‹ Dona OlympiaChapitre 2 sur 3 · II · texte numérisé non relu

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mes que pouvait entraîner cette entreprise, pour peu qu'il se présentât quelqueobstacle. La nature de son esprit lui faisait toujours rejeter les opérations dont le succès ne lui était pas démontré infaillible; aussi pendant le cours de sa vie active avait-elle toujours détourné le pape de l'idée de prendre part aux ligues avec les autres états, ou de faire inconsidérément la guerre. Dans les grandes occasions elle savait bien faire usage de ses trésors; mais elle voulait savoir d'avance les sacriGces qu'elle devait faire , et c'est pour cela qu'elle redoutait tant les guerres, dont il est toujours impossible de calculer au juste la durée, et par conséquent les frais.

Une petite honte , fort naturelle , fut cause qu'il ne se dit plus un seul mot sur le royaume de Naples, entre les familles Pamphile et Barberine; et toutes les espérances, tous les intérêts qui s'étaient un instant fixés autour du Vésuve, se concentrèrent de nouveau à Rome et au Vatican.

Il y avait déjà quelque temps que ces rêves de fortune étaient évanouis, lorsqu'un jour le pape devant tenir consistoire , demanda avec humeur, devant quelques-uns de ses grands olïlciers, pourquoi le cardinal neveu n'était pas

encore présent. Sur cette observation impérieuse, on s'empressa de chercher Aslalli dans le Vatican, pour qu'il se rendît auprès du pape, et bientôt le cardinal neveu, soit qu'il eût quelque soupçon de ce qui le menaçait, ou qu'en effet il sentît intérieurement qu'il était répréhensible, entra dans la chambre du pape, pâle, et jetant un regard inquiet sur Innocent et ceux qui l'entouraient.

Le pontife ne lui donna pas le temps de se remettre, et se laissant aller tout à coup à la violence d'un courroux comprimé depuis longtemps : « Vous êtes un indigne î un monstre d'ingratitude, dit-il à Astalli , en entrecoupant ses paroles. Reprenez, reprenez votre nom d' Astalli. Vous avez deshonoré assez longtemps celui

de Pamphile que je vous ai laissé porter

Allez ! allez vous-en !... Sortez de ma présence, ajouta le pontife en faisant un geste menaçant; vous me faites horreur! )> Et comme Astalli faisait un mouvement pour se retirer : « Attendez, lui dit le pape, et connaissez votre châtiment et mes ordres. » La colère le suffoquait à tel point qu'il fut obligé de s'arrêter un instant; mais bientôt il reprit avec un nouvel emportement : « Vous n'êtes plus cardinal patron ; vous

n'êtes plus cardinal neveu !... Je vous ôte tous

vos grades.... je suspens tous vos revenus

Je vous exile de Rome ! Allez, et que je ne vous revoie plus ! »

Astalli, accablé par ces paroles foudroyantes, se laissa tomber à genoux, attendant pour sortir, et comme dernière faveur du pontife, qu'il en reçût sa bénédiction apostolique. Enfin Innocent, jetant un regard terrible sur le malheureux qu'il venait d'abattre, croisa sa main vers lui et se laissa aller presque sans connaissance entre les bras d'Azzolini et de quelques prélats qui étaient présents.

Astalli, comme foudroyé, se releva cependant, et sortit les veux baissés en passant entre la haie silencieuse de tous ceux qui avaient été témoins de cette scène aussi étrange qu'inattendue.

Personne ne pouvait imaginer quelle était la cause d'une chute aussi prompte et aussi terrible. Du Vatican, la nouvelle s'en répandit bientôt dans toute la ville de Rome, où l'on s'épuisa en vaines conjectures pour expliquer cet inconcevable événement.

Astalli fut-il faussement accusé, ou s'était-il réellement rendu coupable de quelque indiscrétion auprès de la cour d'Espagne , au sujet de

l'affaire de Naples? C'est ce qui n'a jamais pu être parfaitement éclairci. Mais au résultat, la populace de Rome et Pasquin s'égayèrent pendant quelques jours sur la grande colère du pape ; et la chute d'Astalli, retiré en exil à Sambucci, tomba bientôt dans un oubli complet.

Toutefois cet événement grave ne sortit pas aussi promptement de la mémoire de ceux qui peut-être le préparaient depuis longtemps. Les Barberins avaient repris toute leur influence à la cour du saint-siége, et doua Olimpia tenait Innocent X plus fortement que jamais sous ses lois.

vm

Si dona Olimpia s'était laissé aller inconsidérément aux espérances folles de la conquête du royaume de Naples, elle repoussa bientôt ce nuage trompeur pour retourner vers la réalité.

Revenue prés du pape, elle reprit ses anciennes habitudes, partagea son temps entre les attentions qu'elle prodiguait à son beaufrére et les spéculations lucratives que lui donnaient l'occasion de faire les charges, les faveurs ecclésiastiques dont la distribution était livrée à sa fantaisie; en sorte que pendant les deux années qui suivirent sa rentrée à la cour pontificale elle parvint à amasser assez de ri-

chesses pour n'avoir plus à regretter les sonp'es dorés que les projets du cardinal avaient entretenus pendant quelques jours dans son esprit. Antoine lui-même, associé aux opérations de dona Olimpia, ne tarda pas à reconnaître l'avantage de calculs positifs sur les spéculations les plus brillantes. Les biens des Paniphiles et des Barberins s'accrurent dans des proportions exorbitantes, et l'influence de ces deux familles à Rome s'en augmenta d'autant. Mais la haine populaire contre dona Olimpia, assoupie pendant la disgrâce de cette femme, se réveilla plus active que jamais dès qu'on la vit remonter les escaliers du Vatican. Malgré tous les soins qu'elle prenait pour se rendre chez le pape sans être reconnue, trahie souvent par ceux de ses ennemis qui savaient l'heure de son passage, elle devenait l'objet des injures et des menaces de la plus vile canaille. La disette et la cherté des vivres, qui se faisaient sentir presque constamment, étaient le prétexte trop bien fondé des vociférations injurieuses qu'on lui prodiguait; et le pontife luimême, tout aussi peu épargné qu'elle lorsqu'il parcourait la ville, éprouvait une mortification d'autant plus grande en ces occasions, que les

reproches qu'on lui faisait lui étaient adressés sous le nom de dona Olimpia.

Il fallut tout Taveuglement où était plongé Innocent X pour qu'il supportât les dégoûts qu'on lui fit éprouver pendant les dernières années de son régne. Rarement il se passait un mois sans qu'il ne reçût des lettres anonymes dans lesquelles, tout en conservant des formes respectueuses, on lui disait les vérités les plus dures, accompagnées des présages les plus funestes. Tant que Pancirole et Astalli avaient été près de lui, ces deux hommes ne manquaient pas de mettre ces lettres terribles sous ses yeux. Mais à peine dona Olimpia eutelle repris son pouvoir que son premier soin fut d'intercepter les écrits, de quelque nature qu'ils fussent, afin d'éloigner des yeux du pape ceux qui pourrait troubler le calme qu'elle voulait conserver à^ son esprit. S'autorisant de l'état valétudinaire d'Innocent pour lui épargner toute espèce d'application, elle l'entretenait dans une oisiveté presque voluptueuse, en ayant l'art de le mettre sommairement au courant des affaires, à l'aide de conversations qu'elle savait toujours rendre agréables et amusantes.

Parmi les distractions qu'elle cherchait à lui donner, tlona Olimpia fixait chaque jour l'attention d'Innocent sur les emhellissements de la place Navone et la construction de l'église de Sainte-Agnèse. L'achèvement de ce dernier édifice était surtout l'idée dont elle l'entretenait sans cesse, et chaque fois qu'elle arrivait du palais Pamphile, elle ne manquait pas de raconter en détail où en étaient les travaux. Curieux de s'assurer par lui-même de leurs progrés, Innocent fixa un jour pour se rendre à la place Navone, et prévint même sa belle-sœur qu'il irait jusqu'à son palais pour prendre la collation chez elle, avec toute sa famille.

Ce petit événement, dont le bruit s'était répandu, fut cause que la population de Rome, si curieuse de tout ce qui occupe les yeux, se porta dans les rues par lesquelles on supposait que le pape dût passer. Le pontife sortit du Vatican en portanline, espèce de petite litière dont ses infirmités le forçaient de faire fréquemment usage. Le cardinal Antoine le suivait dans son carrosse, et plusieurs prélats, parmi lesquels on distinguait Azzolini et Gualtieri, montés sur leurs mules, complétaient le

cortège, qu'entouraient des valets, quelques sbires et un détachement de la garde corse.

An bruit des cloches qui ne cessent de sonner lorsque le pontife romain sort, le peuple accourut en foule de toutes parts, et en moins d'un instant les rues furent encombrées de monde. L'aspect de cette populace avait quelque chose de menaçant, et bien que la présence sacrée du prince spirituel et les bénédictions qu'il donnait fissent d'abord plier tous les genoux et baisser toutes les têtes, bientôt les fronts et les regards se relevaient avec audace sur le souverain temporel, à qui on n'épargnait pas les injures les plus grossières sous le nom de sa belle-sœur. « Très-sainl-père ! du pain, du pain ! » répétait-on de tous côtés, en faisant précéder ce vers d'un autre dont on ne supporterait ni le sens ni la rime en français.

En proférant ces cris, la populace s'approcha tellement de la portantine que le pape en fut effrayé. Antoine Barberin mit la tête hors de la portière de sa voiture, encourageant Azzolini, qui, monté sur sa mule, s'opposait aux flots de la multitude, tout en faisant serrer les rangs aux Corses autour du saint-père. Innocent criait que l'on rebroussât chemin, qu'on

le reconduisît au Vatican; mais Azzolini, jugeant en homme de résolution que si Von cédait d'un pas à la canaille, elle avancerait aussitôt de mille, ne tint aucun compte des cris du pape et lit presser le pas au cortège. Une fois cette impulsion donnée, le jeune prélat, qui s'était constitué capitaine de la troupe, s'approcha de la voiture d'Antoine Barberin et lui demanda par un signe expressif s'il avait pris l'une des précautions indispensables aux grands pour se tirer d'embarias au milieu de la populace de Rome, de l'or; car pour lui il ne pouvait opposer que son courage et le peu de soldats dont il s'était fait le chef.

Antoine le comprit, et donna plusieurs poignées de monnaies à Azzolini, qui en emplit ses poches. Rassuré par ce subside, le prélat ne craignit plus de prendre un ton impérieux, dur même. « Retirez-vous, misérables! dil-il, vous qui vous mêlez ainsi à la foule du bon et fidèle peuple romain. Vous vous plaignez de la cherté du pain? on en baissera le prix. — Plus de gabelles! plus de gabelles! s'écrièrent quelques voix en interrouipant le prélat. — On les supprimera, répondit Azzolini à la foule, tout en foulant aux pieds de sa mule ceux qui

— uo —

avaient élevé la voix, on les supprimera. Quant à vous , braves et honnêtes Romains, qui respectez l'âge et la dignité de notre saint-père, voilà ce que sa sainteté me charge de vous donner. ))En achevant ces mots , iljela avec force, dans le sens inverse à celui que suivait le cortège, des pièces d'or et d'argent, sur lesquelles la foule rétrogradant se rua avec fureur. «Vive monseigneur Azzolini ! vivent les Barberins ! vive le saint-père ! » commencèrent à crier ceux qui, en avant du cortège, espéraient avoir leur part des libéralités pontificales. Azzolini ne se fut pas plus tôt aperçu que l'impulsion donnée se communiquait rapidement , qu'il devint moins prodigue de l'argent dont il avait peu , et qu'il fallait ménager jusqu'à la place Navone. Il ordonna même à la troupe de se montrer plus sévère contre ceux qui ne laisseraient pas le passage libre ou feraient mine de témoigner du mécontentement. Quelques pièces de monnaie et force coups de manches de hallebardes, distribués avec le genre de discernement qu'exigeait la circonstance, produisirent un effet merveilleux, et pendant le reste du chemin on ne cessa de crier : « Vive le saint-père ! » Un autre détachement de la garde corse at-

tendait sur la place Navone, prés de l'église de Sainte-Agnése et du palais Pamphile. Là aussi, le peuple assemblé pour l'arrivée du pape avait témoigné assez brutalement son humeur impatiente en vociférant des chansons injurieuses sous les fenêtres de dona Olimpia. La foule , excitée par cette gaieté féroce , voulait passer des paroles aux actions , et il ne s'agissait de rien moins que de disperser la garde, et d'enfoncer les portes du palais Pamphile pour le piller , lorsque le cortège du pape , précédé par les vivat qu' Azzolini était parvenu à exciter, entra dans la place et fit brusquement changer de ton à la populace mutinée. Par un de ces phénomènes que l'on ne saurait mieux comparer qu'à la propagation instantanée de l'électricité, les mêmes gens qui, cinq minutes avant, criaient contre les gabelles, et maudissaient dona Olimpia et Innocent X, tombèrent à genoux à la vue de la portantine, en attendant avec une espérance passionnée la bénédiction pontificale.

Malgré ce calme passager, l'agitation du peuple était évidente. Le cardinal Antoine ne s'y trompait pas, et Innocent mourait de peur. On se figure aisément quel genre d'attention il

— U2 — porta aux travaux de l'église de Sainte-Agnèse. En vain le Borroniini chercha-l- il à lui faire comprendre les changements qu'il prétendait apporter au plan de l'édifice; le saint-père, distrait et plein d'inquiétude, ne comprit rien, et sitôt qu'il entendait du bruit dans la place, il se retournait vers quelqu'un de ses officiers, qu'il chargeait d'aller voir ce qui se passait. Malgré les retards calculés que le cardinal Bai barin et monseigneur Azzolini mirent à la retraite du saint-père, pour ne pas avoir l'air de se défier du peuple ou de le craindre, il fallut enfin céder à la volonté du pontife, qui mourait d'impatience d'entrer dans le palais Pamphile,où il se figurait qu'il serait désormais en sûreté.

Le peu de distance qui sépare l'église du palais n'empêcha pas qu'on fût obligé d'y transporter Innocent , que la peur et la goutte rendirent impotent.

La porte du palais Pamphile ne fut ouverte qu'au moment même où le pape y entra. Quand le peuple aperçut momentanément l'intérieur de cette habitation, toute sa haine contre dona Olimpia se ralluma, et des huées, des injures obscènes, adressées à cette femme, s'élevèrent

(lu milieu do la place, lorsque Innocent pénétrait sous le portique. Azzolini;, après avoir fait passer le cortège, était resté le dernier; il ne vit pas sans inquiétude ce changement subit dans les dispositions de la plèbe. Resté en dehors, il fit fermer la porte du palais, et après avoir donné ses ordres aux officiers corses, il en dirigea l'exécution jusqu'au moment où la garde, ayant formé, non sans peine, un vaste demi-cercle en saillie sur la place, eût refoulé le peuple loin du palais. Du haut de sa mule, le jeune prélet promenait fièrement son regard sur les groupes de la foule dont l'attitude semblait le plus menaçante, et il ne quitta son poste que lorsqu'il crut être certain qu'il avait inspiré assez de crainte pour ôter l'idée aux plus audacieux de faire des tentatives de désordre qui seraient sévèrement réprimées.

Avant d'entrer dans le palais, il lança un dernier regard sur cette foule, qui eut peur de lui, parce qu'il n'avait pas eu peur d'elle.

Mais dans l'intérieur du palais, l'agitation , pour être d'une autre nature , n'en était pas moins grande que sur la place Navone. Dés qu'Azzolini fut entré , sous le péristyle , partout, snr les escaliers, dans les antichambres, il

— Ui —

trouva des groupes formés par les gens de la maison, parlant tous à la fois et d'un ton trèsanimé. (( Je vous dis, répétait l'un, que celui qui a fait le coup connaît la maison mieux que vous et moi. — Comment pourrait-il en être autrement? reprenait l'autre; va-t-on dans un cabinet fermé ouvrir un meuble dont son excellence a la clef, sans avoir eu la confiance entière de la princesse? — Ce n'est pas de ma faute si ce malheur est arrivé, ajoutait le majordome, d'un ton de voix plus bas, mais qui exprimait le dépit. Que de fois j'ai dit à la princesse qu'elle changeait trop souvent de domestique ! L'intérieur du palais Pamphile est connu par plus de gens que les détours du Colysée; voilà ce qui résulte toujours d'une économie mal entendue, ajoutait-il à ceux qui ne saisissaient pas le sens de son observation. Quand on ne paye pas bien ses domestiques, quand on lésine sur leurs gages, et qu'au lieu de les récompenser on les met à la porte, on en fait des voleurs; et tout cela pour épargner quelques centaines d'écus au bout de l'année ! Voyez le beau calcul ! »

Azzolini ne put douter qu'il s'agissait d'un vol commis dans la maison ; mais la. préoccu-

pation des serviteurs plus ou moins com])rouiis dans cette affaire était telle, que le. prélat ne put rien tirer de positif de leur part. S'avançant donc dans les appartements sans que personne songeât à l'annoncer, il pénétra jusque dans un grand salon où toute la famille Pamphile et le cardinal Barberin étaient rassemblés autour d'Inncoent.

Le pape était assis; ses deux mains tombaient le long des appuis de son siège, et il regardait devant lui avec stupeur. Dona Olimpia et ses filles allaient et venaient autour du pontife. Quant aux princes Justiniani etLudovisi, ainsi qu'au reste des assistants, ils paraissaient préoccupés et inquiets comme quand on fait des efforts pour deviner quelque secret impénétrable. L'arrivée d'Azzolini parut tirer dona Olimpia de la préoccupation extraordinaire où elle était. La pâleur de son visage et l'inquiétude gravée sur son front frappaient d'autant plus, que, contre son ordinaire, elle s'était parée d'une manière riche et éclatante pour recevoir la visite du pape. « Ah ! dit-elle en s'avançant vers le jeune prélat, dont la venue parut lui faire du bien, on m'a volé mes bijoux ! — Tous ? — Non, mais les plus précieux ; un an- II. 10

neau qui me vient du grand-duc de Toscane, une couronne de perles, une montre d'or, et le collier de diamants auquel j'avais fait ajouter les deux brillants, don de sa sainteté. Enfin tout a été pris dans un meuble demeuré parfaitement intact, dont le voleur, sans aucun doute, a eu tout le loisir de faire une fausse clef. Mais venez, Azzolini, ajouta-t-elle en le condui-» sant avec précipitation dans l'intérieur de ses appartements; il faut que vous voyiez les choses en détail. » Arrivés dans le cabinet et près du meuble dont elle ouvrit les tiroirs, elle fit remarquer qu'aucune serrure n'avait été forcée, et indiqua la place qu'occupaient les écrins enlevés. Azzolini observa tout avec soin. « Vous savez maintenant, dit dona Olimpia, tout ce que savent ceux que nous avons laissés ici prés ; mais je dois vous en apprendre davantage, mon cher Azzolini. Dans ce tiroir, et à la place qu'occupait l'écrin du collier, j'ai trouvé cette lettre; lisez-la; voyez si par hasard l'écriture vous est connue, car je serais bien trompée si celui qui l'a sinon écrite, au moins dictée, n'est rien moins qu'un valet mécontent. »En disant ces mots, elle tira de dessous son corset un papier qu'elle remit au prélat. Il y lut ce qui suit.

Terracine, octobre 1630.

« Madame,

» Cette lettre vous donnera la certitude que » j'agis en galant homme qui veut éviter qu'au- )) cun des gens qui vous servent ou vous ont » servie puisse être accusé d'un vol dont je » suis l'auteur. Vous avez épuisé la bourse de » tant de personnes qui ont été forcées d'avoir )) recours à vous pour obtenir à prix d'or des M emplois, des charges et des bénéfices, que )i vous ne vous étonnerez pas si l'une de vos » plus obscures victimes a repris son bien où il » l'a trouvé.

» En faisant abstraction de vos vices et de » vos crimes, je ne puis m'empêcher de recon- » naître l'excellence de vos talents et de votre )) habileté; aussi, dans votre intérêt, vousdon- » nerai-je le -conseil de garder vos bijoux et n vos trésors avec plus de soin. Dans le tiroir » au-dessous de celui où était le collier de dia- )) mants, il y a un collier de perles que je n'ai M pas jugé à propos de prendre. Derrière le » meuble est une armoire pratiquée dans le » mur, où vous conservez votre or. Vous voyez » que je suis parfaitement instruit de tous les

» détours de votre trésor, et que si je n'y ai » pas plus puisé, c'est que je ne voulais re- » prendre que ce que vous m'avez pris, ou à peu » près.

» Je suis vraiment fort contrarié de ce que )) le lieu où je me tiens ne me met pas à l'abri » de vos poursuites, car dans ce cas je me se- » rais fait un devoir de rappeler mon nom à )) votre souvenir.

» J'ai bien l'honneur d'être, etc. »

Quoique dona Olimpia vînt d'éprouver une perte considérable et qu'elle ne la supportât pas sans chagrin, la bravade du voleur et les renseignements sur les cachettes du cabinet aup-mentaient singulièrement son dépit et ses inquiétudes. L'idée d'une recherche active, d'une vengeance prompte et éclatante , dominait alors son esprit; et en mettant Azzolini dans sa confidence, elle espérait trouver en lui un conseiller qui abonderait dans son sens, et l'homme le plus propre à dévoiler le mystère de ce vol. «Eh bien, que pensez-vous de tout cela, et que croyez- vous qu'il soit à propos de faire? demanda Olimpia avec vivacité. — Madame, répondit le prélat, tenant toujours ses

yeux sur la lettre et en mesurant ses paroles, si votre intention est de poursuivre sérieusement cette affaire, elle peut avoir de graves inconvénients pour vous... — Eh! comment cela ? — De deux choses l'une, princesse : ou l'homme à la lettre est tout simplement un voleur qui fait son métier avec un peu plus d'adresse et d'esprit que les autres, ou le voleur est un homme d'importance. Enchanté déjà du tort qu'il vous a fait, et se sentant hors de votre atteinte, il vous brave, cherche à vous irriter, et veut vous faire tomber dans un piège que je vous conseille d'éviter. Il est inutile de vous dire, madame, ce que cette journée n'a fait voir que trop clairement ; c'est à quel point la populace se plaît à vous témoigner sa haine. N'en doutez pas, ces horribles vociférations, ces menaces dont on a entouré votre palais, ne sont que les brisants précurseurs d'un orage qui s'amoncéle plus loin contre vous; et je ne serais pas étonné que celui qui vous a si héroïquement volée eût employé une partie de votre argent à exciter aujourd'hui la canaille contre vous. Puisque vous me faites l'honneur d'attacher quelque prix à mes conseils, je vous engagerai à ne pas montrer cette

lettre, et surtout à vous abstenir de poursuites sérieuses ; elles pourraient vous amener à la connaissance d'un coupable que non-seulement vous ne pourriez pas faire punir, mais que vous n'oseriez même nommer. Ce sont de ces embarras auxquels une personne de votre rang et dans votre position ne doit jamais s'exposer. — Comment! je perdrai pour plus de trois cent mille francs de bijoux sans dire un mot, sans faire une j)lainte, sans tenter une recherche? dit dona Olimpia avec un accent profond de chagrin. — Si vous supposez, comme le font tous les gens de votre maison, reprit Azzolini, qu'un serviteur infidèle ou que quelque domestique congédié a pu commettre le crime, et que vous n'aurez à poursuivre qu'un coupable vulgaire, c'est une tentative qui peut se faire. Mais si parfois on atteint les voleurs, rien n'est si rare que de retrouver les objets volés, et en ébruitant cette affaire, vous donnerez à rire à vos ennemis. Croyez-moi , tenez cette lettre secrète.

Après cet entretien, ils allèrent rejoindre le pape, un peu remis de ses fatigues, et écoutant ses nièces racontant la fureur du peuple, auquel dona Olimpia avait été obligée de faire jeter

beaucoup d'argent par les fenêtres pour l'apaiser. « Ainsi, votre pauvre mère, disait le pontife, volée jusque dans l'intérieur de ses appartements, a encore eu à supporter une perte énorme pour faire taire ces misérables ! Pauvre femme ! »

Il répéta cette exclamation en voyant reparaître sa belle-sœur accompagnée d'Azzolini; puis continuant sur ce ton : « Mais de quoi donc se plaignent ces monstres qui viennent assiéger votre palais, chère sœur? vous si bienfaisante, si généreuse à leur égard .' Ah! les ingrats ! Mais je vous connais, continua-t-il en appuyant sur ses paroles; la haine injuste que l'on vous montre redoublera l'ardeur de votre charité, et dès demain, oui, dès demain , vous prodiguerez vos trésors à ceux mêmes qui vous ont le plus cruellement traitée. »

Le pape prononça ces mots de manière à ce que tous les assistants, y compris dona Olimpia, les interprétassent comme un ordre. La pauvre princesse qui venait de perdre ses bijoux, à qui l'émeute avait coûté passablement cher, se sentait peu disposée à faire de nouveaux sacrifices en faveur d'une populace qui l'aurait mise en pièces s'il eût été possible, et elle en voulut au

pape qui faisait ainsi les honneurs de sa bourse dans un moment où elle venait d'être mise si violemment à conlribution.

Innocent ne parut faire aucune attention à la contrariété qu'éprouvait dona Olimpia en ce moment, et achevant de déranger tous les projets d'une journée qui avait dtjà si mal tourné, il s'excusa auprès de sa belle -sœur de ce qu'il n'assistait pas à la collation promise, donnant pour raison que l'état où était la population de Rome, ainsi que les fatigues et les émotions qu'il avait éprouvées, rendaient son retour au Vatican indispensable.

L'ordre du retour fut tout autre que celui de la venue. Averti par l'expérience, Antoine Barberin avait fait venir une voiture du pape, où il se plaça avec le saint-père. Un assez bon nombre d'hommes à cheval entouraient l'équipage, et Azzolini, contraint de diriger le cortège, ordonna de partir au grand trot, en faisant faire place à la foule bon gré mal gré.

Pendant la nuit qui suivit cette journée, aucun des habitants du palais Pamphile, depuis la maîtresse du logis jusqu'au dernier des valets, ne ferma l'œil. Tout le domestique de la maison n'était occupé qu'à faire des conjectures sur

les serviteurs congédiés, pour trouver le coupable ; et de son côté, dona Olimpia, vivement aftectée des sommes qu'elle avait perdues, revenant sans cesse à ses tiroirs vides, retombait péniblement sur l'espèce d'ordre que lui avait donné le pape de faire encore de nouvelles dépenses en aumônes.

