‹ Dona sirèneChapitre 2 sur 9 · TRISTAN · texte numérisé non relu

TRISTAN

Telle était la lettre singulière qui ramenait soudainement en France le jeune Ulric , dont trois mois auparavant les journaux anglais avaient annoncé la mort par suite de suicide.

Après une conversation d'une demi-heure avec son ami Tristan, celui-ci jeta un nouveau coup d'œil sur la pendule, et dit au voyageur :

— Eh bien ! mon cher, l'heure approche... Il est temps de songer à vous habiller.

— Mais, dit Ulric d'une voix tremblante d'émotion, il y aura dans cette assemblée beaucoup de personnes qui pourront me reconnaître, et ce n'est point là mon dessein. Je ne veux être vu que d'elle seule. — Oh ! la perfide !

— Comment, vous en êtes là, mon cher ! dit Tristan ; — vous avez donc oublié le mot de ses pères : Perfide comme l'onde? — Mais, encore une fois, pressez-vous. Mon domestique est à vos ordres. — Quant à être reconnu, n'ayez point d'inquiétude à ce sujet. — Vous resterez derrière un pilier, et, en tenant votre mouchoir sur

votre figure, vous pourrez voir sans être vu, et puis d'ailleurs, on vous verrait qu'on ne croirait pas, — le temps des fantômes est passé... Seulement , vous aurez soin de jeter quelque parfum dans votre linge, — vous sentez une odeur cadavérique qui pourrait vous dénoncer... Allez vite.

Ulric passa dans un petit boudoir voisin, où le valet de Tristan l'aida à faire une toilette habillée.

Un quart d'heure après, il entrait, au bras de Tristan, dans l'église Saint-Philippe du Roule qui commençait déjà à se remplir des personnes conviées à l'union de la filleule du comte Felipe avec M. de Puyrassieux.

En apercevant la mariée qui s'agenouillait devant l'autel, Ulric mordit son mouchoir pour ne pas crier, et Tristan sentit la main du jeune Allemand qui se crispait dans la sienne,

— Allons donc, mon cher, lui dit-il tout bas, soyez plus calme ; pour un mort vous manquez de philosophie.

— Il faut que je la voie, il faut que je lui parle absolument, dit Ulric à l'oreille de Tristan, en jetant un regard enflammé sur la jeune comtesse de Puyrassieux.

— Mais, mon cher trépassé, dit Tristan, cela est bien difficile, — cependant ne vous désolez pas trop, — j'aurai peut-être un moyen de vous introduire à la fête qui aura lieu cette nuit à l'hôtel du marquis Felipe. — Faites-moi donc le plaisir de mieux cacher votre figure, il y a des gens qui vous regardent beaucoup.

— Ah ! ah ! mon Dieu, murmura Ulric, en suffoquant et en détournant les yeux du couple nuptial, sur lequel on inclinait le poêle, — mon Dieu, que je souffre!

Tristan le regarda avec une affection presque fraternelle, et lui dit tout bas à l'oreille :

— Calmez-vous, Ulric, — je vous jure que vous verrez ce soir dona Sirène, — et je vous promets un entretien particulier avec elle.

Avant d'aller plus loin dans cette histoire, nous

croyons nécessaire de dégager un peu des demiteintes du second plan notre héroïne, qui n'a guère été que citée, et que nous avons eu à peine le temps d'entrevoir à travers son voile de fiancée, à l'heure où elle se rendait à l'autel. Nous allons donc présenter plus officiellement au lecteur cette belle personne, et nous profiterons du moment où, entourée d'un grand nombre de ses compagnes, toutes filles nobles et alliées aux premières maisons des différentes aristocraties de l'Europe, elle leur fait admirer les merveilles de sa corbeille de noce.

Dona Maria de Valdès avait vingt-deux ans , restée de bonne heure orpheline, elle avait été confiée à la tutelle de son parrain, le marquis de Felipe, et jusqu'à l'âge où elle avait été produite dans le monde, elle était demeurée dans un couvent de Madrid, où elle avait même voulu, dans un certain temps, prononcer une vocation, à laquelle elle renonça cependant, pour des motifs que nous ferons connaître plus tard, en même

temps que nous apprendrons l'origine de son surnom de dona Sirène.

Dona Maria eût jeté en des extases infinies les poètes amoureux de ces fières et ardentes beautés qui peuplent les paradis bruns des peintres de l'école espagnole. Jamais dans ses jours de plus grande prodigalité la nature n'a donné à une de ses créatures les plus chéries une plus .riche dot de beauté. Dès sa quinzième année, Maria de Valdès était une de ces femmes dont le regard a droit de vie ou de mort sur ceux qui n'ont point en eux la force de volonté suffisante pour se soustraire à leur influence : on comprenait, à la voir un seul moment, comment un rayon échappé de ses prunelles ardentes pouvait allumer une de ces incurables passions qui ne se guérissent que par la réalisation des désirs sans nombre qu'elles excitent, ou qu'avec la mort. Les femmes qui possèdent cette terrible puissance, et le nombre en est rare, heureusement, sont de véritables fléaux ; car leur beauté surna-

turelle exerce des ravages et commet des attentats qui échappent à la loi ; ce sont pour ainsi dire les Cléopâtres de la vie intime : la reine d'Egypte causa la ruine d'un empire, et ces divins démons de beauté causent souvent dans la société, où elles régnent avec toute l'omnipotence de leurs perfections, la ruine de bien des avenirs et le désastre de bien des jeunesses ; et que si, maintenant, dans un de ces beaux corps, merveille de la nature qui fait le désespoir de l'art, que si un mauvais ange, ennemi du genre humain, développe hâtivement l'instinct des passions mauvaises, qui existe toujours originairement au fond de toutes les âmes, ce chef-d'œuvre de beauté deviendra un monstre... Toutes les perfections dont aura été douée une de ces femmes seront autant de pièges où se perdront les cœurs honnêtes et les intelligences les plus belles. Ses regards, remplis de voluptueuses et invincibles attractions, multiplieront les fiévreux délires, et il n'est point d'homme qui, pour avoir le

droit de tomber à ses pieds, hésite un instant et recule devant l'obstacle qui le sépare de cette idole, cet obstacle fût-il même un crime !

Hâtons-nous de le dire, dona Maria de Valdès n'était point au rang de ces redoutables créatures, et le trésor de ses vertus égalait celui de sa beauté. Restéejusqu'àdix-huitans dans un cloître, où la règle conservait encore l'austérité des premiers temps du catholicisme, la jeune novice était la pluspieuse et la plus chaste parmi les chastes et pieuses filles qui vivaient dans cette sainte retraite, dont le seuil, à de rares occasions seulement, s'ouvrait pour laisser passer un père ou une mère. Malgré la haute position qu'il occupait, le marquis Felipe lui-même, qui s'était chargé de l'avenir de sa filleule, ne pouvait la voir que trois ou quatre fois par an. Ce fut lorsqu'elle eut accompli sa dix-huitième année, que la jeune fillr quitta le cloître pour aller habiter avec son tuteur, ou plutôt pour voyager avec lui ; car le marquis Felipe était presque toujours sur les

grands chemins, et ne se reposant que sur luimême pour surveiller sa filleule, il l'avait toujours emmenée avec lui dans toutes les absences }u'il avait été forcé de faire pour des raisons d'État, soit en Italie, soit en France, soit en Angleterre, soit en Allemagne. A vingt ans dona Maria avait donc parcouru une partie de l'Europe, et c'était depuis deux années seulement qu'elle s'était fixée en France, avec son parrain le marquis Felipe B., qui avait définitivement établi son séjour à Paris. L'union de la jeune Espagnole avec le comte de Puyrassieux était un mariage d'amour; et , chose rare , ce mariage avait été accueilli par une sympathie universelle. Nous raconterons en temps et lieu les détails qui précédèrent cette union, qui mettait, ce jourlà, en rumeur tout l'aristocratique quartier du faubourg Saint-Honoré.

Ainsi que nous le disions tout à l'heure, avant que les convives passassent dans la grande salle, où était préparé le repas nuptial, la jeune ma-

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riée avait entraîné dans la chambre, qu'elle allait quitter le soir même, l'essaim coquet de ses jeunes compagnes, et Tenait d'ouvrir à leurs yeux ravis le riche coffret qui contenait les présents de noce du comte Ange Spes de Puyrassieux.

Ces jeunes filles, au milieu desquelles la belle Espagnole resplendissait de cet éclat particulier que donne l'amour heureux, formaient un groupe charmant, où toutes les écoles de beauté étaient représentées par un suave modèle ; les blondes miss aux cheveux d'or pâle pleurant sur des épaules ayant l'éclatante blancheur des pierres de Paros; des Italiennes gravement recueillies dans leur beauté grave, et qu'on aurait pu croire descendues toutes vivantes des toiles des plus glorieux maîtres de Rome ou de Venise ; des Allemandes au visage ovale, dont la pureté naïve s'éclairait aux doux rayons de leurs yeux, qui, suivant l'expression de la ballade, brillaient comme les étoiles de mai ; des Espagnoles de

Séville, de Grenade et de Tolède, de véritables marchesas, comme celle que chantait Alfred de Musset ; pour antithèse à ces fleurs d'une zone ardente, des filles de Norwége et de Suède, lis éclos sous les neiges polaires, créatures vaporeuses qu'on croirait voir sortir des nuages d'Ossian ; puis, perles féminines, des Françaises de Paris, des Parisiennes, c'est-à-dire le dernier mot de l'élégance et de la grâce, l'éclectisme de la beauté.

