‹ Dona OlympiaChapitre 3 sur 3 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Les événements de ce monde s'enchaînent tellement , qu'il est rare d'y surprendre l'apparence d'un dénoûment ; aussi l'auteur deDona Olimpia ne se fera-t-il aucun scrupule d'avouer que, sans la mort de son héroïne, il eût été fort embarrassé de mettre un terme à son ouvraee.

Mais la belle-sœur d'Innocent X, en mourant, a coupé le récit de l'historienj à qui il ne reste plus, pour s'acquitter complètement envers ses lecteurs, qu'à donner quelques renseignements sur certains personnages accessoires, auxquels on aura pu prendre intérêt.

De toutes les distractions propres à détourner le cours ordinaire des passions humaines,

les calamités publiques et la peste en particulier sont les plus puissantes. Malgré l'acharnement avec lequel ceux qui avaient été maltraités par dona Olimpia accumulaient les charges contre elle , et demandaient qu'on lui fît son procès, ces accusateurs furent ébranlés dès que le terrible fléau, arrivant de Sardaigne, eut frappé Naples et vint fondre sur Rome. Toutes les haines s'engourdirent. La fermeture des tribunaux, l'une des premières conséquences de la peste, aurait déjà ôté toute occasion de s'occuper de l'affaire de la belle-sœur d'Innocent X, quand bien même le mal que chacun redoutait et les émeutes qui en rendaient le danger plus imminent encore, n'auraient pas jeté la confusion et la terreur dans tous les esprits. Bref, le sentiment de la peur étouffa celui de la vengeance, et l'on fut trop occupé de sauver sa vie pour s'inquiéter des intérêts de sa fortune.

De plus , parmi les deux ou trois cent mille personnes qui succombèrent au mal dans le royaume de Naples et les états romains, il y en eut un bon nombre dont les poursuites judiciaires contre dona Olimpia furent mises à néant par le fait même de leur mort. On doit encore faire observer que la fin terrible de cette

femme, regardée généralement comme une punition du ciel, calma beaucoup la populace de Rome, qui, certaine que doua Olimpia ne pourrait plus désormais spéculer sur les revenus de l'état, s'embarrassait fort peu de l'instruction d'un procès dont elle n'avait rien à espérer. Il arriva aussi que le haut clergé et la noblesse , deux classes cbez lesquelles la haine contre doua Olimpia était plus persistante , parce qu'elle était plus raisonnée , se sentirent cependant ébranlées dans leur ressentiment par la crainte de blesser des personnes dont elles prévoyaient déjà qu'il fallait ménager l'appui. Et en effet , la princesse de Rossano et dom Pamphile , son mari, héritiers de dona Olimpia, et si intéressés par cela même à ce que toute la procédure fut oubliée, étaient non-seulement devenus les idoles du peuple, à qui ils avaient prodigué les soins et les aumônes pendant la peste , mais commandaient encore le respect et l'admiration des grands et des riches dont ils avaient préservé les biens en maintenant l'ordre dans Rome pendant la durée du fléau, et au milieu des soulèvements populaires.

Le pape lui-même , malgré le désir sincère qu'il avait de mettre au jour les crimes dont

dona Olinipia était accusée, se sentit moins empressé de faire rendre des comptes aux héritiers de cette femme, quand le mal qui avait pesé sur ses ))eu|)les devint moins rigoureux. Si Alexandre VII avait fléchi un instant, il faut lui rendre cette justice, qu'il obéit à ceux qui rallumèrent le courage dans son cœur, et que du moment qu'il fut allé priera Sainte-Marie-Majeure, il ne cessa plus de déployer un zèle et une activité infatigables pour le soulagement de ses sujets. On put même reconnaître en cette occasion qu'il n'avait pas une âme ordinaire ; car loin de se sentir offensé de la conduite de la princesse de Rossano et de dom Pamphile, il leur sut gré au contraire de ce qu'ils l'avaient remis dans une voie dont il n'aurait jamais dû s'écarter ; alors son cœur de souverain se sentit suspendu entre l'obligation de punir la coupable Olimpia, et sa juste intention de récompenser les généreux héritiers de cette femme.

Forts de leur position, dom Pamphile et madame de Rossano surent en profiter avec autant d'habileté que de prudence. Depuis que, durant la peste, le prince avait eu l'occasion de montrer ses belles et brillantes qualités, ce n'était olus le même homme. Confiant en ses propres

forces, et certain de ce qu'il valait, raffection si vive que lui avait inspirée sa femme s'était ranimée, et cette dame elle-même était redevenue fiére d'un époux à qui elle avait vu reprendre son rang. Tous deux habitant le palais de la place Navone, hâtaient l'achèvement de l'église de Sainte-Agnèse, employaient une foule d'ouvriers , et distribuaient d'abondantes aumônes dans les diverses paroisses de Rome. On ne manquait pas d'associer le jeune don Juan à tous ces actes de splendeur et de bienfaisance , et il se passait peu de jours sans que la princesse et son fils ne reçussent les remercîments et les bénédictions du peuple en parcourant les rues.

A ces actes extérieurs, la princesse joignait toutes les précautions que la plus exquise politesse et la conduite la plus habile pouvaient inventer pour attirer dans l'intérieur de son palais les fi^randes familles romaines et les hommes les plus considérables de la cour. Depuis la cessation de la peste, et pour mettre une ligne bien tranchée entre les souvenirs que l'on conservait de sa belle-mère et ses propres habitudes, elle s'était imposé la loi de ne solliciter aucune audience du pape, n'ignorant pas que cette ré-

serve lui assurait toutes les grâces, qu'il lui était d'ailleurs si facile de faire demander par son époux, devenu l'un des conseillers habituels du saint-pére.

Comme il arrive toujours après les grandes calamités, les habitants de la ville de Rome sentirent le besoin impérieux de se livrer à toute espèce de plaisirs dés que la peste eut cessé, et la princesse de Rossano faisant tourner cette disposition au profit de ses desseins, donna des fêles magnifiques dans le palais Pamphile , où elle attira ceux même des grands qui s'efforçaient encore de récriminer contre dona Olimpia. Plusieurs furent apaisés par des grâces inattendues ou des espérances qui ne pouvaient manquer d'être réalisées; d'autres se laissèrent convaincre par des raisonnements plus spécieux que justes. L'espoir d'être protégé par le prince Pamphile et madame de Rossano , si bien en cour, en rendit plus d'un circonspect ; et enfin l'impossibilité à peu près démontrée de restituer régulièrement ce qui avait été pris et détourné par dona Olimpia, jeta un doute et une hésitation dans les esprits, que le temps ne fit qu'accroître.

François et Antoine Barberin , si vivement

intéressés dans cette affaire, suivaient attentivement ce refroidissement de la haine publique, et, pour l'augmenter encore, usaient de l'influence qu'ils avaient à la cour et prés des grands, pour présenter, en l'exagérant, le danger qu'il y a toujours à revenir sur ce qui est accompli.

On fit courir un précis des charges intentées contre dona Olimpia. A cette pièce, émanée de la cour apostolique, le prince Pamphile opposa un plaidoyer en faveur de sa mère , qu'il fit composer par un célèbre avocat; puis aux invectives violentes des parties lésées par feu la princesse de Saint-Martin, succéda le bavardage des hommes de lois ; en sorte qu'au bout de huit jours, chacun s'étant obstinément emparé d'un des incidents de l'affaire, il arriva que le public ne comprit plus rien au fond de la question. Cet embrouillement prémédité, conduit avec beaucoup d'art, eut un grand succès, et il ne tarda pas d'arriver que le plus grand nombre des plaignants, fatigués des démarches et des dépenses qu'ils étaient forcés de faire à Rome, cessèrent leurs poursuites, et finirent par quitter la ville.

Tel était l'état du procès de dona Olimpia,

après deux ans de régne du nouveau pape. Jusque-là, Alexandre Vil, fidèle à sa promesse de détruire les abus du népotisme, avait tenu loin de lui SCS parents. Mais, changeant tout à coup de résolution et de conduite, il fit venir de Sienne son frère Mario, puis le fils de celui-ci, Flavio Chigi, qu'il combla presque aussitôt d'honneurs, de charges et de biens, sans préjudice des faveurs qu'il distribua encore à une foule de gens de sa famille. En somme, Alexandre VII , si austère , si rigide d'abord , usa bientôt des deniers publics avec aussi peu de ménagements et de délicatesse que ses prédécesseurs, et s'il en employa noblement une partie à enrichir la bibliothèque du Vatican, et à bâtir le péristyle circulaire qui forme la grande place de la basilique de Saint-Pierre de Rome, on eut à lui reprocher à sa mort la fortune énorme qu'il laissa faire à ses parents, et onze gabelles ajoutées à celles qui étaient déjà établies sous son prédécesseur Innocent X.

Mais l'arrivée de son frère et de son neveu à la cour est le point important à notre histoire. De ce moment, Alexandre VII sentit combien il serait ridicule à lui désormais de poursuivre l'instruction du procès de dona

Olimpia; et les familles Pamphilect Barberine, rassurées tout à coup par la faiblesse du pape envers les siens, ne doutèrent plus alors qu'elles jouiraient paisiblement des béritages que leurs oncles Urbain \ III et Innocent X leur avaient laissé amasser. D'abord on cria beaucoup; on jasa ensuite, puis l'orage se calmant peu à peu, le tout se termina par des chansons et des pasquinades, et au résultat, la volonté de dona Olimpia fut faite; sa famille, sa maison, ainsi que celle des Barberins, demeurèrent en puissance d'énormes richesses, quoiqu'elles les eussent si injustement acquises.