Il faisait grand jour depuis longtemps, qu'elle était encore en proie à ces préoccupations pénibles, lorsqu'on vint lui annoncer que monseigneur Azzolini était chargé de lui parler de la part du saint-père. Un laquais qui suivait le prélat déposa une petite cassette au moment qu'ils furent introduits dans l'appartement. Dés que le domestique se fut retiré, Azzolini donna des nouvelles satisfaisantes sur le retour et sur la santé du pape : « La ville est calme maintenant, ajouta-t-il; plusieurs gens du peuple, plus opiniâtres et plus insolents que les autres, ont été arrêtés par les sbires et traînes en prison. La place Navone et votre palais sont l'objet d'une surveillance particulière, ainsi vous pouvez prendre du repos. Sa sainteté, madame, était impatiente de vous faire parvenir des paroles rassurantes sur tout ce qui excite votre inquiétude, et elle a bien voulu me charger de ce

message auprès de vous.— Je sais, monseigneur Azzolini, tout ce que vous avez fait hier pour sa sainteté, répondit Olimpia, et le souvenir en restera élcrnellement fljravé dans ma mémoire. Fasse le ciel que le pape vous récompense selon vos mérites! — Sa bonté s'est déjà largement étendue sur moi, princesse, puisqu'il a daigné me choisir pour intermédiaire entre vous et lui; car, ajouta Azzolini, en indiquant la cassette que le serviteur avait déposée, je n'ai rempli qu'une partie de ma commission. — Qu'est-ce? demanda dona Olimpia en souriant. — Nous savons tous combien le pape est bon, madame ; mais ce que l'on ignore, lorsque l'on n'a pas l'honneur de le servir de prés, c'est à quel point sa bonté prend des formes délicates pour se manifester. Je ne saurais vous dire combien le saint-père a été affecté de la perte que vous avez faite de vos bijoux, ainsi que des violences du peuple autour de votre palais. Ces événements sinistres lui revenaient sans cesse à Tesprit, et hier au soir il en parlait à tous ses serviteurs. Il s'est épanché plus particulièrement avec moi sur ce sujet, et après une conversation dans laquelle je me suis abstenu de parler de la lettre anonyme, le saint-père a

bien voulu me consulter sur ce qu'il se proposait de faire. Je n'ai pu qu'approuver sa décision, et il m'a chargé de vous remettre trente mille écus (150,000 fr.) pour remplacer vos bijoux, avec une somme égale destinée à apaiser la fureur populaire en la distribuant aux pauvres des paroisses de Rome. Vous trouverez le tout dans ce coffre. »

Chose rare ! les larmes vinrent aux yeux de dona Olimpia en recevant cette heureuse nouvelle. Elle prit les mains d'Azzolini, et peu s'en fallut qu'elle ne l'embrassât, tant la joie débordait de son cœur.

En effet elle fut vive, mais de peu de durée ; car après avoir suivi le conseil du voleur, en cachant avec plus de soin ce nouveau trésor, dona Olimpia voulut aller aussitôt remercier le pape. Elle se rendit au Vatican; mais à peine y étaitelle entrée qu'elle vit des préparatifs de départ dont elle ignorait la cause. Le marjordome ne tarda pas à l'instruire de la résolution subite qu'avait prise le pontife d'aller s'établir au palais Quirinal. Inquiète, elle monta rapidement les escaliers, pénétra dans les appartements, et trouva son beau- frère entouré de quelques serviteurs, parmilesquels était le fidèle Pahlo. Tous

étaient occupésà maintenir le saint-pére, s'agitaiit sur son fauteuil en répétant : « Tout est-il prêt? Allons, partons; je ne veux pas rester plus longtemps ici! » Puis, apercevant sa bellesœur, il ajouta du même ton : » Faites donc que tous ces gens se hâtent! Partons, partons pour le Quirinal. »

Le désordre des traits et des discours d'Innocent fit reconnaître aussitôt à dona Olimpia que la santé et la vie même de son beau-frère couraient des dangers. Elle ordonna d'aller préparer la chambre du pape au Quirinal ; on attela des chevaux à une voiture fermée, et dona Olimpia elle-même, accompagnée d'Azzolini et aidée par Pablo, transporta le pape où i! avait pour idée fixe de se rendre. Durant le trajet d'un palais à l'autre, Innocent, emmaillotté dans des couvertures, ne proféra que quelques paroles sans suite, laissant à peine supposer qu'il eût la conscience de sa position. Arrivé au Quirinal, on le mit au lit, et lorsque tout fut disposé en ordre, dona Olimpia, en se retrouvant dans cette même chambre où deux années avant elle avait établi si fortement sa puissance, ne put se défendre d'un mouvement de satisfaction intérieure en se voyant revenue au même point.

Cependant tout était bien changé. Le pape, après deux jours passés dans un état de stupeur et d'immobilité qui fit plusieurs fois désespérer de ses jours, reprit l'usage de ses membres et de sa raison, mais avec une altération sensible. On le levait pour le placer sur son siège ; il ne marcha plus , sa mémoire s'affaiblit, et toute application soutenue lui devint désormais impossible. Sa dernière apparition dans les rues de Rome lui avait été fatale. Les injures et les menaces du peuple adressées soit à lui, soit à sa belle-sœur, avaient rempli son âme de terreur et de chagrin. Pientré au Vatican, et tout ému encore des dangers que courait dona Olimpia et du vol qui avait été fait chez elle, il avait vu clairement qu'on ne lui pardonnerait jamais de s'être remis sous l'empire d'une femme dont il lui était plus que jamais impossible de se séparer; enfin, les craintes que lui inspirait la fureur populaire excitée par dona Olimpia, l'avaient entraîné à un acte qu'il avait accompli en quelque sorte malgré lui, puisque sa raison n'avait pu résistera son penchant lorsqu'il envoya à sa belle-sœur une somme énorme, levée sur ce peuple même qu'il se flattait d'apaiser. Toute cette combinaison

de difficullcs que le caractère du pontife rendaient insurmontables se présentèrent à son esprit sous un aspect si douloureux, si effrayant, que sa tête surchargée d'années céda au poids nouveau qui vint l'opprimer. Les médecins, à qui dona Olimpia ne manqua pas de faire répéter leurs prescriptions chaque jour, déclarèrent que le pontife devait s'abstenir de toute contention d'esprit, en sorte qu'au bout de quelques jours Innocent ne faisait absolument plus rien que par l'intermédiaire de sa belle-sœur. C'était avec une sollicitude minutieuse qu'elle gouvernaitla vie journalière du pape; elle avait inventé une espèce de cérémonial pour donner accès auprès du souverain à ceux à qui il était impossible de le refuser. Les avertissements d'Antoine Barberinsurla mauvaise disposition du clergé espagnol avaient été d'autant lus attentivement écoutés, qu'Azzolini était parvenu à apprendre qu'un ou deux moines fanatiques, arrivés dernièrement de Barcelone à Rome, s'étaient vantés d'avoir des ordres supérieurs pour débarrasser la chrétienté à quelque prix que ce fût, d'un chef spirituel qui favorisait l'hérésie par sa conduite scandaleuse. Les empoisonnements étaient fort communs

•^ 159 — alors, à Rome comme dans toute l'Europe, et pour les prévenir, dona Olimpia visitait tous les aliments destinés au saint-père, interdisait l'entrée des cuisines à tout autre qu'à celui chargé du soin d'apprêter les repas, et souvent même elle poussait la précaution jusqu'à faire goûter une portion des mets par des animaux. Ces soins n'étaient pas inutiles pour elle-même , non moins poursuivie par la haine que le pape, avec lequel elle prenait presque journellement ses repas. Ordinairement, Pablo dressait une petite table prés du lit du malade. Dans les premiers temps, dona Olimpia se contentait de servir le pontife, mais bientôt ce fut le souverain lui-même qui ordonna à sa belle-sœur de s'asseoir et de partager son repas. Toutes les petites attentions féminines furent mises en œuvre en ces occasions par la belle-sœur du pontife, et ce moment de la journée ne tarda pas à devenir pour lui celui qu'il attendait pendant toute la matinée, et sur lequel se reposait agréablement son souvenir jusqu'à la nuit.

Pour le pape et pour elle c'étaient là les moments heureux de la journée ; mais pendant ceux qu'il fallait indispensablement consacrer aux affaires, le rôle d'Innocent était triste, ce-

lui de (loua 01im|)ia jtliis difficile et fort important. Assez souvent les consistoires se tenaient dans la chambre du pape, censé les présider de son lit; les questions qu'on lui adressait, ou les réponses qu'il avait à faire, étaient transmises par doua Olimpia, qui, modifiant les unes, et maîtresse de dicter les autres, disposait alors à son gré de la puissance souveraine. Attentive aux difficultés que ne manquaient pas d'élever ceux des membres des congrégations qui doutaient de sa fidélité, la princesse, aussitôt qu'une discussionsérieuse allait s'engager, disait le pape plus malade, lui donnait des eaux spiritueuses à respirer, et commandait momentanément un silence qu'elle avait l'art de prolonger assez pour que le fil de la discussion ne pût être repris.

Quant à ceux qui journellement venaient assiéger le palais du pontife pour en obtenir des faveurs et des grâces, c'était à elle qu'on avait ordre de les adresser, et Dieu seul peut savoir les sommes immenses qu'elle fit entrer dans le trésor pontifical et dans ses coffres , pendant les derniers temps de la vie d'Innocent X.

Elle faisait venir assez régulièrement les pa-

— IGl — rents du pape et les siens près du lit du malade; mais elle comj)tait leurs paroles, et souvent même dictait d'avance ce qu'ils devaient dire, a Ne fatiguez pas sa sainteté, répétait-elle souvent ; le repos absolu est expressément recommandé par les médecins; » et elle les poussait hors de la chambre en les faisant marcher sur la pointe du pied pour éviter de faire du bruit.

La princesse de Rossano se présentait chez son oncle plus souvent que les autres. Enhardie par la bienveillance tendre du pontife, elle était moins timide auprès de dona Olimpia, et forçait parfois sa consigne. Elle entra un jour dans la chambre du pape , au moment que sa belle-mère, penchée vers le lit du malade, lui tenait la main. Le sourcil de dona Olimpia se fronça en se voyant ainsi surprise; mais la jeune princesse prenant le ton badin. « Ah ! mon oncle, dit-elle, je suis jalouse de madame, pour qui vous réservez toutes vos tendresses ; vous ne m'en faites plus, je suis très-mécontente. » A ces mots, le pape tourna son regard vague vers sa nièce, et soit qu'il éprouvât une de ces absences d'esprit qui se renouvelaient fréquemment alors, ou qu'en effet il eût la con- II. 11

science de ce qu'il allait répondre : « La main qui m'a blessé, dit-il, est la seule qui puisse me guérir. » Et il laissa retomber sa tête sur son oreiller. « C'est très-galant, saint- père,» ajouta la princesse, qui fit un signe en agitant sa main devant son front, pour faire comprendre à sa belle-mère qu'elle supposait qu'Innocent ne jouissait pas en ce moment de toute sa raison. Les deux dames s'éloignèrent à quelques pas du lit pour causer plus à l'aise, et dona Olimpia insisla sur la faiblesse du cerveau d Innocent, tout en se promettant bien de donner des ordres sévères dans les antichambres pour que pareille scène ne se renouvelât pas.

Les Justinianiet les Ludovisi, ainsi que dom Camille lui-même, furent soumis à cette précaution, et dona Agathe n'en fut pas exceptée.

Vers ce temps, la vieille sœur du pape vint au Quirinal, pressée, affairée comme elle l'était toujours, et voulant entrer sans être annoncée; mais elle trouva en Pablo un obstacle insurmontable. « Eh bien, qu'y a-t-il de nouveau, disait la vieille, que je ne puisse pas voir mon frère? — Vous allez le voir, madame, répondit le vieux serviteur en lui barrant le passage; mais attendez que j'avertisse sa sainteté;

elle est malade... — Est-ce qu'il est plus mal ? demanda dona Agathe avec une vivacité et une inquiétude extraordinaire. La princesse estelle là? — Oui, oui, madame; mais attendez que je vous annonce. — Malgré toutes les précautions du serviteur espagnol, la vieille entra rapidement dans la chambre en demandant avec sa voix aiguë si sa sainteté était plus mal. — Silence ! silence ! dit à voix basse dona Olimpia en faisant signe de la main; ménagez la tète du saint-père ; les médecins recommandent le silence et le repos autour de lui. — Oui, oui, ils ont raison, observa la vieille sans modifier le moins du monde le son de sa voix, c'est indispensable pour son état; mais enfin, ma chère princesse, comment se porte-t-il? Est-il plus mal ? répéta-t-elle avec cette même expression de curiosité et d'inquiétude qu'elle avait déjà montrée. — Venez, venez par ici, dit dona Olimpia, en l'entraînant dans une chambre voisine, je vais vous satisfaire. »

A peine furent-elles seules, que dona Agathe, s'approchant de l'oreille de dona Olimpia, lui dit d'une voix très-basse : a J'ai bien mes raisons pour vous demander comment il se porte ! Mais d'abord, dites-moi, est-il en dan-

ger? Combien croyez-vous qu'il puisse vivre encore? car les moments seraient précieux, il ne s'agit pas d'une bagatelle! » En parlant ainsi, la vieille avait un ton de sincérité, etson regard laissait échapper quelque chose de si pénétrant, que dona Olimpia pensa que sœur Agathe lui faisait reproche de ne pas s'occuper de ce qu'il y avait de plus important dans ce moment suprême. « Soyez sans inquiétude , ma sœur, dit-elle aussitôt; son confesseur lui a encore fait visite ce matin, et vous devez bien penser quelle est l'exactitude de ma prévoyance, pour Taccomplissement des plus minutieux devoirs qu'imposent notre sainte Eglise. — Mais vous ne me comprenez pas, ma chère princesse ; qui est-ce qui pensera que vous n'agissez pas en bonne chrétienne auprès d'un mourant? Il s'ap^it de toute autre chose. — De quoi donc?

— D'un testament! — Que voulez-vous dire ? demanda dona Olimpia saisie d'eflroi à ce mot.

— On répète dans Rome, et il y a des gens bien instruits qui assurent que le saint-père lègue deux millions à la chambre apostolique. — Que dites vous là? — Ce n'est pas tout, continua la vieille en parlant plus bas qu'elle n'avait fait encore, car il dispose d'un million pour l'a-

chèvement de cette maudite église de Sainte- Agnése ! Trois millions enlevés d'un coup à la famille, ma chère princesse ; qu'en dites-vous ? — Mais vous croyez-vous bien instruite, ma sœur ? demanda la princesse, qui, sans être moins effrayée intérieurement, avait repris de l'empire sur elle-même. — Allez , quand le prieur de notre couvent se mêle de donner des nouvelles, ce qui ne lui arrive pas souvent , c'est qu'il est sûr de son fait. - J'ignore absolument si le saint-père a pris ces dispositions, dit dona Olimpia avec gravité, mais vous connaissez assez bien l'attachement profond que je porte à notre famille, et je réunis a dessein la vôtre et la mienne, pour être certaine que je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour concilier les intérêts de la gloire de sa sainteté avec les justes espérances sur lesquelles peuvent compter ses héritiers en ce monde. — Eh ! ma chère princese, interrompit dona Agathe, c'est précisément parce que je sais que personne n'estmieux disposée, mieux placée que vous pour débrouiller ce mystère et en prévenir le triste résultat, que je suis venue tout aussitôt vous en parler. Mais enfin, comment va mon frère? Que disent les médecins de sa maladie? Vous

même, que pensez-vous de la durée de ses jours? Car enfin, je le répète, ce n'est pas une bagatelle que ces trois millions ! — Soyez sans inquiétude, j'en fais mon affaire, dit en riant dona Olimpia, qui s'aperçut bien qu'elle ne pourrait jamais arriver à avoir une conversation grave avec dona Agathe, et repassons chez le saint-père pour nous assurer s'il est en état de vous voir et de vous entendre. Mais parlez bas, ma sœur, car le plus léger bruit prolonge ses défaillances. »

Elles rentrèrent dans la chambre. Mais le pape était plongé dans une de ces somnolences qui duraient souvent des heures entières. Cette fois , sœur Agathe marcha et parla avec précaution. Dona Olimpia s'approcha de l'alcôve, et soulevant le rideau : « Il dort toujours, dit- elle ; respectons son sommeil. — Pauvre cher homme ! s'écria la vieille religieuse en se signant, on dirait d'un corps saint! » Puis, sélant mise à genoux, elle fit une prière pour la conservation du pontife malade, pour son frère qu'elle aimait sincèrement, u Adieu, ditelle en baissant encore la voix , quand elle se fut relevée; adieu, madame; soignez-le bien; je me retire pour qu'il repose tranquillement. »

Elle se dirigea vers la porte, qu'Olimpia ouvrit avec précaution, et quand elle l'eut dépassée, se retournant tout à coup, elle prit avec vivacité la main de la princesse , à qui elle dit à l'oreille : (( N'oubliez pas les trois millions , au moins ! »

La recommandation était superflue , car dona Olimpia ne pensait plus à autre chose. S'étant replacée sur le siège prés du lit , elle tint ses yeux fixés sur le visage immobile du malade, le considérant avec cette espèce de curiosité mêlée de terreur, que l'on éprouverait à la vue d'une tombe qui va s'ouvrir. A travers ce front auquel une torpeur maladive donnait l'apparence de la mort, dona Olimpia cherchait à découvrir si la résolution qu'elle redoutait existait, prête à se ranimer au moment du réveil.

Lorsque le pape revint à lui, sa belle-sœur mit ses ressources accoutumées en usage pour rendre la flexibilité aux organes de sa pensée. Après les petites allocutions tendres, auxquelles le ton de la voix donnait plus de prix que le sens des paroles, elle fit entrer deux serviteurs qui mirent le malade sur son séant; puis elle lui donna quelques boissons, et commença à l'entretenir

de sujets variés et peu attachants. La statue colossale faite par Algardi, le jaillissement des eaux de la fontaine de la place Navone , les embellissements du palais Pamphile, et le commencement de la coupole de Sainte-Agnèse , ramenèrent successivement à parler de cette église, des sommes que sa bâtisse occasionnait, et des dépenses dont il faudrait encore disposer à l'avenir pour la terminer. — Cette église me ruine, dit le pape; mais je la finirai. — Sans aucun doute , mon frère. — Je veux la finir ; je veux que mon nom reste attaché à ce bel édifice; n'est-ce pas, sœur? — Sans doute, mon frère; mais enfin , car nous sommes tous mortels, observa Olimpia , avez-vous pris des précautions pour assurer son achèvement, dans le cas où il resterait quelque chose à terminer après vous? — Eh ! c'est là ce qui m'embarrasse; je voudrais être certain qu'après moi on ne laissera pas la chose imparfaite. — Ne devezvous pas compter sur votre famille? — S'ils étaient disposés comme vous , chère sœur , je n'aurais aucune inquiétude. Mais don Camille, votre fils, est fort indifférent à ce sujet; Justiniani est une tête sans cervelle ; Ludovisi n'est pas riche ; vos deux filles aimeront bien mieux

avoir de beaux équipages et de riches ameublements , et ma pauvre église restera imparfaite, — Mais puisque vous avez de telles appréhensions , que ne disposez- vous d'avance d'une somme destinée à l'achèvement de cette église? H ne vous resterait aucune inquiétude. — Eh bien , dit le pape en souriant avec malice et honte tout à la fois , c'est fait ! — C'est fait? s'écria dona Olimpia, qui ne retint qu'avec peine son émotion. — Oui, ajouta Innocent d'un air humble; mais cependant si vous le trouvez bon, chère sœur. »

Ces dernières paroles remirent du calme dans l'esprit de dona Olimpia. « Vous savez , dit-elle, que j'accède aveuglément à tout ce qui peut élever votre gloire, à tout ce qui contribue à assurer votre satisfaction et votre repos. Vous avez raison; léguez une somme pour Sainte-Agnèse. Et quelle est celle que vous destinez? — Ehl... un... un million, répondit Innocent en hésitant; trouvez-vous que ce soit trop. — Pour terminer l'église? Oh! non... Je m'attends bien, si vos neveux se trouvaient forcés d'achever votre ouvrage, à ce qu'il leur en coûterait beaucoup plus; et je vous dirai même que j'ai très-précisément prévenu toute la fa-

mille sur celte dépense inévitable : ils s'y attendent. — Quelle noble prévoyance, chère sœur ! — Je n'ai accompli qu'un devoir, mon frère; et si je pouvais éprouver quelque regret à l'occasion du parti que vous avez pris de léguer un million , il me serait inspiré d'un côté par le chagrin que nous aurons tous de voir des indifférents chargés de terminer un édifice que vous avez commencé , et de l'autre par la crainte que ce million ne soit pas suffisant pour le parfaire avec tous les embellissements qu'il exige; ou enfin, que ce million soit employé à toute autre chose. »

Innocent porta plusieurs fois le main à son front , en témoignant de la mauvaise humeur contre lui-même. « Je ne fais que des sottises quand je ne vous consulte pas, ma bonne sœur. — Allons, allons, ne vous tourmentez pas ainsi ; vous vous ferez mal. C'est une affaire terminée ; n'y pensons plus. — Mais je veux y penser. S'il y avait moyen de réparer cette faute ! — Vous avez donc promis ? — En l'air; mais enfin j'ai promis. — A qui? — A l'Alp'ardi et à Borromini. Ces artistes sont des /»cns terribles : l'un m'énumérerait toutes les statues et les tableaux qu'il y aurait à faire;

l'autre, en me décrivant sa coupole, me la montrait terminée; si bien que jelcs ai engagés à pousser vivement les travaux , et pour les y encourager, je leur ai fait entendre que je léguerais ce malheureux million. — C'est

une promesse verbale et assez vague que vous avez faite. Vous n'avez rien écrit ? — A la rigueur, répondit le pape, toujours plus mécontent de lui-même, je n'ai pas écrit puisque je n'ai pas livré d'acte; mais — » Innocent s'arrêta en portant alternativement un regard embarrassé sur dona Olimpia, et vers son petit meuble placé à quelque distance de son lit. «Mais, répéta-t-il sans pouvoir se décider à parler ouvertement, tenez ! cherchez, cherchez dans ce tiroir... »

Dona Olimpia se précipita vers le meuble, et en tira un paquet de papiers , qu'elle se mit aussitôt à feuilleter en les apportant au pape. « Voici d'abord, dit-elle, un legs de deux mille écus en faveur du fils de Flaminia. — C'est bien , c'est bien; après? — Puis l'acte par lequel j'ai , selon vos ordres, reconstitué mon fils don Camille héritier de mes biens. — Vous n'en avez pas regret, n'est-il pas vrai? — Au contraire, je vous en remercie , mon

frère. Voici ensuite, continua dona Olimpia , une lettre à Borromini , par laquelle vous l'élevez à la dignité de chevalier. — Hélas! grand Dieu! s'écria le ])ape, quelle triste chose que d'être malade! IMa mémoire s'en va. J'avais fait cette promesse à Borromini le jour même cil je lui ai parlé du malheureux million. — Soyez tranquille, mon frère ; avec votre permission , je vais prendre cette lettre , et je la ferai tenir aujourd'hui même à votre architecte. — Je vous en aurai mille obligations. — Voilà que nous arrivons , je crois , au legs en question, dit dona Olimpia en parcourant des yeux plusieurs papiers qui se suivaient. Celui-ci est relatif à Sainte-Agnése; mais en voilà un bien considérable, mon frère. — Qu'est-ce? — Il est adressé à la chambre apostolique. — Ah! oui, j'ai une idée confuse de cette affaire. C'est un brouillon , n'est-il pas vrai ? sans signature? — Non , votre seing n'y est pas, répondit dona Olimpia en tournant la feuille. — Quelle est la somme? demanda Innocent. — Elle est énorme, mon frère; deux millions !!! » Naturellement, involontairement, ou avec intention , la princesse prononça ces derniers mots d'un ton de sévérité et même de reproche

si ferme, que le pontife déconcerté détourna la tète et baissa les yeux. «Oserais-je vous demander, saint-pére, à qui vous aviez fait cette autre

promesse ? — Dom Tomazo — Ah ! votre

confesseur? Je comprends; c'est un cas de conscience; cela ne me regarde pas. — Mais, trèschère sœur, ne croyez pas que j'aie l'intention d'enlever cette somme à notre famille. C'est une idée qui m'est passée par la tête à la suite d'une conversation , dans laquelle dom Tomazo m'a conseillé de faire quelque chose pour le saintsiége, afin qu'on n'eût pas à me reprocher, ainsi qu'à mon prédécesseur , de trop favoriser les miens. — Je vous le répète, mon frère, c'est une affaire dont vous seul êtes le juge, et vous savez que pour votre gloire il n'y a pas de sacrifice si énorme qu'il soit que nous ne supportions. » Les larmes vinrent aux yeux du pape : a Déchirez , déchirez ces deux projets d'actes , ma sœur; je vous en prie, déchirez-les, je le veux. Je n'ai rien promis à dom Tomazo. — En êtesvous bien certain? — Très-certain. — Prenez garde; votre mémoire est parfois infidèle, et il serait fâcheux qu'elle trahît votre conscience. — Je n'ai rien promis à dom Tomazo, répéta plusieurs fois Innocent avec chagrin. — Alors

on peut détruire ce papier. Quant à l'autre , relatif à Sainte-Agnèse, y tenez-vous? — Déchirez-les! déchirez-les tous deux ! »

Pour plus de sûreté, la prudente Olimpia les jeta dans le feu, et ne les quitta pas de l'œil qu'ils ne fussent entièrement consumés. Cette opération faite, le reste des papiers fut replacé dans le meuble, à l'exception de la lettre qui anoblissait Borromini. Olimpia s'en empara, pensant bien qu'au moyen de cette faveur elle effacerait de l'esprit de l'artiste le souvenir de la promesse du pontife. Quant au pauvre A\~ gardi, atteint de la pierre, il ne lui restait que quelques jours à vivre, et son témoignage n'était plus à redouter.

A la suite de cet entretien, dona Olimpia et le pape se sentirent soulagés d'un poids énorme. Mais les émotions et les tracas d'esprit auxquels Innocent avait été en proie lui laissèrent des traces fâcheuses. Il s'affaiblit encore.

Vingt-quatre heures s'étaient à peine écoulées, que l'infatigable dona Agathe revint au Quirinal. Au moment qu'elle allait entrer dans la chambre du pape, dona Olimpia, qui l'avait entendue, entr'ouvrit la porte pour la prévenir. «Sa sainteté, dit-elle, est trés-accablée , et ne

peut encore vous recevoir aujourd'hui. — Et les trois millions, demanda la religieuse, que deviennent-ils? — Soyez sans inquiétude; on vous a fait de faux rapports. — Notre prieur faire de faux rapports ! Y pensez- vous ? Vous ne savez pas de qui il tient ces nouvelles? De dom Tomazo, ma chère princesse! — Pardon, ma sœur, si les soins du malade ne me permettent pas de m'entreienir plus longtemps avec vous. Mais pour votre gouverne et celle de votre prieur, tâchez de faire savoir de ma part à dom Tomazo qu'il fasse un peu plus d'attention à ce qu'il dit, parce que c'est un bavard et un menteur. Excusez- moi ; j'entends sa sainteté qui m'appelle; je retourne vers elle.»