Assise au milieu de ce cercle, la jeune mariée venait d'ouvrir sa corbeille de noce, et à chaque nouvelle merveille qu'elle en tirait de ses mains blanches, c'était parmi toutes ses compagnes un hosanna soudain d'admiration. On déployait, non sans une jalouse coquetterie, les cachemires indiens, où des artistes inconnus avaient nuancé les arabesques féeriques, et ces flores idéales dont les Orientaux ont le secret. Non sans une innocente jalousie, les jeunes filles essayaient et drapaient sur leurs épaules ces riches tissus, où

brillaient les nuances les plus éclatantes. Celleci, comme une autre Isis, se voilait sous un nuage de dentelles brodées dans ces contrées d'arachnéides qu'on appelle les Flandres ; cellelà agitait en dansant les plis soyeux d'une écharpe en crêpe de Chine ; une autre se perdait en de longues extases devant les royales étoffes sorties des ateliers de Lyon ; puis, après avoir bien examiné, admiré, critiqué même tous ces trésors de coquetterie, vint le tour des écrins. Le comte de Puyrassieux, qui était un fin lapidaire, avait lui-même fait son choix dans les plus somptueux magasins ; et jamais amant couronné des contes des Mille et une nuits n'avait apporté de plus somptueux présents aux pieds de sa bien-aimée. À chaque nouvelle pièce qu'on ouvrait, c'était un nouvel éblouissement, auquel succédait un cri où se mêlait en sourdine l'expression de cette convoitise secrète que toutes les femmes ont pour ce qui rayonne. Toutes les superfluités de la vie étaient prévues, diadèmes, bracelets, anneaux,

pendants d'oreilles, bagues, chaînes. Le tout d'une valeur suffisante pour payer une province. Quand l'examen de toutes ces richesses fut achevé, dona Maria commença la distribution des cadeaux qui devaient la rappeler à ses jeunes cumpagnes. A celle-ci elle donna une bague ciselée par Froment Meurice, à celle-là un bracelet, à Mie autre un diamant, à telle autre une perle, toutes un gage d'amitié, qui était aussi un der^ gr adieu de la jeune fille qui allait devenir une jeune femme. Cette distribution était à peine achevée, quand la comtesse de Puyrassieux trouva au fond du coffret un papier cacheté, plié en forme de lettre, et sur lequel elle lut son nom en espagnol. — Elle s'en saisit avec une inquiétude qui n'échappa point à ses compagnes, mais qui se dissipa bientôt, car elle se ressouvint du placet qui avait été présenté à son oncle au moment où ils entraient dans l'église, et elle se rappela que le marquis Felipe lui avait dit en lui montrant cette lettre : « C'est probablement quel-

que demande de secours ; tu la retrouveras dans ta corbeille de noces. »

Tranquillisée dès lors, elle glissale papier dans son sein, et rejoignit avec ses compagnes la table où le repas nuptial allait commencer. Comme elle allait s'asseoir à côté du marquis, dona Maria aperçut en face d'elle son mari, le visage paraissait tout bouleversé par une tion mystérieuse. La jeune femme jeta au c un regard tendrement interrogateur; le comte n'eut point l'air de soupçonner l'inquiétude de sa femme. Il fit un effort de volonté et imprima à son visage le cachet de la plus parfaite tranquillité.

Dona Maria crut qu'elle s'était trompée, — et recouvra tout le sang-froid du bonheur calme que lui avait fait perdre un instant le coup d'œil étrange que lui avait lancé son mari, — surtout au moment où son valet de chambre, François, était venu lui parler à voix basse.

Le repas, qui fut d'une somptuosité royale, dura trois heures, — après quoi on passa au

salon. — Avant de s'y rendre, la jeune mariée s'échappa un instant dans une chambre solitaire, où habitait une vieille femme, mise à son servies depuis son séjour en France, et, tirant de son sein le billet qu'elle avait trouvé dans sa corbeille de noce, — elle rompit le cachet, et lut à la hâte.

Mais, au premier mot, — un cri sourd s'échappa de sa poitrine, — un masque de pâleur envahit son visage, ses yeux éteignirent leur ardent éclair, et elle tomba à la renverse sur un divan qui se trouvait dans la chambre.

Au bout de quelques minutes, le bruit qui se faisait dans l'appartement voisin la rappela à elle ; elle reprit le billet qui était tombé à terre, elle le cacha au même endroit où elle l'avait Serré la première fois, — et appelant aussi à soc 3Îde une force de volonté suprême qui commandât le calme à l'orage de terreurs dans lesquelles la lecture de ce billet l'avait fait plonger un moment, — elle redressa la tête, et rejoignit le salon

au moment mîme où, étonné de son absence, le marquis Felipe allait aller à sa rencontre.

Comme les conviés quittaient la salle du repas, pour passer dans les salons déjà préparés pour le bal, le comte du Puyrassieux s'éloigna un instant, en entraînant avec lui son vieux serviteur François, le même avec qui il avait déjà eu, pendant le diner, l'entretien à voix basse qui l'avait si fort troublé pendant quelques instants.

— Ecoute, François, disait le comte à son domestique, avant de prendre des dispositions qui pourraient être inutiles, il faut être sûr : ne te serais-tu point trompé ? Le zèle dont tu as toujours fait preuve envers moi a peut-être été la cause de ton erreur. Tout ce que tu me dis me paraît incroyable, vois-tu.

— C'est pourtant la vraie vérité, monsieur, répondit François.

— Mais, enfin, comment as-tu pu soupçonner tout ce que tu viens de me dire ? Qui t'a mis sur

la voie de cette menace mystérieuse qui attend justement au dernier moment pour éclater?

— Écoutez, monsieur, dit François avec une certaine gravité, depuis que je suis à votre service, et il y a longtemps, car je suis entré dans la maison du feu comte votre père comme vous commenciez à parler à peine ; eh bien ! depuis ce temps, avez-vous souvenir de m' avoir jamais surpris en flagrant délit de mensonge. . . pour un motif léger ou grave ?

— Jamais, dît le comte, mais où veux-tu en venir ?

— Patience, monsieur, continua François, vous avez toujours été pour moi un excellent maître, et j'ai toujours été pour vous un bon et fidèle domestique, et vous m'en avez récompensé, car, grâce à vous, le reste de mes jours est maintenant à l'abri du besoin. Vous ne pouvez pas faire pour moi plus que vous avez fait ; et, de mon côté, n'ayant plus rien à désirer, je n'ai pas besoin de faire marque d'un zèle et

d'une vigilance inutiles. Je ne tous dirai donc point que je m'étais depuis longtemps mis à la piste de celui que j'ai enfin rencontré, et dont j'ai été à même de connaître les desseins ; si je vous le disais, cela serait faux. Le hasard seul m'a mis sur la trace de ce mystère qui, comme vous le disiez, renferme une menace pour votre bonheur, et dès que la chose m'a été évidemment démontrée, j'ai cru devoir vous en prévenir.

— Mais encore, insista le comte, par quelles circonstances as-tu appris tout ce que tu m'as annoncé ?

— Je dois d'abord vous dire, monsieur, qu'il y a plus d'un mois que je suis instruit de l'arrivée en France de cette vieille bohémienne qu'on appelle Béatrix, et qui faillit vous faire assassiner autrefois en Espagne. Vous n'avez jamais voulu croire à la complicité de cette femme dans cette affaire ; mais, pour mon compte, il y a longtemps que mes doutes sont devenus des cer-

titudes. En retrouvant Béatrix à Paris, juste au moment où votre union avec dona Maria venait d'être arrêtée, je n'ai pu m'empêcher d'avoir des inquiétudes. J'ai attribué le retour de cette femme à ce mariage, et sachant combien cette infernale créature a de haine contre vous, je me suis mis à la surveiller, et plusieurs fois je l'ai surprise rôdant aux alentours de cet hôtel, où je puis pourtant vous affirmer qu'elle ne s'est jamais introduite.

— Pourquoi ne m'as-tu pas averti de cela ? dit le comte.

— Je ne voulais point vous alarmer sur de simples présomptions, répondit François, et, sans prévoir les intentions de la bohémienne, présumant bien qu'elles ne pouvaient qu'être dangereuses pour vous, je me suis borné à empêcher toutes relations directes ou par lettres entre Béatrix et dona Maria, qui, hier encore, ne soupçonnait pas que sa compatriote fut à Paris.

— Comment l'a-t-elle donc appris alors ? dit le comte de Puyrassieux.

— Je vous l'ai dit tantôt, monsieur, répliqua François : Béatrix voyant que toutes ses tentatives de communications n'avaient pu lui réussir, a employé un autre moyen, auquel je n'ai pu, cette fois, mettre d'obstacle. Elle a été attendre dona Maria à l'église, et lui a tantôt fait remettre une lettre par M. le marquis Felipe.

— Et cette lettre, qu'est-elle devenue?

— Cette lettre est maintenant entre les mains de dona Maria, qui l'a trouvée dans sa corbeille de mariage, où elle avait été déposée par le parrain de dona Maria, qui avait pris la bohémienne pour une mendiante, et la lettre pour une demande de secours.

— Mais alors qu'est-ce qui peut te faire supposer que cette lettre renferme, en effet, autre chose qu'une demande d'aumône ? Tu en ignores le contenu, après tout.

— Je le devine, au contraire, monsieur. Si

tel était vraiment le motif de la démarche de Béatrix, la lecture de son billet n'aurait point causé à dona Maria l'évanouissement et l'émotion violente dont j'ai été témoin quelque temps avant le diner; mais ce n'est point là tout, monsieur, et ce qui me reste à vous apprendre vous convaincra qu'il y a réellement un danger auquel vous êtes exposé ce soir.