On n'a point oublié sans doute la vieille sœur d'InnocentX. Dona Agathe mourut un anaprès son frère. Depuis l'affaire des legs faits par Innocent, elle n'avait plus cessé d'être en querelle avec le prieur de son couvent. A la suite d'une altercation qu'elle eut avec cet ecclésiastique, elle se rompit un vaisseau dans la gorge, et mourut presque subitement.

Un homme dont il a été fort peu question depuis son élévation au cardinalat, Maldachini, le neveu de dona Olimpia, n'est cependant pas si insignifiant que les personnes de la cour de son oncle ont pris soin de faire croire. Si l'é-

clat de son rôle dans cette histoire en a souffert quelque peu, ce n'est pas une raison pour omettre de faire connaître la droiture de son caractère. A peine le cardinal Maldachini eutil l'occasion de connaître la conduite de sa tante, qu'il ne put la Yoir sans horreur, et il resta hahituellement éloigné d'elle. Entièrement attaché à ses devoirs ecclésiastiques, n'usant de son élévation et de ses richesses que pour secourir les pauvres et les malheureux, il fournit une carrière ohscure, mais on ne peut plus honorable. Il alla en France, où il passa plusieurs années. Louis Xl\ l'aimait, se plaisait à le voir, et plus d'une fois ce souverain lui fit sentir la puissance de sa protection jusque dans Rome, en exigeant, par l'intermédiaire de son ambassadeur, que l'on rendit au cardinal Maldachini des prérogatives qu'on lui disputait injustement. Maldachini était un honnête homme, et cette distinction, si rare de son temps, mérite d'être signalée.

Le cardinal Cecchini , dataire sous Innocent X, celui qui laissa faire à Mascambruno, placé sous ses ordres, toutes les infamies qui le conduisirent à Téchafaud ; Cecchini était aussi un honnête homme ; mais il manqua de force

à ce point qu'il risqua d'être confondu avec le plus vil coquin. Il porta la peine deceUe faute. Quoique l'aveugle confiance qu'Innocent X accordait au sous-dataire ne permît réellement pas à Cecchini de surveiller les actes de son subordonné, le pontife ne put cependant s'empêcher de punir celui qui était ostensiblement responsable des actes passés à la daterie. Il le mit en quelque sorte en prison dans son propre palais, lui interdisant le droit d'assister aux consistoires, aux congrégations et aux cérémonies de la cour. Cecchini en éprouva une honte qui flétrit son âme et affaibit sa raison. Presque toutes les nuits il se réveillait en sursaut, croyant entendre le bruit d'une hache tombant avec violence sur un billot.

Parmi tous les scandales de cette époque, l'élévation de Fvasponi au cardinalat, sous Alexandre YII, ne fut pas un des moins éclatants. On se souvient non-seulement des services que cet homme, étant prélat, rendit à la famille Pamphile, mais aussi des complaisances criminelles qu'il eut en favorisant plus tard les opérations frauduleuses de dona Olimpia. Cependant, malgré ces grands défauts, Rasponi était deces hommes habiles, actifs, intelh'gents,

dont les talents incontestables, dont l'énergie de caractère et la suite de leurs idées font honte à la paresse et au défaut d'énergie si commun chez ceux qui ne sont que vulgairement honnêtes. Signalé pour avoir prêté les mains aux exactions les plus affreuses, désigné dans Rome par le titre de sangsue du peuple, Rasponi sut toutefois remplir avec tant de talent les emplois dont il fut successivement revêtu, qu'il put braver les clameurs publiques, se rendre utile aux grands , gagner enfin la confiance d'Alexandre Vil, et servir l'état. D'abord auditeur du cardinal François Barberin, puis deFlavio Chigi, il s'éleva bientôt à l'emploi d'abréviateur delà daterie, devint référendaire de l'une et l'autre signature de cet office, puis secrétaire de la Consulta et avocat du saint-office. Enfin, pendant la peste qui affligea Rome, ayant été nommé secrétaire de la congrégation de santé, par Alexandre VII, il déploya en cette occasion autant de talent que de courage. Ce fut lui qui, de concert avec le prince Pamphile et la princesse de Rossano, maintint l'ordre dans la ville et arrêta les progrès du mal. Aucune fatigue ne put le vaincre, aucun danger ne l'arrêta ; aussi lorsque la contagion cessa, fut-il du petit nom- II. 21

bre de ceux que le peuple bénit. Quelque temps après, lors de la fàcbeuse aflaire de la garde corse qui insulta l'ambassadeur de France, et quand les relations entre Alexandre VII et Louis XIV étaient devenues si diiïiciles, Rasponi fut un de ceux qui s'employèrent avec le plus de zèle pour apaiser ce diflerend. Deux fois il fut envoyé en France; et en dernier lieu, en sa qualité de plénipotentiaire pontifical, il régla toutes les contestations qui s'étaient élevées entre le pape et le monarque français.

En voyant figurer dans le même temps et pendant les mêmes règnes Cecchini etPiasponi, dont les instincts étaient si contraires, on ne peut s'empêcber de méditer profondément sur la destinée de ces deux hommes, dont l'un, sincèrement honnête, servit cependant d'égide aux gens les plus vicieux, tandis que l'autre, perdu d'abord dans l'opinion publique, finit par se rendre utile à son souverain et même à son pays. La faiblesse gâte les plus belles qualités; l'énerpïc rachète bien des défauts.

Le lecteur a pu apprécier ce qu'il y avait de fort et de faible dans la conduite du cardinal Dccio Azzolinij ce fut l'homme parfait pour son siècle et son pays. Très-intelligent, spiri-

tuel et instruit, gracieux dans ses manières, modéré jusque dans ses vices, qu'il sut toujours couvrir sous un voile d'élégance, Azzolini fut prêtre fort médiocre, politique très-délié, poëte et érudit amusant, et l'un des courtisans les plus naturellement habiles que l'Europe moderne ait produits. Alexandre VII, qui n'oublia jamais ce que ce cardinal avait fait pour lui en conclave, ne cessa pas de lui donner des témoignages de sa reconnaissance; il le combla de toutes les faveurs qui s'accordaient avec sa dignité. Au surplus, ce ne fut pas le seul souverain dont Azzolini eut à se louer, car outre plusieurs autres pontifes auprès desquels il fut en faveur, il devint le courtisan, le favori et enfin l'héritier de la reine Christine de Suéde. On rapporte que dans les premiers temps du séjour de cette princesse à Rome, comme elle était venue à Saint-Louis des Français pour entendre la messe, elle hésita au moment de descendre de carrosse, tant le pavé était sale et humide; et l'on ajoute qu' Azzolini voyant l'embarras de la reine, détacha aussitôt son manteau, qu'il étendit sur le pavé pour que la princesse pût marcher à pied sec. Cette galanterie renouvelée de celle que sir Raleigh fit à

Elisabeth d'Angleterre devint, assure-t-on, l'origine de la longue faveur dont Azzolini jouit auprès de Christine. Avec des goûts aussi variés que ceux de celte femme singulière, Azzolini était sans contredit l'homme le plus propre à les satisfaire. Versé dans la connaissance du droit divin et humain, orateur, poëte, érudit, antiquaire, homme du monde et fort agréable de sa personne, Decio Azzolini devint pour la reine, comme elle le dit dans une de ses lettres : (( Le plus grand homme et le plus grand cardinal du monde. » Ce qui est certain, c'est que son amilié pour lui ne se démentit jamais, et que dans son testament qu'elle fit à Rome, en date du 1*" mars 1G89, on y trouve cette clause : « Nous insliluons pour notre héritier universel le cardinal Decio Azzolini, à qui nous devons ce témoignage d'affection, d'estime et de gratitude, en raison de ses incomparables qualités, de V excellence de ses talents et des droits qu'il s'est acquis à notre amitié pendant tant d'années. »

Parmi les hommes qui ont fait beaucoup de bruit et dont on ne se souvient plus, Azzolini est peut-être celui qui a joui de son vivant de la célébrité la plus éclatante. Il fut successivement le courtisan chéri de cinq papes : Inno-

centX, Alexandre VII, Clément IX, Clément X et Iimocent XI. Après trente ans de cardinalat, il mourut dans sa soixantième année, comblé d'honneurs , de richesses, et environné d'une auréole de gloire^ sur l'éclat et la durée de laquelle ses contemporains ainsi que lui se sont fait bien des illusions. Le mot de dona Olimpia sur lui : « C'est un aigle, » avait fait fortune, et lesadmirateursd'Azzolini,non contents de toutes les louanges verbales qu'ils lui prodiguaient, lui décernèrent encore deux médailles. Sur l'une on lit ces mots : u Expertus fidelem, »et sur l'autre, qui porte d'un côté son effigie, on voit au revers un aigle tenant une étoile dans ses serres et regardant le soleil, avec cet exergue : « Impernwi à sole. » Monuments de flatterie contemporaine qui démontrent combien il est insensé de confondre la célébrité avec la véritable gloire.

Rospigliosi, que l'on n'a vu qu'un instant lorsqu'il remplissait les fonctions de secrétaire d'état auprès d'Alexandre VII, devint son successeur au trône pontifical sous le nom de Clément IX.

On a sans doute pressenti quelle fut la fin de Flaminia. Saisie par une fièvre ardente, avant

même qu'elle eùtachevé de rendre les derniers honneurs funèbres à Innocent X, elle se fit transporter dans une des chambres hautes du palais Pamphile, où elle mourut trois jours après, dans les sentiments de la plus fervente piété, mais refusant toujours les visites de dona Olimpia.

Son fils, Virginio de Amatis, la suivit de près au tombeau. Frappé de la peste l'un des premiers, il succoml)a à ce mal.