Peu de temps après cet événement, Innocent, moins accablé par les souffrances de la goutte et de la pierre, eut une de ces alternatives de bonne santé qui changeaient les espérances et les calculs de ceux qui comptaient sur sa mort. On attendait avec impatience une promotion de cardinaux, désirée et promise depuis longtemps. Dona Oiimpia et le cardinal Chigi n'étaient pas moins impatients de voir entrer ce renfort au sacré collège , chacun d'eux se flattant que le plus grand nombre des nouveaux élus

se rattacherait à sa cause et à ses intérêts.

Malgré l'inconcevable faiblesse avec laquelle Innocent cédait ordinairement aux volontés de sa belle-sœur, la dignité pontificale reparaissait toujours en lui quand il s'agissait de traiter des affaires qui intéressaient véritablement le saint-siége. Bien qu'il n'aimât pas personnellement le cardinal Chigi, il l'interrogeait, l'écoutait, et suivait, autant qu'il lui était possible, ses conseils. Chigi avait de l'autorité sur son esprit, et il était le seul à la cour qui imposât du respect et quelque crainte même, à dona Olimpia. Appelé plusieurs fois par le pape au sujet de la promotion prochaine, le cardinal, malgré la présence de la princesse, exprima ses opinions avec toute la franchisse et la rigueur d'un homme d'état probre et quelque peu sévère.

Ce n'était pas l'audace qui manquait à Olimpia en cette occasion, mais elle était forcée d'user de prudence. On n'a sans doute pas oublié un certain Rasponi, dont les talents en matière de finances et de diplomatie étaient fort remarquables. Ce prélat, depuis l'élévation du cardinal Chigi à la charge de secrétaire d'état, s'était rendu utile à ce ministre, avait gagné sa

confiance , s'était dévoué à lui , abandonnant tout à coup dona Olimpia, dont les affaires les plus secrètes lui étaient connues depuis longtemps. Loin de se plaindre ouvertement de jce transfuge, dona Olimpia, qui comprenait mieux que personne les revirements de cette espèce , sentit limportance qu'il y avait pour elle de ménager Rasponi , dont les confidences à son nouveau patron auraient pu lui devenir funestes. Toutefois, quoiqu'en présence du cardinal, elle appuyât le choix qu'il faisait de certains prélats, elle ne négligea pas, aidée en cette circonstance des trois cardinaux Barberins , de faire entrer dans la liste des élus du pape ceux qu'elle comptait comme des amis ou des créatures.

Cette promotion de cardinaux fut la septième et dernière que fit le pape Innocent X (mars 1654).

La famille de Laurent Imperiali de Gênes, sans oser se confier aux vertus et au mérite réel de ce prélat, combla , dit-on, dona Olimpia de présents, pour obtenir son appui. Précaution superflue, car Imperiali était porté par tout le sacré collège, et en particulier par Chigi.

Le petit-neveu de Charles Borromée, Gui- II. 12

bert, également appelé à recevoir la pourpre par le pape et tous les cardinaux, dut cet honneur à l'éclat de ses vertus héréditaires et au n<^m illustre qu'il portait.

Avec un caractère emporté et un esprit satirique, François Albizzi, originaire de Toscane, mais né à Cesène, avait été obligé de quitter sa ville natale pour une aventure de jeunesse qui avait mal tourné pour lui. Arrivé à Rome, et jeté dans les affaires par Pancirole , il s'était fait prêtre, et était entré en prélature. A l'époque de l'affaire de Jansenius, et lorsque Innocent X lança sa bulle contre les fameuses propositions , Albizzi , qui prenait tout avec emportement , servit constamment en cette occasion l'aversion que le pape, ainsi que presque tout le clergé romain, portait aux doctrines des jansénistes. Ce dévouement plut à Innocent, qui se promit de le récompenser. Cependant, lorsqu'il fut question de donner la pourpre à Albizzi , on lui opposa plusieurs rivaux dangereux ; il eût même été écarté si dona Olimpia et le pape ne se fussent accordés à lui conférer cette dignité. Albizzi, qui n'était point aimé, avait pour ennemi capital l'un des plus vieux cardinaux, Maculano, de l'ordre des

— no ~

Dominicains , religieux austère , remplissant rigoureusement "ses devoirs, haïssant la famille Pampbile, la traitant avec dureté, et signalant sans cesse en tous lieux et à haute voix la présence scandaleuse de dona Olimpia auprès du pontife. Ge moine, fort âgé et très-spirituel , qui avait toujours vécu loin des affaires et des intrigues de la cour, était, depuis la mort de Pancirole , celui qui avec Chigi semblait aux cardinaux ennemis de dona Olimpia le plus propre à faire cesser les désordres du gouvernement pontifical. La haine qu'Innocent rendait à Maculano, et l'espérance dont se flattait dona Olimpia d'augmenter le nombre des ennemis du dominicain dans le sacré collège , firent donner le chapeau à François Albizzi.

Des espérances moins solidement fondées , quoiqu'elles eussent été entretenues par des promesses de se lier aux Barberins et par des dons assez considérables, rendirent dona Olimpia favorable à la nomination d'Ottavio Aquaviva, Napolitain, beau garçon, grand parleur, mais assez médiocre sujet.

Il y eut de grandes discussions à propos de Charles Pio, de Ferrare. C'était un homme ma-

ladif , dont la constitution faible entrait pour beaucoup dans l'étalage de son rigorisme et de sa vertu. Dans son évêché de Feirare , où il résida longtemps, il élait devenu insupportable au clergé de son diocèse ; et soit pour cette raison ou parce qu'il pensait , comme il le disait, que l'air de Rome convenait mieux à sa santé, il revint dans cette ville, où il acheta la charge de trésorier de chambre.

Pio était un homme fort ordinaire, qui ne se recommandait que par sa famille illustre et riche, et par une vertu dont on lui savait assez peu de gré ; aussi le sacré collège ne mettait-il aucun empressement à le faire entrer dans son sein. Mais dona Olimpia tenait à ce qu'il en fit partie. La charge de trésorier , dont Charles Pio était alors en possession, se payait quatre-vingt mille écus (400,000 francs), et chaque fois qu'il venait une vacance, le successeur était obligé de donner la même somme. Dona Olimpia pensa avec raison que l'honnête Pio, dans l'étourdissement que lui causerait la nouvelle dignité qu'on allait lui donner , se démettrait, selon l'usage, de sa charge, et qu'elle pourrait recevoir les quatre-vingt mille écus du successeur. Elle insista doncpour que le pape lui donnât le cha-

peau. Pio le reçut; son successeur à la trésorerie paya, et doua Olimpia se fit donner la somme par le pape.

On sait qui était le sous-dataire , Charles Gualtieri d'Orvietto, lié à la maison Pampliile, faiseur d'aftaires intrépide et éhonté , l'âme damnée de dona Olimpia, qui lui fit obtenir le chapeau, moins encore pour le récompenser de ses services que pour inspirer des regrets à son ancien compagnon Rasponi, qui l'avait quittée pour se donner à Chigi.

Malgré les justes observations qu'auraient pu faire naître les discours frivoles et l'élégance scandaleuse des galanteries de Decio Azzolini, personne n'en présenta, parce que le pape avait dit nettement qu'il voulait le faire cardinal.

Innocent se fit transporter dans une chaise roulante, en conclave, pour ouvrir la bouche à ces neuf cardinaux. Mais cette promotion, dont les arrangements définitifs n'avaient pas été obtenus sans bien des démarches et des paroles, fut la dernière affaire importante à laquelle ce pontife prit part. La fréquence des entrevues, et la tension d'esprit que tant d'intérêts compliqués lui avaient occasionnée, portèrent une nouvelle atteinte à toute son organisation. Ses

jambes devinrent impotentes, son cerveau s'affaiblit encore, et il arriva souvent qu'on n'obtenait qu'avec peine des réponses quand on lui parlait.

L'assiduité de dona Olimpia au Quirinal lui fit reconnaître aussitôtces symptômes effrayants. Mais, habituée à rencontrer à tous les instants de sa vie des obstacles nouveaux, elle repassa dans son esprit tout ce qu'elle avait fait, pour méditer sur ce qu'elle avait à faire.

Pendant la dernière promotion, elle avait tiré évidemment tout le parti possible de ce qui restait encore de volonté et d'intelligence au pontife ; mais cette ressource était épuisée.

Cependant Innocent vivait. Le pontife respirait encore; à son souffle était attachée la souveraine puissance. Or, c'était ce souffle que dona Olimpia voulait entretenir aussi longtemps qu'il se pourrait; pour elle, c'était le pouvoir, c'était la vie. Mais combien durerait-il encore? C'est ce qu'il importait de savoir.

Innocent n'aimait pas les médecins; et depuis son régne ce n'avait été qu'avec peine que sa belle-sœur avait pu obtenir de lui qu'il en laissât assister à ses repas, selon l'étiquette de la cour pontificale. A un certain Carlo Gomez^ docteur

Espagnol, avait succédé J. J. Baldini, qui, largement recompensé d'abord d'avoir guéri le pape d'une dyssenterie, disait-on, en lui faisant prendre de la poudre de corail, fut mis à la porte quelque temps après, pour s'être opposé avec beaucoup de raison à ce qu'Innocent fît un voyage à Viterbe, où il voulait aller rejoindre dona Olimpia, qui y était allé passer quel- (|ues jours. A Baldini succéda Mattéo Parisio, praticien habile, homme de sens, qui, sachant qu'il n'était pas plus possible de guérir les infirmités du pape que les travers de son esprit, mettait tous ses soins à calmer des douleurs dont rien ne pouvait détruire la cause chez un vieillard de quatre-vingt-deux ans. Parisio plaisait donc au pape, parce qu'il ne le fatiguait pas de médicaments, et il était dans les bonnes grâces de dona Olimpia, à qui il recommandait toujours de sauver à son beau-frère toute émotion forte, toute préoccupation d'esprit : « Qu'il s'abstienne surtout des affaires , » répétait en toute sûreté de conscience l'adroit médecin, qui, en tenant ce langage , était certain de donner un conseil tout à la fois salutaire à son malade et très -agréable à celle qui en prenait soin. Dona Olimpia conçut l'idée de consulter

Parisio , pour tâcher d'apprendre sur combien de temps d'existence du pape elle pouvait encore compter : « Comment le trouvez-vous? lui dit-elle, un jour après que le docteur venait de visiter son malade. — Toujours de même. — Ni mieux ni plus mal? — C'est toujours la

même chose. — Mais enfin, comment? — •

Ah*! princesse, dit Parisio, qui comprenait bien ce qu'on voulait apprendre, vous voulez eif savoir plus que notre art n'en peut dire! — Mais vos devoirs vous imposent de prévoir les accidents. N'allez pas mettre l'âme de sa sainteté en danger. — Votre excellence doit s'apercevoir à la fréquence de mes visites que je ne veux pas me laisser prendre en défaut ; d'ailleurs je ne sors pas du palais. Au plus léger accident on peut m'avertir. — Ainsi vous ne

pensez pas que rien presse qu'il y ait un

danger imminent?... — Si; le danger est imminent, en ce sens qu'il menace sans cesse; mais il faut attendre qu'il vienne. — Comment! vous ne pouvez me dire si cette état durera une semaine, quinze jours ou un mois ? — Il peut durer un mois , quinze jours , une semaine , madame , de même qu'il peut cesser demain. En pareille circonstance un médecin sage n'a

qu'à attendre, en se tenant toujours sur ses gardes. Et à vous dire la vérité, princesse, ajouta Parisio, qui s'apercevait bien que doua Olimpia le consultait bien plutôt pour savoir quelle conduite elle devait tenir, que dans l'intérêt delà santé du pape, il ne faut pas le perdre de vue un seul instant, parce que d'un moment à l'autre son état peut devenir désespéré. — Mais, mon cher Parisio, reprit vivement dona Olimpia, que toutes ces paroles vagues ne pouvaient satisfaire, voyons, parlez-moi librement. Ce n'est plus le médecin du saint-père que j'interroge, c'est le savant Parisio à qui je demande confidentiellement combien il pense que le malade peut vivre encore. — Mais je n'en sais rien , madame. — A quoi donc vous sert votre science? — A vous répondre comme j'ai l'honneur de le faire. — Mais le docteur Bertucci, que j'ai vu hier, m'a assuré que le malade n'a pas plus de quinze jours à vivre. — Eh mais! Bertucci a peut-être dit vrai : il est astrologue , moi je ne suis que médecin. Il fait son métier, moi je fais le mien. C'est à vous à décider qui des deux vous devez croire. Au surplus, princesse, au premier moment de danger, mon devoir est d'aller avertir le vicaire du pape, et il n'en sera

instruit qu'après vous. Malgré le vif désir que j'ai d'être agréable à votre excellence, ma science et mon zèle ne peuvent pas faire plus. »

La sincérité et la sagesse avec lesquelles Parisio s'exprima donnèrent une haute idée du médecin à dona Olimpia. Toutefois, comme ce qui contente l'esprit ne réussit jamais aussi bien que ce qui flatte les passions, ce fut la prédiction de l'astrologue Bertucci qui fixa les incertitudes de la princesse.

Elle ne balança plus, et se persuada que les quinze jouis sulïiraient à peine pour mettre ordre aux affaires comme elle l'entendait. D'a^ bord elle profita de tous les instants lucides de la raison du pape pour lui faire faire les dispositions les plus avantageuses en faveur de ses héritiers; puis, quand le pontife tombait en somnolence, elle procédait à l'inventaire des papiers, et s'assurait de l'état des cassettes renfermant les trésors ; en outre elle donna le conseil à la princesse de Rossano, ainsi qu'aux Justinianiet aux Ludovisi,de quitter le Vatican où ils demeuraient encore, afin d'effectuer lentement et tout à l'aise le transport des meubles et des objets précieux que le pape y avait amassés dans ses appartements. Toutes ces richesses

— 1«7 — étaient portées au palais Pamphile, où dona Olimpia les faisait mettre en ordre et enfermer avec soin.

Quant au trésor en monnaie d'or et d'argent, qui avait été transporté du Vatican au Quirinal lorsque le pape y rentra , elle se chargea de le réunir à tout ce que l'on avait déjà amassé au palais Pamphile. Presque tous les soirs, vers les neuf heures, lorsque Innocent, fatigué de la journée, tomhait dans une espèce de sommeil léthargique, dona Olimpia, saisissant cet instant de repos dont l'expérience lui avait appris à connaître la durée, en profitait pour aller passer quelques heures à la place Navone. On l'y conduisait en portantine, el il ne fallait pas moins de six laquais pour se relayer pendant cette course, tant la voyageuse nocturne ajoutait d'or et d'argent chaque fois au poids de sa personne. Arrivée chez elle, et après avoir mis cette portion de sa récolte en sûreté, Flaminia l'aidait à renouveler ses vêtements, tout en prenant soin de lui faire un rapport fidèle et circonstancié de ce qui s'était passé au palais pendant le temps de son absence. Il ne fallut rien moins que les quinze jours accordés par l'astrologue, pour que les trésors d'Innocent

fussent transportés au palais Pamphile. Dona Olimpia, dés qu'elle eut terminé cette importante opération, fit venir les architectes, les sculpteurs et tous les maîtres ouvriers qui prenaient part à la construction et aux embellissements de la place Navone, de l'église de Sainte- Agnès , de celle de Saint-Jean de Latran et du palais Pamphile, et leur paya de larges à-compte, en prenant des termes pour le surplus des dettes.

Le jour où elle régla ces comptes , dona Olimpia était pâle, et paraissait plus soucieuse que de coutume. Flaminia, qui depuis la recrudescence de la maladie du pape , était affectée d'une douleur à l'estomac qui ne lui permettait plus de prendre ni sommeil ni nourriture, ne put se tenir, en voyant la princesse si troublée, de l'interroger sur l'état du saint-père. Dona Olimpia , sans tourner les yeux vers celle qui l'interrogeait, lui fit comprendre par un signe de tête qu'il n'y avait plus rien à espérer, et que c'était le moment de s'attendre aux plus grands malheurs. Malgré la discrétion naturelle à Flaminia et les habitudes respectueuses qu'elle avait auprès de la princesse, la douleur fut la plus forte. La camériste se laissa tomber

sur ses genoux, et fut prise de sanglots qui l'auraient étouffée, si après plusieurs efforts douloureux elle ne fût parvenue à verser des larmes.

Il y a un lien mystérieux qui à certains moments unit les âmes qui se ressemblent le moins. Dona Olimpia releva Flaminia, la plaça sur un siège, et sentit des pleurs s'échapper de ses yeux.

A peine se sentit-elle remise de cette émotion, que voyant sa camériste retomber en faiblesse, elle sonna ses femmes, leur confia la pauvre Flaminia pour qu'on la mît au lit , et se disposa à retourner au Quirinal.

Ce qui se passa d'étrange et de mystérieux dans ce palais , durant les derniers jours de la vie d'Innocent X, est à peine concevable et ne pourrait se décrire. Le pontife ne respirait plus qu'à peine; sa raison, sa parole étaient presque éteintes, qu'avec l'intermédiaire de doua Olimpia, qui répondait pour lui, on introduisait encore dans sa chambre les ministres, les cardinaux et les ambassadeurs. On y tint des consistoires ; les affaires les plus importantes y étaient agitées, et chaque jour les antichambres étaient assiégées de gens se hâtant d'apporter

des dons précieux, des sommes immenses, pour obtenir de donaOlimpia, avant que le pape mourût, des abbayes, des bénéfices et des faveurs de toute espèce. On dit que dans ces derniers jours ectte femme Ct des receltes énormes. INIais ce qu'on aura peine a croire, c'est la précaution qu'elle prenait pour que personne autre qu'elle ne pût profiter des derniers éclairs de vie du pontife mourant. Ordinairement, à l'heure où elle allait passer quelques instants à son palais de la place Navone, pour peu qu'elle supposât que la somnolence du pape ne durerait pas tout le temps de son absence, elle fermait la porte de la chambre du malade et emportait la clef. Ses soins étaient devenus tellement indispensables au pape, et dans ces derniers temps elle l'avait si bien accoutumé à n'être servi que par elle, qu'Innocent lui-même, loin de s'étonner de cette étrange précaution, ordonnait à dona Olimpia de la prendre, « afm qu'une main étrangère, disait-il, ne vint pas le blesser. »

Mais enGn cet état de choses ne put durer. Un matin, le médecin Parisio déclara à la princesse de Saint-Martin qu'il fallait s'occuper du salut de l'àmedu pape. Cette fois ce fut dona Olimpia qui chercha à prolonger, en quelque

sorte, le nombre des jours du pape, en jetant de rincerlitude sur le diagnostic du docteur. Mais Parisio fut aussi ferme et aussi précis dans sa décision, en cette circonstance, qu'il s'était montré prudent, incertain même, la première fois qu'on l'avait interrogé.

Le médecin avait accompli sa promesse envers Olimpia en l'avertissant la première du danger. Mais sans perdre un seul instant, il alla remplir les devoirs de sa charge auprès des grands ofliciers du pontife, à qui il fit connaître le danger où était la vie du souverain. Parisio ne tarda pas à rentrer dans la chambre du ma^ lade, prés duquel il trouva dona Olimpia, qui, pâle et les traits altérés, tenait la main de son beau-frère. Soit qu'elle l'eût prévenu de son état, ou que le pape s'en fût douté en voyant le trouble de celle qui l'assistait, il paraissait avoir repris de la présence d'esprit et du calme. « Voilà le terme arrivé, disait-il à sa belle-sœur lorsque le médecin rentra : la volonté de Dieu &oit faite ! »

Parisio, voyant que ce qu'il y avait de plus difficile dans ses devoirs, c'est-à-dire d'entrer en matière, était aplani, se mit à genoux prés du lit du pontife, en lui disant qu'il était temps

que sa sainteté pensât aux devoirs que tout chrétien doit remplir au moment de passer dans une meilleure vie.

Innocent fit un effort pour joindre les mains ; il baissa les yeux et murmura une prière. Tant qu'elle dura, dona Olimpia et Parisio tinrent les yeux fixés sur lui, incertains qu'ils étaient de savoir comment le vieillard allait être af-* fecté de cette espèce de sentence. Mais Innocent, dont la mobilité d'esprit et la faiblesse de caractère avaient été si grandes tant que son existence dépendit des choses terrestres, se montra tout à coup ferme, résigné et grand, lorsqu'il se sentit près des portes de l'éternité. Il remercia affectueusement, mais avec dignité et sang-froid même, dona Olimpia de tous les soins qu'elle avait pris de lui. Dans les paroles entrecoupées qu'Innocent lui adressait, il était facile de s'apercevoir que depuis l'avertissement grave que venait de lui donner le médecin, son esprit, déjà élancé dans un autre monde, jugeait de là tout différemment ce qui se passe en celui-ci. Le voile des illusions était tombé tout à coup, et en repassant dans sa mémoire les jugements sévères que Ton avait souvent portés contre lui, il les trouvait justes.

« Ma sœur, dit-il en terminant, unissez vos prières à celles de toutes les personnes qui voudront bien en adresser à Dieu pour nous, car nous sommes de grands pécheurs. »

En employant la formule collective, le souverain, qui d'ailleurs avait parlé avec une gravité extraordinaire, fit une profonde impression sur dona Olimpia. Elle s'aperçut que pour la première fois Innocent la voyait comme il ne l'avait jamais vue. De part et d'autre, toute illusion était détruite.

Le pontife témoigna bientôt le désir de voir les siens pour leur faire ses adieux et leur donner sa bénédiction. La famille ne tarda pas à être rassemblée. Dona Agathe, les trois princes, les princesses et le jeune don Juan se mirent tous à genoux. Le saint-père parla avec affection à sa vieille sœur , qu'il félicita d'être religieuse, lui conseillant de profiter de la tranquillité du port où elle pouvait se renfermer, pour éviter les écueils que l'on rencontre à tout âge dans l'océan du monde. Il adressa successivement la parole à tous les autres, mais sans témoigner à aucun d'entre eux, même à la princesse de Rossano, rien de particulièrement tendre. Ce fut moins comme parent qu'en II. 13

— 19i — qualité de pontife qu'il leur donna des conseils et leur fit des exhortations. Il semblait que, se défiant de lui-même, il évitât de parler de tout ce qui pouvait le ramener à des sentiments trop humains.

Le jeune don Juan était le seul qui pleurât. Le vieillard s'en aperçut, et la douleur de cet enfant l'embarrassa. Il sentait quelle peine il aurait à surmonter son émotion. « Mon cher dom Juan, dit-il enfin, en prenant la précaution d'envelopper l'expression de ses sentiments du voile austère d'un langage pieux : ne pleurez pas ainsi ; réjouissez-vous plutôt de ce que celui que vous aimez et qui vous aime va passer dans une vie meilleure. Quelque soit le rang que nous sommes appelés à occuper sur la terre, nous ne devons pas oublier qu'il faut mourir; c'est une nécessité attachée à la nature de l'homme. Dieu, pour nous racheter de la mort éternelle, a soumis jusqu'à son fils à cette condition. Le disciple ne peut être au-dessus du maître; pasteur indigne d'un troupeau dont la faveur du ciel m'a confié le soin, si éminente que soit cette dignité sur la terre, elle n'affranchit pas de la mort. C'est Dieu, mon fils, qu veut que cela soit ainsi, et vous devez obéir aux

ordres de Dieu en le bénissant... Approchezvous, » ajouta-t-il en s'adressant à tous. Puis après avoir fait un effort pour se soulever, il leur donna la bénédiction, et sa main retomba sur le bord du lit. Tous allèrent la baiser.

Le pénitencier du pape ne tarda pas à entrer pour inviter la famille à se retirer, afin que sa sainteté pût jouir du recueillement nécessaire aux actes religieux qu'elle se proposait d'accomplir. Soit que la fatigue eût rendu Innocent insensible, ou qu'il feignit de le paraître afin de s'éviter des adieux qu'il redoutait, ses parents et dona Olimpia elle-même sortirent de la chambre sans qu'il fit un mouvement ou dît un mot. Ce fut la dernière fois qu'ils le virent; car à Rome dés que le clergé a pris possession d'un mourant, le mourant n'a plus rien de commun avec le monde.

Après qu'Innocent se fut confessé et eut reçu l'absolution du père Paul Oliva, jésuite qui avait remplacé le dominicain dom Tomazo, le saint-père éprouva un bien-être et une liberté d'esprit dont l'influence seiit sentir sur toute sa personne. Moins faible et se trouvant même en assez bonne disposition, il ordonna à Paul Oliva de prévenir et de faire entrer chez lui les

membres du sacré collège, les officiers et les serviteurs de sa maison.

Sur la demande du pontife, le grand pénitencier lui administra le saint viatique en présence de tous ceux qui étaient entrés, et bientôi il recommanda aux personnes auxquelles il aurait pu faire quelque offense pendant le cours de sa vie et de son régne de lui pardonner. Un murmure général témoigna des dispositions bienveillantes où tous les assistants étaient à l'égard du malade. Mais Innocent ayant à cœur de prouver qu'il ne faisait pas un acte simple de cérémonial, demanda en élevant la voix autant qu'il put : « Où est mon frère Sforza? Qu'il s'avance I » Le cardinal s'étant approché du lit : « Au nom du Christ notre Sauveur, lui dit le pape, pardonnez-moi. J'ai agi légèrement, j'ai été plus d'une fois injuste à votre égard; pardonnez- moi mes faiblesses et mes fautes, mon frère ! »

Le cardinal Sforza baisa la main du pape et se retira les larmes aux yeux. Il traversa la foule jusqu'à la pièce voisine, où ceux qui le v irent si ému lui en demandèrent avec curiosité la cause. Il rapporta les paroles du pape; puis revenant tout à coup à son naturel impétueux : « Quel

brave et saint homme que le pontife ! dit-il en modifiant autant qu'il put l'éclat de sa voix tonnante; ah î quel pape c'eût été qu'Innocent sans cette... malheureuse Olimpia! » Malgré les précautions qu'il croyait avoir prises pour parler bas, ceux qui l'entouraient, ainsi que les cardinaux et les prélats dont la foule s'étendait jusqu'à la porte de la chambre du pape, se retournèrent au bruit de cette exclamation, et malgré la gravité de la circonstance, on vit sourire plus d'un des assistants.

Le pontife fit également sa paix avec les cardinaux Cecchini, Maculano, Palotta, Maldachini, et quelques autres encore, envers lesquels il s'était souvent montré fort injuste pour se venger de la haine qu'ils portaient à sa bellesœur.