— Qu'est-ce encore? parle donc vite, fit le comte avec vivacité.

— Écoutez, dit François, comme j'avais vu Béatrix remettre la lettre en question au marquis Felipe, je conçus l'idée que cette persistance à communiquer avec dona Maria cachait un dernier secret, et ce soupçon ne fit que s'accroître lorsque je vis le contentement qui se peignit sur le visage de la bohémienne quand elle eut remis son message en des mains sûres. Caché avec précaution, j'avais pu tout observer sans être vu, et au moment où Béatrix sortit de l'église, je sortis également, et, tout en restant derrière

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la vieille mendiante, qui marchait avec une grande hâte, je la suivis, bien convaincu qu'elle alb.it rendre compte de l'heureuse réussite de sa démarche à quelqu'un qui y était intéressé, et je voulais savoir à qui.

Je n'eus pas loin à aller, car Béatrix, en quittant l'église Saint-Philippe-du-Roule, se rendit à l'hôpital Beaujon, qui en est peu éloigné; — comme ce n'était point jour d'entrée publique, je ne pus la suivre, cela d'ailleurs n'eût pas été prudent, puisque je voulais qu'elle ne me rencontrât pas. A tout hasard, je résolus d'attendre que Béatrix sortit de l'hôpital, et j'allai l'épier chez un marchand de vins qui était en face. Je n'eus pas longtemps à attendre, car, au bout d'une demi-heure je la vis sortir, — mais non pas seule, — un homme l'accompagnait. Mais ils furent si vite montés en voiture que je ne pus reconnaître le compagnon de Béatrix.

J'avais déjà trop fait pour ne pas faire plus; — je me mis à la piste du fiacre, qui marchait

très-lentement, et qui s'arrêta, au bout de dix minutes, devant un hôtel garni d'assez pauvre apparence, situé en haut du faubourg du Roule, près de la barrière.

Je me mis à quelque distance pour observer, à la descente de voiture, l'homme que Béatrix avait été prendre à Beaujon, et cette fois encore la distance à laquelle la prudence me commandait de rester m'empêcha de distinguer complètement ses traits. Pourtant le costume, les allures de ce jeune homme, qui paraissait brisé par une grande faiblesse, firent soudainement naître dans ma pensée un soupçon que je me promis bien d'éclaircir.

Pour cela il fallait attendre le départ de Béatrix, qui était entrée dans l'hôtel avec le jeune homme. Ne voulant point faire le pied de grue dans la rue, j'entrai dans un café voisin et je me mis en observation à la fenêtre.

— Après? dit le comte, dont l'impatience semblait portée au plus haut degré. Après?

— Au bout d'une heure Béatrix n'était pas encore sortie, et j'allais quitter mon poste, lorsqu'une fenêtre de l'hôtel garni s'ouvrit. Je prêtai la plus grande attention, et je vis...

— Qu'as-tu vu? dit le comte avec anxiété.

— Je vis que je ne m'étais point trompé dans mes soupçons. — L'homme que Béatrix était allée chercher à l'hospice était... — - Je n'ai pas besoin de vous dire son nom, fit François, en regardant son maître. — Je vois dans vos yeux que vous avez deviné ce nom.

— Je ne devine rien, je ne veux point d'à peu près, dit le comte en serrant avec violence la main de son domestique ; dussent tes paroles me rendre fou, dis-moi tout, — le nom de cet homme?

— Enrique Mendez. .. que vous avez tué en duel, il y a six mois, dans la campagne de Madrid.

— Enrique Mendez vivant ! — fit le comte. C'est impossible ; je l'ai vu mort à mes pieds.

— Vous l'avez mal tué, monsieur, dit François ; — c'est à refaire.

— Mendez vivant ! murmura le comte, comme s'il se parlait à lui-même. Enrique à Paris, — avec Béatrix, — au moment de mon mariage ! — Écoute, François, dit-il ensuite tout haut, en jetant à son domestique un coup d'œil interrogateur. — Tu sais encore quelque chose, tu ne me dis pas tout...

— Je vous ai dit tout ce que je savais, maintenant je vais vous dire ce que je présume. Mais, avant tout, monsieur le comte, vous êtes sûr de mon dévouement, vous savez si mon zèle est désintéressé, ne vous offensez donc point de mes présomptions, et ne vous fâchez point contre moi, si mes soupçons atteignaient la personne qui porte maintenant votre nom.

Le comte devint pâle, — mais ne prononça point une seule parole, — du geste, il fit signe à François qu'il était prêt à l'écouter.

— Monsieur, dit François, voici quelle est

mon idée. — La lettre remise au marquis Felipe par Béatrix, était de l'espagnol ; cette lettre est parvenue entre les mains de dona Maria , — je vous ai déjà dit que la lecture lui avait causé une violente émotion dont j'avais été le témoin ignoré ; — mais ce que je vous ai tu, c'est qu'en lisant cette lettre, dona Maria, se croyant seule, s'était écriée : — Comment lui répondre?

— Tu es sûr? dit le comte, en tressaillant.

— J'ai très-bien entendu ces paroles.

— Mais je ne puis pourtant pas soupçonner Maria, je ne puis pas la faire épier, cela serait une infamie. Tu te seras trompé, François, tu auras mal vu, mal entendu ; si ma femme a reçu le billet de Mendez, si elle l'a lu, c'est qu'elle aura été abusée. Elle a pensé que cette lettre venait d'une autre source, elle en ignorait le contenu, et après l'avoir lue, elle l'aura jetée à ses pieds.

— Après avoir lu ce billet, - — madame la comtesse l'a serré dans son sein, et s'est écriée

en se tordant les mains : Mon Dieu, qu'ai-je fait? — comment lui répondre ? — J'ai très-bien vu, et très-bien entendu.

— Mais c'est impossible, cela, fit le comte. Dès le premier jour, manquer de confiance avec moi... — Encore une fois, cela ne se peut pas... — Et d'ailleurs, Maria ne m'a point quitté un seul instant depuis que cette lettre est parvenue sous ses yeux... Dans un premier mouvement, pour un motif que j'ignore, elle aura songé à répondre, peut-être pour empêcher ce jeune homme de faire quelque folie. Mais elle ne répondra pas.

— Monsieur, dit François, en désignant au comte une femme de service qui passait furtivement dans une galerie voisine, — voyez-vous cette femme ?

— Oui, dit le comte ; c'est Inès, la camériste de ma femme ; eh bien ?

— - Eh bien ! je gage qu'elle emporte une réponse pour Enrique Mendez.

— Oh ! dit le comte, je vais bien savoir.

— Point d'éclat, dit François, laissez-moi faire; dans une heure je saurai tout, et je viendrai vous instruire de ce que j'aurai appris.

— Je te le défends, dit le comte, je ne le veux pas : cela serait infâme.

— Dans une heure, monsieur, dit François, je serai dans votre cabinet, et il sortit, laissant le comte de Puyrassieux accablé par des doutes affreux.

— Ah! mon Dieu, mon Dieu, disait-il en se frappant le front avec les mains : tout ce qu'on m'a dit sur elle serait-il vrai!...

Cependant, comme les convenances réclamaient sa présence dans les salons où le bal allait bientôt commencer, le comte de Puyrassieux quitta son cabinet, et alla rejoindre les conviés. Si habile qu'il fût, il ne put dans les premiers moments réussir complètement à dérober sous le masque trompeur de l'impassibilité les inquiétudes et les angoisses auxquelles il était

intérieurement en proie. Le marquis Felipe, habitué à lire le secret de le pensée sur les lignes du visage, devina que le mari de sa filleule était tourmenté par quelque mystérieuse préoccupation, et vint adresser au comte de Puyrassieux quelques questions précédées de nombreuses précautions oratoires. Le comte, voyant son inquiétude devinée, s'efforça seulement à en cacher la cause véritable, en lui supposant un motif quelconque, auquel le marquis Felipe crut, ou feignit de croire ; car après avoir laissé le comte, il ne le quitta pas du regard, et s'aperçut des fréquentes sorties de celui-ci, qui allait toutes les cinq minutes dans son cabinet voir si François n'était pas revenu.

Au bout d'une heure, ainsi qu'il l'avait promis, le domestique était en effet de retour.

— Eh bien ! s'écria le comte de Puyrassieux en le voyant entrer, que sais-tu? — qu'as-tu appris?...

— Monsieur, répondit François, j'ai suivi Inès.

— Après.... Où allait-elle?...

— Patience, monsieur le comte... En sortant de l'hôtel, Inès a d'abord, comme je m'en doutais, pris le chemin du faubourg du Roule... Mais, à la hauteur de l'hospice Beaujon, je ne sais quelle fantaisie il lui prit soudain, mais elle se retourna, et, bien que la distance qui me séparait d'elle fût assez grande, je crois qu'elle m'aperçut, car elle se retourna; elle demeura un moment indécise comme une personne qui réfléchit, puis je la vis tirer de sa poche une lettre.

— Celle de ma femme, dit le comte.

— Probablement. Inès, sa lettre à la main, s'approcha d'un commissionnaire, et lui parla quelques minutes en lui montrant le billet. Le commissionnaire indiqua du doigt une des rues qui communiquent du faubourg du Roule àl' avenue des Champs-Elysées, et je vis Inès entrer dans cette rue. Afin de ne point la perdre de vue, je pressai le pas, et parvins à la retrouver à portée

du regard, au moment où elle entrait rue de Chaillot.