Les deux prélats Segni et Scotti, qui avaient recherché et préservé les restes d'Innocent X avec tant de piété, éprouvèrent un sort à peu près semblable. Tous deux moururent victimes du zèle qu'ils déployèrent en soignant les malades et en visitant les malheureux pendant la peste.

L'abbé Segni, après avoir instruit le pape de tout ce qu'il avait appris à Genève , avait été bien moins contrarié de ne pas recevoir alors du pontife un témoignage de reconnaissance pour le dévouement qu'il avait montré , qu'il ne se sentit chagriné intérieurement de ce que ses avertissements n'avaient eu aucune influence sur la conduite d'Innocent à l'égard de sa bellesœur. Segni était aussi de ces âmes honnêtes, mais excessivement susceptibles, que les diffi-

ciiltt^s découragent promptement , et qui se replient toujours trop tôt sur elles-mêmes. Vainement Pancirole, qui l'avait jugé inhabile aux airaires, lui avait-il fourni les moyens d'entrer en prélature , pour qu'il se fit au moins une carrière ecclésiastique ; Segni ne sut même pas profiter de cet avantage, et toujours intimidé par la hardiesse et l'activité de ceux qui se trouvaient dans la même voie que lui , il resta en arriére, devint chaque jour plus lent, plus timide, et finit par se faire un mérite de son apathie, en se disant qu'il se résignait à son sort. Il aimait l'étude, se livrait avec passion à celle des antiquités, et les charmes qu'il goûtait à ces occupations solitaires ne tardèrent pas à le dégoûter complètement de la vie active qu'il lui eût fallu mener pour parvenir aux honneurs et à la fortune. Cependant Innocent X se souvint de lui, et voulant l'attacher à sa personne , il lui donna la charge de majordome dans son palais. Mais en lui accordant cette faveur le souverain ne prétendait pas se donner un mentor, et malheureusement Segni ne sentit pas qu'il acceptait un emploi qu'on ne pouvait remplir à la satisfaction du maître qu'en devenant sourd et muet comme les murailles. Ce

n'est pas que le majordome se permît jamais d'exprimer aucune plainte; car son tort, au contraire, fut de ne rien dire, mais il laissait deviner par son expression et ses réticences les observations critiques qui lui venaient à l'esprit. Lorsque après la triste affaire des médailles présentées par Astalli, dona Olimpia s'étant exilée momentanément de la cour, eut enfin repris ses habitudes dans le palais pontifical, l'un de ses premiers soins fut de persuader à son beau-frère que Segni était un témoin dangereux qu'il fallait élo'gner. Innocent céda d'autant plus volontiers que dona Olimpia ne manqua pas de donner au renvoi du serviteur toutes les apparences d'une faveur nouvelle; et sous prétexte de lui procurer un loisir qu'il pourrait consacrer à ses études chéries, elle lui fit avoir un canonicat à Saint-Pierre. Les inclinations littéraires de Segni lui firent considérer ce changement d'une manière favorable; et en effet, monseigneur Segni travaillait depuis longtemps à un ouvrage sur les Thermes romains, lorsque attaqué de la peste, la mort le surprit avant qu'il ait pu mettre ses savantes recherches en ordre. Segni était un homme de bien. Il était du grand nombre des gens qui, dans un temps

prospère, et sous le régne d'un souverain juste, mais ferme , concourent , par l'exercice des emplois inférieurs, à consolider et à maintenir l'ordre dans un état. IMais quand la corruption moralect politique est grande, lorsque le prince lui-même agit d'une manière vague et incertaine, toutes ces volontés faibles, tous ces talents douteux des particuliers même les plus honnêtes, demeurent inutiles. Ce sont autant de petits ruisseaux purs et fécondants qu'on laisse perdre, faute d'un système d'irrigation assez sava.mment établi pour qu'après avoir fertilisé les champs qu'ils traversent, ils aillent encore augmenter le canal principal dont ils doivent accroître sans cesse les eaux.

L'un des plus importants devoirs d'un souverain, quoique le plus ordinairement négligé, est de rechercher, d'appuyer et d'exalter le vrai mérite; de s'emparer surtout des âmes honnêtes pour les investir politiquement d'une force de volonté que le ciel ne leur a pas toujours départie. C'est une faiblesse impardonnable dans le chef d'un état que de céder quelque chose de sa puissance à l'intrigue, et même au talent quand il n'est pas dirigé par des motifs purs. La plupart des hommes ont des

inclinations honnêtes; ce qui leur manque presque toujours, c'est l'énergie, ce sont les vertus dont les institutions et la volonté de ceux qui gouvernent peuvent cependant les armer. Certes, un juge exerce une puissance dont la vingtième partie ne lui est peut-être pas personnelle; et l'expérience démontre journellement que quelques hommes d'un courage douteux, mais incorporés dans une troupe dont la bravoure a été éprouvée, s'assiuiilent à tous ceux qui l'y entourent. L'exemple d'un souverain a d'ailleurs tant d'empire, qu'il lui serait possible de mettre les vertus à la mode. Le grand tort d'Innocent X, naturellement honnête et porté à la justice, est d'avoir précisément fait le contiaire; aussi aura-t-il à répondre des Cecchini, des Segni et de tant d'autres de ses sujets, dont lésâmes honnêtes ont été suffoquées au milieu de l'atmosphère viciée de son régne.

Depuis que Mil ton a laissé percer que Satan est plus intéressant que les bons anges, l'étoile des honnêtes gens a pâli dans tous les livres. Cependant malgré la préférence marquée que l'on accorde aux mauvais sujets, surtout aujourd'hui, l'auteur de cette histoire n'aura pas la

lâcheté d'abandonner les braves gens qui figurent dans son récit. Quelque insignifiant, quelque ennuyeux même qu'ait pu paraître M. de Beauvoir, on ne peut l'oublier, car ce fut un homme dont 1 àme était pure comme le diamant. Outre sa candeur et sa probité, qui ont pu nuire à l'efTet dramatique de son personnage, il a encore eu le désavantage de faire son apparition à travers un voile mystérieux qui aura monté l'imagination des lecteurs trop amoureux du romanesque. On s'attendait à voir le jeune Français mêlé aux intrigues de la cour de Rome et jouant un rôle important dans cette ville. Il en fut tout autrement; et fort heureusement pour lui, au moins, les Azzolini, les Gualtieri, les Rasponi, les Mascambruno et les Olimpia lui inspirèrent une horreur invincible qui le tint toujours écarté du monde et le fit prendre par tous les habiles du temps pour un niais. Or il est bon que l'on sache comment notre jeune Français, à qui ce reproche ne convenait nullement, se l'était cependant attiré.

On n'a point oublié le motif de son départ pour l'Italie , non plus que les détails de son voyageavec l'abbé Segni, qui, outre les dépêches qu'il devait porter à Rome, avait été chargé par

le cardinal Mazarin de passer par Genève pour prendre le collier destiné à dona Olimpia, en remercîment de l'élévation de son frère au cardinalat.

Tous deux, l'abbé Segni et M. de Beauvoir, ainsi que le joaillier de Genève, étaient signalés d'avance sur la route et à Rome , en sorte que les trois voyageurs s'étant trouvés de connaissance à leur insu, furent accueillis à la porte du Peuple par quelqu'un chargé de conduire chacun d'eux à sa destination marquée dans la ville. Mascambruno s'empara du Genevois, comme on l'a vu; l'abbé Segni fut dirigé vers le secrétaire d'état Pancirole, et l'ambassadeur de France donna des ordres pour que l'on amenât le jeune de Beauvoir chez lui. L'instruction classique de notre Français avait été plus que négligée, comme on doit s'en souvenir; aussi, loin de se sentir l'imagination exaltée à la vue de la ville éternelle, y entra-t-il au contraire le cœur plein de tristesse. Étourdi de tout ce que son compagnon lui avait dit et fait voir en route, et le corps rompu parla fatigue, son cerveau devint en quelque sorte inerte par suite du bourdonnement continuel d'un langage qu'il ne comprenait pas depuis son entrée en

Italie. Pour surcroit de malheur, et par un malentendu qui avait eu lieu au palais de l'ambassadeur de France, on avait envoyé à sa rencontre des domestiques napolitains. Ainsi isolé , un découragement douloureux s'empara alors de M. de Beauvoir, et à la vue des vieux monuments de Rome, noircis par les incendies et le temps, son cœur se serra. Les taillis de son Poitou se représentèrent à sa mémoire, il pensa à la ferme de son père, sans doute aussi à celle qu'il y avait laissée, et peu s'en fallut qu'il ne versât quelques larmes.

A la chancellerie de France , son rôle n'eut rien d'éblouissant ; étranger aux affaires, ne se livrant au travail de cabinet qu'à contre-cœur, désagréablement surpris de tout ce qu'il eut l'occasion de voir dans le monde, indip-né continuellement de l'assurance et des habitudes éhontéesde gens dont il connaissait les instincts rapaces et la conduite criminelle, il ne prit cœur à rien dans la ville de Pvome, ne fit aucun progrès dans la carrière où le hasard l'avait jeté, et finit par nourrir un désir continuel de quitter l'Italie. La seule personne qui, pendant son séjourà Rome, suspendit parfois cette intention, fut madame deRossano. Cette jeune princesse,

-^ 33i — à qui les inclinations honnêtes et la timidité du jeune Fiançais n'avaient point échappé, nonseulement l'attirait chez elle, mais ne cessait de l'engager à se famihariser avec la langue du pays, afin d'y vivre plus agréablement pour lui et pour les autres. Toutes les recommandations de la jeune dame romaine à ce sujet ne purent triompher de la paresse naturelle à M. de Beauvoir^ qui, s'étant aperçu que l'intérêt qu'on lui avait montré diminuait à mesure qu'il négligeait plus les conseils qui lui étaient donnés, finit par se résigner comme toutes les âmes nobles, mais trop fières; il discontinua peu à peu de fréquenter le palais de celle qui voulait lui servir de protectrice, et cessa enfin de se présenter chez elle.