On était curieux de savoir comment il se comporterait à l'égard du cardinal Astalli. Les Barberins, ainsi que les cardinaux liés à dona Olimpia, désiraient vivement que le pape se raccommodât avec Astalli, dans l'espoir que cet acte de condescendance ramènerait ce jeune cardinal dans la faction barberine au prochain conclave. Mais le pontife tint rigueur à celui qu'il avait tour à tour élevé si haut et

précipité si bas. 11 ne lui adressa pas un seul mot lorsqu'il s'approcha de son lit; au contraire, il afl'ecta même à ce moment de demander l'un de ses serviteurs subalternes, auquel il fit des excuses pour des duretés qu'il prétendait lui avoir dites et dont le pauvre domestique ne se souvint même pas.

Le médecin Parisio fit comprendre aux assistants qu'il serait à propos de laisser le pape seul quelques instants pour prendre du repos. On sortit de la chambre sans s'écarter du Quirinal. Les cardinaux, les prélats et tous les grands fonctionnaires de l'état se dispersèrent dans les ditlérentes parties du palais. Déjà les factions opposées qui devaient se rencontrer au conclave commençaient à faire des tentatives pour se recruter. Les Barberins, sans avoir encore jeté leurs vues précisément sur le successeur d'Innocent, rassemblaient autour d'eux ceux qu'ils comptaient trouver favorables à leur cause et à celle de dona Olimpia. Azzolini, Gualtieri, leurs amis et leurs créatures les aidaient avec zèle dans cette circonstance. Plus loin, on voyait le moine Maculano entouré du petit nombre des cardinaux qui, par l'austérité de leurs mœurs et dans l'idée de mettre fin aux

scandales du règne qui allait finir, désiraient élever sur la chaire de saint Pierre un homme pieux et inaccessible à toute séduction.

Le cardinal de Retz n'était pas des moins actifs dans ces pourparlers préliminaires. Flottant entre les Barberins et le cardinal Sachetti, il cherchait à disposer les esprits de manière à ce que l'élection qui allait se faire fût avant tout désagréable au cardinal Mazarin. On allait, on venait, on montait, on descendait dans les détours du Quirinal, cherchant les uns, évitant les autres, et s'eflbrçant de lire sur les visages si on était disposé à vous sourire ou à vous repousser. Déjà les promesses, les intrigues et les fausses confidences circulaient avec activité au milieu de cette foule d'hommes agités par mille espérances contraires, lorsque vint l'ordre du pape de se rendre près de lui. Le silence se rétablit aussitôt, et le sacré collège rentra avec gravité dans la chambre d'Innocent.

La vue des mourants a quelque chose d'auguste en soi, qui devient ordinairement salutaire à ceux qui les approchent. Près de ce vieillard gisant sur son lit, ces hommes qui peu d'instants avant se disputaient déjà avec tant d'acharnement les vaines espérances de ce

monde, firent un retour sur eux-mêmes et sentirent le néant de ce qui les occupait.

« Mes frères, leur dit le pontife, suspendant ses phrases pour ménager et recueillir ses forces, nous n'avons pas oublié les paroles qui ont été chantées pendant l'ofFice célébré à notre couronnement: « Sic transit gloria mundi. » Je suis prêt à mourir. Le ciel est témoin que mes intentions ont toujours été pures... mais l'homme est faible, mes frères, et je vous prie d'être indulgents pour moi sur la terre, et d'intercéder là haut en ma faveur...

» Les temps sont difficiles, continua le pape, la sainte Eglise est en péril, et je m'accuse devant vous de n'avoir point fait assez pour éloigner et combattre ces dangers. Des considérations spécieuses m'ont trop souvent détourné de ridée de porter secours aux nations qui combattent le Turc. La pauvreté de nos peuples, le besoin de faire face à des disettes fréquentes nous ont empêché d'employer les fonds de l'état à aider les Vénitiens dans la guerre de Candie. Que celui d'entre vous, mes frères, qui sera choisi par le Saint-Esprit pour me succéder, répare cette grande faute.

)) Le Turc est un ennemi redoutable sans

doute, reprit le pape après une pause, mais rhérésie est mille fois plus à craindre aujourd'hui pour le saint-siége que les enfants de Mahomet. Ceux-ci nous attaquent à force ouverte; les hérétiques, au contraire, sous couleur de plaider en faveur des vérités chrétiennes, épient nos défauts, signalent nos fautes, recueillent avec une joie maligne les péchés que nous commettons, et parviennent à force d'adresse à semer la discorde entre nous, en nous rendant méprisables les uns pour les autres. Cet horrible piège, mes frères, déliez-vous-en, car nous y tombons tous.

» Vous êtes tous trop pieux, trop éclairés, pour que j'aie besoin de vous détailler les correctifs qu'il faut opposer à de tels manx. Il suffit de dire : Ayez confiance en Dieu, soyez justes, et conformez- vous strictement à la discipline ecclésiastique. Quand les princes de l'Église feront bien, tout ce qui procède d'eux s'améliorera ; tous les hommes, quelque rang qu'ils occupent dans le monde, se feront une gloire de les imiter. Si donc, comme je n'en puis douter, vous avez de justes reproches à nous faire sur notre conduite et notre administration, pardonnez-nous nos fautes, n'ou-

bliez pas notre faiblesse, et combien la lâche que nous avions à remplir était lourde et épineuse. »

'■} Les cardinaux Barberins, Sforza, Cezi, Cecchini et Fabio Cliigi, s'approclièrent du saintpère, pour lui témoigner la respectueuse admiration que ses paroles leur inspiraient, et tous conjurèrent le pontife de ne pas abuser du peu de forces qui lui restaient.

u Ali! dit le pape en dirigeant son regard vers le ciel, pourquoi Dieu n'a-t-il pas permis que la lumière pure qui éclaire aujourd'hui mon âme, aitbrillé plus tôt, lorsque mon corps avait encore assez de forces pour réaliser mes bonnes pensées!... » Des larmes s'échappèrent des yeux du pontife, puis rassemblant son courage : « Vous allez choisir bientôt parmi vous, mes frères, dit-il, celui qui doit me succéder. Il en est beaucoup parmi vous que leur piété rend dignes de cet honneur ; mais il faut encore, pour porter sans fléchir le fardeau de la souveraineté, que l'élu se sente à l'épreuve de toutes les tentations, qu'il se sépare des affections terrestres même les plus saintes, qu'il ne veuille servir que Dieu, qu'il soit uniquement l'époux de l'Éfflise. »

Ces derniers mois, où la pensée se manifestait d'une manière si nette, bien que les lèvres tremblantes du pontife eussent de la peine à les articuler, produisirent une profonde émotion sur ceux qui les entendirent, et un sentiment de respect universel fit tomber tous les cardinaux à genoux autour du lit.

Innocent éprouva une légère défaillance, pendant laquelle son médecin Parisio lui fit respirer des eaux fortifiantes, et essuya la sueur qui humectait son front , après quoi il continua : « Que le Saint-Esprit, mes frères, vous inspire dans les travaux de l'élection; mais s'il est permis à un humble pécheur de rendre profitable aux autres l'expérience de sa vie imparfaite, croyez-moi, élevez sur la chaire de saint Pierre un homme exclusivement dévoué à la gloire de notre sainte religion. Parmi ceux que l'expérience du gouvernement de l'Église m'a fait distinguer, j'en vois un dont la vie de prêtre a toujours été pure, qui s'est constamment garanti des séductions mondaines, que ses talents dans le gouvernement des choses temporelles ont rendu l'un des plus fermes défenseurs du saint-siége... »

A ces mots, tous les yeux se portèrent sur

Fabio Chigi, dont le regard resta au contraire fixé vers la terre.

« Celui-là, continua le pape, entraîné par l'idée qui le dominait, et sans faire attention à ce qui se passait autour de lui, celui-là peut vous faire comprendre quelles dispositions de cœur et d'esprit vous devez apporter dans le choix important que vous aurez bientôt à faire. »

Innocent se tut en se laissant aller dans les bras de Parisio. Le malade et le médecin échangèrent quelques paroles à voix basse, à la suite desquelles, le docteur pria les cardinaux de la part du saint-père, de sortir encore un instant de la chambre, afin de renouveler l'air.

La foule se répandit de nouveau dans le Quirinal. A mesure qu'on s'éloignait du pontife, les groupes se formaient, les conversations devenaient plus vives, et les prélats^, les personnes de la cour qui n'avaient pu approcher du lit du mourant, s'informaient avec curiosité de ce qui s'y était passé. « Il a désigné son éminence le cardinal Chigi pour son successeur, n'est- il pas vrai ? demandait l'un. — Sans doute, répondait un des assistants, sa sainteté a usé de son droit; mais le sacré collège peut user des

siens. — On dit qu'il a fulminé contre dona Olimpia? demandait un autre. — Il n'a pas dit un mot d'elle, répondait avec humeur Gualtieri, à qui on adressait cette question, tandis qu'il cherchait des yeux les 'trois cardinaux Barberins, avec lesquels il désirait s'entretenir. Au milieu de ce tumulte, ce ne fut pas sans peine que les différentes factions parvinrent à s'emparer chacune d'un corridor ou d'un cabinet, pour s'entendre et commencer déjà à faire valoir leurs espérances et leurs projets. A ce moment, les trois cardinaux mis en avant par les Barberins, le cardinal de Retz et Cezi, étaient Sachetti, Cherubini et Maculano. Quanta Fabio Chigi, que le pape venait de désigner, il n'en fut pas plus question que s'il n'eût pas existé; et tandis que toute la cour apostolique allait, venait, s'agitait et bourdonnait comme un essaim d'abeilles au moment du travail, ce grave personnage était resté assis, seul, dans l'embrasure d'une croisée, attendant avec un calme apparent l'issue d'une catastrophe qui faisait bouillonner si vivement tous les esprits.

Le pape ayant fait rouvrir les portes de son appartement, pria son camerlingue, Antoine Barberin , de prendre les états comparatifs des

dettes et des sommes qu'il laissait, afin de donner au sacré collège une idée précise de la position où se trouvait le trésor apostolique. Alors le pouvoir absolu des souverains, joint à l'ignorance où l'on était encore dans toute l'Europe de l'exactitude de la science financière, rendait ces formalités à peu près illusoires ; toutefois, ce simulacre d'ordre, donné par les pontifes romains, entretenait la tradition d'une idée salutaire que l'on ne s'est efforcé de mettre en pratique que de nos jours. Tous les comptes avaient été arrangés avec tant d'art par dona Olimpia , que malgré les sommes immenses réunies au palais Pamphile, elle avait laissé plus d'un million au Quirinal, tandis que les dettes accusées étaient fort minimes.

A l'exception de Fabio Chigi, versé dans les affaires, et de quelques autres liés d'amitié ou d'intérêt avec les Barberins et dona Olimpia, la plupart des cardinaux, entièrement étrangers aux opérations financières, et ignorant même les revenus approximatifs du pape, furent émerveillés de cette supériorité de l'actif sur le passif. Peu s'en fallut que dona Olimpia ne passât à leurs yeux pour une femme intègre.

Le camerlingue donna ensuite connaissance de petits legs en faveur de plusieurs domestiques du pape ; puis sa sainteté prit la parole pour ordonner au sous-dataire de distribuer gratis les bénéfices disponibles jusqu'au jour de sa mort. 11 donna des indulgences pléniéres pour toutes les personnes de sa maison, recommandant à ceux qui étaient présents de l'avertir s'il faisait quelque oubli dans les grâces qu'il avait à distribuer.

« J'ai encore d'importants services à reconnaître, ajouta le pape, dont la voix était fort affaiblie. Je ne dois oublier ni le médecin de mon âme ni celui de mon corps. Avec votre agrément, mes frères, je ferai don de trois mille écus d'or au père Paul Oliva, mon confesseur, et vous assurerez une pension de cinquante écus et un bénéfice de cent soixante à mon médecin Parisio.

Un silence approbateur confirma ces dispositions, et Innocent demeura quelque temps sans parler. Il témoigna cependant bientôt par de faibles gestes, qu'il lui restait quelque chose à dire. On s'approcha de lui, et l'on resta assez longtemps dans l'attente, en le voyant hésiter. Soit que la difficulté de s'exprimer se fit sen-

tir, ou que la forme sous laquelle il voulait présenter sa demande lui parût difficile à trouver, il resta plusieurs minutes sans rien dire. Pendant un instant même, on crut qu'il perdait connaissance. Mais rouvrant tout à coup les yeux, il s'adressa à ceux des cardinaux les plus voisins de lui , c'étaient les Barberins, Sforza, Azzolini et Fabio Chigi, en les invitant à consulter le sacré collège pour savoir si on trouverait bon qu'avant de mourir il nommât son petit-neveu don Juan Pamphile cardinal. En faisant cette étrange demande, les yeux du pontife exprimèrent un désir si ardent, une espérance si grande d'obtenir un consentement, que ceux à qui la question avait été directement adressée se trouvèrent tout à coup dans un grand embarras. François et Antoine Barberin se cbargèrent de la transmettre au grand nombre de ceux qui n'avaient pu l'entendre, et bientôt un murmure causé par les observations que cet accident provoqua parvint jusque dans les antichambres. Le plus grand nombre était opposé à cette nomination; mais comme la flatterie accompagne les souverains tant qu'il leur reste un souffle de vie, quelques cardinaux dévoués à la famille Pamphile trou-

valent déjà des prétextes pour favoriser cette dernière faiblesse d'Innocent.

Fabio Chigi était resté muet jusque-là, près du lit du pape. D'un coup d'œil , il jugea que si on temporisait, les flatteurs des Pamphiles ne tarderaient pas à faire prévaloir leur opinion, et que par cette nomination ridicule Innocent, qui s'était relevé jusque-là en face de la mort, allait retomber plus bas que jamais, en donnant à son petit-neveu, âgé de huit ans, la dignité de cardinal. « Très-saint père, dit-il à haute voix et en se mettant à genoux prés du pontife, permettez à votre humble serviteur d'accomplir envers son souverain un devoir sacré. »

A ces mots, le pape étonné fixa ses yeux sur Chigi, et les cardinaux, cessant tout à coup de converser, prêtèrent une oreille attentive à la voix de leur frère.

« Je ne présume pas assez de moi-même , ô Irès-saint père ! continua Chigi, pour exprimer une opinion qui me soit personnelle. Les pontifes à toutes les époques, comme votre sainteté elle-même pendant le cours de son régne, ont blâmé les promotions prématurées au cardinalat, et se sont toujours repentis quand ils en ont faites. En ce moment , à propos de l'intention II. 14

que vous venez de manifester , et à laquelle je ne pense pas que le sacré collège adhère, il s'élève une question particulière. «Quel est l'âge de votre petit-neveu, Jean-Bapliste Pampliile, et quel était celui des enfants les plus jeunes que l'on ait élevés au cardinalat ? L'histoire , les faits répondent. Non, très-saint père, votre béatitude est trop éclairée; elle porte un intérêt trop sincère à notre sainte religion , elle a trop à cœur de raffermir le gouvernement du saint-siége , pour introduire une innovation qui pourrait lui devenir funeste. »

Ce peu de paroles trancha la question. Le pape n'osa plus reproduire sa demande; les membres du sacré collège surent gré au cardinal Chigi d'avoir eu le courage d'exprimer ce qu'ils pensaient tous, mais ce qu'aucun n'aurait osé dire. Quanta ceux des cardinaux qui avaient des obligations particulières à Innocent et à sa famille, ils donnèrent des paroles de consolation au pontife, en l'assurant tout bas que le petit don Juan deviendrait cardinal sitôt qu'il aurait atteint le nombre d'années voulues par l'usage.

Le lendemain de cette journée laborieuse, les cardinaux furent encore appelés par le pontife, qui demanda à recevoir les saintes huiles. Le

bruit de la mort du pape se répandit même dans Rome ; mais par une de ces vicissitudes de santé dont Innocent avait fourni tant d'exemples, le pontife se trouvait au contraire beaucoup mieux. Une plaie qu'il avait à la jambe étant venue à s'ouvrir, il reprit assez de force pendant un jour pour faire illusion autour de de lui, excepté à son médecin.

Le cardinal Azzolini, toujours aux aguets de ce qui se passait chez le pape, ne manqua pas d'aller instruire dona Olimpia de cet événement inespéré. Un sentiment bien naturel, quoiqu'il serait peut-être assez difficile d'en déterminer le véritable mobile, fit prendre aussitôt à dona Olimpia la résolution d'aller voir le pape. Elle arriva sans être connue jusqu'au Quirinal. Tous les appartements étaient vides, aucun domestique n'était plus à son poste , et les antichambres, naguère encore remplies de tant de courtisans et de solliciteurs , étaient désertes. C'était aux derniers jours de décembre ; aucune précaution n'avait été prise contre le froid ; et lorsqu'elle pénétra jusqu'à la pièce qui précédait la chambre du pape, elle n'y trouva que le pauvre Pablo qui grelottait dans un coin.

A l'aspect de la princesse, le vieil Espagnol,

habitué depuis si longtemps à lui obéir, se leva, et fut sur le point de lui ouvrir la porte de la chambre. Mais ramené tout à coup par la réflexion à ses nouveaux devoirs, il lui signifia, dans les termes les plus révérencieux et les plus humbles, qu'elle ne pouvait pénétrer plus avant. Quoique les explications qui avaient lieu à cette occasion s'échangeassent à voix basse , cependant elle furent entendues, et bientôt la porte de la chambre du pape s'étant ouverte, il en sortit le père Paul Oliva, qui, avec un regard noble mais sévère , et étendant tout aussitôt la main vers la porte de sortie, en y poussant en quelque sorte la princesse : «Madame, dit-il, quand ils furent parvenus jusqu'à la seconde pièce d'entrée , qu'est-ce qui vous amène ici ?

— Un désir bien naturel, mon père, répondit dona Olimpia , intimidée pour la première fois de sa vie peut-être, celui de voir mon parent.

— Les sentiments de votre cœur vous égarent, princesse, répondit le jésuite avec une politesse froide. Sa sainteté n'appartient plus au monde; elle a rempli hier le dernier acte religieux qui l'en détache à jamais, et je suis chargé de p;arantir son âme de toutes les souillures mondaines, dont le contact, si court qu'il fût,

pourrait altérer la pureté qu'elle est parvenue à acquérir. — Mais » Le confesseur d'Innocent ne laissa pas achever dona Oliinpia, et lui indiquant encore de la main la seconde, puis la troisième porte des antichambres qu'il lui fit traverser à grands pas, il la conduisit jusqu'à l'escalier, où après l'avoir saluée, en lui recommandant de ne plus se présenter au Quirinal, il la suivit de l'œil jusqu'à ce qu'elle fût sortie du palais.

Cependant la vérité était connue dans Rome. On savait que quelles que fussent les alternatives de la santé d'Innocent, il ne lui restait plus que peu de jours à vivre. Pendant la dernière semaine, on ne vit plus un seul cardinal ni un prélat venir au Quirinal; toute la haute domesticité l'avait également abandonné, et il ne s'y trouvait plus que des serviteurs subalternes qui en dérobaient tout ce qui leur était possible d'emporter : argenterie, linge, vaisselle, menus meubles, tout devint la proie de cette valetaille ; à peine s'il resta au pape, tant qu'il respira, un couvert et une écuelle. Ce fut en vain que Pablo chercha des draps pour renouveler le lit de son maître, et il manqua également de couvertures pour le garantir du froid. C'est

dans ce dénûmcnt absolu , délaissé de tout le monde, et privé de ce que l'homme le plus pauvre obtient au moins par charité, que mourut le chef de l'Église romaine, l'un des principaux souverains de l'Europe.

Après la cérémonie de l'absoute , à laquelle assista tout le sacré collège, ce ne fut que pour remplir une formalité indispensable que le chancelier, accompagné de quelques cardinaux, se rendit encore une fois au Quirinal, et arracha du doigt du cadavre l'anneau qui servait de seing au pontife défunt. Une fois ce dernier signe de souveraineté brisé, le règne d'Innocent X fut fini, et tous les habitants de B.ome ne s'occupèrent plus que de son successeur futur.

Mais ce n'était rien encore. Quand la cloche du Capitole annonça la mort du pontife romain, le peuple et une bonne partie des grands aiïichérent une joie scandaleuse. Les épigrammes, les satires et les chansons sur dona Olimpia et le défunt inondèrent la ville, sans qu'aucune autorité pût restreindre les effets de cette gaieté féroce. L'interrègne d'un pape à l'autre suspend en quelque sorte l'action du gouvernement du saint-siége. Toutes les espérances s'exagèrent ,

toutes les ambitions s'exaltent, et l'importance de chaque cartlinal devient monstrueuse en raison des chances plus on moins vraisemblables qu'il a d'être élu pape, d'obtenir de nouvelles dignités ou des emplois lucratifs. Le peuple lui-même, qui ne se sent plus gouverné que par un être collectif, abuse d'une liberté passagère, brave les bienséances et les lois, et fait de tout le temps que dure un conclave des espèces de saturnales.

Mais tandis que dans les palais et dans les rues on se préparait déjà par des intrigues ou par des pasquinades à favoriser ou à rendre impossible l'élection de tel ou tel candidat à la tiare, le corps d'Innocent X restait complètement abandonné dans le Quirinal. Après les trois jours d'exposition, la rigueur du froid et le défaut de nourriture avaient chassé jusqu'à Pablo de ce palais. Des misérables cherchant à glaner après la récolte des laquais, s'étaient introduits jusque dans la chambre du pape, dont ils avaient décroché les rideaux , arraché les tentures. Non contents de cette proie, leurs mains sacrilèges avaient enlevé tout ce qui formait le coucher du pontife , laissant son corps presque nu sur la sangle, souillé de poussière,

et couvert en partie des débris de l'alcôve fracassée.

Cet affreux désordre régna tout un jour; il aurait peut-être duré davantage, si un maçon, employé à quelques réparations dans le palais, ne se fût avancé peu à peu jusqu'à ce(te chambre, après avoir traversé tous les appartements restés ouverts. Ce spectacle le toucha; et étant allé avertir ses camarades, ces ouvriers transportèrent le corps du pontife dans une espèce de cave où ils serraient leurs outils.

Ces gens parlèrent des précautions qu'ils avaient prises, s'attendant à voir arriver la famille du pontife pour rendre les derniers honneurs à leur parent. Mais, chose horrible à dire, et si peu vraisembable qu'on n'oserait la signaler si l'histoire ne l'attestait pas, aucun des parents d'Innocent X ne se présenta!

Lorsque enfin on conseilla à dona Olimpia de fournir la bière et le linceul pour ensevelir le pape, elle répondit : « Qu'elle était une pauvre veuve , et que ce soin ne la regardait pas. ))

Cependant le maçon n'abandonna pas son mort. Trop pauvre pour se procurer de la cire, il acheta de la chandelle , qu'il plaça allumée près de la tête du pape. De temps en temps il

— 217 ^ s'agenouillait , faisait des prières , et veillait avec atlention sur le corps que des rats affames lui disputaient souvent.

Cependant parmi les chanoines de la basilique de Saint-Pierre , se trouvait un certain prélat, monseigneur Segni , autrefois majordome d'Innocent. L'usage est, après la mort d'un pontife, de déposer la bière qui contient ses restes dans un sarcophage fixé au-dessus de la porte de la sacristie de Saint-Pierre de Rome. C'est là où la dépouille mortelle du dernier souverain attend pendant tout le règne de son successeur, qui lui-même venant occuper à son tour le sarcophage, détermine l'époque à laquelle on place définitivement le corps de son prédécesseur dans l'église qu'il a désignée ou qu'on lui choisit.

Le clergé de Saint-Pierre s'étonnait de ne pas entendre parler de la translation du cercueil d'Innocent, lorsque le chanoine Segni, impatient de savoir ce qui pouvait causer ce retard, et non-seulement par l'intérêt qu'il portait à son ancien maître, quoiqu'il n'eût pas eu à s'en louer , prit le parti d'aller au Quirinal.

Ce ne fut pas sans peine qu'il parvint à décou-

vrir le caveau où était le maçon qui gardait si soigneusement le cadavre d'Innocent. Avant de pouvoir proférer une parole, il se jeta à genoux prés du corps, et pria. L'ouvrier devint tout joyeux à la vue du chanoine, ne doutant pasqu'il ne fût envoyé par la famille Pamphile, s'il n'était lui-même un des parents. Mais quelques mots d'explications dissipèrent bientôt cette illusion, et l'étrange destinée des restes d'Innocent X était fort peu changée. Sur ces entrefaites , monseigneur Scotti , également majordome du pape, et poussé par un sentiment à peu près semblable à celui qui avait fait venir le chanoine, arriva dans le caveau. Ces deux prélats étaient fort pauvres; mais à la vue de l'état misérable où se trouvaient les restes de leur maître, ils s'entendirent pour partager les dépenses qu'occasionneraient l'achat d'une bière en bois blanc et des linceuls , ainsi que l'ensevelissement. Comme ils combinaient entre eux les moyens de réaliser leur projet le plus promptement possible, un bruit confus de voix se fit entendre, et bientôt ils virent paraître une femme soutenue et conduite par les camarades du maçon. Cette femme, pâle et d'une maifi:reur extrême , était vêtue de noir. Sitôt

qu'entrée dans le caveau elle aperçut le corps d'Innocent X , elle se prosterna en touchant la terre de son front et resta longtemps dans cette attitude. Segni et Scotli ayant interrogé les ouvriers qui l'avaient amenée, ceux-ci ne purent donner d'autres renseignements sur elle, si ce n'est que, l'ayant rencontrée traversant en toute hâte l'une des cours du palais , elle leur avait demandé de la conduire dans le lieu où était le corps du pontife , ce qu'ils avaient cru devoir faire.

Cette femme ayant relevé sa tête , resta encore agenouillée , faisant des prières avec tant de ferveur, que rien de ce qui l'entourait ne semblait la distraire. Quand elle les eut terminées, et après avoir baisé la terre auprès des pieds du mort, elle adressa alors la parole aux deux prélats , en leur demandant s'il y avait quelque chose de décidé sur les derniers honneurs à rendre au saint-père. « Il n'y a que peu d'instants que nous sommes ici , répondit Segni 5 mais nous savons que personne ne s'occupe de ces soins ; aussi monseigneur Scotli et moi allions - nous partir pour acheter une bière, des linceuls, et chercher quelqu'un qui voulût ensevelir les restes de sa sainteté, —

Quant à la recherche de cette dernière personne, dit la femme, dont la physionomie, malgré son calme apparent , laissait voir une douleur profonde, ne vous mettez pas en peine; je me chargerai de remplir ce pieux devoir, si vous ne m'en croyez pas tout à fait indigne. » Après ce peu de paroles, elle se retira dans un coin du caveau pour prier de nouveau, et fit la garde du corps avec le maçon, tandis que les deux prélats, fort surpris de ce qu'ils venaient de voir et d'entendre, partirent pour faire le plus promptement possible leurs emplettes. Ils ne tardèrent pas beaucoup à revenir à la cave du Quirinal avec des porteurs chargés de la bière et autres objets nécessaires à l'ensevelissement, auquel on procéda tout aussitôt.

