs principautés et leurs royaumes s'évanouir en fumée. Antoine, qui avait une tête à projets, se flatta d'en former bientôt un autre plus brillant encore ; mais les deux personnes qui apprirent cet événement avec le plus de calme furent le pape et dona Olimpia.

Cette femme, dont les calculs avaient toujours

quelque chose de positif, comparait souvent,

depuis le projet d'envahissement du Royaume,

les chances de succès avec les dépenses énor-

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