Dans son isolement, il en fut réduit à partager avec ses jeunes compatriotes attachés à l'ambassade, les instants de récréations bruyantes dérobés aux devoirs de leurs fonctions; car sa seule distraction n'était plus que de parler français, quels que fussent le mérite des interlocuteurs et le choix des sujets.

Ce fut à la suite d'une de ces réunions turbulentes, que, dégoûté des platitudes qu'il avait entendues, il se souvint de la lettre que M. de

Chantelou lui avait donnée pour un peintre français. Le nom du Poussin ne lui était pas resté dans la mémoire, mais l'idée de voir un homme de son pays avec lequel il pourrait causer à l'aise dans sa langue, le décida à faire dès le lendemain la commission de M. de Chantelou.

Muni de la lettre, le jeune de Beauvoir alla donc se présenter chez M. Poussin , peintre du roi de France. Il heurta à la porte, que l'on n'ouvrit pas d'abord, car à travers un trou grillé une femme demanda en italien qui était là et ce que l'on voulait. Avec cette confiance naïve qu'ont les enfants de la France, qu'ils doivent êtrecomprispartout,M. deBeauvoir,après avoir décliné son nom, répondit en français qu'il était chargé par M. de Chantelou de présenter ses civilités à M. Poussin et de lui donner une lettre de sa part. Un petit colloque qui s'était établi dans l'intérieur retint M. de Beauvoir quelques instants dehors, jusqu'au moment que la personne qui l'avait interrogé lui ouvrit et le fit entrer, en murmurant quelques mots de politesse en français. Sans porter attention à madame Poussin , à qui la simplicité de son vêtement et l'office qu'elle venait de remplir

donnaient l'apparence d'une femme de service, le gentilhomme français alla droit à M. Poussin, qui se tenait au haut de quatre marches conduisant à son atelier. M. de Beauvoir tira la lettre de dessous son manteau, et la montrant de la distance où il se trouvait encore, il dit à l'artiste Tohjet de sa visite, en s'excusant de ce qu'il avait tardé à satisfaire les intentions de M. de Chantelou. Ce nom fut si ngréable à l'oreille de M. Poussin qu'à la gravité habituelle de son visage succéda le sourire le plus gracieux. Porteur d'une lettre d'un de ses plus chers amis, M. de Beauvoir fut aussitôt introduit dans l'atelier , lieu où ne pénétraient que ceux qui avaient la confiance particulière du peintre. Le Poussin, car on a de la peine à rhabiller de qualifications mondaines le nomd'unhomme que la postérité a en quelque sorte divinisé, le Poussin donc introduisit monsieur de Beauvoir dans son atelier. L'artiste venait de terminer les Sept sacrements, qu'il avait envoyés à M. de Chantelou, et il travaillait à deux autres compositions destinées à ce même ami : son propre portrait et le Ravissement de saint Paul, Ces deux derniers tableaux étaient sur le chevalet, et quand M. de Beauvoir fut entré, le Poussin

les lui indiqua d'une main, en lui montrant de l'autre des assortiments de gants et des cordes de luth disposés en ordre sur une table, puis il ajouta : » Vous êtes témoin, monsieur, de l'empressement qne je mets à servir monsieur de Chantelou. Les deux derniers tableaux que je lui ai promis sont commencés, ainsi que vous le voyez, et je suis occupé en ce moment à empaqueter les gants à la frangipane et les cordes de Naples qu'il m'a demandés et que je vais lui expédier à Paris. Mais prenez la peine de vous asseoir, dit l'artiste, qui se plaça lui-même dans son fauteuil, et permettez-moi de satisfaire l'impatience que j'ai de lire ce que me marque monsieur de Chantelou. »

Après la lecture de la première page, l'artiste portant tout à coup la main à son front s'arrêta, fixa ses yeux sur ceux de M. de Beauvoir ; puis, continuant de lire haut et d'un ton grave : « Dans quel triste état, me marque monsieur de Chantelou, sont les affaires de notre pauvre France ! quel trouble dans le royaume ! et que de malheurs de toute espèce ! Le roi s'est vu réduit par les frondeurs à sortir de sa capitale dans le moment même que la paix de Munster faisait respecter sa puissance dans II. 22

toute l'Europe... Il s'est retire pendant la nuit à Saint-Gerniain, et les jouis suivants, monseigneur le prince, accompagné du duc d'Orléans, a fait le blocus de Paris et s'est emparé de Charenton. »

Le Poussin s'arrêta quelque temps après ces mots, puis, ne pouvant retenir l'émotion que ce récit lui avait causé : « Je vois par cette lettre, continua-t-il, se parlant à lui-même plutôt qu'à M. de Beauvoir, que je ne me suis point trompé. Le parlement demeure en liberté de s'assembler contre le vœu de la cour, et la cour conserve son ministre, dont le parlement et le peuple ne veulent pas. On a eu bien tort de condescendre à un tel accommodement. On était les plus forts, ajouta le Poussin avec un accent qui trahissait la colère; mais la cour s'est laissé piper!... Aussi, dit enfin l'artiste avec douleur et indignation, les Français sont-ils l'objet de la moquerie de tout le monde ici ; on ne craint pas de nous mettre en parallèle avec les Napolitains, que nous avons surpassés en turbulence et en légèreté.»

Après cette sortie sur laquelle M. de Beauvoir ne fit aucun commentaire, le Poussin repi it tout bas la lecture de la lettre. Mais après

quelques lignes, l'artiste s'arrêtant de nouveau en laissant échapper un sourire ironique, dit à M. de Beauvoir : « Monsieur de Chantelou me presse d'achever ses deux tableaux et de commencer celui de la Manne dans le désert ; hélas! mon Dieu, la toile est commandée, et j'y aurais déjà mis la main, si ce n'eût été toutes les mauvaises nouvelles que nous avons reçues de Paris et qu'il me confirme lui-même. Vraiment î j'avais bien cœur à la peinture, quand tous les mauvais Français qui sont ici, et il y en a bon nombre, monsieur de BeauA oir, quand de tels gens, dis-je, mettaient déjà Paris à sac, et que nos ennemis italiens, espagnols et allemands se vantaient ouvertement que bientôt la ruine totale de cette ville superbe servirait à jamais d'exemple aux autres. Faire des tableaux? Devais-je croire qu'en pareilles circonstances on pensait encore dans Paris à orner les maisons et les hôtels de peintures nouvelles?... Enfin, ajouta le Poussin, puisqu'on s'occupe encore de cela dans cette ville, monsieur deChanteloii sera satisfait, et je vais commencer le tableau de la Manne. » Il allait continuer de lire la lettre, lorsque se tournant tout à coup vers M. de Beauvoir, il lui demanda : « Mais vous, mon-

— 3i0 — sicur, qui avez vu Paris pendant ces troubles, comment se fait-il que l'on s'occupe encore d'autres choses? — Je n'y étais pas au fort de la guerre, répondit le gentilhomme avec calme. Mon père et moi n'y sommes arrivés qu'après la rentrée de leurs majestés le roi et la régente. Alors tout était calme; j'ai même ouï dire que, pendant le blocus de Paris et le jour du combat de Charenton où monsieur de Chatillon fut tué, tout se passait comme à l'ordinaire dans la plupart des quartiers de la capitale. — Enfin, dit le Poussin en jetant un regard vers le ciel, c'est une singulière nation que la France, et bien lui en prend de ce que Dieu la protège de temps à autres ! »

Le reste de la lettre fut lu avec plus de calme, vraisemblablement parce qu'il n'y était plus question des affaires de France, sujet à propos duquel l'imagination du Poussin s'échauffait très facilement. Après avoir pris connaissance du paragraphe relatif à M. de Beauvoir, l'artiste crut convenable d'en donner connaissance à celui qu'il concernait; il cita donc ce passage : f(Le jeune gentilhomme qui vous remettra cette lettre est le fils de monsieur de Beauvoir, retiré dans ses terres en Poitou, après avoir fait ho-

norablement la guerre sous les rois Henri IV et Louis XIll de glorieuse mëmoiie. Son éminence le cardinal Mazarin l'a envoyé prés de monsieur l'ambassadeur de France à Rome pour qu'il soit employé d'une manière convenable à sa naissance et à son mérite. Toutefois j'attends de votre bonne et ancienne amitié de vouloir accueillir ce jeune bomme, à qui sa modestie naturelle et le défaut d'expérience pourraient attirer quelques confrariélés dans un pays où tout doit être nouveau pour lui. C'est un homme dont rame est noble et généreuse, c'est à ce titre que je le recommande particulièrement à vos bons soins. »

Quoique au fond, cette première visite eût été presque entièrement remplie par des politesses réciproques, cependant ces deux hommes se sentirent très-favorablement disposés l'un envers l'autre, et M. de Beauvoir ne manqua pas de profiter de l'invitation que lui fit cordialement le Poussin de venir à son atelier à certaines heures qu'il lui indiqua.