Lorsque le corps fut enveloppé dans les linceuls, la femme inconnue se mit à genoux pour les coudre soigneusement et les maintenir avec des bandes. A part la profonde émotion qu'elle paraissait éprouver, la position, à genoux et penchée, qu'elle était obligée de conserver, ainsi que la durée du travail, épuisaient ses forces. Plusieurs fois ceux qui étaient présents l'engagèrent à prendre quelque repos, ou même à confier ces soins à d'autres; mais ce fut en

vain. Elle persista dans sa rësolufion, et parvint presque jusqu'au terme de son entreprise. Cependant comme il ne lui restait plus à coudre que la dernière partie du linceul qui devait recouvrir la tête du défunt , à la vue de ce front pâle et inanimé, les forces lui manquèrent tout à coup. Elle abandonna son aiguille , et tomba étendue elle-même sur la terre. Segni et Scotti s'empressèrent de l'éloigner de ce lieu funèbre, tandis que le menuisier , aidé du maçon , achevèrent l'ensevelissement, et placèrent le corps dans la bière.

Le dévouement pieux de l'étrangère augmentait les embarras des deux anciens serviteurs d'Innocent. Ils se consultèrent entre eux pour se partager les soins qui restaient à prendre. Le chanoine Segni se chargea d'aller à l'église de Saint-Pierre, pour que l'on envoyât le clergé faire la levée du corps du saint-père, et monseigneur Scotti eut la commission d'assister la femme malade, et de la faire transporter chez elle , car il était impossible qu'elle marchât.

Le maçon , qui depuis plusieurs jours avait eu l'occasion de parcourir le palais , se souvint d'avoir vu dans une remise une portantine

qu'il alla prertdre avec un de ses camarades. On y plaça, non sans peine , la malade que la rigueur du froid , c'était au commencement de janvier, avait presque totalement privée de mouvement. Au moment de partir, et lorsque les maçons s'emparaient des leviers, monseigneur Scotti s'approcha de la malade et lui demanda où elle désirait qu'on la conduisît. Elle hésita^ et indiqua d'abord le palais des Quatre-Fontaines, oùdona Olimpia s'était retirée chez la princesse de Rossano , depuis la dernière maladie du pape. Mais quelques secondes après, elle dit en faisant un effort pour se faire entendre : « Au palais Pamphile ! »

Cette femme était Flaminia.

Les esprits étaient si vivement préoccupés de l'ouverture prochaine du conclave, chacun était si curieux de savoir ce qui se passait aux conférences préparatoires tenues même avant qu'Innocent eût rendu l'esprit, qu'à l'exception d'un très-petit nombre de personnes instruites des étranges obsèques du pontife défunt, il fut à peine question de cet événement dans Rome. La plupart des grands et du peuple, d'ailleurs, se réjouissait de la fin d'un régne qui rendait la punition de dona Olimpia fort probable, et cette espérance, jointe aux apprêts de l'élection pontificale, répandait dans les palais ainsi que dans les rues de la ville un mouvement et une

gaieté qui indiquaient bien plutôt la veille d'une fête que le lendemain d'un deuil.

«Ah! mon cher frère, dit le cardinal de Retz à Fabio Chigi, qu'il trouva un soir chez le duc de Terra-Nova, ambassadeur d'Espagne, donnezmoi donc un conseil. Tous ceux de mes compatriotes ici, qui sont de mes amis, m'assurent que, malgré ma pourpre, je dois me conformer à ma triste fortune, et qu'il faut me contenter de mon pauvre carrosse et de mes six estafiers. Vous savez que tous mes revenus sont saisis en France , que je ne vis (Qu'avec l'argent que m'a prêté le grand-duc. Que faut-il que je fasse? Dois-je obéir à ma mauvaise fortune ou aux exigences de ma dignité? »

Chigi tourna sa figure grave vers de Retz, et après avoir souri du coin de la lèvre : (( Comment! dit-il, c'est un homme comme vous qui faites une pareille question? — Je vois bien, répondit l'autre , que vous ne connaissez pas le clergé français, qui prend tout au sérieux et fait les choses en conscience. Figurez-vous qu'ils sont persuadés là- bas qu'un cardinal persécuté, tel que je le suis, doit vivre comme un particulier à Rome. Si j'en croyais ce que me disent sans cesse mes amis les abbés de Courteuay et de

Sévigné, je demeurerais toujours à la mission, je ne ferais aucune dépense ; modestie qui produirait, disent-ils, un effet admirable dans le clergé de Paris, dont il est vrai que je pourrai avoir grand besoin par la suite. — Non, non, monsieur de Retz , lui répondit Chigi , quand vous serez établi dans votre pays, vous vivrez comme il vous plaira , parce que l'on saura ce que vous pouvez et ce que vous ne pouvez pas. Mais vous êtes à Rome , où vos ennemis disent tous les jours que vous êtes décrédité en France. U est indispensable de faire voir qu'ils ne disent pas vrai. — Vous croyez? — Vous n'êtes pas ermite; vous êtes cardinal, il me semble, et

de ceux que nous appelons ici cardinaloni!

Ce n'est pas, continua Cbigi, en reprenant toute sa gravité, que nous n'estimions peut-être ici plus qu'ailleurs la modestie. Mais chez un homme de votre naissance, il faut qu'elle soit tempérée, et surtout qu'on ne la lui impose pas. Il ne manque pas de gens à Rome qui aiment battre ceux qui sont à terre; n'y tombez pas, mon cher monsieur, et faites réflexion, je vous en prie , quel personnage vous jouerez ici dans les rues avec vos six estafiers. Vous ne deviez pas venir à Rome si vous n'aviez pas la résolu- II. 15

tion et le pouvoir de soutenir votre dignité. » Le cardinal de Retz fut si étonné de ce conseil, que malgré la vivacité de son esprit il resta muet. (( Non , non , continua Chigi , qui s'était aperçu de sa surprise, on ne doit pas employer l'humilité chrétienne à la perdre; et je vous dirai que le pauvre cardinal Chigi , qui vous parle, qui n'a que cinq mille écus de rentes et est sur le pied des plus pauvres cardinaux moines, ne peut se rendre aux offices de l'église sans quatre carrosses de livrée. »

Cette conversation fut tout à coup interrompue par le duc de Terra-Nova, qui, s'approchant du cardinal Chigi, lui dit : « J'ai à vous annoncer une bonne nouvelle , éminence. Le prélat Fahroni, qui arrive, nous dit que l'on entrera vraisemblablement après-demain en conclave. — Oui, ajouta le jeune Fahroni; je quitte le maîti^ des cérémonies qui venait du Vatican, où tous les préparatifs pour recevoir leurs éminences et leurs conclavistes sont presque terminés. — Dieu soit loué! dit l'ambassadeur en frappant doucement sur le bras du cardinal de Retz, qu'il entraîna pour l'entretenir en particulier. Or ça, dit-il au prélat français, décidément sommes-nous amis ou ennemis? — Fran-

cliement, monsieur le duc, ni l'un ni l'autre.

— Comment! un homme comme vous rester neutre? Cela n'est ni croyable ni possible. — C'est la vérité, car je suis certain de ne pas agir contre vos intentions,- mais il serait possible que je ne fisse pas tout ce que vous désirez. — Mais enfin que voulez- vous? — Conserver mon indépendance, — Ah ! je reconnais bien là un Français ! — En effet, monseigneur, nous aimons assez faire à notre tête. — Enfin qu'avez-vous concerté de votre côté? — Rien de plus simple et de plus loyal que le parti que nous avons pris. L'Espagne peut compter dans le sacré collège sur vingt-deux cardinaux, parmi lesquels il en est de fort influents; tels sont le doyen Charles de Médicis , Jean-Charles du même nom, Colonna, Trivulci, Harack, de Hesse et même Astalli et Maldachini le neveu de dona Olimpia, qui pour la plupart, ainsi que le désire l'Espagne, portent Fabio Chigi. — Eh bien, est-ce que vous ne voulez pas de lui? — Je ne dis pas cela, monsieur le duc. Quant à la faction française, ajouta de Retz, elle n'est pas nombreuse.

— De qui se compose-t-elle ? — Des cardinaux Bichi, Grimaldi, Ursin et d'Esté. — Et puis?

— Peut-être faut-il ajouter encore Antoine

Barberin. — Et vous? demanda avec vivacité le duc de Terra-Nova. — Moi ? Je n'en suis pas. — Avec qui êtes-vous donc? — Comme vous disiez fort bien tout à l'beure, excellence, les Français n'en font jamais qu'à leur tète ; or, je me suis engagé dans Yescadj'on volant , qui du reste, ajouta de Retz en parlant plus bas, n'est peut-être pas si léger que son nom le donnerait à penser. — Y a-t-il de l'indiscrétion à demander en fliveur de qui vous ferez valoir vos suffrages et vos démarches? — Oh! c'est un secret que je ne saurais vous confier, car nous ne le connaissons pas nous-mêmes. Ce quejepuisdire en faveur des treize cardinaux qui composent l'escadron volant, c'est qu'outre Omodei, Impériale, Lomellino, Ottoboni etBorroméo, qui ne sont pas des têtes sans cervelle^ on y compte encore Fabio Chigi. »

L'ambassadeur étonné se préparait à demander quelque explication au cardinal de Retz, lorsque Chigi vint faire sa révérence au duc pour prendre congé de lui et sortir, au moment même où les cardinaux Jean-Charles de Médicis, Trivulci, Sforza et Astalli, faisaient leur entré'edansle salon. « Notre pape futur se retire de bien bonne heure, dit le cardinal Jean-Char-

les de Médicis, avec la familiarité élégante d'un prélat qui ne veut pas laisser oublier qu'il est prince. — Le conclave ouvre après-demain, interrompit l'ambassadeur. — Ah ! enfin ! s'écria Jean-Charles de Médicis, nous allons donc commencer ! — La victoire ne sera peut-être pas aussi facile à remporter qu'on l'imagine, observa le cardinal Astalli. La faction à la tête de laquelle sont messieurs les Baiberins est nombreuse; ils sont plus de vingt, et l'on y compte leurs éminences Cherubini, Palotta, Maculano et Sachetti : Sachetti ! faites-y bien attention! — Oh! vous avez raison, éminence, dit l'ambassadeur en attirant Astalli pour lui parler à part, celui-là a des chances et il faut y faire grande attention. »

Pendant leur entretien particulier, les quatre autres cardinaux continuèrent la conversation. Jean-Charles de Médicis, après avoir fait un grand éloge de Chigi, ne tarda pas à retourner la médaille et à laisser percer toutes les craintes que lui inspirait l'élévation au trône pontifical d'un homme qui n'avait, disait-il, qu'un défaut, celui d'être d'une sévérité et d'une minutie insupportables, et enfin d'une cagoterie qui ferait de la ville de Rome un sépulcre. Trivulci

abondait dans ce sens, ajoutant que Chigi était ladre et s'était vanté, comme d'un grand mérite, d'avoir écrit avec la même plume pendant deux ans, lorsqu'il achevait ses études ecclésiastiques. K Entre nous, reprenait Jean-Charles, si notre frère Sachetti n'était pas aveuglément dévoué à la France et lié d'une amitié d'enfance avec le cardinal INIazarin, je le préférerais de beaucoup àFabio Chigi. — Mais sans aucun doute, reprit le cardinal Trivulci, Sachetti est aimable, doux, indulgent ; ce serait un régne du siècle d'or que le sien. — Ah! ah! messieurs, prenez-y garde, interrompit Sforza, n'allons pas retomber encore dans un précipice semblable à celui dont nous voilà sortis. — Qu'aurions-nous donc à craindre, demandèrent Jean-Charles et Trivulci, avec ce brave Sachetti? — Une autre dona Olimpia. — Comment? — Oui, messieurs; il a aussi une parente, une belle-sœur, que sais-je? à laquelle il prend un grand intérêt. Eh bien, je vous le dis franchement, il faut nous défier des sangsues de cette espèce. Sachetti est bon, Sachetti est juste et pieux, Sachetti est aimable; mais Sachetti est faible. »

Le ton de brusquerie naturelle à Sforza tranchait avec la politesse ralFmée de Jean-Charles,

qui s'éloigna, ainsi que Trivulci, pour aller rejoindre plusieurs personnes qui venaient d'èlre introduites.

Restés seuls, Sforza et de Retz continuèrent à s'entretenir ensemble. Ils s'accordaient à dire que s'il se trouvait cinq ou six cardinaux ainsi disposés, parmi ceux qui composaient la faction espagnole, on risquait fort de manquer l'élection qu'on se proposait de faire. « Ah! ah!

dit enfin Sforza, qui contre son ordinaire hésita pour parler : la politique l'emportera. Mais savez-vous pourquoi ces messieurs préféreraient

Sachetti à Chigi? — Peut-être sont-ils — '

Plus libertins que les courtisanes qu'ils fréquentent, » dit Sforza tout bas à l'oreille du cardinal de Retz, avec lequel il alla rejoindre l'ambassadeur et ceux qui l'entouraient.

« Ah ! je suis charmé de vous rencontrer , dit Azzolini en prenant la main de monsieur de Retz. Je vous ai aperçu là-bas en conversation sérieuse et n'ai point voulu vous en distraire. — Est-ce que vous êtes aussi de l'escadron volant, monsieur le cardinal Azzolini ? demanda l'ambassadeur. — Oui, monsieur le duc. — Et serez-vous aussi discret que votre confrère monsieur de Retz ? Ne nous direz- vous pas qui

vous portez? — Nous n'en savons rien, excellence. — Décidément c'est une conspiration. — Je ne le nie pas; mais nous en faisons tous ici. Vous savez sans doute la grande nouvelle? continua Azzolini avec le même ion d'aisance: le cardinal Mazarin a envoyé à monsieur de Lyonne l'ordre d'exclure son éminence Chigi; il ne veut décidément pas qu'il soit pape. »

L'ambassadeur d'Espagne eut quelque peine à contenir l'humeur que cette nouvelle lui causa; cependant Azzolini, feignant de ne pas s'en apercevoir, y revint à plusieurs reprises en donnant quelques détails, a Toute la faction de France, continua-t-il en riant, était en carrosse, car vous savez qu'ils ne sont que quatre, quand ]\I. de Lyonne fit courir après eux, pour leur donner connaissance de la lettre qu'il venait de recevoir de Paris... Le conseil s'assembla... — Eh bien? demanda l'ambassadeur. — Leurs émimencesBichi, Grimaldi et Orsini, sous la présidence du cardinal d'Esté, qui a le protectorat des affaires de France ici, ont décidé qu'ils ne formaient pas une majorité suffisante dans le sacré collège pour se permettre de prononcer l'exclusion du cardinal Chigi, désigné par le pontife défunt, et porté par un

tiers au moins de ses confrères. — Ainsi c'est une aflaire manquée ? » dit le duc de Terra-Nova ; et tout le monde se mit à rire. Le cardinal de Retz se montra plus gai que les autres eu cette circonstance, réfléchissant que Mazarin allait recevoir une mortification , et que de Lyonne, qui avait été envoyé à Rome par le ministre de France, pour le poursuivre jusque dans cette ville, y serait baffoué pour avoir si mal fait les affaires dont on l'avait chargé. — Il est doublement malheureux ce pauvre de Lyonne, dit Trivulci, riant toujours; on n'a jamais pu savoir ici sous quel titre il y était envoyé, et la seule affaire sérieuse dont on l'ait chargé, il la manque. — Dites donc qu'il est trois fois malheureux, ajouta Jean-Charles Médicis, riant encore plus fort, car sa femme lui joue ici des tours incroyables avec son secrétaire •— Oui, le petit Fouquet, reprit de

Retz. C'est une histoire si divertissante que de Lyonne lui-même serait forcé d'en rire s'il la savait. — Au surplus, le conclave met tout le monde en mouvement , observa le cardinal Azzolini ; les frères , les sœurs, les neveux et nièces de cardinaux fondent sur Rome par volées. Tous y arrivent dans l'espoir, les hommes

— 23k — d'obtenir des dignités, des bénéfices ou de bauts emplois; les filles se fladant toutes de prendre le titre de princesse si leur parent reçoi t la tiare, et de se marier richement. On ne peut se figurer la quantité d'objets de parure que l'on fait venir en ce moment de Paris à Rome, et toutes les liôtelleries sont déjà pleines d'étrangers. » L'beure avançait, et le cardinal Azzolini, qui avait encore des visites importantes à faire, salua l'ambassadeur et se retira. Il se rendit au palais Barberin, où l'attendaient les cardinaux François et Antoine, Ceux-ci, déjà instruits de l'exclusion demandée et refusée de Chigi, s'entretenaient sur les chances que pouvaient avoir Sachetti pour contre-balancer celles de son antagoniste. Les deux frères, dont les intérêts étaient identiquement les mêmes, s'étaient communiqué leurs avis sans réserve, et quoique le cardinal François ne regardât pas sa propre élection par le conclave comme un événement absolument impossible, cependant il engageait bien son frère à ne rien tenter d'avance pour la préparer, lui faisant reconnaître que s'il y avait quelque chance pour lui, elle ne se présenterait que dans le cas que Sachetti ou Chigi, ne pouvant décidément l'emporter l'un sur

l'autre, de guerre lasse, on se reporterait sur un troisième candidat.

Comme la jeunesse d'Azzolini , sans parler d'autres obstacles, ne permettait pas à ce cardinal d'avoir la moindre prétention à la tiare, les frères Barberins ne firent aucune difliculté de lui communiquer ce qu'ils venaient de décider, et ils reçurent son approbation. Mais lorsque les trois éminences en vinrent à parler des deux candidats proposés dans les conférences préparatoires, Azzolini ne voulut pas s'engager avec les Barberins à soutenir exclusivement Sachetti. Quoiqu'il ne s'expliquât pas aussi nettement que chez l'ambassadeur d'Espagne, il fit entendre cependant qu'il se proposait de conserver quelque indépendance, jusqu'au moment au moins où l'on entrerait en conclave.

Les derniers sentiments manifestés par Innocent X à son lit de mort, sans rompre complètement les intrigues formées d'avance pour amener l'élection d'un nouveau pontife favorable à dona Olimpia et aux Barberins, avaient singulièrement modifié la disposition générale du sacré collège. Le nombre des cardinaux pieux, sincères et attachés réellement aux in-

— 23G — téréls de l'Eglise, s'était accru d'un certain nombre de leurs frères, qui, mus cependant par des motifs bien moins purs, se rapprochaient d'eux au moins, les uns par raison de politique temporelle, les autres pour se ménager un avenir à la cour future. Ceux qui, comme Jean- Charles de Médicis et Trivulci par exemple , avaient bien quelques raisons de préférer un pape indulgent, comme on se flattait que l'eût été Sachetti, s'apercevaient cependant, en leur qualité d'hommes d'état et de prince, qu'Innocent avait fait une recommandation pleine de sagesse et de prudence,, en engageant le sacré collège à faire cesser les scandales que la cour de Rome donnait à toute l'Europe; en indiquant l'observation rigoureuse de la discipline, comme le remède aux maux de l'Eglise, et en désignant enfin pour son successeur Fabio Chigi, connu de tous par l'austérité de ses mœurs et sa prudence en politique.

Quant aux hommes tels que Gualtieri et autres, qui avaient profité des désordres du gouvernement pendant la faveur de dona Olimpia, pour s'élever où ils n'auraient jamais dû parvenir; quanta Azzolini, qui s'était habilement servi de la faiblesse d'Innocent et des passions

de sa belle-sœur, pour entrer dans le sacré collège; maintenant que ces hommes faisaient partie de ce corps imposant , maintenant que leur participation aux affaires du gouvernement du saint-siége rapprochait leurs intérêts privés de ceux de l'état, ces hommes qui s'étaient élevés à la faveur du désordre, n'en voulaient plus : tant il est vrai que la Providence a voulu que la justice finît toujours par se réfugier là où est la puissance.

L'expérience que lesBarberins avaient des hommes et des choses était trop grande pour qu'ils n'eussent pas prévu la demi-défection de leur jeune confrère. De ce moment ils furent certains que Fabio Chigi avait de grandes chances pour être élu, et qu'il était de leur intérêt de redoubler d'efforts, non pas pour le faire exclure, ce qui leur paraissait désormais impossible, mais pour lui opposer Sachetti aussi longtemps qu'ils pourraient, afin de ne céder en faveur de Chigi que quand la reconnaissance de celui ci serait fortement engagée envers eux.

Cette résolution, qui se forma presque simultanément dans l'esprit des deux frères ne fut pas communiquée, comme on le pense bien, au cardinal Azzolini, qui, s'apercevant

lui-même que ses vues ne cadraient plus avec celles des Barberins, prit congé d'eux, tout en leur prodiguant les protestations de son entier dévouement à leurs volontés.

(( Chigi sera élu, dit François à son frère, dés qu'Azzolini fut parti. — Depuis la mort d'Innocent, je n'en ai pas douté un seul instant, répondit François. C'est un événement, ajoutat-il, qui peut ne pas se réaliser, il est vrai, mais qu'il est bon de supposer accompli, parce que tous les obstacles que nous pouvons rencontrer isolément pendant le régne de tel ou tel autre, nous les trouverons réunis sous le sien. — Vous dites là une chose très-prudente, Antoine. En nous prémunissant d'avance contre l'excessive sévérité de Chigi, nous serons forcés d'étendre notre prévoyance jusqu'aux dangers extrêmes que nous pouvons courir. Sauf ce que le hasard et l'opportunité nous forceront de faire pendant la tenue du conclave, voici, je crois, la règle de conduite que nous devons suivre : nous tiendrons sur les vertus et les mérites incontestables de Chigi le même langage que la faction espagnole qui le porte ; mais dans ses bulletins journaliers, notre parti inscrira invariablement le nom de Sachetti. Le nombre des

voix que réunit chacun de ces deux concurrents est à peu prés égal, comme vous savez ; or si ce calcul est juste, nous arriverons facilement à nous rendre maîtres de la majorité voulue, dont nous disposerons en faveur de qui bon nous semblera. — Mais, interrompit Antoine, est-ce que vous êtes décidé à renoncer de gaieté de cœur aux chances qui pourraient vous devenir particulièrement favorables?— Corrigezvous donc, mon frère, répondit François, de la maladie des illusions. Mon élection n'est pas possible. Pouvez-vous croire que le sacré collège, qui ne voit déjà pas d'un très-bon œil trois cardinaux de notre nom dans son sein, soit disposé à en faire un ponfife? Cela ne serait ni raisonnable ni juste. Envisageons les choses de sang-froid et telles qu'elles sont. Les reproches que l'on a fait à l'administration du gouvernement de notre oncle Urbain sont un héritage qui pèse encore sur nous. C'est à la faveur dlnnocentX, c'est aux soins de la princesse de Saint-Martin, devenue notre alliée, que nous devons d'être rentrés dans nos charges et dans nos biens; mais vous le savez comme moi : les biens des familles Barberine et Pamphile ne sont pas encore assez solidement rétablis pour que le

premier pontife qui viendra ne les ruine pas, si c'est sa fantaisie. Or, je ne suis plus d'âge à me leurrer d'une fausse espérance. La tiare ne peut pas nous échoir, mon frère; il faut se rabattre sur quelque chose de plus positif. Voici, continua-t-il en montrant un papier à son frère, une lettre que je me propose d'envoyer au roi d'Espagne. J'ai vu hier son ambassadeur, et je n'ai eu qu'à me louer de la manière dont j'ai été reçu par M. le duc de Terra- Nova. Vous n'ignorez pas que jusqu'ici nous avons fait de vains efforts auprès de sa majesté catholique pour en obtenir la restitution des bénéfices et des biens que nous possédons en Espagne, et qui nous ont été confisqués lorsque InnocentX agissait contre^nous de la même manière en Italie. J'ai pensé que c'était le moment opportun de renouveler nos requêtes. Le conclave ouvre après-demain; je vais faire tenir cette lettre à l'ambassadeur, qui m'a promis de la joindre aux dépêches qu'il envoie cette nuit à sa cour. Je lui en ai dit l'objet, en l'engageant à nous servir auprès de son maître. Vous comprenez qu'il ne manquera pas d'instruire le roi de la faction importante dont nous sommes les chefs dans le sacré collège, et je se-

— 2il —

rais bien surpris si cette considération ne portait pas sa majesté catholique à user d'indulgenceenvers nous, afin que nous nous montrions reconnaissants envers elle.

Antoine prit lecture de la lettre, après quoi François ajouta : «Vous voyez que j'ai eu soin, tout en avouant les chances favorables de Chigi, d'insister sur celles de Sachetti, en laissant entrevoir que l'élection de ce dernier dépend de nous, si nous voulons insister en sa faveur. Tout ce qui nous concerne est donc prévu ; mais il nous reste à préparer dona Olimpia sur les résultats probables du conclave. — Oh! elle en est bien inquiète, dit le cardinal Antoine. — Et je le conçois, répondit son frère; mais il faut cependant qu'elle s'y prépare. Peut-être feriezvous bien, mon cher Antoine, d'aller la voir à ce sujet. Elle a confiance en vous, elle vous aime, elle est habituée à votre conversation, et plus que tout autre, vous êtes à même de la faire revenir des préventions exagérées, il faut le dire, qu'elle a contre Chigi. Tenez, croyezmoi, ne perdez pas de temps, allez-y tout de suite ; car je crains que, dans l'excès de son humeur contre cet homme, elle ne fasse quelque démarche, ou ne hasarde des paroles qui

pourraient devenir fatales pour nous tous. Allez!»

