Dona sirène
Deux longues files de Toitures stationnaient dans la rue de Courcelles qui, ordinairement obscure, paisible et peu fréquentée, était ce soir-là pleine de lumière, de confusion et de bruits divers. Depuis le séjour qu'y avait fait leur royale voisine la reine d'Espagne, jamais les habitants de ce quartier, plus silencieux et plus désert que les rues les plus abandonnées du Marais , n'avaient été tenus aussi tard en éveil.
Cette animation et cette rumeur extraordinaires étaient causées par une fête donnée à
l'aristocratie espagnole, par le marquis Felipe de B..., à l'occasion du mariage de sa filleule dona Maria de Valdès, qui avait, le matin même épousé le comte Ange Spes de Puyrassieux ex-secrétaire de la légation française à Madrid La consécration de ce mariage, célébré à Saint-Philippe-du-Roule, outre les personnes qui y étaient conviées, et/)armi lesquelles on remarquait plusieurs membres du corps diplomatique et du ministère, avait attiré un grand concours de curieux dans l'aristocratique paroisse, parée, ce jour-là, comme elle l'était pour les plus grandes fêtes. Bien que de généreuses et abondantes aumônes eussent été distribuées la veille, au nom des deux époux, aux nécessiteux du quartier, une grande foule de mendiants et de pauvresses encombraient les marches du temple une heure avant l'arrivée du cortège, et pour arriver à l'autel les deux époux durent traverser toute une haie de misères suppliantes qui répondaient par un concert de bénédictions aux aumônes que le
comte et sa jeune fiancée laissaient tomber de leurs mains. Cependant, au moment même où la future comtesse de Puyrassieux, conduite par le marquis Felipe, entrait dans l'église, une vieille femme, agenouillée sur la dalle, étendit vers la mariée sa main qui tenait une lettre, et accompagna ce geste de quelques paroles en langue étrangère. A l'accent, au visage et au caractère particulier du costume, le marquis Felipe reconnut une compatriote : à ce titre, il donna une pièce d'or à la mendiante qui s'était remise à égrener son rosaire ; il allait lui rendre le papier qu'elle avait voulu donner à la mariée, lorsque celle-ci se pencha vivement à l'oreille du marquis et lui dit quelques paroles qui le décidèrent à conserver la lettre dont il lut l'adresse.
— Mais c'est pour toi, répondit-il à sa filleule, toujours à voix basse et en espagnol.
— Gardez-la, cher père, reprit celle-ci, sur le même ton et dans la même langue, — c'est quelque demande de secours, — vous m la remettrez
4 DON A SIRENE
plus tard. — Je crois avoir déjà vu cette malheureuse femme... et je m'intéresse à elle.
— Bien, dit le marquis en mettant le placet dans sa poche, — tu le trouveras, tantôt, dans ta corbeille de noce.
Toute cette petite scène, dialoguée à voix basse, avait échappé au comte de Puyrassieux. Quant à la mendiante, assurée que son placet arriverait à destination, elle avait rapidement achevé sa prière, et était sortie comme on allait fermer les portes de l'église, devenue trop étroite pour la foule nombreuse qui l'envahissait incessamment.
En quittant Saint-Philippe, la vieille femme se dirigea en toute hâte vers l'hôpital Beaujon, situé à peu de distance. Arrêtée par le concierge de l'hospice, elle lui jeta, en manière de laisserpasser, le nom d'une religieuse supérieure près - de laquelle elle fut introduite sur-le-champ.
— C'est vous, ma brave femme, dit la religieuse en voyant entrer la mendiante dans son cabinet,
— vous venez me demander des nouvelles de votre protégé : — Hélas ! il ne va pas mieux. Depuis votre dernière visite, surtout, son état empire et, pour mon compte, j'ai perdu tout espoir. Il a eu cette nuit un accès de fièvre chaude qui nous a forcés de l'attacher dans son lit.
— Menez-moi vers lui, ma sœur.
— Impossible maintenant , répondit celle-ci ; les règlements s'y opposent d'ailleurs. Mais avant tout, l'état du malade exige une tranquillité absolue, et on a remarqué que chacune de vos visites le laissait plus agité.