— Mais, dit le comte.:, ce n'est point là que demeure Enrique Mendez. Ne m'as-tu pas dit tantôt qu'il demeurait dans un hôtel garni du faubourg du Roule?

— Oui, Monsieur, et c'est la vérité. Mais laissez-moi tous expliquer pourquoi la carriériste de dona Maria avait pris ce faux chemin; elle me sait aussi dévoué à votre personne qu'elle est elle-même dévouée à madame la comtesse ; malgré toutes mes précautions, Inès m'avait aperçu sur ses pas. Elle a pensé que je l'épiais, et, pour dérouter ma poursuite, elle a feint de demander à un commissionnaire la situation d'une rue qu'elle connaissait parfaitement, ce qui, dans sa pensée du moins, devait me faire croire que le but de sa course n'était pas celui que je supposais. Mais on ne joue pas facilement un vieux grison comme moi; j'avais mon idée, et les ruses d'Inès ne

pouvaient pas m'y faire renoncer. Elle m'avait deviné, mais je la devinais aussi, et je compris que, ne croyant plus prudent de faire elle-même la commission dont on l'avait chargée, puisqu'elle me savait à ses trousses, Inès allait la faire faire par une autre personne, qui me serait inconnue, et dont je ne pourrais pas soupçonner la complicité.

— Enfin, dit le comte avec impatience, qu'estil arrivé? avais-tu tort ou raison dans tes doutes?

— J'avais raison, monsieur, dit François, mais laissez-moi poursuivre. A peu près au milieu de la rue de Chaillot, Inès se retourna de nouveau pour voir si je l'avais suivie. Elle m'aperçut à une cinquantaine de pas derrière elle; puis, après avoir continué sa route cinq minutes encore, elle entra dans une maison d'assez pauvre apparence, située en face l'église de Chaillot. Pour moi? je continuai mon chemin, et j'allai prendre mon poste d'ob-

servation à une demi-portée de fusil, au-delà de la maison, dont je ne quittai point l'entrée du regard. Quelques instants après, je vis sortir Inès, qui m'aperçut encore, et pensa sans doute que j'allais de nouveau la suivre et perdre ainsi la piste de sa lettre. Mais l'hameçon avait été trop grossièrement tendu pour que j'y mordisse; seulement je jugeai utile de faire croire à la rusée que j'avais, comme on dit, donné dans son panneau. Comme elle marchait trop lentement, sans doute pour me donner plus de facilité à la suivre, je m'approchai d'un vieillard qui demandait l'aumône à la porte de l'église.

— Voulez-vous gagner cinq francs ? lui dis-

— Que faut-il faire, mon bon monsieur? répondit-il avec joie.

— Vous allez suivre la première personne qui sortira de la maison n° 31, et vous viendrez me dire où elle sera allée, je vous attends à la porte

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de l'hospice Beaujon. Si vous tous y trouvez avant moi, vous m'attendrez : et je me remis à la poursuite d'Inès, qui continuait tranquillement son chemin et que je quittai au moment où elle rentrait à l'hôtel. Je remontai alors le faubourg jusqu'à l'hôpital Beaujon ; le mendiant m'attendait.

— Eh bien, lui dis-je, avez-vous fait ma commission?

— Oui, monsieur, et j'étais même assez embarrassé.

— Comment cela?

— Vous m'aviez recommandé de suivre la première personne qui sortirait de la maison n° 31 ; mais, comme vous veniez de me quitter, il en est sorti deux qui ont pris chacune un chemin différent : l'une remontait la rue, l'autre descendait.

— Diable, m'écriai-je, comment avez-vous fait?

— Monsieur, dit le mendiant, comme j'ai pensé que vous étiez intéressé dans cette démarche, j'ai fait suivre la personne qui allait du côté de Passy

par un petit enfant de chœur de la paroisse, et j'ai suivi la femme qui descendait la rue. Comme cela, pensai-je, ce monsieur sera content. Le petit Jean doit revenir ici me dire à quel endroit s'est arrêtée la vieille femme qu'il a suivie.

— Bien, répondis-je au mendiant ; mais vous, jusqu'où avez-vous été conduit par la personne que je vous avais recommandé de suivre?

— Monsieur , elle s'est arrêtée faubourg du Roule, tout en haut, dans un hôtel garni.

— C'est bien, c'est bien,, dis-je, en donnant au mendiant le double de ce que je lui avais promis.

— Mais, monsieur, s'écria-t-il, en me voyant m'éloigner, le petit Jean va venir, et vous saurez jusqu'où il a été.

— C'est inutile, répondis-je au mendiant; c'est vous qui aviez pris le bon chemin ; je sais ce que je voulais savoir.

— Vous voyez , monsieur , dit François au comte, vous voyez, à n'en pas douter, que j'avais raison. L'Espagnol a reçu la lettre.

Oui, dit le comte de Puyrassieux, qui, après

avoir suivi avec attention le récit de son domestique, était tout à coup tombé dans de profondes réflexions , d'où il ne sortait que pour laisser échapper des paroles sans doute comme cellesci : Que faire?... comment savoir?... que contenait cette lettre ?... et autres exclamations pleines de doute ou de désespoir.

— Écoutez , monsieur , reprit François , je n'en ai pas fini avec Inès... Il y a un mot à cette énigme, et je vous assure que je le saurai... La camériste de la comtesse croit m'avoir joué... puisqu'elle se figure avoir dérouté ma poursuite. Elle aura donc moins de défiance de moi, et s'il y a quelque chose à apprendre, je le saurai plus facilement et je vous en instruirai sur-le-champ.

— Au même moment le marquis Felipe entrait. Ah ça, mon cher, dit-il au comte, qu'est-ce que cela signifie ? que faites-vous ? que devenezvous ? Pourquoi ne pas rester dans ce salon ? On cause de votre absence ; ma filleule elle-même

est inquiète. Voyons, vous nous cachez quelque chose ; ayez de la confiance en moi. Àvez-vous appris quelque malheur? il faut qu'il soit bien sérieux pour vous préoccuper à ce point au moment où nous sommes... Si c'est un secret que vous deviez absolument garder, je ne vous demande pas de confidence... Mais au moins jusqu'à demain mettez en oubli cet événement. Songez aux présomptions dangereuses qu'une plus longue absence pourrait faire naître parmi tout le monde qui est ici.

— Vous avez raison , marquis , répondit le comte; j'ai, en effet, quelques inquiétudes toutes personnelles, mais qui sont, après tout, sans grande gravité. Excusez-moi si je suis discret avec vous. . . Demain ou après je le serai moins. Vous êtes de bon conseil, et au besoin je vous demanderai votre avis... Pour le moment je suivrai celui que vous venez de me donner. J'étoufferai une préoccupation passagère, et qui, après tout, peut n'être pas légitime sous la joie de mon

bonheur présent... Rentrez dans le salon ; venez, marquis, venez revoir Inès...

— Qu'est-ce que cela veut dire, murmura à voix basse le marquis Felipe, pendant que le mari de sa filleule était allé saluer l'ambassadeur d'Espagne qui venait d'entrer.

Au dehors une claire nuit d'été faisait resplendir ses étoiles. L'air, plus pur en cet endroit que dans les autres quartiers du centre de Paris, charriait des nuages de parfums qui s'élevaient des nombreux jardins d'alentour, embaumés par toutes les floraisons de juin. Les fenêtres de l'hôtel du marquis Felipe brillaient comme le palais de quelque légende féerique, et l'on voyait passer dans la pure lumière de la fête nocturne des groupes de femmes parées, et des couples unis que la valse emportait dans ses rapides et voluptueux tourbillons. Il était une heure, et le bal commen çait à tirer vers sa fin.

Dans un angle du salon, le marquis Felipe ; le comte et la jeune comtesse de Puyrassieux rece-

yaient les félicitations des personnes qui Tenaient prendre congé d'eux.

Le comte semblait aToir oublié toutes ses inquiétudes : il trouTait des mots charmants pour tous ses amis, et de temps en temps, il se penchait à l'oreille de sa femme pour lui dire quelque tendre parole, à laquelle celle-ci répondait par un regard, où l'œil le plus soupçonneux et l'esprit le plus jaloux n'eussent tu que de l'amour. Seul le marquis Felipe aTait l'air réfléchi et sérieux : c'est que, mieux que personne, connaissant sa filleule, et étant, par habitude d'état, d'ailleurs, habile à deviner l'ensemble des choses par le plus petit détail, le marquis Felipe n'était nullement rassuré par l'attitude calme que gardait la comtesse, qui était parvenue à tromper son mari, au point que celui-ci mettait intérieurement plus qu'en doute tous les singuliers récits que lui avait faits son domestique François. Sous ce front pur et blanc, couronné de la fleur nuptiale, le marquis Felipe, de son regard inquisitorial, auquel rien

n'échappait, voyait passer l'ombre des tumultueuses pensées qui emplissaient l'âme de la jeune femme ; à l'aide de certains tressaillements, mal contenus , qui revenaient à intervalles inégaux, et habilement dissimulés au comte de Puyrassieux, le marquis suivait le combat mystérieux que la comtesse se livrait à elle-même ; mais, témoin de l'effet, il ignorait la cause.

Le marquis Felipe n'était point le seul à observer dona Maria. Adossés dans un coin du salon, et presque cachés par une colonne, se tenaient aussi aux aguets, Tristan et le jeune Ulric Remfeld, qui causaient à voix basse.