Antoine fut bientôt au palais des Quatre- Fonlaines, chez la princesse de Rossano, où s'était retirée dona Olimpia depuis son départ du Quirinal.Il y trouva ces deux dames, qui s'entretenaient des affaires du conclave avec les princes Camille Pamphile, Justiniani et Ludovisi. Les trois beaux-frères et la jeune princesse plaidaient précisément auprès de leur mère la cause que le cardinal Antoine se proposait de développer et de défendre. Justiniani, qui, indépendamment de la légèreté de son caractère, avait Tespritde contradiction, enchérissait sur tous les autres et ne tarissait pas en faisant l'é* loge de Fabio Chigi à dona Olimpia, qui en était presque devenue furieuse. « Ah ! mon cher cardinal, dit la princesse de Rossano à Antoine lorsqu'il entra, soyez le bienvenu; car nous avons grand besoin de vous. — Je doute fort que son éminence abonde dans votre sens, dit Olimpia en s'avançant aussi vers Antoine. Que penser de ces imprudents, de ces fous qui demandent Chigi pour pape? Chigi qui les méprise tous, qui les ruinera, qui les exilera sitôt qu'il aura le pied sur le trône ! — Mais nous ne le deman-

dons pas, madame, s'écrièrent en même temps et avec impatience les trois princes; nous vous disons seulement que, s'il est élu, il faudrabien le prendre tel qu'il est. — Et qu'après tout, ajouta Justiniani, cet homme n'est pas si noir qu'on le fait. Moi, je l'estime, je l'aime ; c'est un bon prêtre. — Un vrai cagot! répondit Olimpia, un moine qui joue la simplicité et affecte le rigorisme pour mieux en imposer. Laissez-le régner un an, et vous m'en direz des nouvelles après... Nous sommes trahis, ruinés, mon cher cardinal, continua à voix basse dona Olimpia, qui était pâle et tremblante de colère. Tous ces gens-là sont autant de vipères que j'ai réchauiîées dans mon sein. Je vois bien leur projet... Cela les arrangerait qu'on m'intentât un procès, qu'on m'exilât, qu'on me mît à mort même, pourvu qu'on leur substituât ce que j'ai amassé... » En parlant ainsi, dona Olimpia pleurait abondamment. « Les ingrats! disait-elle toujours au cardinal en le poussant à l'écart, c'est pour eux que j'ai sacrifié le repos de ma vie, que j'ai bravé la haine de tous ! et voilà ma récompense ! Ah ! que je suis malheureuse î »

La princesse de Rossano à cette dernière ex-

cîamalion crut devoir se rapprocher de sa bellemère pour lui offrir des consolations. Maisdona Olimpia, sans lui témoigner de ressentiment, lui dit d'un ton qui indiquait un ordre : « Laissez-moi, laissez-nous, » et elle demeura seule avec le cardinal.

Elle en eut pour plusieurs minutes à se remettre du irouble où cette scène violente l'avait jetée. «Non! dit-elle enfin à Antoine, je ne me reconnais plus, je n'ai plus aucun empire sur moi-même... Secourez-moi, conseillez-moi. — Avant tout, madame, je crois devoir vous rappeler à des sentiments plus raisonnables, à plus de bienveillance envers votre famille. — Ah! cardinal, que dites-vous là? Si vous les connaissiez? — C'est au moins un devoir que d'en montrer les apparences. Des scènes semblables à celle qui vient d'avoir lieu pourraient vous nuire à tous si elles étaient sues. Les conjonctures où nous nous trouvons, madame, sont graves, et jamais peut-être nous n'avons eu autant besoin de recueillir notre courage et surtout de conserver notre présence d'esprit. On vient de vous tenir un langage dont la forme a pu justement vous blesser, mais qui renfermait une vérité que moi-même je me proposais de

vous liiire connaître en venant ici. — Laquelle ? — La nécessité de vous résigner à tout ce qui pourra résulter du conclave, afin d'être préparée, ainsi que nous, à tirer le meilleur parti du plus mauvais cas possible. — Comment ? — Oui, princesse, je vous engage à suivre l'exemple que mon frère et moi nous vous donnons, en considérant Flavio Chigi comme élu. — Que dites-vous? Fabio Chigi! Non, non, Antoine, je ne puis me faire à cette idée ! Prenez mes trésors, vendez s'il le faut tous mes biens, pour qu'on s'oppose à son élection, et si l'on ne peut y parvenir, qu'on m'arrache la vie plutôt que de le voir couronner! — J'ai vraiment peine à vous reconnaître, madame, dit le cardinal avec douceur, et vous avez raison d'assurer que vous avez perdu tout empire sur vous-même. Remettez-vous, et réfléchissez que nous n'avons pas de temps à perdre en paroles vaines; faites-y bien attention, c'est après-demain qu'ouvre le conclave. »

Cet avertissement produisit un effet presque magique sur dona Olimpia. Cette femme s'était fait une telle habitude de contenir et de dissimuler ses passions, que, quand elle s'y livrait par hasard, c'était avec la mutinerie et toute

l'irréflexion d'un enfant; mais un mot la faisait rentrer en elle-même et lui rendait l'exercice de sa volonté.

Fait à son naturel, Antoine parvint à la calmer. Il lui exposa d'une manière claire et précise les chances des deux concurrents au trône, la puissance relative des factions des diflerents pays qui soutenaient l'un ou l'autre; sans lui dissimuler les espérances que pouvait concevoir Sachetti qui lui convenait assez, il insista sur l'élection probable de Fabio Chigi, qui la contrariait si fort. Bref, il mit tout en œuvre pour faire naître un calus sur le cœur de cette femme, afin d'amortir son irritabilité et de rendre le calme à son esprit.

Force fut bien à dona Olimpia de se résigner aux chances si hasardeuses d'une élection, et ce fut lorsque Antoine la vit dans cette disposition plus raisonnable, que, sans lui faire connaître entièrement les projets que son frère et lui avaient combinés pour mettre Fabio Chigi dans le cas de contracter une dette de reconnaissance envers les Barberins^ il lui fit entendre que quand bien même l'homme dont elle redoutait le plus l'élection serait couronné, on espérait le forcer de ne pas se montrer inexo -

— 2'*7 — rable envers la famille de dona Olimpia et les Barberins.

Cependant le conclave s'ouvrit, et il dura quatre-vingts jours. Vers la fin, et lorsque l'on avait présenté successivement, mais sans aucun espoir de succès, le moine Maculano, Palotta, Cherubini, Rospigliosi et Fabio Chigi, et qu'enfin le cardinal Sachetti avait eu, pendant une semaine entière, trente-trois voix, ce qui ne lui en laissait plus à désirer que quatre pour obtenir la moitié plus une de celles des soixantedouze cardinaux , il s'effectua au conclave une de ces révolutions si communes dans les assemblées électorales. Un beau matin, on trouva au scrutin trente-un suffrages pour François Barberin, qui jusque-là n'avait eu que quelques voix isolées. Aux scrutins du soir et du lendemain les trente -un suffrages reparurent, tant qu'enfin Barberin se trouva être un concurrent fort dangereux pour Sachetti.

Jusque-là on s'était ennuyé au conclave, n'ayant pour passer le temps que les offices, les scrutins du soir et du matin, et d'éternelles promenades dans l'intérieur du palais. Cet incident remit tous les esprits en mouvement, et donna vme activité extraordinaire aux cardi-

-- 2V8 — naux et à leurs conclavistes. Bientôt on entendit ouvrir et fermer les cellules; on se parlait ou l'on s'évitait dans les corridors. On attendait aux portes pour entrer à son tour chez celui que l'on voulait endoctriner ou séduire. ((Qui a fait cela? Comment une telle chose a-t-elle pu arriver ? » demandaient également ceux qui avaient donné ou refusé leur suffrage à François Barherin. On interrogeait les conclavistes de ce cardinal , on cherchait à tirer d'eux quelques mots de vanité qui expliquassent le succès inattendu de leur maître. Barherin reçut plus de visites que tout autre. Les uns le flattaient, non sans laisser échapper quelques mots d'ironie; d'autres , toujours disposés à s'accommoder de celui entre les mains de qui peut tomber le pouvoir , venaient au moins faire acte de présence en cette occasion. La vérité est que François Barherin eut à ce moment tout autant de chance que Sachetti , et beaucoup plus queChigi, qui n'en avait réellement pas encore.

« A nous, messieurs de l'escadron volant, dit le cardinal de Retz à Azzolini, à Albizzi, à Omodei, Lomellino et aux autres de sa faction qui s'étaient réunis dans sa cellule. Est-ce qu'il

y a quelque chose de changé dans votre résokition de porter Chigi , mes frères? et quelqu'un d'entre vous a-t-il donné sa voix à Barberin? Nous laissons la conscience de chacun libre; mais nous désirons savoir sur qui compter. — Rien n'est changé , monsieur de Retz, dit Azzolini avec le sourire sur les lèvres; rien n'est changé, n'est-il pas vrai, messieurs? ajouta-t-il en promenant son regard sur les cardinaux, au milieu desquels il se trouvait. Non , rien n'est changé; et si ce n'était un péché, je gagerais que la plaisanterie des trente-un suffrages ne se renouvellera pas. N'oubliez pas que le cardinal François peut au besoin disposer de vingt voix dans sa propre faction; or, si vous joignez à cette circonstance celle du peu d'ensemble qui régne dans le choix des factions française et espagnole , rien n'est si facile que d'expliquer cet accident. Lorsque les joueurs s'ennuient de ne pas gagner, ils brouillent les cartes, afin de changer la fortune. Tout le monde s'ennuie à mourir dans ce conclave. Ecrire soir et matin les mêmes noms, faire le dépouillement des scrutins , et trouver toujours trente-deux ou trente-trois voix pour le cardinal Sachetti , c'est à en tomber malade. — Que n'allez-vous voir

le cardinal Cliigi dans sa cellule, monsieur de Retz? demanda Lomellino avec son calme accoutumé. Il faut s'aider soi-même si l'on veut que Dieu nous aide; faites-lui quelque ouverture, dites-lui que nous sommes pour lui, et recommandez à ses conclavistes de mettre un peu plus d'activité et même d'adresse à faire valoir les espérances de leur patron. — Ne faites pas cela, dit Albizzi; je connais Chigi, il s'en offenserait. Mais M. de Retz, qui est placé auprès de lui au scrutin, a toute occasion de l'entretenir, d'autant mieux que Chigi parait avoir un faible pour lui. »

Lomellino, qui avait peu de confiance dans le cardinal Albizzi, ne dit rien, et sortit quelques instants après de la cellule de Retz pour aller dans celle de Chigi. Celui-ci y demeurait presque toujours seul; tandis que ses confrères se promenaient en faisant la conversation, lui récitait ses prières à l'écart, ou se livrait à quelque lecture sérieuse pour toute récréation. Pendant la durée du conclave, on ne le vit pas une seule fois s'approcher des fenêtres pour prendre l'air, et ce n'était pas sans peine qu'on obtenait de lui qu'il ouvrit sa cellule quand on frappait pour y entrer. Depuis l'agitation que causaient les

trenJe-un suffrages cionnés à Baiberin, il s'enfermait plus rigoureusement, et il ne fallut rien moins que la voix de Lomcllino, auquel il portait une amitié respectueuse, pour qu'il lui ouvrît sa porte. Lomellino, avec la sincérité d'un homme plein de piété , ne prit aucun détour pour lui exposer l'objet de sa démarche. Il lui fit observer que ces éternels ballottages qui prolongeaient inutilement la durée du conclave, prouvaient qu'aucun des sujets proposés ne remplissait réellement les vœux du sacré collège; qu'il était temps que ces hésitations fâcheuses eussent un terme, et qu'il ne doutait pas que si le cardinal Chigi permettait à ses nombreux amis de faire valoir ses justes prétentions à gouverner l'Église, les travaux du conclave seraient promptement terminés.

Pendant que Lomellino parlait , Chigi avait tenu les mains jointes et les yeux baissés. Sans changer d'attitude : ((Mon frère, répondit-il, la confiance que j'ai en vous me fait un devoir d'écouter avec respect des paroles dont je me serais peut-être trouvé offensé si elles fussent sorti de la bouche de tout autre. Je crains, mon frère, que vous ne vous fassiez illusion sur le mérite que vous me supposez ; avant de me l'ac-

corder dans votre conscience , réfléchissez-y mûrement. Je ne me sens pas la force de gouverner l'Église, non; et si le sacré collège me choisissait pour exercer ce grand acte , je vous le dis, mon frère, dans toute la sincérité de mon cœur, c'est un fardeau que je porterais comme Notre-Seigneur a traîné sa croix, avec courage et résignation.)) En sortant de chez Chigi, Lomellino rencontra Azzolini et de Retz, à qui il rapporta mot pour mot l'entretien qu'il venait d'avoir. « Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud, dit tout bas Azzolini à de Retz; je vais trouver Chigi. ))

Le reclus fit cette fois quelques difficultés pour ouvrir sa porte. Cependant il céda. aux instances de son confrère, et l'admit dans sa cellule. Azzolini, quoique sur un tout autre ton, entra en matière avec autant de franchise que Lomellino. « Je sais d'avance, mon cher frère, toutes les réflexions, tous les refus mêmes que vous allez opposer à ma requête; mais ce qui me donnera le courage de vous contredire , c'est que je viens plaider pour des intérêts qui sont bien moins les vôtres que ceux de toute la chrétienté.... — Tenez, mon cher Azzolini, interrompit Chigi en ridant son front, je vois

que c'est un coup monté pour me pousser d'un côté où je ne veux pas aller, parce que je m'en sens indigne; ainsi laissez-moi , et brisons là. ^ — Monsieur Chigi, reprit Azzolini avec une espèce de sévérité qui tempérait sa physionomie gracieuse, si le malheur voulait que le sacré collège fût composé de cardinaux tellement privés de vertus et de talents, qu' Azzolini se trouvât être par comparaison le premier d'entre eux, il accepterait la tiare si on la lui offrait, parce que ce serait un devoir sacré en ce cas. Le saint-siége avant tout ! »

Chigi n'était pas préparé à cette flatterie; son front se dérida; Azzolini s'en aperçut, et prenant tout a coup le ton de la familiarité : «Mais vous voulez donc, continua-t-il, que nous demeurions toute l'année en conclave? Est-ce que vous êtes la dupe du suffrage improvisé par M. Barberin en sa ftiveur? Je ne vous dirai pas qu'il n'aurait peut-être vu avec quelque plaisir M. Sachetti couronné. M. Sachetti est trésaimé de la cour de France, et les MM. Barberins ont pu penser qu'il les aiderait pour rentrer en grâce auprès de sa majesté catholique ; mais au fond , leur véritable estime est pour vous ; ils savent très-bien que l'Espagne met une con-

liance entière en vos vertus; ils ne doutent pas que vous seriez pour toute la famille des Barberins, et il insista sur ces mots, juste, bienveillant, indulgent même s'il était nécessaire; et quant à la comparaison qu'ils peuvent faire entre vous et le cardinal Sachetti, bien que cette éminence l'emporte effectivement sur beaucoup d'autres par sa piété et ses talents, tout le monde reconnaît ouvertement la supériorité que vous avez sur lui — Mon frère, mon frère, interrompit Chigi en se cachant le visage avec ses mains , cessez de tenir vm tel lane;ap:e ! — Et pourquoi? demanda Azzolini avec un calme que tout le monde aurait pris pour de la candeur; suis-je coupable en répétant ce que j'entends dire à chacun? Me ferez-vous un crime de vous apprendre que les gens sages et désintéressés se plaisent à répéter que vous êtes le seul homme qui puisse rétablir sur des fondements solides le gouvernement des choses spirituelles et temporelles? Puisque le ciel vous a accordé une supériorité à laquelle tout le monde rend hommage, il y aurait de la faiblesse à vous à ne pas accepter courageusement le fardeau que cela vous impose de porter. »

Tandis qu'Azzolini faisait ces ouvertures, non

sans quelque succès, les cardinaux de la faction espagnole , réunis auprès de Jean-Charles de Mëdicis, traitaient une question qui n'y était pas étrangère. Ces éminences s'accordaient parfaitemen t entre elles pour l'exclusion de Sachet ti , dévoué à la France et au cardinal Mazarin; mais il s'en fallait hien qu'il s'entendissent également sur le sujet à élire. Toutes leurs voix se dispersaient à chaque scrutin, sans que Palotta, Maculano et quelques autres que l'on avait mis en avant, eussent jamais obtenu assez de voix pour que leur élection devînt probable. ((Nous n'en finirons jamais, répétaient Jean- Charles, Trivulci, Colonna et les chefs de cette faction, tant que nous ne nous accorderons pas d'avance sur quelqu'un. — Et comme vous en pouvezjuger parce qui vient d'avoir lieu, ajouta le cardinal de Lugo, qui était lié d'amitié avec Chigi, vous risquez de faire pencher la balance en faveur de Sachetti et môme de Barberin. — Moi je pencherais assez pour le cardinal Maculano, dit Cesi j c'est un homme juste, et qui n'entrerait dans aucune intrigue. — C'est vrai, interompit le cardinal Colonna; mais il ne saurait pas non plus les déjouer. Il est trop étranger aux affaires temporelles. — Et vous pouvez

— 2o6 — être certains, ajouta son éminence de Lugo, que s'il était élu, ces messieurs de la compagnie de Jésus nous donneraient du fil à retordre pendant tout son règne. Oh! prenons-y garde, ne nous mettons pas mal avec eux! Il faut tâcher de trouver quelqu'un qui ne soit pas leur ennemi, et cependant qui les maintienne. Or, je ne connais qu'un homme qui puisse remplir ces conditions. »

Comme on savait les relations d'amitié qui régnaient entre de Lugo et Chigi , tout le monde comprit de qui il s'agissait, et personne ne fit d'objection. Aussi fut-il facile de s'apercevoir que cette désignation avait produit de l'effet sur les membres de la faction espagnole. Mais, indépendamment de toutes les cabales du conclave que l'on connaît déjà, il y avait encore un parti peu nombreux , mais dont le projet était très-fixe ; c'était celui des cardinaux Cibo, Aldobrandini, Odescalchi, Rondinino, Yidman et Doughi, auquel on ne tarda pas à donner le titre de petit escadron, lorsqu'il eut fait connaître ses intentions.

Ces six cardinaux, liés intimement avec dom Pamphile et sa femme, la princesse de Rossano, avaient formé, avant l'ouverture du con-

clave, une ligue en faveur de Ghigi. La jeune princesse, à qui la tyrannie de sa belle-mère avait toujours été insupportable, n'avait pas cessé, depuis l'élévation de Chigi à la secrétairerie d'état et au cardinalat, de témoigner à cet bomme une confiance qui plus d'une fois lui avait été utile à se maintenir en faveur auprès d'Innocent X, lorsque dona Olimpia s'efforçait de lui nuire. Depuis la mort du pontife, la princesse, quoique très-attentive, ainsi que tout le reste de sa famille, à préparer pour le règne futur tous les moyens de conserver leurs grandes richesses, et celles même que dona Olimpia avait amassées, n'était nullement d'humeur, pas plus que son époux, à voir élire un pape qui, en prenant trop exclusivement les intérêts de leur mère, risquât de rendre à cette femme l'exercice d'un pouvoir qui leur était devenu odieux. Au surplus, l'abus que dona Olimpia en avait fait avait détaché d'elle toute sa famille; et son neveu, le jeune Maldachini lui-même, revêtu de la pourpre si jeune par elle , devenu , presque aussitôt son élévation, l'un de ses accusateurs les plus ardents, comptait encore dans le conclave parmi ceux qui por- II. 17

taient Ghigi avec le plus (renipressemeat.

A peine lejtelit escadron apprit-jil.que la, faction espagnole commençait à penclier en. faveur de Chigi, et que leurs confrères de Vescordron volant allirmaient à qui voulait les entendre ila -disposition où ils étaient parvenus à mettre l'esprit de l'ancien secrétaire d'état; que les BarberinSj, qui n'étaient pas encore en mesure pour l'avenir, usèrent du pouvoir qu'ils s'étaient adroitement ménagé sur les cardinaux de leur faction pour contrebalancer momentanément la chance naissante de Chigi. On porta denouveauSachetti avec plus de persévérance; et bientôt les bulletins et les travaux du conclave reprirent leur monotonie accoutumée.

Le jeune cardinal Charles Baiberin, le frère de celui qui avait épousé la petite- fille de dona Olimpia, ne . partageait pas entièrement les intentions de ses deux oncles, François fctiAnloine. Charles était un homme plein de piété et de droiture, ayant une aversion natureUe pour itout ce qui avait l'apparence d'une intrigue, et à son enti^e au conclave il n'avait voulu s'associer à aucune faction, à aucune cabale ; dominé seulement par le désir de voir faire une élection favorable au gouvernement

de l'Église, il étaitprêt à donner sa voix à tous ks sujets qui lui paraissaient dignes, désirant toutefois aii fond-du cœur que le choix tombât sur Fabio Chigi.

Personne dans le sacré coillége n'ignorait celte disposition du jeune Barberin; ses oncles moins que tous les autres. Azzolini, ainsi que de Retz, en avaient plus d'une fois -parlé ensemble, avec l'idée d'en tirer parti pour faciliter l'élection de Chigi. « Engagez donc Charles à aller voir Chigi dans sa cellule, dit Azzolini à de Retz. Ce garçon-là, avec sa jeunesse et sa candeur, en fera plus que nous tous avec notre expérience. Marchons de ce côté où je le vois seul; nous lui parlerons. » Ils le joignirent en eflet. « Nous voilà donc retombés dans nos interminables scrutins inutiles, monsieur Charles? dit de Retz au jeune Barberin : est-ce que vous n'êtes pas disposé comme nous à en finir? » Après cet exorde, il lui parla avec les plus grands éloges de Chigi, l'engageant à se déclarer hautement en sa faveur, et si cela lui était possible, à faire quelques tentatives auprès de ses oncles pour les décider à reporter toutes les voix dont ils disposaient pour élever un homme que tout le sacré collège désirait au fond du

cœur d'élire. Le cardinal de Retz avait été tellement séduit par les qualités et les vertus apparentes de Chigi, qu'en tenant ce langage il y mit un ton de sincérité qui fit impression sur le jeune Barberin. Lorsque Azzolini, qui n'avait pas autant de confiance dans le caractère de Chigi, quoiqu'il le portât avec beaucoup d'ardeur dans des vues d'ambition, se fut aperçu que Charles Barberin écoutait les avis de de Retz avec attention, il crut devoir y joindre les siens. « Monsieur Charles, lui dit-il, je ne saurais vous dire quelle joie j'éprouverais si vos vœux et les nôtres étaient exaucés. Quant à moi, et M. de Retz peut vous l'aflirmer, je n'ai pas dit un mot ni fait un pas depuis l'ouverture du conclave qui n'eussent pour objet le choix de notre frère Chigi. Allez-vous le voir quelquefois? — Non^ répondit Charles : je craindrais de blesser sa délicatesse; et ma

conscience d'ailleurs — Vous avez tort,

monsieur Charles, interrompit Azzolini; vous avez tort. M. Chigi se fait des scrupules que des personnes telles que vous pourraient seules lever. Si vous lui dites qu'il est l'homme à élire, soyez certain qu'il vous croira, parce que, outre les lumières que vous possédez, vous

avez encore l'immense avantage en cette circonslance d'être complètement dcsinléressé. — Non, je ne puis me décider à faire de pareilles démarches j'aurais l'air de m'opposer ouvertement aux intentions de mes oncles

cela n'entre nullement dans mes idées; il faut que les choses se fassent par la volonté divine.

— Aide-toi, et le ciel t'aidera, comme dit notre proverbe français, interrompit le cardinal de Retz. — Et d'ailleurs messieurs vos oncles, ajouta Azzolini, ne sont peut-être pas si loin de partager nos idées que vous le supposez. — Vous croyez? demanda avec étonnement le cardinal Charles. — Entendons-nous, dit Azzoli en prenant le bras du jeune Barberin, et faisant signe à de Retz qu'il était bon qu'il les laissât seuls un moment : Entendons-nous, monsieur Charles. Croyez-vous ainsi que moi que Chigi soit l'homme du sacré collège qui conviendrait le mieux pour réparer les désordres du dernier régne ? — Oui. — E tes-vous décidé ainsi que moi à employer tous les moyens pour faciliter son élection? — Mais — Allons, décidez-vous.

— Eh bien, oui. — Rappelez-vous donc quel est l'état des choses, et voyez ce qu'il convient de faire. Malgré tout le désir que vous et ijioi

avons de ne nous occuper que dés intérêts spirituels, Dieu a voulu que les aflaires de ce monde fussent si souvent mêlées à celles de l'É- 5T;lise, qu'il entre dans les devoirs de ceux qui comme nous participent à leur gouvernement dfe nd négliger ni les uns ni les autres. Vous pourriez bien vous promener dix ans dans le conclave en formant les vœux les plus ardents et les plus pieux pour M. Chigi, que vous avanceriez moins ses affaires et les nôtres qu'en disant vingt paroles à qui il est bon de les adiesser. Ce serait, permettez-moi de le dire, manquer de prudence et surtout de courage que de s'obstiner au silence en pareille occasion, et les effets de la conscience deviendraient trèsfàclieux S'ils se réduisaient à de la pusillanimité. Qu'y aurait-il de si difficile pour vous, qui êtes jeune, plein de piété, exempt de toute ambition, à qui on ne peut pas reprocher sa grande fortune, puisque vous n'avez rien fait pour l'acquérir; qui pourrait, dis-je, vous savoir mauvais gré d'employer l'autorité que vous donne votre position pour garantir toute votre famille des dangers dont elle peut craindre d'être menacée par le pontife qu'on va élire? Croyez-vous que la profonde estime que nous

vous portons tous serait diminuée quand nous saurions qir'en' bon parenif vouS' avez fait toUsf vos efforts pour assurer la. tranquillité future des vôtres, pour leur conserver les? biens et le rang qu'ils possèdent? Non, monsieur le cardinal ; loin de là, nous vous en estimerions davantage, s'il était possible. SI j'étais dans le même cas quei vous, continua Azzolini après ce préambule, j'irais voir M. Cbigi; je lui parlerais amicalement, franchement; je lui toucherais quelques mots des craintes mal fondées, sans doute^ de mes oncles François et Antoine ; je lui dirais que mes oncles, loin de s'opposer à l'élection de M. Chigi, sont au contraire trèsportés à la déterminer....^ — Ah! monsieur Azzolini, croyez-vous que je pourrais tenir ua pareil langage sans offenser la vérité ? demanda Charles Barberin, en souriant avec une expression de honte. — Mais, mon cher cardinal, dit Azzolini en prenant les deux mains de Charles, il est bon de ne pas se mêler d'intrigues, mais au moins faut-il être au courant des affaires. Si, au lieu de rester seul dans votre coin, vous aviez conféré quelquefois avec messieurs vos oncles, vous sauriez que s'ils ont franchement essayé de porter M. Sachetti, au fond leur dé-

sir a toujours été de voir parvenir le cardinal Chigi, et que du moment que celui-ci paraîtra avoir des chances raisonnables, ils abandonneront l'autre. — Est-il possible? — Je vous en réponds. »

Cet entretien produisi t beaucoup d'effet sur Charh s Barbcrin, qui ne se sentit plus si éloigné de faire une démarche auprès de Chigi. Azzolini de son côté , et sans perdre de temps, alla prévenir les cardinaux François et Antoine de la conférence qu'il venait d'avoir avec leur neveu , les engageant a lui parler, à le flatter, et surtout à le presser de voir le cardinal Chigi.