Le jeune homme éprouvait pour son hôte un sentiment de respect et d'affection tout involontaire, et de son côté, le Poussin, si tôt qu'il avait vu M. de Beauvoir, n'avait pu se défen-

dre de l'aimer et de lui porter le plus vif intérêt. Habitué par Texercice de son art à deviner en quelque sorle rame sur les traits du visage, le peintre avait élé frappé de la pureté de celle du jeune Poitevin, et il ne tarda pas à éprouver pour lui une inquiétude paternelle en le voyant lancé dans une ville si corrompue que Rome et au milieu d'un monde pour lequel il n'était point fait. Ce fut avec la bienveillance la plus ingénieuse qu'il interrogea et mit à l'épreuve le jeune de Beauvoir, pour découvrir ses goûts, ses dispositions, et l'aider à en diriger l'emploi. Mais toutes ces tentatives fuient infructueuses, ou au moins elles n'aboutirent qu'à convaincre le Poussin que son jeune protégé avait une indifférence également complète pour les sciences, les arts et les lettres ; de plus que le travail de cabinet et tout ce qui se rattachait aux combinaisons politiques lui faisait horreur.

Mais avec tous ces inconvénients, malgré ces défauts même que le Poussin ne se dissimulait pas, il dominait en M. de Beauvoir quelque chose de pur et de grand qui faisait toujours penser au peintre que Dieu ne pouvait avoir lancé une âme si belle dans le monde sans l'a-

voir armée de quelque faculté qui dût la rendre utile.

En attendant qu'elle se développât, M. de Beauvoir s'adonnait avec passion aux exercices de corps. Outre Fescrime, à laquelle il consacrait avec les Français de l'ambassade quelques heures de la journée, il avait pris un goût particulier pour le jeu de ballon («7 calcio), célèbre depuis des siècles en Italie. De tout ce qui se faisait à Rome, c'était le seul usage qu'il eût adopté, et le peu de phrases en italien qu'il ait jamais apprises furent celles que l'on ne peut se dispenser de répéter pour jouer au ballon. Plus la vie de Rome lui devenait insupportable, plus il se livrait avec fureur à son jeu favori. L'ambassadeur, persuadé de son éloignement pour le travail et les affaires, le laissait vivre à sa guise, et sitôt que le jeune de Beauvoir éprouvait quelque contrariété dans le palais de France en entendant ses compagnons parler avec frivolité et indifférence des excès de tous genres qui se commettaient à Piome, il allait au Calcio, d'où il ne sortait plus que quand il avait tué en quelque sorte son àme en fatiguant son corps. Un jour que, plus triste encore que de coutume, il avait usé de cette distraction avec

plus d'emportement que jamais, tout fadgué

qu'il fut et sans avoir pu se débarrasser des idées sombres qui l'assiégeaient, il alla voir le Poussin, qui, en dernière analyse, était la seule personne dont rame fût à l'unisson de la sienne.

En entrant chez le peintre, M. de Beauvoir était encore tellement baigné de sueur, que son hôte l'engagea à se couvrir, et le força à boire un peu de vin d'Orvietto, pour prévenir les effets d'un refioidissement subit. « Vous ne vous gouvernez pas sagement, lui disait l'artiste en le soignant. Les imprudences de ce genre peuvent devenir fatales en ce pays; et en parlant ainsi, il l'enveloppait d'un grand manteau, quoiqu'au fond il fût moins inquiet de l'état de sa personne que de celui de son esprit, qui paraissait frappé de quelque idée sombre et sinistre. — Vous n'êtes pas bien, monsieur, disait le Poussin, et peut-être serait-il plus sage que vous allassiez vous mettre au lit. Voulez-vous que je vousaccomj)agne.' » Ces paroles furent prononcées d'un ton si sincère et si affectueux, que le jeune homme, pénétré de reconnaissance, prit et baisa la main de celui qui venait de les lui adresser. — Je ne puis être mieux qu'auprès de vous, monsieur Poussin,

— 3V5 — répondit de Beauvoir, sitôt que l'émotion lui permit de parler, et tout en m'accusaiit d'abuser des bontés que vous avez pour moi, je vous avouerai que je suis venu eliez vous avec l'espérance de puiser dans vos regards, dans vos conseils, un calme, une paix, une satisfaction de cœur que je ne puis plus retrouver dans aucun lieu de cette horrible ville. — Qu'avezvous donc, mon cher monsieur, et que vous est-il arrive de fâcheux? Veuillez me le dire, afin que je vous aide s'il est possible. — Hélas! mon Dieu, je suis assez embarrassé pour vous répondre, et peut-être serez-vous aussi de ceux qui se rient de mes susceptibilités. — Allons, parlez ! parlez, monsieur de Beauvoir, répétait avec instance le Poussin, qui vit des larmes s'échapper des yeux du jeune homme. — Eh bien, devant vous, monsieur, je ne craindrai pas de soulager mon cœur, qui ne cesse d'être abreuvé d'amertume depuis que je suis dans ce pays. J'ai été humilié, dit le jeune homme, et bien que mon honneur soit sauf, ajouta-t-il avec une expression de fierté, je ne veux pas demeurer plus longtemps dans une ville et au milieu d'un monde où toutes les choses sérieuses, même la probité et l'honneur, sont des

— 3i6 -■ objets de dérision. » Après cet exorde, M. de Beauvoir rapporta tous les détails de son séjour à Genève, et de son arrivée à Rome, lorsque Tabbé Segni, le joaillier et lui se trouvèrent mêlés, à leur insu, à Tacbat du collier destiné à dona Olimpia par le cardinal Mazarin. Il lui parla ensuite du rôle d'es[ ion que l'on prétendait lui faire jouer n Rome, sous prétexte de veiller aux intérêts de la cour de France ; il insista sur l'irululjjence facétieuse avec laquelle les faux et les vols commis journellement à la dalerie apostolique étaient racontés par certains Français dont il était entouré à 1 ambassade. Il dit que toutes les friponneries de IMascaiiibruno étaient journellement vantées devant lui, comme les opérations d'un génie supérieur; que l'honnête Cecchini était traité de sot, et que 1 horrible, 1 infâme dona Olimpia, car la colère et le mépris que lui inspiraient cette femme lui arrachèrent ces expressions, était une éhontée et une impie dont le regard seul déshonorait celui sur qui ilétait tombé: « Croiriez-vous, monsieur Poussin, ajouta de Beauvoir avec l'accent de l'indignation, qu'il y a trois jours, forcé par les ordres de monsieur l'ambassadeur à qui j'appartiens, de le suivre

— 3W — chez cette femme à qui il se croit obligé, comme tant d'autres, de faire la cour, elle a eu l'audace de venir jusqu'à moi, voyant que je n'allais pas vers elle, pour me féliciter sur le voyage que j'avais fait avec l'abbé Segni, ayant soin, pour que je ne doutasse pas du remercîment qu'elle prétendait me faire, de passer ses doigts avec affectation entre les diamanis de ce maudit collier avec lequel on m'a fait venir ici ? Je suis devenu rouge comme la plume de mon chapeau. iMais cet affront ne suffisait pas encore. Tous ceux qui avaient été témoins de cette scène vinrent à moi, et par des mots entrecoupés ou des regards flatteurs, me félicitèrent de l'insigne faveur que je venais de recevoir de la sangsue du peuple romain. Le lieu où j'étais, la présence des personnes élevées en dignité qui se trouvaient au palais Pamphile, me forcèrent de garder le silence. Mais mon cœur était plein, et Ton m'aurait craché au visage, que je ne me serais pas senti plus disposé à faire un éclat.

— Pauvre jeune homme, dit le Poussin en prenant les mains de monsieur de Beauvoir. — Ce n'est pas tout, ajouta celui-ci; le lendemain, comme je me promenais sur les hauteurs du

— 3i8 — Pincio, je Fus accosté par cinq ou six de ces messieurs de l'ambassade. L'un d'eux, plus étourdi que les autres, car il n'est pas méchant, se mit à me complimenter sur le succès que j'avais eu auprès de doua Olimpia. On parla du collier, des soins qu'il avait fallu pour l'apporter à Rome, de l'adresse avec laquelle ce bijou avait é(é donné à celle à qui il était destiné, de sa valeur, des profits qu'avaient du faire ceux entre les mains de qui il élait passé ; bref, je me trouvai confondu avec Mascambruno et un certain juif, qui tous deux, à ce qu'il parait, se sont entendus pour soustraire les deux plus grosses pierres de ce collier. Je ne fus plus maître de moi; ma colère de la veille s'augmenta de celle que l'on venait d'exciter de nouveau, et ayant tiré mon épée en criant à ces messieurs de se mettre en garde, j'en blessai deux légèrement ; les autres parvinrent à me calmer en m'assurant que l'on n'avait eu aucunement l'intention de m'offenser. Mais ce qui a aclievé de me navrer le cœur, c'est que je me suis aperçu que ces messieurs, loin d'avoir voulu se moquer de moi, admiraient au contraire la conduite qu'ils me prêtaient, la discrétion que je mettais à ne me vanter de rien, et

— 3i9 — la bravoure avec laquelle je soutenais toute cette gageure. Non, monsieur Poussin, ajouta le jeune de Beauvoir, je ne puis vivre dans un monde fiiit de la sorte, et il n'y a pas de condition que je ne préférasse à celle d'y demeurer. — Je ne puis vous désapprouver , répondit l'artiste après quelques instants de silence, et si j'eusse été plus tôt à même devons connaître comme aujourd'hui, peut-être m eserais-je autorisé de la confiance que M. de Chantelou a mise en moi, à votre égard, pour vous engager à quitter Rome. Dans la disposition où vous êtes, ajouta le Poussin, qui vit bien que le jeune homme souriait à l'avis qui lui était donné, je vous donnerais même le conseil de renoncer à tout ce qui se rapporte aux affaires de cour et de gouvernement. Croyez-moi, rentrez en France , allez retrouver votre pays, votre famille, et vivez dans l'obscurité ; c'est ce que l'on peut faire de mieux dans un siècle où la conscience, la vertu et la religion sont bannies d'entre les hommes.»

M. de Beauvoir, en entendant cette dernière phrase , porta son regard avec surprise sur le Poussin , qui , s'en étant bien aperçu , reprit aussitôt : «Ce langage vous étonne de ma part.