— Celle-ci le calmera, au contraire, reprit la mendiante; et puis, ajouta-t-elle, siEnrique doit mourir, — il ne doit pas mourir ici, — cela n'est pas dans la prédiction, murmura-t-elle à voix basse, et comme si elle se parlait à elle-même. — Menez-moi vers lui, ma sœur ; menez-moi vite : je le^veux.
A ce ton absolu, comme toutes les personnes de religion devant qui on oublie le langage de
soumission auquel elles sont habituées, la religieuse opposa un refus formel. — Le malade est en danger, reprit-elle avec fermeté, et je serais coupable en vous laissant aller près de lui. — Allez demander une permission au médecin, et demain vous pourrez voir le malade,... s'il en est encore temps.
— Demain, demain, dit la mendiante avec une vivacité extraordinaire, demain il sera trop tard... Enrique attend ma visite pour vivre ou pour mourir... et il ne doit pas mourir ici. Je vous le répète, dit la vieille d'une voix convulsive... il ne doit pas mourir dans un lit... Il faut qu'il sorte de cette maison, qu'il en sorte de suite ; n'eût-il que le souffle... Il le faut, il le faut... C'est prédit, acheva-t-elle d'une voix si tremblante et avec des gestes si singuliers, que la religieuse en fut un instant effrayée.
— Mais, ma chère femme, qu'avez-vous, ditelle, et que se passe-t-il ?
— C'est un secret, un secret où les filles de
Dieu n'ont rien à voir, ma sœur... ne me demandez rien, et accordez-moi ce que je vous demande.
— Rien, sans une permission du médecin.
— Sœur Henriette, dit la mendiante avec une voix brièvement impérative et un geste hautain, si jusqu'à présent j'ai supplié en vain, maintenant j'ordonne, et j'en ai le droit. Sur-le-champ menez-moi près du malade, ou, dans deux heures, la communauté sera instruite de ce qui se passait il y a dix-huit ans, la nuit de Noël, dans la cellule de la sœur Henriette, novice au couvent de la Visitation.
— Grand Dieu ! s'écria la religieuse avec épouvante...
— Silence et obéissance, dit la mendiante, après avoir tiré de son corsage une grande croix attachée à un ruban bleu : — Vous me reconnaissez maintenant, et vous voyez que j'ai le droit de commander ici. — Menez-moi donc à la salle où est le malade.
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— Venez donc, ma mère, dit la religieuse en prenant une attitude de respect, et elle conduisit la mendiante vers une salle spécialement destinée aux blessés.
Elles arrivèrent près du lit 23, où était couché unjeunehomme dont on n'apercevait pasle visage qu'il tenait caché sous les plis du drap.
— Comment vale malade, maintenant? demanda la religieuse à l'infirmier de service.
— Plus mal, ma mère, répondit celui-ci. Je crois qu'il est temps d'appeler M. l'abbé, car le malade pourrait bien passer avant peu.
— Vous voyez, dit la religieuse à la mendiante, on désespère.
— Je vous répète qu'il ne doit pas mourir ici, dit encore la vieille femme.
A cette voix, le malade tressaillit dans son lit, jt, découvrant son visage, il se dressa sur son séant, regarda autour de lui, aperçut la mendiante, lui fit un signe du doigt pour l'appeler auprès de lui ; tandis que d'un autre geste il corn-
mandait à la religieuse et à l'infirmier de s'éloigner. — Ce qu'ils firent tous les deux sur une invitation de la mendiante, qui s'approcha du lit où elle resta près d'un quart d'heure à causer avec le malade. Au bout de ce temps, elle rappela la religieuse, qui s'était tenue à l'écart.
— Ma sœur, dit-elle, après avoir enlevé la pancarte attachée au lit, le n° 23 a besoin absolument de sortir d'ici — aujourd'hui, — faites-lui signer son bulletin par le directeur. Allez vite.
— Mais, reprit la religieuse en reculant d'étonnement, cela n'est point possible ; dans l'état où est ce malheureux, il périrait avant d'être dehors de la salle; jamais le directeur de l'hospice ne permettra cela.
— Ma sœur, dit à son tour le malade, je veux quitter cette maison sur-le-champ. J'en ai le droit. — Faites-moi signer mon bulletin de sortie.