— Mon cher trépassé, disait Tristan à son compagnon, je vous prie de remarquer que si vous tenez à n'être pas reconnu, il faut songer à vous retirer, sinon votre incognito, qui a pu être gardé au milieu de la foule énorme qui emplissait le salon, pourra être facilement trahi, maintenant que le monde commence à s'éloigner:

— Je n'ai plus ici aucune personne de con-

naissance, dit Ulric, en jetant sur le comte de Puyrassieux, qui parlait bas à sa femme, un regard chargé de toutes les flammes de la jalousie. Tristan, à ce coup d'œil, devina le supplice atroce auquel son ami était en proie.

— Mais, lui dit-il avec une douceur toute fraternelle, rappelez-vous ce que vous m'avez promis, et tenez votre promesse comme moi-même j'ai tenu la mienne.

— Que vous ai-je promis ? fit machinalement Ulric, et sans quitter des yeux le comte et la comtesse.

— Je vous avais promis de vous introduire au bal donné parle marquis Felipe, et nous y sommes depuis deux heures. Je vous avais promis de vous faciliter un entretien avec dona Maria ; cet entretien, vous l'avez eu et personne ne l'a soupçonné. J'ai donc scrupuleusement accompli mes promesses ; ayez la même fidélité, mon cher Ulric ; souvenez-vous que vous m'avez juré que nous ne resterions ici juste que le temps néces-

saire aux adieux que vous veniez adresser d'outretombe à cette belle personne, dont la conduite est après tout moins condamnable que vous ne le pensez ; car votre mort la libérait des engagements qu'elle avait pu prendre envers vous.

— Eh. ! mon ami, cessez de plaisanter, dit Ulric.

■ — Mon ami, je suis grave et ne plaisante en aucune façon. Vous oubliez la situation dans laquelle vous vous êtes mis vous-même, et c'est en cela que vous avez complètement tort. Je croyais que les morts dépouillaient, en quittant ce monde, toutes les passions qui s'y meuvent ; il faut croire que je me trompais, au moins vous m'en offrez la preuve. Mais après tout, quels sont vos projets, quelles peuvent être vos espérances dans la situation présente ? Qu'attendez-vous de dona Maria, qui ne s'appartient plus, qui est à cette heure comtesse de Puyrassieux, et qui a épousé son mari par amour, s'il faut en croire tout ce qu'on rapporte?

— C'est là qu'est la perfidie, dit Ulric. Quoi ! si peu de temps après m'avoir juré qu'elle ne serait qu'à moi !

— Mais, mon ami, vous ne lui avez point donné le temps d'être à vous, et la pauvre enfant ignorait que vous auriez le rare privilège de quitter votre tombeau, pour venir réclamer une promesse, que votre mort parfaitement authentique lui permettait d'oublier, je vous le répète.

— Mais c'est par elle et pour elle que je suis mort ; ou que je passe pour l'être, dit Ulric en se reprenant.

— J'ignorais ce secret, dit Tristan, et quand vous aurez le temps, je vous prierai de m'instruire des détails ; mais ce que vous venez de me dire ne change rien à la situation. Vous êtes pour le monde, jusqu'à ce que l'erreur soit régularisée, complètement mort, ne l'oubliez donc pas ; aussi mort qu'on peut l'être quand on a été trois mois locataire d'une fosse, creusée à six pieds sous terre dans un cimetière anglais. A l'heure qu'il

DONA SIRÈNE 6o

est, vous n'êtes plus que cendres, mon ami. Votre être est retourné au centre de la production universelle. Vous êtes chair à vermisseaux. Vous développez vous-même l'active croissance des arbres qui ombragent votre tombe. Les fleurs qui l'ornent sont nées de vous-même, et au résumé, vous êtes assez panthéiste, pour que je n'aie pas besoin de prendre la peine de vous dire tout cela. Or, je vous prie, encore une fois, que pouvez-vous en cet état de choses ? n'êtes-vous point satisfait d'avoir pu ressusciter pendant un jour et d'être venu, sous votre forme d'autrefois, effrayer une jeune femme à peine descendue de l'autel ? Je ne m'étonne que d'une chose, c'est qu'elle ne soit point morte de frayeur en apercevant votre fantôme se dresser entre elle et celui à qui elle vient de donner la main. Mais laissons cela : vous vouliez voir dona Maria, ou dona Sirène, vous l'avez vue ; vous vouliez lui parler, et vous lui avez parlé. C'était tout ce que vous demandiez ce matin ; que voulez -vous de plus

maintenant ? qu'attendez-vous ici ? pourquoi ne pas nous retirer?

— Partir maintenant, les laisser seuls!

répondit Ulric en montrant le comte et la comtesse ; oh! non, non !... cela m'est impossible.

■ — Cela doit être pourtant ; à moins que vous ne préfériez rester le dernier ici, et attendre que les domestiques viennent vous prier de sortir.

— Ce n'est point ici que j'attendrai, répondit Ulric. Et prenant la main de son ami, il ajouta : Je vous remercie de ce que vous avez fait pour moi, mon cher Tristan... Je vous donnerais bien des explications qui vous feraient comprendre le motif pour lequel je demeure ici ; mais cela serait trop long. Vous avez fait pour moi ce que vous pouviez faire ; si je suis fou ou sage, Dieu le sait ; mais je ne veux point vous mêler plus longtemps à ma folie : ce serait trop exiger. Laissez-moi donc et retirez-vous ; ou plutôt, comme c'est vous qui m'avez amené, les convenances exigent que nous allions ensemble saluer

le marquis Felipe ; après quoi, nous sortirons tous les deux, et je m'arrangerai pour rentrer...

— Ah çà ! mon ami, que méditez-vous ?... Là, sérieusement... vous êtes sinistre comme un dénoûment de mélodrame, et je ne vous laissée aucunement à vos propres pensées : la jalousie est une mauvaise conseillère... Je sais bien que c'est un tourment horrible que de voir la femme qu'on aime et qu'on désire passer devant soi, sa main dans la main d'un homme qui va tout à l'heure, effleurer sa couronne virginale... Mais, encore une fois, mon ami, vous l'avez voulu ; et combien dois-je vous dire que vous n'existez plus maintenant, pour dona Sirène, que comme un souvenir?... Voyons, soyez calme et brave... et passez un peu avec moi sur ce balcon. Voici le jour qui commence à poindre : on dit que le spectacle du lever de l'aurore ramène à la vertu...

■ — Ne craignez de ma part aucun scandale ;

c'est vous qui m'avez amené ici, et je ne vous compromettrai pas, répondit Ulric en résistant à Tristan qui voulait l'entraîner sur un des balcons donnant sur le jardin de l'hôtel... Je reste, mon ami, je reste, et, s'il faut tout vous dire... j'y suis invité.

— Je présume au moins que l'invitation n'est point signée du comte de Puyrassieux, dit Tristan.

— Elle est signée de sa femme, dit Ulric à voix basse.

— Oh !... C'est impossible... c'est impossible.

— ...Tenez, fit le jeune homme en tirant de sa poche un petit papier qu'il montra à Tristan , et sur lequel celui-ci lut à la hâte ces quelques lignes:

« Ayant foi en votre honneur et en la promesse que vous m'avez faite de quitter Paris demain matin, je consens à recevoir vos adieux cette

nuit. Je vous attendrai dans le petit pavillon du jardin, où Inès vous introduira. Vous quitterez le bal au moment où je laisserai tomber mon bouquet ; ce sera le signal. Inès est prévenue, et vous guettera au départ pour vous conduire à l'endroit où nous devons nous voir pour la dernière fois.

» Maria. »

— Eh bien, dit Ulric, vous voyez que je ne peux pas m'en aller.

— Mon ami,- vous abusez de la résurrection, répondit Tristan, et vous courez le risque d'être tué une seconde fois. Le comte de Puyrassie» est élève d'Othello pour la jalousie, et élève de GLrisier pour les armes ; s'il a vent de ce roman, votre affaire est claire, et vous aurez, — homme en tout privilégié, — la rare satisfaction d'être enterré deux fois en deux endroits différents. Mais tenez... voici le salon qui se vide peu à peu ; — deux heures et demie ont sonné, una

dernière fois, profitez d'un bon conseil : — allons souper tous les deux. — A propos de souper, vous savez que le café Anglais est complètement déchu. Les truffes y sont récoltées dans une succursale du Périgord qu'on appelle les Batignolles. — Sérieusement je vous convie à souper...

— Donnez-moi un rendez-vous, j'irai vous rejoindre ; mais je reste ici, ou plutôt je repars; car voici le signal, dit Ulric en montrant dona Maria qui, se levant pour saluer quelqu'un, venait de laisser tomber son bouquet.

— Partons donc, dit Ulric. Et les deux jeunes gens allèrent prendre congé du marquis Felipe et des nouveaux époux.

— Cette femme est un chef-d'œuvre de dissimulation, pensa Tristan en voyant l'air calme sur lequel dona Maria répondit au salut que lui fit Ulric.

— Maintenant, mon cher, ditle jeune Allemand à Tristan quand ils furent dans l'antichambre,

laissez-moi descendre seul et le premier. Inès hésiterait peut-être à m'aborder si elle me voyait accompagné.

— Allez donc, dit Tristan, je vous attendrai une heure et demie au café de Foy, où je vais commander un souper pour deux bons vivants, dont un mort.

Inès, qui était aux aguets, fit un signe à Ulric comme celui-ci sortait de l'antichambre ; et sans qu'ils eussent été aperçus, ils entrèrent dans une pièce voisine, dont Inès prit la clef après avoir enfermé Ulric.