~ 350 — je le voisj de moi, Français corn me vous, et prenant un intérêt si vif à la prospérité et à la gloire de notre pays, qui cependant demeure à Rome depuis vingt ans. Ah ! que n'avez -vous les mêmes goûts qui me retiennent, qui font quej'y puis vivre solitaire parmi la foule, qui me soutiennent intérieurement par de nobles et grands souvenirs, au milieu d'un peuple qui, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, n'aspire qu'après l'or? La plupart des nations de l'Europe, ajouta le Poussin, qui se retenait dillicilement quand il trouvait l'occasion de purger son âme sur cette matière, sont corrompues aujourd'hui par l'amour effréné des richesses; mais Rome! Rome! monsieur de Beauvoir, l'emporte sur toutes les autres; et c'est ce qui perd tous ceux de ses enfants qu'elle emploie à faire jouer le mécanisme de son gouvernement. Ce que l'on appelle la politique de ce pays, pousse dans le même ahîme tous ceux qui sont appelés ou se présentent pour la régir; et sans que Ton sache comment l'œuvre maudite s'accomplit, tel qui était entré honnête homme dans un emploi, se trouve si bien mêlé avec les fripons, qu'au bout de peu de temps il les imite ou les laisse faire, comme il arrive au brave cardinal Cec-

chini, dont vous parliez tout à l'heure. Ah ! il y a des temps, et le notre est de ce nombre, où les hommes qui ont un sentiment profond du juste, de l'honnête et du beau, ne peuvent prendre part à la vie active , ni s'exposer aux orages du monde. Leur barque est trop frêle; leur courage se perdrait à braver follement des obstacles insurmontables, n

L'artiste eut de la peine à arrêter les plaintes de son àme. Ramené cependant à la prudence par le désir d'être utile à son jeune ami, il l'engagea à considérer prudemment sa situation ponr prendre un parti sage. f( Enfin, que comptez-vous faire? dit-il en prenant affectueusement les mains du jeune homme. Avez- vous quelque projet ? mon crédit en cette ville n'est pas grand; cependant je compte quelques protecteurs. Les cardinaux François et Antoine Barberin ne me refuseront pas assistance; et si vous préférez avoir recours à notre ambassadeur, malgré le peu d'habitude que j'ai de fréquenter son palais, j'irai le voir; je lui parlerai,

je lui dirai ce que vous désirez Mais, ajouta

le Poussin , avec l'expression d'une curiosité inquiète, que demandez-vous? »

Il n'y avait qu'un seul point de contact entre

l'artiste et son jeune compatriote; c'était la passion de riionnète, c'était cette fleur d'intégrité, cette horreur pour le vice qui unit si étroitement l'âme de ceux dont les esprits d'ailleurs différent le plus entre eux. Les inclinations, les goûts , les habitudes de ces deux hommes étaient absolument contraires; aussi, malgré le besoin qu'avait l'un de recevoir des conseils, et le désir de l'autre d'en donner, tous deux virent-ils le reste de leur entrevue employé à se donner réciproquement des témoignages de dévouement et de reconnaissance sans rien décider.

Le Poussin resta plusieursjours sans entendre parler de M. de Beauvoir, lorsqu'il fut averti un matin par ses amis, le chevalier del Pozzo et Bellori , que le gentilhomme français , après s'être encore pris de dispute avec quelques-uns de ses compatriotes, en avait blessé un, s'était soustrait aux poursuites que le pape avait ordonnées contre lui, et avait trouvé moyen de s'esquiver de Rome sans que l'on sût ce qu'il était devenu. On supposa d'abord, et l'on sut même ensuite, que l'ambassadeur de France, pour assoupir celte affaire et soustraire un sujet du roi aux poursuites du gouvernement

romain, avait hâté et facilité la fuite du jeune de Ikauvoir. A la faveur d'un déguisement, il s'était dirigé vers Civita-Vecchia, où un patron de navire, celui même qui se chargeai l ordinairement de transporter les tableaux du Poussin en France, s'empressa de le recevoir à son bord. Par un hasard singulier, ou qui parut tel au moins à M. de Beauvoir, un jeune officier français se trouva sur le bâtiment avec l'intention de relâcher à Piombino, puis de se rendre ensuite à Portolongone pour se réunir à la garnison française , menacée dans cette ville d'une expédition que le comte d'Ognates , à la tête des Espagnols et d'un corps de Napolitains , devait entreprendre prochainement. L'officier, M. le marquis Vézelai , venait lui-même de Naples, où il avait eu connaissance de ce projet; et après s'être arrêté quelques jours à Rome pour en instruire l'ambassadeur de France , il se proposait de donner l'éveil aux troupes françaises de l'île d'Elbe, et de se rendre enfin à Portolongone auprès de M. de Noailies, qui commandait cette dernière place au nom du roi de France.

De Beauvoir, qui semblait t<3ujours destiné à voyager sous la tutelle de gens dont il ne II. 23

— 35V — connaissait jamais les intentions, ne se douta même pas que le marquis de Vézelai ne l'avait pas perdu de vue depuis sa sortie de Rome , et que c'était d'après les ordres de l'ambassadeur que sa fuite avait été concertée. Il donna dans toutes les embûches , fort bienveillantes d'ailleurs, qui lui furent tendues, et eut les inquiétudes et les joies que peut faire éprouver une évasion difficile.

Les deux jeunes voyageurs firent promptement connaissance. Les manières ouvertes, les habitudes militaires du marquis, inspirèrent une telle confiance à M. de Beauvoir, qu'il devint aussi ouvert et aussi parleur alors qu'il l'avait été peu jusque-là: A peine en mer, M. de Vézelai se mit à discourir sur les affaires de France et sur la guerre avec l'Espagne, faisant ressortir les chances favorables que les expéditions extérieures présentaient à ceux qui, désireux de prendre le parti des armes, n'avaient aucun goût pour se faire tuer au pont deCharenton ou dans les rues de Paris. On but du vin d'Orvietto et de Montefiascone, on fit bonne chère; et l'on était à peine en vue de file d'Elbe, que déjà notre jeune Poitevin, toujours incertain de son avenir en France, et séduit d'ailleurs

par les raisonnements de M. de Vëzelai, s'était décidé à le suivre à Portolongone, et sous ses auspices à offrir ses services au commandant de cette place.

La garnison était déjà assez diminuée pour que tous ceux qui venaient s'y joindre fussent, bien reçus; mais le nom de M. de Beauvoir, la boime grâce avec laquelle il se présenta , et la recommandation du marquis , le firent accueillir avec distinction par le gouvernement de Portolonffone.

Déjà, et sans savoir encore ce que M. de Vézelai venait lui apprendre, cet habile et prudent officier avait muni de fortifications imposantes la place dont la défense lui était confiée. Mais d'après les renseignements qu'il venait de recevoir, il redoubla de soins pour les rendre imprenables, et soumettre les troupes à la plus stricte discipline. M. de Vézelai, étranger à la science des fortifications, fut particulièrement chargé d'établir l'ordre dans le service militaire, et ce fut avec un zèle vraiment amical qu'il saisit cette occasion d'initier M. de Beauvoir dans les secrets de sa nouvelle profession. Animé d'abord par le désir de répondre à la confiance qu'on lui montrait, puis s'étant bien-

tôt aperçu qu'il avait trouvé ce qu'il cherchait depuis longtemps, un emploi honorable de ses facultés , le gentilhomme Poiievin se montra d'abord soldat si obéissant, puis s'acquitta successivement si bien des devoirs plus importants qu'on lui imposa, que M. de Noailles, après lui avoir confié des commandements partiels, le mit à la tète d'une bonne partie des troupes. 11 avait achevé son apprentissage militaire,c'était même déjà un bon officier, lorsque les troubles de la Fronde augmentant sans cesse , la cour de France n'eut plus le loisir nécessaire pour s'occuper de ses intérêts en Italie. L'Espagne crut devoir saisir ce moment pour reprendre Piombino et Porlolongone , qui lui avaient été enlevées quelques années avant. Le conseil de Madrid et ceux des ministres d'Espagne qui se tenaient à iSaples et à Milan, se concertèrent pour équiper une flotte, et transporter des troupes afin de déloger les Français de ces deux places fortes, à l'abri desquelles manœuvraient sans cesse une foule de corsaires qui infestaient la Méditerranée. On fit d'abord le siège de Piombino , auquel assistèrent le comte d'Ognates et le prince Ludovisi, gendre de dona Olimpia, à qui appartenait cette prin-

cipaiitë. L'artillerie battit longtemps , mais en vain , les murs de eette ville. Les chaleurs de l'été et l'air malsain du pays, joints aux sorties fréquentes et audacieuses des Français , ayant fait reconnaître aux assiégeants le danger qu'il y aurait à traîner cette expédition en longueur, ils se décidèrent à donner l'assaut. Malgré la résistance longue et terrible de la garnison , l'armée d'Espagne prit la ville, et les Français se retirèrent dans la citadelle, où ils firent quelque temps résistance. Mais ayant bientôt perdu tout espoir d'être secourus, ils rendirent le fort aux Espagnols, sous les conditions les plus honorables.

Cette première place reprise, et après avoir reçu des renforts , l'armée espagnole fut transportée à l'ile d'Elbe , et se mit en devoir de faire le siège de Portolongone. Là, les chefs de l'expédition trouvèrent des fortifications bien autrement difficiles à aborder et à détruire qu'ils ne s'y étaient attendus. En effet, il ne fallut pas moins de trois mois pour réduire cette place. Les troupes assiégeantes , sous le commandement du comte d'Ognates, firent des pertes énormes, et surtout le corps de Napolitains qui avait été adjoint à cette expédition.