Malgré la rigueur apparente que Ton met à interdire aux membres du conclave toute comunication avec le dehors, outre une foule de petits subterfuges, au moyen desquels les cardinaux et leurs conclavistes entretiennent jusqu'à des correspondances écrites avec les personnes de la ville, chaque faction a encore la ressource de communiquer avec l'ambassadeur de la nation dont elle prend les intérêts. Celui d'Espagne, M. le duc de Terra-Nova , étant venu au Vatican pour s'entendre avec les trois cardinaux qui, pendant la vacance du saint"

sicge, gouvernent pour le pape, usant du droit que l'usage lui donnait, alla faire ses politesses à tous les cardinaux avec lesquels il était lié. Si c'eût été au commencement du conclave , peut-être eût-on porté plus d'attention à cette visite ; mais tous les pauvres reclus étaient si las de la monotonie de leur vie; ils éprouvaient une satisfaction si vive toutes les fois qu'il se présentait pour eux l'occasion de voir et d'entendre un personnage nouveau , que l'on ne pensa pas même aux suites que pourrait avoir la présence de l'ambassadeur d'Espagne^ tant on était curieux de le questionner et de lui répondre.

Cependant M. de Terra-Nova avait ses projets. Averti presque journellement de toutes les vicissitudes du scrutin, et instruit par des conclavistes des factions d'Espagne et de France des chances qu'avait eues et avait encore Sachetti, il se proposait de les ruiner. La veille, il avait reçu du roi son maître une lettre en réponse à celle que le cardinal François Barberin avait écrite à sa majesté catholique, pour lui demander la levée du séquestre des biens ^ que lui et son frère avaient en Espagne. L'ambassadeur en venant au conclave s'était muni

— 2G6 — de cette pièce importante. Après avoir satisfait la curiosité des plus empressés, il trouva moyen d'entraîner François et Antoine Barberin dans un endroit écarté, où il les interrogea sur leur3 dispositions à l'égard de Sachetti , et touchant les chances de Chigi. « Le lieu n'est pas favorable aux longs discours, dit l'ambassadeur; je me bornerai à; vous prévenir que j'ai reçu .réponse à votre lettre : tout vous sera rendu si Sachetti n'est pas élu. Voici la signature de sa majesté, » ajouta-t-il en ouvrant la missive du roi d'Espagne. On se sépara. Le duc de Terra-Nova alla de nouveau se mêler à la foule des cardinaux et des conclavistes, qui le • reconduisirent respectueusement jusqu'à la dernière porte.

Cette petite récréation fut pour les reclus ce qu'est la rencontre d'une source pour des voyageurs traversant un long désert. Mais quand la joie qu'elle causa fut épuisée , l'ennui des éternels scrutins à trente-deux voix pour Sachetti se fit sentir plus que jamais. La plupart des cardinaux, vieux, valétudinaires, et fatigués d'ailleurs par un séjour incommode dans des cellules étroites et obscures, devinrent sujets à de fréquentes indispositions. Les médecins et

les apothicaires du conclave no surent bientôt plus auquel entendre, et il y eut un moment où le sacré collège faillit à se transformer en hôpital. Cependant les Barberins, les deux Médicis, Trivulci, de Retz , et bien d'autres, parmi les*quels il faut compter Azzolini et Fabio Chigi, conservèrent leur santé- et toute: leur présence d'esprit. Quant au cardinal François il employa' son autorité et son adresse en cette circonstance pour décider son neveu Charles à voir Chigi, qui le reçut très-bien, et montra quelque empressement même à laisser deviner que loin d'en vouloir à la famille Barberine, il serait disposé à la servir ainsi que ses alliés. Peu dé: jours après cette entrevue , ces espérances vagues se transformèrent en promesses positives. Chigi ne pouvait pas les faire lui-même; mais son parent, son ami, le cardinal de Lugo, en ayant soin de se donner l'air d'agir de son propre mouvement, promit positivement la protection de Chigi, non'-seulement pour la maison des Barberins, mais pour celle de dona Olimpia, offrant pour garantie de cette dernière promesse l'attachement sincère que le cardinal portait à dom Camille et à madame la princesse de Rossano. De ce moment , François et An-

— 2G8 — toine Barberin fréquentèrent la cellule de Fabio Chigi, qui, se refusant toujours aux promenades dans les corridors , conservait par sa retraite une austérité apparente qui lui réussit on ne peut mieux.

Tandis que l'alTaire se nouait ainsi dans l'ombre, l'infatigable Azzolini prenait mille précautions auprès de toutes les personnes rassemblées au conclave, pour amener les esprits les plus contraires à la même idée. Tantôt, et sous couleur de l'intérêt que tel ou tel cardinal indisposé paraissait lui inspirer, il répétait à leurs médecins que la longueur du conclave était la principale cause de leurs maladies ; qu'il fallait les engager à prendre un parti prompt, sans quoi on risquait de demeurer encore tout un mois enfermé au Vatican. «Prenez-y garde, messieurs les docteurs, ajoutait-il, l'indécision dans ce cas peut devenir une maladie mortelle. » Des médecins de leurs éminences il passait à leurs confesseurs. Avec ceux-ci il traitait la question plus directement, leur faisait adroitement l'éloge de Cbigi, et les assurait que les cardinaux, presque tous portés en sa faveur, n'attendaient qu'un conseil donné avec autorité pour en finir.

Mais l'homme qu'Azzolini entretenait avec le plus d'assiduité était le père Cliechi, prédicateur du conclave. Ce jésuite, homme d'esprit et assez éloquent, regardait, ainsi que sa compagnie, le cardinal Fabio Chigi comme l'un de ceux que sa piété et son habileté d'homme d'état rendaient le plus propre à porter remède aux maux qui venaient d'accabler le saint-siége. Ils voyaient d'ailleurs en lui un protecteur zélé de leur ordre; du moins en préjugeaient-ils ainsi, d'après l'ardeur avec laquelle Chigi s'étail employé sous Innocent X à la condamnation des propositions de Jansénius.Azzolini n'avait garde de dissuader le père Chechi à ce sujet; il lui présentait mêmeau contraire Chigi comme un prêtre attaché aux doctrinesdessuccesseurs de Loyola, et qui deviendrait sans aucun doute pour eux un zélé protecteur, dès qu'il serait souverain.

Le père Chechi, naturellement imbu de cette idée, la caressa chaque jour davantage, à mesure qu'Azzolini, par ses discours insinuants, lui persuada toujours plus que la majorité des cardinaux lui saurait gré de publier en quelque sorte une opinion qui était celle de tout le monde, bien que personne n'osât la manifester le premier.

Les ^liètes tforcées commandées par les médecins, les conversations des confesseurs et des conclavistes,;et plus encore la netteté avec laquelle le père Chechi finit par désigner Fabio Chigi dans ses sermons, produisirent levirs fruits.

C'était le soixante et dix-neuvième jour;(|ue la majorité du sacré collège, légalement indécise, allait recommencer son insignifiant scrutin, lorsque les principaux chefs des factions, qui s'étaient entendus d'avance, proclamèrent tout à coup le nom de Fabio €higi.

Il faut avoir assisté à des élections pour savoir combien peu de chose suffit pour décider des électeurs qui ont faim ou seulement besoin de prendre fair en faveur du premier veau. Les cardinaux vieux, ceux qui avec une santé délicate étaient exténués, de fatigue et d'ennui; Içs éminences plus jeunes , et àqui leur vigueur au contraire faisait vivement désirer la liberté, tous, comme s'ils eussent reçu une commotion électrique , répétèrent comme malgré eux ; (( Fabio Gbigi ! Fabio. Chigi ! »

Les partisans jotu cardinal ne manquèrent pas de soutenir ivivement ces acclamations; certains membres du sacré collège .même, qui

n'auraient certainement pas éluChigi, s'ils eussent eu le temps de la réflexion , cédèrent à l'entraînement général. On ne fit pas de scrutin ; Fabio Cbigi fut élu par adoration, et à l'exception du cardinal Rosetti, qui le haïssait mortellement , tous allèrent à l'envia lui baiser les pieds.

-Si dans l'entraînement du sacré collège il y avait eu quelque peu de surprise, rien ne fut plus franc et plus général que l'enthousiasme et la satisfaction causés dans Rome par l'élection d'Alexandre Vil, car c'est le nom que prit le nouveau pape. Le peuple lui témoigna son contentement et les flatteuses espérances que faisait concevoir ce nouveau régne, par des acclamai ions et des réjouissances inusitées.

Le clergé, les grands, et tout ce qu'il y avait de personnes éminentes à Rome, mus par des sentiments semblables, s'empressèrent de saluer le nouveau souverain. Parmi les premiers qui félicitèrent Cbigi de son élévation, on remarqua les princes dom Camille Pampbile, Justiniani, Ludovisi et le cardinal Maldachini. La princesse de Rossano elle-même, profitant de ce que le cérémonial n'était pas encore rigoureusement établi à la nouvelle cour, alla

avec son fils don Juan demander la bénédiction du saint-père.

Au milieu de cette ivresse générale, seule, inquiète dans son palais, dona Olimpia méditait sur la conduite qu'elle avait à tenir en cette occasion solennelle. Dès que le nouveau pape avait été installé au Vatican, elle avait bien pris le soin de lui envoyer l'un des officiers de sa maison, pour le saluer de sa part ; mais cette démarche de pure étiquette devenait par cela même un acte insignifiant qui la laissait dans une indécision dont il lui tardait de sortir.

De tous les cardinaux qu'elle avait comptés au nombre de ceux qui lui étaient dévoués avant le conclave, elle ne vit revenir prés d'elle que les Barberins et Azzolini. Tous lui tinrent à peu près le même langage, lui conseillant de se tenir à l'écart, et de laisser aux princes de sa famille et à madame de Rossano, qui étaient déjà dans les bonnes grâces du nouveau pontife, le soin de veiller aux intérêts de toute sa maison. Mais au lieu de se rendre à ces sages conseils, dona Olimpia, comme toutes les personnes déchues, se laissa aller à son humeur et à la colère. Peut-être se fût-elle encore rendue aux raisons d'Azzolini et des Barberins, si elle

n'eût eu à céder en cette occasion qu'à son fils et à ses gendres; mais l'idée de voir sa belle-fille la princesse de Rossano accueillie par le pape, et d'être protégée par elle, la révolta. Devenant toujours plus inaccessible aux observations des trois cardinaux, elle se laissa aller à de tels emportements, qu'elle finit par leur dire : « Qu'ils la trahissaient, et qu'enfin elle aimerait mieux perdre jusqu'au dernier sequin, plutôt que de devoir la conservation de ses biens à la princesse de Rossano. »

On jugea à propos de la laisser seule, espérant que la réflexion la ferait revenir à des idées plus raisonnables. Mais il n'en fut pas ainsi. Le lendemain de cet entretien, elle commanda l'un de ses équigages de gala , et après avoir cherché dans ses trésors ce qu'elle pourrait trouver de plus précieux par la matière et le travail, elle choisit deux vases d'or qu'elle fit placer dans sa voiture. Entourée d'un nombreux domestique, elle se fit conduire au palais pontifical, et s'avançant bientôt avec une assurance qui en imposa à tous ceux qui se trouvaient dans les pièces qui précèdent celle où se tenait le pape, elle chargea le majordome et le maître des cérémonies de l'annoncer, et se tint fiére- II. 18

rement eu attente, ayant à chacun de ses côtés un des gentilshommes chargé des vases qu'elle venait offrir à sa sainteté.

Quoique le temps n'ait pas fait passer, tant s'en faut, l'usage d'olfrir des dons à ceux que l'on espère se rendre favorable, il l'a singulièrement modifié ; et il y aurait quelque chose de grossier et de brutal aujourd'hui à venir, ainsi que dona Olimpia, présenter même à un subalterne le prix de sa complaisance. Mais au temps de cette femme il en était autrement; l'échange des cadeaux était continuel, même entre les grands, et le refus indiquait seulement la disposition où l'on était à l'égard de celui qui offrait , sans que la susceptibilité du donataire ou du régalé fût mise en jeu. Pour Alexandre VII, ainsi que pour dona Olimpia, la question se réduisait donc à savoir si 'a belle-sœur d'Innocent X serait ou ne serait pas admise à la cour du nouveau pontife.

Alexandre était un homme dont la singularité, inaperçue jusque-là, se manifesta dès les premiers instants de son règne. Le jour de son élection, lorsqu'on le porta à Saint-Pierre pour k cérémonie de Vadoraliorti il était tout enlar-

mes, et l'on ne put le décider à s'asseoir, selon l'usage, au milieu de l'autel pour qu'on lui baisât les pieds. Craintif et honteux, il se ttnait de côté et tellement sur le bord, qu'il faillit plusieurs fois à tomber. Dans le peu de paroles qu'il dit, il jura de rendre rigoureusement la justice et de ne pas s'entourer de ses parents, et enfin, l'un de ses premiers soins fut de faire placer sa bière prés de son lit, afin, disait-il, de ne pas abandonner un seul instant l'idée de la mort.

Par une contradiction bizarre, il laissa percer presque en même temps son goût pour le luxe. Ses appartements, sa chambresurtout, furent meublés avec recherche. Pour ses vêtements pontificaux, il fit choisir les étoffes les plus belles , et n'employa que les ouvriers les plus habiles. Au surplus, naturel ou calculé, ce mélange dejfaste et d'austérité le servit on ne peut mieux auprès du peuple de Rome, qui sur ces deux indices se flattait d'avoir un pape selon son goût, puisqu'il lui rendrait rigoureuse justice et lui donnerait de belles cérémonies.

Au moment que dona Ohmpia entrait au Quirinal, Alexandre était précisément occupé à essayer une paire de mules rouges, ornées de

croix d'or, que venait de lui apporter Lazzagna, le premier cordonnier de Rome. « Mon cher, lui disait le pape, je ne suis content ni de la matière ni du travail. Cette chaussure est mal taillée, mal cousue, et en outre vous avez beaucoup trop ménagé l'or en brodant les croix. — Saint-père, quant à la croix d'or, je ferai humblement observer à sa sainteté, répondit l'artisan, que je l'ai brodée précisément comme feu son prédécesseur m'ordonnait de le faire; l'or n'est pas fin. — C'est un tort, Lazzagna, dit le pape; tout ce qui touche le serviteur des serviteurs de Dieu doit être pur ; et si l'usage ne s'y opposait, je voudrais que ces croix fussent en diamant, parce que le diamant est plus pur que l'or. Eniendez-vous, Lazzagna? — Oui, très-saint père. — De même, ajouta Alexandre en mettant son pied sur la bière placée près du lit, afin de montrer les défauts de sa mule, celui qui travaille aux vêtements du successeur de saint Pierre ne doit rien négliger pour les rendre parfaits. Voyez : cette couture est lâche, la coupe de la chaussure n'est pas assez échancrée par ici, et le pied n'est pas suffisamment maintenu. Il faut recommencer tout cela, Lazzagna! — Comme il plaira à sa sain-

letr; mais... — Eh bien, quoi? — Le saintpère voudra bien prévenir son camerier pour qu'il s'entende avec moi... — Sur le prix , sans doute? Combien vous payait-on ces mules? — Dix écus romains, saint-père. — On vous en donnera cinquante si elles sont telles que je le désire. »

Cet entretien finissait quand le cardinal Rospigliosi, secrétaire d'état depuis l'avènement d'Alexandre, entra d'un air préoccupé, et adressa quelques mots à l'oreille du pape pour l'avertir que doua Olimpia était dans l'antichambre, se proposant d'offrir des présents à sa sainteté, et attendant la faveur de lui faire ses révérences. Sans s'émouvoir, Alexandre fit remet (re sa chaussure en ordre par Lazzagna, et pria Rospigliosi de demander le maître des cérémonies. « Faites entrer, dit-il à celui-ci, l'officier qui accompagne la princesse de Saint- Martin. »[Et comme Lazzagna par respect cherchait à sortir de la chambre : « Demeurez, lui dit le pape ; j'ai encore quelques mots à vous dire. »

On introduisit alors l'officier de doua Olimpia, qui entra suivi de deux pages portant chacun l'un des vases d'or destinés à sa sainteté.

Le messager s'acquitta de sa commission en otFrant les dons de la part de la princesse de Saint-Martin, qui en outre demandait la permission de baiser les pieds de sa sainteté.

« Dites à madame la princesse, répondit Alexandre d'une voix ferme, mais très-calme, que je ne reçois pas ses dons ; que sous mon règne les femmes n'obtiendront des audiences que pour les affaires les plus importantes, et quand leur présence prendra l'importance d'un témoignage; allez.» Comme l'ollicier et les pages hésitaient : «Sortez ! » ajouta le pape avec un léger mouvement d'impatience.

Lazzagna partageait la haine que tout le peuple de Rome portait à dona Olimpia ; aussi éprouva-t-il une satisfaction qu'il ne contint qu'avec peine, en entendant le nouveau pape refuser Tenlrée de son palais à cette femme superbe. La joie et l'enthousiasme étaient peints dans son regard lorsque Alexandre le rappela vers lui. « Je voulais, mon cher Lazzagna, ajouta le saint-père, qui feignit de ne pas s'apercevoir que des larmes d'admiration s'échappaient des yeux de l'artisan, je voulais vous recommander de nous servir promptement. Les cérémonies de la prise de possession

à Saint-Jean de Latran ont lieu dans quelques jours, ainsi je compte sur votre diligence. » 11 ne fallut rien moins que le respect dû au pontife pour que Lazzagna gardât le silence, tant ce qu'il venait de voir et d'entendre l'avait émerveillé. Il se jeta à genoux, et sans oser se permettre de toucher le pied d'Alexandre, il baisa la terre à quelque distance, reçut la bénédiction du pape et se retira.

Comme l'avait sans doute prévu le pontife, le témoignage de Lazzagna, présent au refus brusque donné à dona Olimpia, ne fut pas stérile. L'artisan n'eut rien de plus pressé que d'en raconter les détails à ses voisins, et en moins d'une heure toute la ville de Rome fut instruite de l'incroyable témérité de la princesse de Saint-Martin, et de la sévérité dont le pape avait usé envers elle. « Voilà un pape ! disait l'un; il nous débarrassera enfin de cette sangsue ! — Non-seulement il ne veut pas d'elle, reprenait un autre, mais il ne veut favoriser aucun de ses parents. — Il l'a juré à son couronnement, faisait observer un troisième. — Il a fait mieux encore, reprit un abbé qui écoutait, car il n'a pas permis qu'ils vinssent à Rome. — En vérité? — Rien n'est

plus certain. Son frère aîné Mario, qui arrivait en toute hâte de Sienne, le lendemain de son élection, a été obligé de rebrousser chemin par ordre exprès du nouveau pontife. Tous ses neveux, et il en a six, sont également consignés à Sienne. Oh! cette fois nous avons un grand pape! >j A ces bruits, à ces nouvelles, auxquelles chacun prêtait une oreille attentive , les louanges d'Alexandre allaient toujours en croissant ; mais ce qui émerveillait surtout la populace, était l'humilité de ce pontife, qui ne voulait qu'un cercueil pour lui, et se proposait de rendre les cérémonies publiques si brillantes. Lazzagna étaitdevenu une autorité; on voulait le voir, lui parler; tout le monde assiégeait sa boutique^ et il n'était plus question dans Rome que de la bière que le pape avait près de son lit, des belles mules qu'il chausserait le jour de la prise de possession, et de la honteuse retraite de dona Olimpia.

Jusque-là l'enivrement causé par les vertus que l'on attribuait au pape avait tellement préoccupé jusqu'aux personnes de haut rang, que la vengeance que les victimes de dona Olimpia se proposaient de tirer d'elle était restée momentanément assoupie. Mais dès que lanou-

velle du refus du pape se fut envenimée en passant à travers les bavardages de carrefour, il s'éleva bientôt un concert de voix qui toutes retentirent aux oreilles des cardinaux et du pon'.ife, et demandèrent que l'on fit justice des crimes qu'avait commis la princesse de Saint- Martin. Alexandre lui-même, qui n'avait peutêtre voulu montrer qu'un simulacre de sévérité, fut effrayé du nombre des plaintes et de la violence des accusations portées contre la bellesœur d'Innocent X. Partagé entre le désir de se montrer juste aux yeux du peuple, tout en ayant pour la famille d'Olimpia les ménagements dont les Barberins avaient eu l'adresse de lui faire une condition pendant la tenue du conclave, il sentit aussitôt combien cette affaire était grave et avec quelle prudence il fallait la traiter.

Quant à dona Olimpia, atterrée par la manière dont elle avait été éconduite du palais pontifical, elle gardait le lit depuis le saisissement qui s'était emparé d'elle à la suite de cette humiliation. La seule personne de sa famille dont elle reçut les soins et avec qui elle voulut converser, était le prince don Pamphile son fils. Elle tolérait parfois la présence de ses gen-

dres et de ses filles, mais sans pouvoir supporter même l'idée de voir la princesse de Rossano, qui lui était devenue odieuse. Dans l'excès de son dépit et de sa colère, elle attribuait aux conseils de cette jeune femme le traitement rigoureux qu'elle avait éprouvé, se figurant que la princesse usurpait déjà auprès du nouveau pontife un ascendant et une autorité qui la faisaient mourir de jalousie.

(( Cette femme causera ma mort ! répétaitelle à Antoine Barberin et à Azzolini, les deux personnes devant qui elle s'ouvrait avec le plus de confiance depuis sa disgrâce. Aidez-moi à me débarrasser d'elle ! Il n'y a qu'elle qui me gène, qui me nuit ! sans elle le pape m'eût écoutée, j'en suis certaine! » et en tenant ce langage dona Olimpia pleurait et se roulait sur son lit. Vainement les deux cardinaux s'efforçaient-ils par leurs raisonnements de lui démontrer l'invraisemblance de ses suppositions. « La rigueur que vous a montrée le saint-père, faisait observer Azzolini, ne vous est pas particulière, madame. Sa sainteté avait déclaré avant que vous ne vous présentassiez devant elle qu'elle ne recevrait aucune personne de votre sexe. — Et pourquoi donc la princesse de Rossano a-t-elle

été reçue avec son fils? » s'écria doua Olimpia, se levant furieuse sur son séant, puis retombant tout à coup suffoquée par la colère.

Antoine et Azzolini s'éloi.»nérent un instant en déplorant l'aveuglement où la passion jetait dona Olimpia, lorsqu'elle les rappela près d'elle. « Antoine, dit-elle, quoique vous m'ayez donné bien des témoignages de sincère attachement, je vous demanderai encore un service. — Lequel, princesse? — Je vais vous paraître déraisonnable et vous m'en voudrez ; mais c'est la dernière démarche que je vous prierai de faire en ma faveur ! — De quoi s'agit-il, madame? — Allez chez le pape, obtenez de lui qu'il me reçoive ! 0 Antoine! dit-elle en lui secouant les mains avec vivacité, faites cela pour moi, pour notre famille ; Antoine ! vous comprenez? pour toute notre famille!»

Le cardinal Azzolini, effrayé de ce nouveau projet, crut devoir en détourner l'exécution dans l'intérêt de dona Olimpia et du cardinal Antoine lui-même. Avec cette subtilité d'expression qui lui permettait d'exposer la complication des affaires les plus délicates sans effleurer même la susceptibilité de ceux qu'elles concernaient, il donna à entendre que la cause

et les biens des familles Pamphile et Barberine réunies seraient beaucoup plus utilement défendus par les parents de dona Olimpia que par la princesse elle-même; que ses enfants et ses gendres étaient les avocats nés de cette cause depuis la mort d'Innocent, tandis qu'au contraire la moindre requête adressée directement par la personne à laquelle la haine populaire s'était attachée, rendrait toute faveur impossible.

Azzolini parla longtemps, et le cardinal Antoine partageait entièrement son avis, lorsque dona Olimpia, qui paraissait avoir écouté avec un grand calme, l'interrompit tout à coup : « Vous avez raison, éminence, dit-elle ; mais s'il faut conserver quoi que ce soit par la proteclion de la princesse de Rossano, mieux vaut tout perdre. » Puis, s'adressant au cardinal Antoine : «Allez parler au pape, » lui répéta-t-elle en ayant plutôt l'air de lui donner un ordre cette fois que de lui demander un service.