— Je viendrai vous chercher dans une heure, dit-elle en ressortant.

— Et maintenant, à F autre, ajouta îa camériste. En descendant l'escalier, et avec beaucoup de vivacité, elle rencontra François qui battait les murailles en grommelant: il était ivre à la quatrième puissance.'

— Bon, dit Inès, tout ira bien. — Notre argui est aveugle.

Suivant l'usage, la jeune mariée avait été conduite dans la chambre nuptiale par deux dames, dont l'une était la tante du comte de Puyrassieux et l'autre une parente du marquis Felipe. Après lui avoir aidé à quitter sa toilette de bal, les deux femmes quittèrent dona Maria, qui resta seule ; son mari était dans l'appartement du marquis, qui avait désiré avoir un entretien avec lui.

Dona Maria était vêtue d'une longue robe en cachemire blanc, serrée à la taille par une cordelière, et ayant quelque ressemblance avec les robes que portent les jeunes novices dans les couvents. Ses cheveux, noirs et lustrés par d'humides parfums, étaient plaqués sur ses tempes et faisaient un cadre d'ébène à son ▼isage, recouvert en ce moment d'un masque de pâleur sous lequel disparaissait presque entièrement cette brune couleur ombrée qui, lorsqu'on regardait dona, faisait songer aux vers d'Alfred de Musset sur une marquise espagnole.

Assise dans un grand fauteuil qu'elle avait avancé près de la croisée, la comtesse inclina sa tête dans ses mains et demeura quelque temps plongée dans cette attitude de rêverie, dont l'approche de sa femme de chambre vint la tirer. En voyant entrer Inès, dona Maria se leva avec précipitation et courut au devant de la camériste.

— Eh bien ! Inès, demanda-t-elle, as-tu réussi?

— Oui, madame.

— Et personne ne t'a vu

— Personne.

— Tu es sûre ?

— Bien sûre, madame ; ah ! pourtant, fit Inès en se reprenant, j'ai été rencontrée par François, le valet de chambre, au moment où je venais d'introduire M. Ulric dans ma chambre. Mais il il n'y arien à craindre, François était hors d'état de rien voir.

— Ulric est donc chez toi?

— Oui, madame.

— Et l'autre?

— Il est dans le jardin, avec la vieille Bêatrix, qui a voulu l'accompagner pour lui porter secours en cas de besoin, car le pauvre garçon est à moitié mort, cela fait pitié vraiment.

— Tu n'as point essayé de lui faire comprendre qu'il me serait impossible, cette nuit surtout, d'avoir avec lui l'entretien qu'il demande?

— J'ai essayé, madame, mais toutes mes remontrances à ce sujet ont été vaines. Il veut vous voir une dernière fois. Béatrix, surtout, l'encourage à persister dans ce projet, et, au cas où vous voudriez renoncer à tenir la promesse que vous lui avez faite tantôt dans cette lettre que j'ai eu tant de peine à faire parvenir, le jeune Mendez et sa compagne Béatrix m'ont fait comprendre qu'ils se serviraient de cette lettre pour vous forcer de venir au rendez- vous.

— Comment cela ? fit dona Maria épouvantée.

— Oui, dit Inès, Enrique Mendez m'a dit : Si ta maîtresse n'est pas au jardin à l'heure indiquée,

une heure après son mari recevra la lettre qu'elle m'a adressée tantôt.

— Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! qu'ai-je fait? Mais que peut-il me vouloir?... Qu'espère-t-il?

— Il n'espère rien, et veut seulement vous voir, madame, comme je vous l'ai dit ; il est dans le jardin, caché, dans un des bosquets les plus profonds, et à l'extrémité la plus opposée du pavillon, où je vais conduire M. Remfeld tout à l'heure.

— Mais s'ils allaient se rencontrer ? dit la comtesse.

— Il n'y a aucun danger, madame : Enrique peut à peine se soutenir et ne quittera pas le banc où il est assis ; quant à M. de Remfeld, je le conduirai au pavillon, où je l'enfermerai, et vous irez le joindre quand vous quitterez Enrique. Du reste, je les ai prévenus tous deux que vous ne resteriez que dix minutes avec eux. — Qu'importe le temps ? je veux la voir, m'ont-ils dit chacun de son côté. — Que madame soit sans inquiétude,

ajouta la camériste, cette démarche est toute simple et assurera la tranquillité de madame. Le plus grand mystère nous entoure, et personne ne peut se douter de l'aventure qui va se dénouer tout à l'heure ; seulement le temps passe, l'heure approche, et madame devrait profiter de ce que M. le comte de Puyrassieux est retenu chez M. le marquis pour descendre au jardin: dans un quart d'heure tout serait fini, et ces deux jeunes gens seraient hors de la maison.

— Non, dit dona Maria, j'attendrai le comte. .. et j'obtiendrai de lui qu'il me laisse seule cette nuit.

— Oh ! fit Inès avec un doute.

— C'est mon affaire, continua la comtesse, sois prudente, descends dans le jardin, et fais prendre patience à ceux qui m'attendent. Va vite, va... J'entends marcher... C'est peut-être le comte...

C'était en effet Ange de Puyrassieux qui se dirigeait vers l'appartement de sa femme ; il entra comme Inès en sortait, et il ne la vit pas sortir.

Le comte avait une attitude grave et solennelle, il s'arrêta un instant au milieu de la chambre et contempla Maria, qui s'efforçait de surmonter les orageuses émotions auxquelles elle était en proie, et qui s'approchait de lui le sourire sur les

lèvres .

— C'est impossible, murmurait le comte en restant debout et sans avancer, tant de calme auprès de tant de perfidie ! — C'est impossible, ce François est fou, son ivresse n'est point feinte comme il le dit, elle est réelle. Oh ! non, non, je ne puis croire ce qu'il m'a dit. Allons, loin de moi ces odieuses pensées. Et il s'avança près de sa femme, lui prit la main et la porta à ses lèvres.

— Chère Maria, lui dit-il en la faisant asseoir auprès de lui sur une causeuse, nous voilà donc seuls, enfin.

— Oui, fit la jeune femme, dont le front s'empourpra subitement d'un nuage rose. Oh ! mon Dieu, pensait-elle tout bas, comment l'éloigner ?

— Combien cette journée m'a paru longue, combien me semblaient lentes toutes les heures qui me séparaient de cette heure de solitude ou d'amour qui vient enfin de sonner ! Oli ! ce bal, j'ai cru qu'il ne finirait pas. Et le comte prit dans la sienne, et la serra avec tendresse, la main que sa femme lui abandonna. Cette main était brûlante : la comtesse détournait la tête.

— Souffrez -vous? lui demanda son mari avec inquiétude.

— Ce n'est rien, répondit la comtesse, un peu de fatigue, la chaleur, le bruit...

— Il fait une chaleur étouffante ici, dit le comte en se levant ; et il alla ouvrir la fenêtre, en jetant, malgré lui et comme poussé par une involontaire réflexion, un coup d'œil interrogateur sur le visage de sa femme ; il n'y découvrit aucune émotion. Dona Maria gardait son immobilité silencieuse, une pensée unique préoccupait son esprit... Comment allait elle s'y prendre pour éloigner son mari, qui, penché à

la fenêtre, admirait la sérénité de cette ;belle nuit d'été ?

— Que lui dire, mon Dieu, que lui dire? murmurait la jeune femme pendant que le comte quittait la croisée et venait se rasseoir auprès d'elle.

— Maria, lui dit le comte en se mettant à genoux devant elle, laissez-moi vous répéter ce que je vous ai déjà dit plusieurs fois , laissez-moi vous remercier pour tout le bonheur que votre amour m'a donné déjà, pour tout celui qu'il doit me donner encore ; quelle providence bénie vous a donc placée sur mon chemin, et si vous deviez vous y rencontrer, pourquoi donc avez-vous tardé si longtemps ? Grâce à vous, Maria, cette seconde jeunesse, qui revient si rarement à ceux qui ont mal usé de la première, est avec vous revenue vers moi. Je marche de nouveau sous l'équateur de l'espérance et de l'amour, je renonce aux projets que j'avais conçus avant de vous connaître. A ceux dont le cœur est remonté

dans l'esprit, à ceux-là de marcher dans les routes ténébreuses, et de poursuivre sans trêve les fantômes d'ambition qui rendent leur front blême ; à eux les luttes des passions, les convoitises des vains honneurs ! Mais à moi, cœur rajeuni par l'amour, à moi le monde souriant des belles poésies ; à moi, tant que vous me conserverez votre tendresse, ô Maria ! à moi 1« vrai bonheur, l'unique félicité d'ici-bas ; à moi l'amour !

— Oui, Ange, dit à son tour dona Maria, émue par la voix vibrante de son mari, qui faisait tressaillir dans son âme tout un monde de tendresse, oui, je vous aime, et je suis fière d'être à vous. Et, comme subjuguée par un charme invincible, elle laissa tomber sa tète sur l'épaule de son mari.

Et pendant dix minutes au moins, les deux époux restèrent plongés dans une silencieuse extase.

Tout à coup l'heure sonna aux environs ; dona

Maria tressaillit, comme frappée d'une commotion électrique, et s'échappa des bras de son mari.

— Ange, lui dit-elle d'une voix tremblante, j'ai quelque chose à vous demander, promettez-moi que vous ne me refuserez pas. Je suis maintenant votre femme, je vous appartiens, je deviens votre esclave, et c'est avec joie..., mais pour une heure encore, et sans me demander le motif de cette bizarrerie, laissez-moi seule, pour une heure laissez-moi seule.