On dit alors que le comte d'Ognales , vice-roi de jNaples, pour se venger de la noblesse de ce pays qui avait pris part à la révolution de Mazaniello, en emmena la fleur avec lui et l'exposa constamment au feu de l'ennemi. Quoi qu'il en soit, l'armée d'Espagne, afTaiblie par ses pertes, aurait été obligée de lever le siège si la désobéissance et les révoltes de la garnison de Porlolongone n'eussent pas forcé le gouverneur de cette place à se rendre , après trois mois d'une défense héroïque.

Trois mois s'étaient donc écoulés , pendant lesquels M. de Beauvoir avait eu le temps et toutes les occasions favorables de devenir l'officier le plus habile et le plus brave de la garnison, lorsqu'il arriva que les troupes, fatiguées par les longs travaux de la défense et par la réduction journalière des vivres , refusèrent d'abord de faire une partie du service qui leur était commandé, désobéirent aux officiers, et allèrent même jusqu'à menacer leurs jours si on ne capitulait pas. Enfin, ils poussèrent l'oubli de leur devoir au point de se présenter au logement même du gouverneur, avec l'intention de le forcer à rendre la place. Entraînés par quelques mauvais sujets qui marchaient tou-

jours les premiers à ia révolte et les derniers au combat, un assez bon nombre de soldats allèrent sous les fenêtres de M. de Noailles,en eriant qu'il fallait se rendre , et joignant les menaces à ces cris. Cette visite avait été tellement imprévue, et elle portait un caractère de violence telle, que la plupart des olïiciers qui entouraient le commandant, cédant à la crainte, paraissaient déjà disposés, à en juger au moins par leur silence et la pâleur de leurs traits , à se soumettre aux injonctions de la soldatesque. Quant à M. de Noailles, ne perdant rien de sa présence d'esprit, et résolu à se laisser mettre en pièces plutôt que de faiblir, il promena silencieusement son regard sur ceux qui étaient prés de lui, pour s'assurer de la confiance qu'il devait mettre en eux ; mais il ne rencontra que les yeux du jeune de Beauvoir qui ne fussent pas baissés. Le coup d'œil qu'ils échangèrent fit jaillir un éclair qui pénétra leur âme de la même manière; et sans prévoir quelle serait l'issue de la révolte, le commandant sentit qu'il pouvait compter sur le jeune officier, comme celui-ci éprouva un redoublement de confiance en lui-même, dont il voulut aussitôt profiter pour arrêter les mutins. «Monsieur le com-

mandant, dit de Beauvoir, trouvez-vous bon que j'aille parler aux soldats? — J'allais vous eu prier, » répondit M. de Noailles en souriant alTeetueusement au jeune homme.

Ce peu de paroles rendit à tous les officiers qui étaient présents le calme dont ils avaient manqué un instant, et M. de Beauvoir, descendant l'escalier, alla seul ouvrir la porte d'entrée et se présenta aux révoltés en promenant ses regards sur eux. Ceux-ci, maintenus d'abord par la présence d'un homme que sa justice et sa bravoure avaient fait aimer de tous, reculèrent peu à peu en formant un demi-cercle que M. de Beauvoir faisait élargir à mesure qu'il avançait. Aux cris succéda le silence que le jeune officier avait observé jusque-là lui-même, lorsqu'un des révoltés voulut prendre la parole. « Taistoi, interrompit de Beauvoir; tu as fui lâchement à la dernière sortie. Tu n'as pas le droit de parler... Mais vous, ajouta-t-il en s'adressant à deux ou trois soldats qui en effet avaient plusieurs fois combattu vaillamment à ses côtés, c'est à vous de parler. Que voulez-vous? que demandez-vous? — La capitulation! la capitulation! » crièrent confusément toutes les voix. Avec un regard ferme et sévère, de Beau-

voir rétablit encore l'ordre et le silence. « Allons, Pierre de Ciissac, dit-il à l'un de ceux qu'il avait reconnus pour les meilleurs sujets, explique-toi, et dis-nous ce que vous voulez tous; parle. » Pierre, qui sentit l'importance que venait de lui donner le jeune olïicier en signalant sa bravoure et en le faisant l'interprète des révoltés, se tira assez beureusement du rôle diflîcile qu'il avait à jouer. Il Tit un tableau, qui n'était que trop vrai, des fatigues et des privations éprouvées par les soldats depuis trois mois, et termina sa requête en disant, mais en termes modérés et respectueux, (^ que ses camarades, ainsi que lui, croyaient que l'bonneur de la garnison étant à l'abri de tout reproche après une défense si opiniâtre et si longue, on pouvait demander à capituler. Les autres soldats voulurent appuyer ce qui venait d'être dit, par de nouvelles rumeurs; mais Pierre de Cussac les arrêta à son tour et leur imposa silence pour écouter M. de Beauvoir, qui s'apprêtait à parler. « Je vais rendre compte à monsieur le commandant, dit celui-ci, de ce qui vient de se passer, et je vous ferai connaitre sa réponse; car je suis comme vous; je ne dois qu'obéir. Pierre de Cussac, ajouta-t-il, je vous

charge de maintenir l'ordre ici en mon absence, entendez -vous? »

Après cette courte allocution, M. de Beauvoir rentra chez le commandant, à qui il rapporta fidèlement ce qui avait eu lieu. Entouré de ses officiers, M. de Noailles lint une espèce de conseil où il fut convenu : qu'après la résistance qui avait été faite et en raison du peu de vivres et de munitions qui restaient, la capitulation devenait effectivement indispensable ; mais que, pour l'obtenir plus honorable et surtout ne pas céder lâchement aux menaces des soldats mutinés, il fallait faire encore bonne contenance pendant quelques jours. Cette résolution arrêtée, M. de Noailles prit M. de Beauvoir en particulier, et lui donna des ordres que le jeune officier s'empressa de mettre tout aussitôt à éxecution. En effet, étant descendu de nouveau vers les soldats qui l'attendaient avec anxiété, il leur dit sans préambule : « Le commandant connaît tous les soldats de la garnison dont le zèle, l'activité et la bravoure ne se sont jamais démentis, et il compte sur eux aujourd'hui comme avant. Oui, il faudra capituler Silence! s'écria d'une voix forte M. de Beauvoir, qui s'aperçut que les plus mutins n'avaient pas

renonce à leurs projels; mais, ajouta-t-il avec l'accent le plus ferme, pour que cette capitulation soit honorable, il ne faut la demander qu'après un dernier eflbrt de courage. » Ces mots ayant excité vivement la curiosité, le silence le plus absolus'établit, et M. de Beauvoir continua : K Monsieur le commandant me charge de prévenir la garnison qu'à compter de ce moment tous ceux qui persisteraient à demander insolemment la capitulation sont exclus de tout service militaire et tenus de remettre leurs armes. Quant au grand nombre des troupes fidèles aux lois de la discipline et de l'honneur, on compte sur elles au point du jour. » Après avoir cessé de parler, M. de Beauvoir s'approcha amicalement de Pierre de Cussac et de plusieurs autres soldats qui avaient été momentanément entraînés par le mauvais exemple, et après les avoir engagés à faire connaître à leurs camarades ce qui s'était passé, il les exhorta de nouveau à se tenir prêts le lendemain pour une sortie que l'on méditait.

A l'exception de quelques misérables inaccessibles à toute honte, le reste des soldats mutinés inventa mille excuses pour qu'on leur laissât leurs armes et qu'on les fit rentrer dans les

rangs. A peine une lieure s'était-elle écoulée qu'à voir l'enthousiasme qui s'était emparé de nouveau de la garnison, on n'aurait jamais pu croire qu'en eflet cette troupe avait supporté pendant trois mois les fatigues les plus rudes, ni qu'elle ait eu l'idée de se révolter.

Le nuit fut employée aux préparatifs de la sortie, et M. de Beauvoir, devenu l'àme de la garnison en quelque sorte, et chargé de l'expédition du lendemain par le commandant, mit tout en œuvre pour qu'elle fiit conduite avec autant de prudence que d'énergie.

Hélas! ce hrave jeune homme qui préparait avec tant de zèle les moyens de faire ohtenirune capitulation honorable pour son commandant, et par conséquent pour la France, ne devait pas être témoin du résultat de sa courageuse conduite. Avant l'aube du jour suivant, un fort détachement de la garnison, dont il commandait une partie, sortit de Portolougone et tomba tout à coup sur l'armée espagnole, mal sur ses gardes, dans la persuasion où étaient ses chefs que les assiégés avaient été mis hors de combat par la famine. Les Français firent pendant une heure un véritable carnage des assiégeants. Mais dès que le grand jour fut venu, M. de

Beauvoir, pensant que la lutte deviendrait inégale silùt que les difl'éronts corps de l'ennemi se seraient portés vers le lieu du combat, fit reprendre l'ordre aux troupes afm de combattre en faisant retraite vers Portolongone. Tout ce mouvement fut dirigé avec tant de sang-froid et d'habileté par le jeune officier, qu'il ne perdit presque pas de monde tout en faisant éprouver despertesconsidérables à l'ennemi. Maisce qu'il avait prévu arriva, et comme les derniers détachements de sa troupe rentraient dans la ville, un corps considérable de Napolitains accourut en toute hâte pour gêner par leur attaque cette manœuvre déjà difficile à opérer en elle-même. Mais ce fut aussi le moment où l'infortuné de Beauvoir déploya une nouvelle énergie. Opposant sa mousqueterie à celle des assiégeants, il resta constamment immobile et veillant à entretenir l'activité du feu de sa troupe^ jusqu'à ce que toutson monde fût rentré. Enfin, comme il ordonnait à ses six derniers hommes de rentrer pour les suivre, une décharge mieux dirigée par les Napolitains, délivrés tout à coup de la mousqueterie des Français, cribla de balles la poitrine du jeune de Beauvoir. Il tomba mort sur la place, et peu s'en fallut que son

corps ne restât au j)oiivoir de l'ennemî; mais ses soldats se précipitèrent hors de la porte pour le garantir et l'enlever. Il ne tint à rien qu'un nouveau combat, qui eût été fatal aux Français, ne s'engageât encore; heureusement que M. de Noailles, qui, du haut des murs de la place, avait observé toute l'expédition, eut l'idée de faire tirer quelques coups de canon avec le peu de munitions qui restaient. Cette dernière ressource, qui fit croire aux assiégeants que les Français étaient encore mieux approvisionnés qu'on ne l'avait cru, les rendit plus prudents, et ils quittèrent les murs de la ville, s'apercevant, à mesure qu'ils rentraient dans leurs quartiers, des pertes immenses que leur armée venait de subir.