En sortant du palais Pamphile, les deux cardinaux se communiquèrent les craintes que leur faisait concevoir l'entêtement de dona Olimpia. c( Cette femme veut assurément sa perte, dit Azzolini, et je suppose que vous serez assez prudent pour ne pas faire ce qu'elle désire. — Com-

ment l'éviter? demanda Antoine; cela ne m'est pas possible. — Vous avez tort pour elle et pour vous. — J'espérais, dit Antoine avec quelque hésitation, que vous m'accompagneriez chez le saint-pére pour faire cette demande. — Vous avez eu tort, répondit Azzolini avec fermeté. J'estime cette démarche trop dangereuse pour y prendre part, et je veux y rester étranger, afin de me conserver la faculté d'obvier au mal quand il sera fait, si cela est possible. »

Antoine avait de la faiblesse dans le caractère, et quoique la raison lui fît partager le sentiment d' Azzolini, il n'eut pas la force de résister à la volonté passionnée de dona Olimpia. Il demanda une audience au pape dans laquelle il réclama pour elle la faveur de venir saluer sa sainteté. « Mon frère, répondit Alexandre sans témoigner aucun genre d'émotion à cette requête, je sais les liens qui unissent la famille Pamphile à celle des Barberins. Je n'oublierai pas non plus l'opinion trop flatteuse que vous et vos parents avez conçue de moi. J'aurais donc tort de blâmer dans les autres un sentiment de reconnaissance que j'éprouve moi-même. Mais vous avez été si longtemps près du trône, vous avez même

si longtemps partagé les devoirs du souverain, que vous ne pouvez avoir oublié les chagrins qui y sont attachés. Il se passe peu de jours sans que le chef de l'état ne soit obligé de faire taire en lui l'homme. C'est ce qui m'arrive aujourd'hui ; je voudrais vous être agréable et ne le puis pas. — Mais, saint-père, si vous jugez devoir user de rigueur envers la princesse de Saint-Martin, ne pourrait-on pas faire valoir en sa faveur l'intérêt des princes et princesses de sa famille? Ne craignez-vous pas que la sévérité que vous montrerez à l'égard de la mère ne devienne une injustice, et, j'oserais le dire, une cruauté envers les enfants? — Vous savez très-bien, mon cher monsieur Barberin, que je n'ai l'intention d'être injuste ni cruel envers la famille Pamphile et la vôtre, répondit le pape en souriant ; mais pour acquérir le droit d'exercer cette indulgence, peut-être serait-il bien d'être sévère à l'égard de quelqu'un. Je vous avouerai confidentiellement que je suis fort tourmenté de la gravité des charges qui s'élèvent de tous côtés contre dona Olimpia, et vous seriez effrayé si vous voyiez le nombre des requêtes qui nous ont été envoyées de toutes les parties de l'Italie pour répéter les sommes im-

menses que cette femme a extorquées. Depuis les plus humbles ecclésiastiques] usqu'aux membres du sacré collège et aux princes, il n'est personne que cette femme n'ait rançonné d'une manière odieuse. Il y a cent affaires ici dont la moindre pourrait donner lieu à un procès capital. » En s'exprimant ainsi, le pape indiquait du doigt une masse énorme de dossiers vers lesquels il entraîna le cardinal Antoine. « Tenez, ajouta-t-il, venez voir : d'autant mieux que je pourrai profiter en cette occasion de vos lumières et de votre longue expérience. Voici par exemple les requêtes de vingt-deux couvents dout les biens ont été saisis, parce que les supérieurs se sont refusés à payer le rachat que dona Olimpia leur avait imposé; ici c'est une famille qui réclame deux mille écus romains payés d'avance pour l'achat d'un bénéfice en faveur d'un de leurs parents qui est mort avant de l'avoir obtenu. Mais voilà, je crois, ajouta le pape, l'un des derniers exploits de dona Olimpia : c'est la pétition de monseigneur Arriberti, vous savez? ce prélat sans consistance et sans capacité, à qui dona Olimpia a vendu la charge de gouverneur de Rome, pour laquelle elle reçut d'avance douze mille écus romains la veille

de la mort d'Innocent X. Par cela vous pouvez juger du reste. Toutes ces plaintes se ressemblent, et elles se montent à plus de six cents. )> 11 y eut un moment de silence à la suite de cet examen, et le pape s'assit et engagea Antoine a en faire autant : c( Je vous dirai, monsieur le camerlingue, ajouta le saint-père, que je me propose de vous communiquer, ainsi qu'à plusieurs de messieurs les cardinaux, tous les détails de cette affaire quand les pièces auront été mises en ordre. Mais puisque le hasard y a porté notre attention, je vous consulterai d'avance. Toutes ces requêtes que vous voyez sont accompagnées des instances les plus pressantes de livrer la princesse de Saint-Martin à la justice. Vous ne pouvez ignorer qu'à Rome une bonne partie des grands et tout le peuple demandent ouvertement sa punition. En sorte que, sauf à gagner du temps pour se ménager les movens d'être moins rigoureux, et en attendant l'instruction du procès qui sera encore fort longue, il serait peut-être à propos de demander à dona Olimpia qu'elle rendit des comptes. Qu'en pensez-vous? »

Le pauvre cardinal, qui avait couru assez justement le même danger quelques années avant,

était peu disposé à faire une réponse. Aussi le pape, qui tenait bien moins à connaître son avis qu'à lui faire sentir qu'il avait l'œil sur les simoniaques et les exacteurs, ajouta-t-il sans le questionner de nouveau : « C'est que, d'après les informations très-exactes qui nous ont été fournies, il est prouvé que la princesse de Saint- Martin, outre les revenus ordinaires, a fait passer dans ses coffres deux millions et demi de ducats d'or (20,000,000 de fr.) dont l'emploi n'est pas connu. »

Ces derniers mots furent un coup de foudre pour Barberin, à qui dona Olimpia avait fait redemander à peu près la même somme, lorsque lui et sa famille avaient été poursuivis par Innocent X. « Saint-père, dit enfin Antoine lorsqu'il se fut un peu remis, il ne me reste plus qu'à implorer votre clémence en faveur de la princesse de Saint-Martin. — Nous aurons plus de clémence pour la personne de dona Olimpia, dit le pape, qu'elle n'en a eu pour votre maison. » Le cardinal à ces mots baissa les yeux; mais après un moment de silence, il répliqua avec assez de vivacité « qu'il souhaitait que sa sainteté pardonnât à dona Olimpia de la même manière que sa maison lui avait pardonné. » II. 19

Le pape piqué fut sur le point de le laisser voirj mais reprenant sa gravité accoutumée : « Vous lui avez pardonné, ajouta-t-il, parce que ce pardon vous a profilé. Nous ne pouvons ap^ir de même, parce que ce pardon serait préjudiciable à notre conscience. »

Le pape se tut; le cardinal, sans rien répliquer , prit congé de lui en observant avec rigueur toutes les cérémonies d'usage, et alla aussitôt rendre compte à dona Olimpia du mauvais succès de sa démarche, sans lui cacher même les dispositions peu favorables que paraissait avoir le pontife à l'égard de leurs deux familles. Sans rapporter en détail toutes les charges amoncelées contre elle, dont Alexandre avait connaissance , Antoine ne lui laissa pas ignorer cependant que les renseignements fournis au pontife étaient de nature à faire croire que quelque serviteur d'Olimpia avait trahi sa confiance. Les soupçons tombèrent naturellement sur Fagnani, qui, de confident intime et de directeur des intérêts delà famille Pamphile, avait abandonné dona Olimpia depuis sa disgrâce, pour faire sa cour au nouveau pape.

Ces tristes nouvelles eurent au moins le bon effet de délivrer dona Olimpia de ses incertitudes

et de la forcer à envisager sa nouvelle position sous son véritable point de vue. Elle reconnut que, si Antoine avait poussé le dévouement pour elle jusqu'à s'exposera la mauvaise humeur du pape, Azzolini ne s'était pas montré moins attaché à ses intérêts en condamnant d'avance une démarche dont l'issue avait été si fâcheuse. Quoique avec peine, elle fit taire la jalousie que lui inspirait la princesse de Rossano, et pour profiter de l'influence de cette jeune femme auprès du nouveau pape , sans que son orgueil en souffrit, elle appela plus souvent prés d'elle son fils dom Camille, le consulta, lui donna des instructions pour la conduite des affaires de la famille, et affecta même de témoigner publiquement au jeune prince une confiance et une espèce de tendresse qu'elle ne lui avait jamais montrée.

Ce fut là la dernière lueur du génie de dona Olimpia. Sa volonté triompha encore cette fois de ses passions; et par l'intermédiaire de son fils, du fond de son palais elle eut l'art de prescrire à ses filles , à sa bru , à ses gendres , tout ce qu'il était à propos de faire auprès des cardinaux , des princes et des grands de Rome , pour les effrayer sur les suites d'une enquête

el d'un procès où tant de personnes risquaient d'être compromises et dont l'éclat en Europe pourrait porter un si giand préjudice au gouvernement du saint-siége. Attaquant le mal dans sa racine, elle pria Azzolini de faire comprendre à Rasponi ainsi qu'à Fagnani tout le danger qu'il y aurait à revenir sur ce qui était fait depuis si longtemps, et par le concours de tant de personnes qui ne pourraient peut-être pas dénoncer les autres sans se compromettre elles-mêmes. Cette considération dont doua Olimpia avait calculé toute la puissance, et qu'Azzolini fit valoir avec une rare habileté, rendit tous les gens de la cour plus circonspects sur les accusations qu'ils lançaient contre dona Olimpia, et tint en bride les deux hommes dont celte femme soupçonnait la fidélité. Les requêtes et les plaintes n'arrivèrent pas moins de toutes les provinces; mais de ce moment elles restèrent enfouies dans les oflices, sans qu'on les fit connaître, et bientôt on répandit dans le public que l'enquête se continuait avec soin, mais que la complication des détails était telle qu'il était impossible de prévoir quand s'ouvrirait le procès.

Azzolini , qui conduisait toute cette affaire ,

sans paraître y prendre part, n'était occupé que de gagner du temps. Fort avant dans la confiance du saint-père, et porté à servir autant qu'il le pourrait dona Olimpia et les Barbcrins , le point de vue purement politique sous lequel il envisageait la position de la princesse de Saint- Martin donnait à sa conduite une certaine franchise qui lui conciliait les deux parties opposées. Après s'être assuré que dom Camille et la princesse de Rossano étaient à peu prés parvenus à calmer toute la prélature et les grands de Rome, soit par l'espérance de faveurs qu'on pourrait faire obtenir aux uns , soit en intimidant les autres par la menace de divulguer leurs méfaits, il commença à entretenir le pape sur les dangers que présentait une procédure dont il était absolument impossible de calculer les résultats. « Faites attention, repétait-il au saint-père, que dona Olimpia n'est que le dernier anneau d'une chaîne qui remonte jusqu'à Urbain VIII. Vous ne pouvez vous dissimuler qu'en faisant restituer des sommes acquises n'importe comment, par dona Olimpia, vous prenez avec vous, avec les grands et avec le peuple, l'engagement de faire rendre gorge à tous ceux, quels que soient leur dignité ou leur rang, qui, depuis vingt-trois

ans , se trouvent dans les mêmes conditions qu'elle. Or votre sainteté a une trop grande expérience des affaires pour ignorer qu'une telle opération est matériellement impossible. Après la révision des comptes sous le règne d'Innocent X , viendrait forcément celle des sommes qui ont été détournées pendant le pontificat d'Urbain VIII. Le nombre des coupables, et des grands coupables, serait immense, effrayant ! et vous savez, saint-père, que si vous les décimiez vous seriez obligé de les faire saisir dans les églises, dans les palais de Rome et jusque dans le Vatican. Croyez-vous , ajoutait Azzolini, qui voyait le pape redoubler d'attention , que l'on vous saura gré de n'avoir puni qu'un coupable, quand chacun sait qu'il y en a des milliers? Rappelez-vous l'effet qu'a produit le supplice de Mascambruno : on a plaint cet homme quand on a vu que les rigueurs lui étaient exclusivement réservées; et au lieu de trouver Innocent X juste, peu s'en est fallu qu'on ne le taxât de cruauté. Ah! saint-père, ajouta le cardinal, avec la complication dont les événements de ce monde sont ordinairement frappés, il est si rare que les souverains puissent être rigoureusement équitables, qu'ils sont bien heureux que

Dieu leur ait mis la miséricorde et la clémence au cœur; car sans cela je ne sais comment ils s'y prendraient la plupart du temps pour se tirer d'embarras. »

Malgré sa gravité ordinaire, le pape ne put s'empêcher de sourire du tour plaisant qu'Azzolini donnait à une réflexion dont la profondeur et la vérité le frappaient, u Eh bien ! que pensezvous que l'on doive faire? demanda-t-il . — Infliger une punition prompte et apparente. — Étrange clémence, observa Alexandre. — Mais je n'ai point conseillé à votre sainteté, reprit le cardinal, d'accorder un pardon qui exciterait peut-être une sédition parmi le peuple. Je pense , je suis certain même que l'objet principal que vous devez poursuivre dans cette circonstance est de faire tirer en longueur et de mettre peu à peu en oubli un procès qui deviendrait fatal aux trois quarts des grandes maisons de Rome et au saint-siége même. Qu'on en allonge autant qu'il se pourra l'instruction; mais pour votre sûreté comme souverain, et pour la satisfaction du peuple qui crie encore vengeance, infligez de votre propre mouvement une peine qui précédera les effets de la justice. On vous en saura bon gré, et très-certainement

vous serez moins sévère que ne le seraient des

juges Tenez, il me vient une idée, continua

Azzolini, qui s'aperçut que le pape comptait sur les ressources de son esprit; elle vous sourira peut-être. Vous savez qu'Innocent X a supprimé le marché aux fruits qui se tenait sur la place Navone, sous le prétexte d'y placer les matériaux et les ouvriers employés aux travaux de l'église de Sainte-Agnèse et du palais Pamphile? Cette suppression contrarie singulièrement le petit peuple de Rome, et l'encombrement des pierres et des charpentes dans la place est souvent une occasion de disputes, sans compter que quand la populace se mutine elle devient fort difficile à réduire dans un lieu hérissé de remparts d'où on ne peut la débusquer. Condamnez dona Olimpia, non-seulement à terminer l'église de Sainte-Agnèse, mais à faire déblayer la place ; puis rétablissez le marché aux fruits et aux légumes, en ayant soin de ne faire payer aux marchands qui y viendront que le tiers du droit qu'Innocent exigeait d'eux, et je serais bien trompé si ce préambule ne calmait déjà beaucoup les esprits. Mais il faut faire plus encore et combiner une mesure de prudence indispensable, avec un acte de sévérité

apparente qui vous laissera tout le temps de réflécliîr sur la conduite (jue vous aurez à tenir ensuite. 11 ne faut pas se dissimuler que la haine de la populace de Rome envers dona Olimpia est poussée à un excès incroyable, et qu'il ne se passe guère de semaine sans que sa vie ne courre des dangers très-grands. Exilez-la, envoyez-la à la forteresse d'Orvietlo, ou bien que Ton dise seulement qu'elle y est et qu'on la consigne chez elle à Viterbe, pendant Tinstruclion du procès. Vous connaissez la mobilité des Romains : quand dona Olimpia ne sera plus dans leur ville ils s'en occuperont beaucoup moins. Son fds dom Camille et la princesse de Rossano, qui sont aimés du peuple, viendront s'établir au palais Pamphile. Ils veilleront au déblayement de la place, à l'achèvement de l'église. Leur présence dans ce lieu en éloignera les rassemblements tumultueux qui s'y forment habituellement; et enfin, votre saintelé s'étant assurée de la personne de l'accusée et faisant instruire son procès , on sera bien forcé d'attendre patiemment.

L'opinion d'Azzolini parut si sage au pape, qu'il envoya presque aussitôt à dona Olimpia l'ordre de sortir de Rome sous deux jours. Dom

Camille, qui n'était pas dans les secrets de cet exil, craignant, ainsi que toute sa famille, que cette peine n'entraînât immédiatement le séquestre de leurs biens, courut chez le pape pour lui demander audience. Mais Azzolini, qui était en ce moment avec le pontife, fut chargé de dire au prince « que sa sainteté avait résolu de ne voir personne de la maison de madame sa mère avant qu'elle ne fut sortie de Rome, conformément à l'ordre qui lui en avait été donné. » Quelques mots d'amitié que le cardinal ajouta à cette réponse officielle calmèrent les inquiétudes du prince et le décidèrent à engager sa mère à partir.

Pour éviter les injures et les violences que le peuple, instruit de cette nouvelle, se proposait de prodiguer à dona Olimpia au moment de sa sortie de Piome, don Camille, que le malheur de sa mère rendait plus tendre envers elle, prit soin de la faire sortir de son palais la veille du départ. Il monta avec elle dans une voiture de louage dont les portières étaient fermées, et parvint ainsi à la faire sortir de Rome sans qu'elle ni lui fussent reconnus. Le même soir ils s'arrêtèrent à Monte-Rosi, où ils étaient convenus de se reposer, pour que dona

Oliinpia y reçût les adieux de toute la famille. Les princes et princesses Justiniani, Ludovisi et de Txossano ne tardèrent pas à les rejoindre, et quoiqu'il y eût certainement quelque chose de sincère dans les consolations que les enfants donnèrent à leur mère, ainsi que dans les regrets qu'exprima dona Olimpia de les quitter, la plus grande partie de cette entrevue fut toutefois employée à chercher et à recommander les moyens d'empêcher le séquestre des biens, et de rendre l'instruction du procès aussi longue et aussi difficile que l'on pourrait.

Le cardinal Maldachini fut le seul de la famille qui ne vit pas sa tante en cette occasion. Le caractère de dona Olimpia lui faisait horreur.

Un assez bon nombre des amis de la princesse de Saint-Martin vinrent aussi à Monte- Rosi pour lui faire leurs adieux. Les Barberins ne se sentirent pas assez de coUrage pour risquer le ressentiment du pape en allant accomplir ce devoir, et de tout le sacré collège, parmi lequel il y avait un bon nombre de cardinaux qui s'étaient enorgueillis, sous le régne d'Innocent X, de l'accueil et des grâces que leur faisait dona OUmpia, il n'y eut que Gualtieri et

xAzzolini qui voulurent la voir à ce moment suprême.

En serrant leurs mains, la princesse de Saint- Martin éprouva un sentiment de joie intérieure qui lui avait toujours été inconnu. Ce ne fut qu'un éclair; mais enfin son front, déjà chargé d'années, se dérida un moment ; son cœur s'épanouit, et elle apprit ce que vaut un témoignage d'amitié, donné non-seulement sans intérêt, mais en face d'un danger. Elle versa des larmes qui lui furent douces.

Il y eut entre les deux éminences et elle une longue conversation, où on lui traça la conduite qu'elle devait suivre. Azzolini surtout lui fit sentir de quelle importance il était pour elle qu'elle se fît oublier et qu'elle laissât à sa famille , et particulièrement au prince son fils, le soin de toutes ses affaires. Sans lui révéler entièrement les promesses que le pape avait faites au conclave, et ses intentions bienveillantes envers les deux familles Pamphile et Barberine, il lui fit entendre qu'avec de la patience et une grande discrétion de sa part on parviendrait à assoupir l'affaire du procès. On se sépara ; les parents et les amis rentrèrent dans Rome, et dona Olimpia, conduite

par son fils, ne tarda pas à arriver à Viterbe. Cependant le pape avait déjà chargé une congréîjalion d'examiner les plaintes portées contre dona Olimpia pour régulariser l'instruction de son procès, lorsqu'un malheur aussi terrible qu'inattendu vint frapper Rome, ainsi que presque toute l'Italie. La peste se déclara tout à coup dans cette ville et y répandit la consternalion et la mort. Les progrès du mal furent si rapides et l'épouvante si grande, que tout ce qu'il y avait de personnes éminentes et riches s'enfuirent. Un grand nombre d'églises restèrent désertes ; les écoles, les tribunaux furent fermés. On cerna le faubourg du Transtevere avec des palissades, et l'ile de Saint-Barthélemi, sur le Tibre, fut transformée en un vaste hôpital, où les malfaiteurs étaient chargés de transporter les malades. Comme il arrive presque toujours pendant ces calamités, des malveillants voulurent en profiter pour conspirer contre le peu d'ordre qui régnait encore. La reine Christine de Suède, qui était à Rome depuis quelque temps, ayant donné congé à un corps de troupe espagnole qui lui servait de gardes, avait excité la haine d'un certain Adrien Velli, valet de chambre de l'ambassa-

deur du roi d'Espagne. Ce Velli trama un vaste complot, au moyen duquel lui et ses complices se proposaient de mettre le feu à j)lusieurs magasins de Rome, de saccager la ville, et enfin de faire la reine Christine et le pape prisonniers, le tout pour venger le prétendu tort fait par cette princesse à la garde espagnole.

La veille du jour où cette conspiration devait éclater, la princesse de Rossano, qui, ainsi que le prince son mari, n'avait pas voulu quitter Rome pendant le danger, reçut les aveux d'un homme du peuple, qui vint lui découvrir le projet et les noms de ses complices, en se mettant sous sa protection et demandant sa grâce. La princesse fit aussitôt prévenir le pape et la reine du danger qu'ils couraient, et malgré tout ce que le fléau qui régnait dans la ville pouvait présenter d'effrayant, elle et son mari rassemblèrent le peu de troupes qu'ils purent trouver, et allèrent saisir les conjurés ainsi que les armes qu'ils avaient mises en dépôt, près de Saint-Sylvestre du Quirinal, et à Saint-Charles des Quatre-Fontaines. Le pape eut peur et voulut s'enfermer avec les cardinaux dans son palais. Mais dom Camille et sa femme, qui par leur fermeté s'étaient rendus maîtres des prin-

cipaux conjurés et de leurs armes, arrivèrent au Vatican au moment que le pontife méditait cet acte de faiblesse. Dom Camille s'efforça de lui faire changer de résolution en l'assurant que cette conduite timide ranimerait l'audace des malfaiteurs. Depuis longtemps déjà il s'épuisait en raisonnements auprès du pape, lorsque la princesse de Rossano se tournant vers Sforza, Azzolini, Aldobrandini, Maldacliini, et quelques autres cardinaux qu'elle connaissait pour des hommes résolus : « Allons, allons, éminences, leur dit-elle, le temps presse, ne le perdons pas en paroles. Que ceux de messieurs les cardinaux qui n'ont peur ni de la peste ni des conjurés veuillent bien se montrer dans la ville, etleur présence fera rentrer toutdans l'ordre. » Cette allocution faite par la princesse dont on connaissait déjà la conduite courageuse, entraîna presque tous les cardinaux. Dom Camille descendit pour disposer les troupes qui l'attendaient à la porte du palais, et lorsque le pontife vit que presque tout le sacré collège se mettait en marche, il se décida à ne point l'abandonner. Escorté d'une faible troupe que dirigeaient dom Camille et la princesse, le pape entouré des cardinaux, après avoir traversé

une partie de la ville à pied, entra dans Sainte- Marie-Majeure, où il fit une prière, puis parcourut de la même manière d'autres quartiers de Rome au retour, recommandant le courage aux malades, donnant sa bénédiction au peuple, et rendant aux habitants de Rome la confiance en son gouvernement, que le projet de quelques criminels furieux avait failli leur faire perdre.

On s'explique facilement qu'au milieu de calamités et de désordres de cette espèce, l'instruction du procès de dona Oiimpia fut interrompue, oubliée même, comme toutes les affaires de ce genre. Lorsque la contagion commença à faire moins de ravage, et que les esprits purent reprendre quelque liberté, les deux souvenirs qui restèrent gravés dans la mémoire des Romains furent le faiblesse du pape et le courage héroïque qu'avait montré la princesse de Rossano. De toutes les grandes dames c'était la seule qui n'eût pas quitté Rome; car la reine Christine elle-même, après la conjuration de Velli, en était sortie pour passer en France. Aussi l'épouse dedom Camille était-elle devenue l'idole des Romains.

Cependant la peste étendait ses ravages sur bien d'autres lieux, et Viterbe fut un de ceux

qui eut le plus à en souiïrir. Dona Oiimpia, relégut^e dans celte ville, n'osait enfreindre les ordres du pape en en sortant sans permission. Épouvantée cependant par les progrès de la maladie, elle envoj'a un exprés à Alexandre pour lui demander la faveur d'habiter son château de Saint-Martin, sitaé dans la campagne, à quelque distance de Viterbe. Le pape, qui avait encore plus peur qu'elle en ce moment, fit droit à la requête, sans savoir même ce qu'on lui demandait, et la princesse s'enfuit en toute hâte dans un lieu où elle se flattait, mais bien vainement, de se soustraire à l'influence d'un air qui régnait dans toute l'Italie en ce moment. Son domestique avait déjà été fort diminué à Viterbe par la maladie, et ce ne fut pas sans peine qu'elle put rassembler suffisamment de serviteurs pour la suivre à sa nouvelle habitation. Mais elle ne tarda pas à se repentir du parti qu'elle avait pris, car il sembla que la peste s'acharnait avec une fureur particulière au château de Saint-Martin. Les chevaux furent frappés les premiers; aussi après quelques jours, tout moyen de transport étant devenu impossible, on ne put plus renouveler les provisions, en sorte que les habitants du château de II. 20

— û06 — Saint-Martin furent tout à la fois exposés à la maladie et à la famine. La terreur s'empara de tous les gens de service. Femmes et hommes, ceux d'entre eux au moins qui n'étaient point encore atteints du mal, s'évadèrent durant la nuit, en profitant du désordre qui régnait pour dérober quelque objet précieux qui leur tînt au moins lieu de leurs gages. Il ne restait plus au château que quatre personnes, dona Olimpia et deux servantes, toutes trois déjà malades, puis un valet d'écurie, qui jusque-là ayant échappé à toute influence morbide, faisait à lui seul le service de la maison. Un soir, après avoir barricadé soigneusement les portes d'entrée et s'être mis au lit, il fut pris avec tant de violence par la maladie, qu'il ne se releva plus, et mourut le jour suivant, dans un corps de logis assez éloigné du palais. Douze heures après, les deux servantes éprouvèrent le même sort, tellement que dona Olimpia, déjà malade, alitée, enfermée seule dans sa chambre, survécut à toute sa maison.

Dieu seul a pu savoir les tortures que cette femme éprouva, lorsque criant en vain dans son palais pour être assistée, elle vit s'approcher la mort, sans avoir pour soutien et conso-

lation ni les secours spirituels, ni la main d'un parent, pas même celle d'un serviteur.

Partout alors chacun était tellement préoccupé du soin de sa conservation personnelle, que le bruit de cet accident ne parvint à Rome qu'un mois après. Dom Camille, dès qu'il l'apprit, vint en toute hâte à Saint-Martin pour rendre les derniers honneurs à sa mère. On fut obligé d'enfoncer les portes du palais, qui étaient resté barricadées, et l'on prit toutes les précautions sanitaires pour pénétrer dans cette demeure de mort. Le prince, qui depuis plu. sieurs mois remplissait à Rome les fonctions de commissaire de santé, avec le prélat Rasponi, dirigea tous les détails de cette opération dangereuse. On alluma de grands feux dans les cours, dans les péristyles et jusque dans les appartements, à mesure que Ton y pénétrait. Tous les objets inutiles, ou dont on avait lieu de redouter le contact, furent brûlés, et l'on redoubla de précautions en entrant dans la chambre de donaOlimpia. Son corps, déjà défiguré par la putréfaction, était gisant à terre; et à juger par l'attitude qu'il avait conservée, on pouvait présumer que la princesse était tombée dans un trajet qu'elle avait l'intention de

faire dans sa chambre. On la trouva non loin d'un secrétaire demeuré ouvert. Elle était entourée d'une couverture dont elle paraissait s'être servie comme d'un refuge pour mourir, car ses bras croisés sur la poitrine étaient encore engagés dans les replis de son enveloppe.

Ce serait une narration longue et trop repoussante que de dire en détail les soins étranges qu'il fallut prendre pour dégager le cadavre de cette femme de tout ce qui l'entourait. Le prince, aidé de deux personnes de confiance, accomplit ce pénible devoir avec autant de prudence que de courage. Mais au moment où le corps de dona Olimpia fut soulevé pour être placé sur un brancard, la tête entraînée par son propre poids étant venue à tomber de côté, il s'échappa de la bouche quatre énormes diamants que la défunte y avait introduits, probablement pour les soustraire à la rapacité des étranp-ers après sa mort. Le prince, qui connaissait ces pierres, dont la valeur s'élevait au moins à six cent mille francs, les recueillit dans un vase. Ce fut un spectacle étrange que l'éclat de CCS diamants s'échappant tout à coup de ce cadavre informe, et il sembla que dona Olimpia, dont toutes les pensées, toutes les actions

durant sa vie, n'avaient été employées qu'à amasser des richesses, ne rendit l'àmt! qu'à ce moment.

Dom Camille fit transporter le corps de sa mère à Viterbe, où il le fit déposer dans l'église, pour attendre que des circonstances plus opportunes lui permissent de lui faire élever un tombeau dans l'église de Sainte-Agnèse, où elle avait toujours témoigné le désir d'être enterrée.

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