Le comte, étonné de cette étrange demande, ne se hâtait point de répondre : les soupçons dont on avait troublé son esprit se réveillèrent, et il allait probablement demander quelques explications, quand on frappa soudainement à la porte.

— Ouvrez, Ange, dit une voix que le comte et sa femme reconnurent pour être celle du marquis Felipe, ouvrez !

— Monsieur le comte, dit le marquis, qui

tenait un gros paquet de papiers, je viens de recevoir à l'instant, par un courrier extraordinaire, des dépêches d'une haute gravité, et à propos desquelles j'ai besoin de vous consulter. — J'ai vu de la lumière dans votre appartement, et malgré l'inopportunité de ma visite en un pareil moment, votre intérêt, peut-être, exige que vous veniez sur-le-champ prendre connaissance des pièces qu'on vient de m'adresser.

— Je vous suis, monsieur, dit le comte de plus en plus étonné ; vous le voyez, dit en se retournant vers sa femme le comte de Puyrassieux : je n'aurais point consenti à vous accorder ce que vous me demandiez, que votre liberté ne s'en serait pas moins prolongée d'une heure...; mais je vous préviens, dût-il s'agir du sort de l'univers entier, une minute de plus à cette heure, je ne l'accorderais pas, et je me rendrais ici...

— Enfin ! s'écria la comtesse quand elle se trouva seule, enfin me voilà libre... Inès, Inès!

DOXA SIRENE 83

fit-elle en appelant sa femme de chambre, qu'elle savait être dans une pièce voisine, et qui vint en effet à l'appel de sa maîtresse.

— Inès, je suis libre..., le marquis est venu chercher mon mari à cause de certaines dépêches. — J'ai une heure à moi, vite ma mante, et partons...

— Partons, dit Inès, on doit commencer à s'impatienter...

En entrant au café de Foy, où il avait donné rendez-vous à Ulric, Tristan rencontra trois de ses amis qui étaient venus achever, par un souper, une nuit passée autour d'une table de jeu. C'étaient MM. Antony de Sylvers, le vicomte Séraphin et Lazare de Chabannes-Malaurie, qui devaient tous trois, quelques jours plus tard, collaborer à une aventure dont le retentissement fut immense dans le département de la Seine et de Seine-et-Oise. Après les salutations d'usage, Tristan prit place auprès <|e ses amis.

— Ah çà! par quel hasard êtes-vous dehors si tôt ou si tard? demanda le vicomte Séraphin à Tristan.

— Ce n'est point par hasard, répondit celuici, — je sors du bal.

— Comment du bal ! en cette saison ! ex,clama le trio.

— Quel est donc l'original qui se permet ces excentricités-là? fit M. de Sylvers.

— C'était un bal de noces, répondit Tristan.

— On se mariera donc toujours? ricana Lazare.

— Heureusement pour nous, messieurs, fit le vicomte Séraphin.

— Eh! dites-moi, Tristan, demanda Antony de Sylvers, les nouveaux époux ne sont donc point de notre monde à nous, que nous avons ignoré ce mariage?

— Ah! messieurs, dit Tristan, vous jouissez d'une trop terrible réputation pour que le nouveau mari vous ait invités à sa noce, — dont

il a dû vous instruire pourtant, car il fut autrefois un des vôtres. — Vous rappelez-vous Ange de Puvrassieux?

— Ah! très-bien, j'y suis maintenant, j'ai entendu parler de cela, en effet. Mais c'est un mariage d'amour, dit-on, un roman. N'épouset-il pas une jeune Espagnole, M. de Puvrassieux ?

— C'est cela même, dit Tristan, la filleule du marquis Felipe. — Une personne admirable, je vous jure.

— Eh. bien ! messieurs, fit Séraphin en emplissant les verres, — buvons à la belle comtesse de Puyrassieux et à son amoureux et craintif époux.

Et les jeunes gens vidèrent leurs verres en répétant le toast.

, — Messieurs, dit Tristan, voulez-vous me permettre de faire dresser un couvert de supplément? J'attends ici un de mes amis qui fut de son vivant un charmant jeune homme.

— Comment, de son vivant?

— Que voulez- vous dire ?

— Je veux dire que mon ami est mort.

— Mort ! exclamèrent en chœur les trois jeunes gens ; la bonne plaisanterie !

— Mort et enterré, messieurs, dit Tristan.

— Comme Mariborough.

— Absolument.

— Ahçà! mais que signifie cela? — vous êtes hiéroglyphique comme les inscriptions louqsoriennes, ce soir , mon cher Tristan , dit Lazare.

— Écoutez, messieurs» je puis vous conter l'aventure, qui est assez curieuse, et qui vous intéressera d'autant plus que vous allez voir le héros tout à l'heure. — C'est mon jeune ami Ulric Remfeld que j'attends ici.

— Une histoire, c'est charmant: contez, dirent les jeunes gens.

— En ce temps-là, il y a environ six mois, mon jeune ami tomba subitement et follement amou-

DOXA SIRENE 87

reux d'une jeune fille étrangère qu'il avait rencontrée dans un salon diplomatique, où elle accompagnait un de ses parents. Cette créature était, comme disent les ballades romantiques, un véritable démon de beauté et coquette comme une Parisienne : mon jeune ami, bien que ses intentions fussent on ne peut pas plus pures , se vit tour à tour accueilli , repoussé , préféré à celui-ci, puis délaissé pour celui-là; enfin, désespéré par ses cruautés, Ulric songea à mourir. — Il eut avec celle qu'il aimait une entrevue dans laquelle il lui annonça le suprême et funeste dessein qu'il avait conçu, et, le croiriez-vous? celle-ci l'encouragea presque dans ses projets désespérés. Ulric se résolut donc à mourir et passa en Angleterre pour mettre à fin ses jours.

— Pourquoi en Angleterre ? demanda un des convives.

— Parce que c'est la patrie du spleen, et que mon ami espérait qu'une' fois atteinte de- cette

.maladie, il n'oserait plus hésiter au bord de sa •résolution. Ulric passa donc la Manche, et après avoir demeuré à Londres quelques jours, il alla habiter dans un petit village du comté de Sussex. Là, il recueillit ses souvenirs, il passa en revue tous ses jours passés, toutes ses heures de soleil et d'ombre, il se répéta qu'il n'avait plus rien à faire dans la vie, puisqu'il n'était pas aimé, et, après avoir mis ses affaires en ordre, il prit un pistolet et s'aventura dans la campagne, il chercha longtemps un endroit convenable pour rendre son âme à Dieu. Au bout d'une heure de marche il trouva un lieu qui réalisait parfaitement la mise en scène dramatiquement exigée pour un suicide. Il tira alors de sa poche son pistolet qu'il arma résolument et dont il appuya le canon glacé sur son front brûlant. Il avait déjà le doigt appuyé sur la détente et s'apprêtait à la lâcher quand il s'aperçut qu'il n'était pas seul, et qu'il avait à dix pas de lui un compagnon qui était dans les mêmes intentions que lui-même

et qui s'apprêtait également à passer dans l'autre monde.

Dlric marcha vers ce malheureux, qui avait déjà le col passé dans le nœud coulant d'une corde attachée à un arbre.

— Que faites-vous là? lui demanda Ulric.

— Vous le voyez, répondit l'autre, je vais me pendre; seriez-vous assez bon pour m'aider? je crains de me manquer tout seul, n'ayant pas ici toutes les commodités nécessaires.

— Que désirez-vous de moi, et en quoi puis-je vous être utile, monsieur? demanda Ulric.

— Je vous serai infiniment obligé, répondit l'autre, si vous vouliez me tirer de dessous les pieds ce tronc d'arbre que je n'aurai peutêtre pas la force de faire rouler loin de moi quand je serai suspendu en l'air, et, pour grâce suprême, je vous prierai aussi de vouloir bien ne point quitter ces lieux avant d'être bien sûr que l'opération a complètement réussi.

Ulric regarda avec étonnement celui qui

lui parlait aussi tranquillement au moment de mourir. C'était un jeune homme qui paraissait avoir vingt ans à peine, et dont les traits, le costume, le langage attestaient un homme d'une classe distinguée.

— Pardon, monsieur, lui demanda Ulric, je suis entièrement à vos ordres, prêt à vous rendre les petits services que vous réclamez de moi; mais pourrais-je savoir le motif qui vous détermine à mourir si jeune? Serait-ce un chagrin d'amour?

— Oh! non, dit l'Anglais, je ne suis pas amoureux.

— Une perte de fortune?

— Oh ! non , je suis millionnaire.

— Peut-être quelques espérances d'ambition détruites ?

— Je ne suis pas ambitieux.

— Mais alors...

— Voici, monsieur, puisque cette confidence paraît vous intéresser, le motif de ma mort.

H y a doux ans, au milieu d'un souper,

j'ai parié avec un de mes amis que je mourrais avant lui. La somme engagée est assez considérable pour mériter qu'on s'en occupe. Or, comme la mort n'a pas voulu venir à moi depuis ce temps, si je ne suis pas allé à elle dans une heure, j'aurai perdu mon pari, et je veux le gagner : voilà pourquoi...

Olric resta stupéfié.

— Maintenant, monsieur, que je vous ai fait ma confidence, je vous rappellerai la promesse que vous m'avez faite tout à l'heure, dit l'Anglais, qui, monté sur le tronc d'arbre, venait de se passer la corde au cou.

Un instant, monsieur, de grâce... Je

n'aurai jamais le courage.