La mort du jeune de Beauvoir exaspéra les troupes. Loin de vouloir que l'on capitulât, elles demandaient au contraire à se mesurer de nouveau avec l'armée espagnole, et ce fut alors le commandant qui se vit contraint de calmer l'effervescence belliqueuse de ses troupes. On avoua la pénurie des vivres et des munitions; on fit valoir l'avantage que l'on venait de remporter pour obtenir de l'ennemi des conditions plus honorables, et ce ne fut pas sans peine que

l'on persuada aux troupes de la garnison qu'il était à propos de se rendre. Elles demandèrent à faire au moins les obsèques du jeune oflicier. M. de Noailles obtint d'abord une trêve pendant laquelle on satisfit à ce pieux devoir, puis on fit la capitulation dans les termes les plus honorables pour la garnison, qui sortit de la place avec tous les honneurs de la guerre.

Le commandant resta inconsolable de la perte de M. de Beauvoir, et le marquis de Vézelai, dont la conduite militaire, moins brillante sans doute que celle de son jeune ami, n'en avait pas moins été irréprochable, le pleura longtemps. Le jour de la sortie, il avait combattu non loin de lui, et s'il ne l'avait pas assisté au moment où il tombait sous les coups de l'ennemi, c'est que son devoir le retenait ailleurs.

Mais depuis leur arrivée à Porlolongone et d^ns les moments de loisir, le marquis n'avait pas cessé de donner des témoignages d'amitié à celui qu'il appelait son brillant élève. Souvent ils s'entretenaient ensemble de leurs parents, de leurs amis et des souvenirs du pays natal. Avec cette disposition si ordinaire quand on vit au milieu des dangers, à parler de l'avenir et à

— 3C8 — s'abandonner aux j)rcssentimcnls, les deux officiers s'élaiont réci})roquemcnt donné des détails sur les personnes dont le souvenir leur était le plus cher. « Si je succombe, disait l'un à l'autre, vous écrirez à celui-ci, à celle-là, puis à cet autre. En cas de malheur, avait répété souvent M. de Beauvoir à M. de Vézelai, après mon père et ma mère, que je vous charge de consoler, instruisez M. Poussin de mon sort. C'est Ihomme qui a fait naître en moi le plus de respect et dafiectionj aussi tiens-je à honneur de trouver une place dans sa mémoire. »

M. de Vézelai sans avoir fait une étude des arts, n'y était cependant pas aussi étranger que son jeune ami, et le nom du Poussin, déjà fameux, lui était bien connu. Quelque temps après la mort de M. de Beauvoir, et lorsque remis des fatigues du siège, il prenait quelque repos dans une petite ville de Toscane, il se mit en devoir de remplir les engagements qu'il avait contractés envers son ami défunt. Il écrivit donc à M. de Beauvoir père le parti que son fils avait pris, ses brillants et courts succès, et sa mort liéroïque. Puis, après s'être acquitté de ce devoir sacré, il annonça à peu près dans les mé-

mes termes le destinée si fatalement accomplie du jeune homme, au Poussin.

L'artiste était précisément dans son atelier avec son ami le chevalier del Pozzo , quand il reçut cette lettre. La douleur qu'elle lui fit éprouver fut grande, car elle était très-sincère. M. de Beauvoir avait inspiré au Poussin un intérêt d'autant plus vif, que lejeuneFrancais ne témoignant de goût décidé pour aucune vocation, lui avait fait craindre que sa belle âme, faute d'emploi, restât inactive et ne lui devînt même à charge. Aussi, malgré le premier sentiment de regret que cette mort prématurée excita en lui, le Poussin ne put-il s'empêcher d'éprouver une certaine satisfaction intérieure, au récit du développement des talents et de la mort héroïque de son jeune ami. Involontairement il comparait la vie languissante et inutile qu'il menait à Rome avec ce peu de jours d'une existence énergique et bien remplie,, pendant lesquels sa belle âme avait trouvé un air plus pur, un champ plus vaste, où elle pût planer à l'aise loin des vapeurs pestilentielles qui rasent la terre. « D'oisif, de batteur de pavé qu'il était ici, s'écria tout à coup le Poussin , en continuant de communiquer ses observations à son II. 24

ami del Pozzo, vous le voyez, il est devenu un héros. Non, non, je ne saurais le plaindre, répéta plusieurs fois le peintre en essuyant les larmes qui coulaient sur ses joues, car ce n'est pas d'avoir vécu beaucotip d'années, d'avoir été revêtu d'honneurs , comblé des dons de la fortune, ou même d'avoir acquis une grande célébrité qui satisfasse le cœur et l'âme d'un homme sincèrement honnête. Les gens de cette trempe ont un besoin tout à la fois plus noble et plus impérieux : celui d'avoir acquis la certitude qu'une fois en la vie au moins, ils ont fait tout ce que l'on pouvait faiie; qu'ils ont employé la faculté principale que le ciel leur a départie; c'est d'avoir vécu de manière à ce que l'on n'ait point à rougir en soi-même des louanges que vous prodiguent parfois les hommes ; c'est enfin d'avoir bien fait, bien agi dans l'étendue du cercle que nos forces peuvent embrasser. M. de Beauvoir a vécu vingt-cinq ans; mais trois mois lui ont suffi pour commencer et remplir sa véritable vie. Non, je ne puis le plaindre, mon cher chevalier, ajoutait tristement le Poussin; je trouve même son sort heureux, puisque son âme a trouvé l'occasion si rare de s'élancer à son gré Ih où elle a voulu ! Croyez-moi, c'est ici,

c'est lorsqu'il était à Rome, qu'on était en di oit de le plaindre et que si souvent j'ai gémi sur son sort. Ah ! si comme moi, vous eussiez reçu les confidences de ce noble enfant, lorsqu'il s'ëchappaitdu monde corrompu où il était forcé de vivre; si vous saviez combien le spectacle continuel des sales intrigues, des basses injustices et de l'eflroyable avarice de ce temps, donnait de malaise à son âme; si vous pouviez juger de l'état de perversion auquel le vide et Toisivitéde soncœur réduisaient ses qualités les plus nobles et les plus pures ; si vous aviez pu apprécier les angoisses déchirantes de ce cœur noble qui se sentait si ardent à vivre et mourait faute d'un aliment qui lui convînt; non, mon ami, vous ne le plaindriez pas d'être mort à la fleur de l'âge en servant son roi et son pays Mais qu'ai-je dit qu'il n'a commencé à vivre que quand il a pris le parti des armes! ajouta le Poussin, qui, en se promenant devant le chevalier del Pozzo, s'animait de plus en plus, sa conduite, ici à Rome, a été admirable et fait honte à tous ceux qui, comme vous et moi , gémissent lâchement à l'ombre du spectacle honteux des vices, sans faire un pas, sans dire un mot pour les attaquer ouvertement.

M. de Beauvoir est le seul qui ait eu le courage défaire entendreàdona Olimpia etjusquedans son palais, quil ne voulait pas frayer avec elle, qu'il la méprisait, elle, ses richesses et sa faveur; lui seul s'est dégagé avec éclat des embûches que lui tendaient les courtisans; loin de vouloir prendre part à leurs rapines, il les a attaqués, il les a frappés de son épée quand ils ont voulu l'enrôler par adresse dans la compagnie des aigrefins et des fripons. Quant à nous tous, honnêtes gens , ou au moins réputés tels , que faisons-nous ? de beaux discours sur le malheur des temps et l'infamie des gens puissants. Ou bien, ajouta le Poussin avec un accent ironique où perçait une profonde indignation, nous écrivons, de savants traités sur les gouvernements de la Grèce et de Rome, nous cherchons des médailles ou déterrons des statues; l'un commande des tableaux où sont célébrées les vertus des anciens âges, et il s'en trouve un autre qui les compose et les peint platement dans son atelier, faisant un métier pour vivre comme son voisin le tailleur. Ah ! mon ami , s'écria le Poussin , en s'arrêtant tout à coup devant le chevalier del Pozzo, vingt balles reçues dans la poitrine en faisant rentrer la gar-

nison victorieuse à Portolongone , voilà un sort bien préférable au nôtre. Dans cent ans, dans deux siècles, où pourra-t-on trouver les actes des honnêtes gens qui ont vécu de notre temps? Dans des livres, dans des galeries; peutêtre aussi sur des tableaux, ajouta le peintre en montrant avec mépris ceux qu'il achevait. Ah! malheur à ce siècle! L'honneur de la vie active restera à l'impie , à l'avare dona Olimpia et à tous ceux qui lui ressemblent, et l'on ne saura même pas que des hommes tels que le jeune, de Beauvoir ont vécu en même temps qu'elle! »

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