— Allez, madame, continua la mendiante avec un signe mystérieux que la religieuse comprit, car
elle donna sur-le-champ la pancarte du n° 23 à l'infirmier qui alla la faire signer au bureau, d'où il revint au bout de dix minutes.
Le malade était déjà habillé, aidé par la mendiante et la religieuse. Un peu chancelant d'abord, il retrouva toute sa fermeté au bout de quelques, pas, et ce fut dans l'attitude d'un homme en parfaite santé qu'il quitta la salle en remerciant la religieuse des bons soins qu'elle lui avait donnés pendant le séjour qu'il avait fait dans l'hospice.
Arrivés à la porte de la rue, la mendiante et le malade firent avancer une voiture dans laquelle ils montèrent, et, après avoir recommandé au cocher d'aller au petit pas, ils se firent conduire dans un des hôtels garnis situés faubourg du Roule, et y arrivèrent peu de temps après.
Le maître de l'hôtel, peu rassuré par la garantie que lui donnait la mendiante, exigea des papier:- du jeune homme qui voulait se loger chez lui. Celui-ci tira de son portefeuille un passe-port
DOXA SIRENE il
et divers actes attestant de sa qualité, et fat inscrit ainsi sur les registres de l'hôtel :
Enrique Mexdez, âgé de vingt-cinq ans, né à Salamanque; ex-officier de l'armée d'Espagne, réfugié en France.
Après ces mesures, exigées par la police, le jeune Espagnol fut mis en possession d'une chambre dont la mendiante paya d'avance un mois de location.
— Es-tu sure de réussir, au moins ? demanda le jeune homme à la mendiante, quand il se trouva seul avec elle.
— Je connais Sirène, répondit celle-ci, et je suis sûre d'elle.
— Mais, moi, pourrai-je attendre jusqu'à ce soir?
— Oui, dit la vieille, après avoir fixement regardé Enrique, dont le visage était blanc comme un marbre... Seulement, agite-toi... Ranime ta vie, remue ta haine, cela te donnera de la force... pour attendre jusqu'à ce soir.
— Mais, dit Enrique, comment pourras-tu l'éloigner, lui?
— Sois tranquille... J'ai fait une neuvaine à la Vierge. Mes mesures sont prises. Tout ira bien.
— Oh! que je souffre,... que je souffre, fit l'Espagnol en portant sa main à son côté et en comprimant une convulsion de douleur...
— Courage, dit la vieille en lui prenant la main... tu feras souffrir à ton tour, et cela te guérira.
— Oh! de l'air... je voudrais un peu d'air... j'étouffe, dit Enrique.
La mendiante alla ouvrir la croisée qui donnait sur la rue, et, après y avoir avancé une chaise, elle y fit asseoir le jeune homme, qui pencha sa tête en dehors pour aspirer l'air.
Au même moment, un homme qui était à la fenêtre d'un café situé en face de l'hôtel, se retira vivement à l'intérieur, en murmurant tout bas ;
— Je ne m'étais pas trompé, c'est bien lui ; courons avertir mon maître.
Et il sortit précipitamment, du café 'après avoir jeté un nouveau coup d'œil sur l'hôtel garni, à la fenêtre duquel il aperçut encore la tête pâle du jeune Espagnol qui regardait vaguement dans la rue.
A l'heure même où se passait la scène que nous avons racontée, c'est-à-dire à peu près au même moment où le jeune Espagnol, Enrique Mendez , sortait de l'hospice Beaujon , voici ce qui se passait dans un appartement de la rue Laffitte.
Dans une espèce de salon-boudoir décoré avec une simplicité fastueuse, et dont, au premier coup d'œil, on pouvait supposer à l'hôte un grand goût artistique , deux jeunes gens, assis sur un divan bas, d'un confortable oriental, causaient avec une certaine vivacité, en jetant souvent les yeux sur une belle pendule de Boule qui était posée sur la cheminée, entre
deux grands bronzes trouvés dans les fouilles d'Herculanum.
L'un de ces jeunes gens était en habit de voyage ; ses vêtements, couverts de poussière, attestaient une arrivée récente : il descendait, en effet, de voiture depuis une demi-heure, et les chevaux fumants, que les postillons dételaient dans la cour de la maison, épuisés, haletants , couverts d'écume , annonçaient que le dernier relai avait été franchi avec une rapidité inaccoutumée. Quant aux postillons, leur joyeuse humeur prouvait de la générosité du voyageur, qui leur avait payé les guides d'une façon royale.
Ce jeune homme était le neveu d'un chargé d'affaires d'un petit État germanique, et s'appelait Ulric Remfeld. Trois jours avant, il était sur le port de Plymouth et s'apprêtait à partir pour l'Inde anglaise, où il voulait aller faire la guerre sous les drapeaux de S. M. britannique. Au moment de s'embarquer, il reçut, de
France , une lettre dont la lecture changea soudainement ses projets , car il alla sur-lechamp faire une visite à l'Amirauté, et il en sortit pour aller prendre ses passe-ports pour la France, où il était arrivé aussi promptement que si le paquebot et la chaise de poste qui l'avaient amené eussent eu les ailes de l'Aquilon.
Voici quel était le contenu de la lettre qui avait motivé le départ et l'arrivée si prompte du jeune Allemand.
« Mon cher Ulric,
» Vous savez si je suis votre ami , — je crois vous en avoir donné des preuves en maintes circonstances. Je vous ai vu, il y a six mois, brisé par le coup de tonnerre d'un amour malheureux, — c'était votre première passion. Vous avez faibli sous les coups de ces violents ouragans qui éclatent au début de notre vingtième année , et vous avez roulé
au fond de cet abîme où le désespoir vertigineux a plongé votre esprit , dans les noirs tourbillons. — Selon l'usage, vous avez voulu mourir , et , pour accomplir ce projet , vous avez quitté la France , et vous êtes parti en Angleterre, la patrie du spleen. Là vous avez mis fin à vos jours , et vous êtes, à l'heure qu'il est, convenablement enterré dans un cimetière du comté de Sussex. Selon vos vœux, on a mis sur votre tombe un saule en larmes, et on a planté de ces petites fleurs bleues qui étoilent les rives des fleuves de votre patrie; vous êtes on ne peut pas plus mort, et vos amis ne vous attendent plus qu'au jugement dernier; ayez donc l'obligeance de ne point reparaîtra officiellement avant l'époque où les fanfares rîo l'Apocalypse convoqueront le monde à la ré- . surrection éternelle. Vous pouvez , du reste, dormir en paix , j'ai scrupuleusement accompli les ordres divers que vous avez bien voulu me confier dans votre testament, dont le doubla
est chez mon notaire. Je dois, pour votre satisfaction, tous avertir que tous avez été généralement regretté ; votre décès a fait couler des larmes des plus beaux yeux du monde. Vous étiez certainement le meilleur valseur qui ait jamais glissé sur un parquet ciré, au milieu du tourbillon circulaire que dirige l'archet de Strauss. En apprenant votre décès , ce grand artiste a ressenti un chagrin profond, et au dernier bal qui a eu lieu au Jardin d'hiver , il avait mis, pour témoigner sa douleur, un crêpe à son bâton de chef d'orchestre.
» Ah ! mon ami , si vous n'aviez pas eu des raisons aussi légitimes, combien vous auriez eu tort de mourir ! Mais vos vingt ans fragiles n'ont pu résister au premier choc de la douleur, et vous êtes parti. Si vous ne vous étiez pas tant pressé , peut-être seriez-vous resté parmi nous, car je sais plusieurs mains blanches qui se fussent tendues pour vous retenir dans la vie. Mais ce n'était point celle que vous aviez
choisie , et ne pouvant point obtenir celle-là , tous avez repoussé les autres. Enfin , comme on dit : — Ce qui est fait est fait, vous êtes mort, et vous avez eu l'agrément d'assister à votre convoi, car je présume que vous vous étiez adressé une lettre d'invitation ; vous avez répandu des larmes sur votre propre tombe, vous vous êtes regretté sincèrement, vous avez porté votre deuil, et vous avez hérité de vous-même, car je tiens à votre disposition les objets que vous vous êtes légués dans votre testament. A ce propos, mon cher ami, puisque vous êtes actuellement un habitant de l'autre monde, ne pourriez-vous pas me donner quelques détails sur la façon dont on s'y comporte ? La mort estelle une personne aimable, et fait-il bon à vivre sous son règne ? Dans quelle zone souterraine est situé son royaume? Y a-t-il quatre saisons, et diffèrent-elles des nôtres? Que sont, je vous prie, les agréments dont jouissent les trépassés? Quel est le mode de gouvernement ? Quel est le
code des lois d'outre-vie ? vous qui devez être, à l'heure qu'il est, instruit de toutes ces choses, vous devriez bien me les communiquer : au cas où je viendrais à m'ennuyer déraisonnablement sous le vieux soleil, j'irais peut-être vous rejoindre là-bas où vous êtes, et je l'aurais déjà fait peut-être depuis longtemps, si je ne craignais de quitter le mal pour le pire.
» Vous avez eu l'obligeance de vous inquiéter de moi et de la façon dont je menais l'existence depuis que vous m'avez quitté ; — je suis resté le même, mon ami — ce qu'on appelle un excentrique, je crois ; mes goûts et mes habitudes n'ont aucunement varié, je dors le jour et je veille la nuit ; à force de volonté et de persévérance, je suis parvenu à arrêter complètement le mouvement intellectuel de mon être, et je me trouve on ne peut mieux de cette inertie qui me permet d'entendre un sot parler pendant trois heures sans avoir, comme autrefois, le méchant désir de le jeter parla fenêtre. J'assiste avec in-
différence au spectacle de la vie qui a ses quarts d'heure d'amusement. J'ai été, il y a quelques jours, sur le point d'être forcé de recourir à ma plume pour conserver mon cheval , attendu qu'une dépêche télégraphique, arrivée je ne sais d'où, avait ruiné mon banquier, qui m'avait fait collaborer à ses spéculations , dans lesquelles il avait cru devoir engager ma fortune ; — mais, le lendemain même de ce désastre, un oncle à moi mourut dans un duel sans témoins avec un pâté de faisans ; et comme, peu soigneux de son caractère, il avait oublié de me déshériter, la loi naturelle me force à recueillir son bien, qui égalait au moins la perte que m'avait causée la pantomime du télégraphe. — Vous avez dû , au reste, rencontrer cet excellent homme, qui avait pour maxime que la vie est un festin.
» La mort de mon oncle, en me faisant possesseur d'une nouvelle fortune, me permettait donc de ne rien changer à mes habitudes, et j'ai continué à vivre comme devant.
» Cependant, pour si peu étranger que je sois aux affaires et aux intrigues du monde, j'ai, ces derniers temps, ouï parler d'une nouvelle qui vous intéressait assez pour que j'y prêtasse quelque attention, afin d'être en mesure de tous en instruire.
» Voici l'événement que je vous transmets sans aucun commentaire :
» Votre mystérieuse voisine que nous avions surnommée, et pour laquelle vous aviez cru devoir vous mettre à mort, dona Sirène, en un mot, épouse dans trois jours M. le comte de Puyrassieux. A titre d'ancien ami de cette personne, je crois qu'il serait poli que vous parussiez à son mariage, auquel j'ai été officieusement invité par son oncle le marquis Felipe B..., ce grand seigneur qu'on dirait peint et dessiné par Velasquez. — Je sais qu'au besoin votre qualité de défunt serait une excuse suffisante pour vous dispenser d'assister à cette cérémonie. Vous agirez donc comme il vous plaira; cependant si
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vous vous décidiez à paraître à ce mariage, je vous attendrai chez moi jusqu'au dernier moment. Pour ne pas effrayer l'assemblée, il seraii; peut-être convenable que vous ne vinssiez pas avec votre linceul. Quittez donc pour cette occasion votre négligé mortuaire et mettez-vous à la mode des vivants ; maintenant, comme autrefois, pour les cérémonies de ce genre, on s'habille de noir avec des gants et un gilet blancs. — Je vous rappelle ce détail, au cas où vous l'auriez oublié dans l'autre monde, où les usages ne sont peut-être pas les mêmes qu'ici.
» Je m'en rapporte donc à vous, pour savoir s'il est convenable ou non que vous assistiez à ce mariage qui fait grand bruit dans le monde parisien. Si vous êtes dicidé à l'affirmative, vous me trouverez tout prêt samedi prochain, à midi, chez moi. Si vous n'étiez pas arrivé à cette heure, je partirais seul.
» Tout à vous,