Eh! monsieur, dit l'autre, pourquoi donc

m'avoir interrompu alors? je n'ai pas de temps à perdre si je veux gagner mon pari. Il est minuit moins dix minutes, et à minuit il faut absolument que je sois mort. En disant ces

mots, et voyant que l'aide d'Ulric allait lui faire défaut, l'Anglais chassa d'un violent coup de pied le tronc d'arbre qui l'attachait encore à la terre et se trouva suspendu.

L'agonie commença sur-le-champ. TJlric ne put assister de sang-froid à cet horrible spectacle et se sauva dans un champ voisin.

Au bout d'une demi-heure, il revint près de l'arbre changé en gibet, et trouva l'Anglais roide, immobile, parfaitement mort. Cette vue donna à penser à mon jeune ami; il trouva la mort fort laide, et renonça soudainement à lui aller demander la consolation des maux que lui faisait souffrir la vie. Seulement il se trouvait dans une situation fort embarrassée, car il avait écrit la veille à ses parents, à ses amis et à la femme pour laquelle il voulait mourir, qu'il avait mis fin à ses jours, et il considérait comme une lâcheté un retour sur cette résolution. Il s'effrayait du ridicule qui allait rejaillir sur lui quand on apprendrait ce

suicide avorté : chose aussi pitoyable à ses yeux qu'un duel sans résultat.

Il en était là de ses hésitations quand il aperçut à terre le portefeuille de l'Anglais 'pendu. Ulric l'ouvrit avec précaution, et y trouva une foule de papiers, et entre autres un passe-port pris au nom de sir Arthur Sydney. Ces papiers étaient ceux du défunt, et ce nom d'Arthur était également le sien, comme n'eut point de peine à se l'imaginer Ulric ; et voici l'idée qui lui vint à la tète. Il prit son portefeuille qui contenait les papiers attestant de son identité à lui, et les glissa dans le portefeuille du défunt, après en avoir retiré le passe-port et les papiers, qu'il mit dans sa poche.

Grâce à ce stratagème, Ulric passa pour mort. Son suicide fut annoncé par les feuilles anglaises et répété par les journaux français. Ulric assista à son convoi funèbre; il se vit jeter en terre ; il entendit l'oraison funèbre que prononcèrent sur sa tombe quelques-uns de ses compatriotes, et

après s'être rendu lui-même les derniers honneurs, il repassa en France sous le nom de sir Arthur Sydney. Arrivé à Paris, il s'iuforma tout d'abord de l'effet que sa mort avait produit sur sa bien-aimée, et c'est alors qu'il appri: celle-cj donnait le jour même sa main à un jeune secrétaire de l'ambassade de France en Espagne.

— Et ce jeune secrétaire pourrait bien être M. le comte de Puyrassieux, n'est-il pas vrai, Tristan? demanda le vicomte Séraphin.

— Messieurs, je vous demande le secrei, fit Tristan.

Au même moment la porte du cabinet s'ouvrit, et un jeune homme se présenta. Sa figure annonçait la plus vive émotion.

— Messieurs, dit Tristan aux autres jeunes gens, voici notre cher défunt, mon ami sir Arthur Sydney, ci-devant Ulric Remfeld.

— Tristan, dit Ulric après avoir salué les convives, il faut que je vous parle.

— Parlez, je n'ai point de secret pour ces messieurs.

— Il faut que je vous parle en particulier, insista Ulric, et il entraîna Tristan à part.

— Mon cher ami, lui dit-il, ne me demandez aucune explication et suivez-moi.

— Où cela?

— Au bois de Yille-d'Avray.

— Pour quoi taire?

— Pour me battre.

— Avec qui ?

— Hé ! ne le devinez-vous pas ? avec le comte de Puyrassieux. J'ai compté sur vous pour être mon témoin.

— Mais il vous en faut deux, dit Tristan.

— Priez un de ces messieurs de nous accompagner.

— Lazare, dit Tristan, mon ami a tout à l'heure une rencontre d'honneur; il me charge de vous prier de vouloir bien lui servir de témoin avec moi.

— Diable! dit Lazare, je suis bien fatigué, et ne me sens guère capable d'entamer les négociations en usage en pareil cas.

— Rassurez-vous, dit Tristan, il n'y a aucune négociation ; on se bat dans une heure, et les témoins n'auront absolument qu'à charger les armes et à mesurer la distance.

— Si cela est ainsi, dit Lazare, je suis aux ordres de votre ami.

— C'est un combat mortel, dit Ulric, 'qui entrait au même moment. Partons, messieurs.

Et Ulric s'éloigna avec ses deux témoins, qui montèrent avec lui dans la voiture que Tristan avait laissée à la porte.

— Vicomte Séraphin, dit Antony de Sjivers à son ami quand ils furent seuls, j'imagine que M. de Puyrassieux est un homme mort, car je présume que c'est avec lui que va se battre l'ami de Tristan.

— Eh bien? dit Séraphin.

— Eh bien, le comte mort, la comtesse est veuve; on la dit fort belle.

— Où voulez-vous en venir?

— Demandons des cartes, et jouons à qui de nous deux lui fera la cour.

Deux jours après leur mariage, le comte et la comtesse de Puyrassieux quittaient Paris pour faire un voyage à l'étranger. Des bruits singuliers circulaient dans le monde à propos de ce départ qui n'avait pas été annoncé, et quelques personnes, indiscrètes chercheuses du pourquoi de tous les événements, petits ou grands, faisaient à voix basse, espérant le faire répéter à voix haute, des rapprochements très-bizarres entre ce voyage improvisé et quelques nouvelles diverses publiées dans les journaux. Voici quelques-uns de ces faits-Paris à l'aide desquels les curieux pensaient avoir pénétré les secrets du mystérieux départ des nouveaux époux :

« Avant-hier matin, les gardes du bois de Ville-d'Avray, ayant entendu non loin des étangs

9S DON A SIRENE

une double détonation qui indiquait assez un duel, sont arrivés sur le lieu du combat assez tôt pour opérer l'arrestation des témoins, mais trop tard pour trouver l'adversaire vainqueur, qui avait pris la fuite depuis cinq minutes. La victime de cette rencontre funeste est un jeune Anglais arrivé à Paris depuis peu de jours, ainsi que l'indiquait son passe-port. Il a été conduit à Versailles dans un état désespéré. Les témoins ont déclaré ne pas connaître le nom de son adversaire qui les avait rencontrés par hasard, et les avait priés de l'assister dans ce combat. Les deux témoins, qui appartiennent à la classe distinguée delà société, ont été mis en liberté sous caution. Le jeune Anglais est mort dans la soirée des suites de sa blessure. Une enquête est, dit-on, commencée au parquet de Versailles. »

Un autre journal judiciaire publiait le soir même la nouvelle suivante :

«c Dans la nuit de jeudi à vendredi, un éyéne-

ment grave a mis en émoi le tranquille quartier du faubourg du Roule. A la suite d'un bal donné à l'hôtel du marquis Felipe à l'occasion du mariage d'une de ses parentes, un malfaiteur s'est introduit dans le parc de l'hôtel, et les armes qu'il portait sur lui ne laissent aucun doute sur ses intentions. Aperçu de loin par un domestique qui a l'habitude de faire une ronde tous les soirs dans le jardin, cet individu a voulu prendre la fuite, et comme il cherchait à se défendre en faisant usage des armes qu'il avait sur lui, un coup de feu tiré par le gardien l'a renversé à terre gravement blessé. Conduit au poste voisin et de là à l'hôpital Beaujon, les sœurs de l'hospice le reconnurent pour être le nommé EnriqueMendez. — Il paraît qu'entré depuis un mois à Beaujon, il en était sorti le matin même accompagné d'une femme que la supérieure de la communauté a déclaré être une religieuse espagnole. Cette femme était venue le matin parler au malade, et, à la suite de cette conversation, malgré son état

encore alarmant, l'Espagnol Enrique Mendez aurait voulu sortir de l'hospice malgré toutes les représentations qui lui avaient été faites. Interrogé sur les motifs qui l'avaient amené nuitamment dans le jardin de l'hôtel du marquis Felipe, le blessé a gardé le silence. — Son état est désespéré.

» Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que la religieuse espagnole, qui s'appelle Béatrix, a été arrêtée d'après les renseignements donnés par la supérieure de la communauté de l'hospice Beaujon. — Conduite devant Enrique Mendez au moment où il commençait à entrer dans l'agonie, cette femme a poussé des cris affreux, et se roulait par terre en prononçant des paroles de malédiction. Cette malheureuse femme est tombée bientôt dans un accès de folie , et comme le marquis Felipe arrivait dans la salle pour reconnaître celui qui avait pénétré chez lui la nuit, la religieuse s'est élancée sur lui avec des cris de rage. — Après avoir

DOXA SIRENE 101

dressé procès-verbal de tous ces événements, la malheureuse folle a été conduite à la Salpétrière. Le jeune Espagnol est mort dans la nuit. Le marquis Felipe l'avait reconnu pour avoir fait autrefois partie de l'armée de Don Carlos. »

Le lendemain, un autre journal judiciaire publiait les lignes suivantes :

« L'affaire du duel de Ville-d'Avray se continue au parquet de Versailles, et quelques éclaircissements ont été donnés à propos de cette fâcheuse rencontre qui vient de se compliquer d'un détail singulier. Il paraît que la victime ne portait point le nom que ses témoins lui avaient donné dans leur déclaration; un des parents de sir Arthur Sydney, ayant entendu parler par les journaux de la mort de ce JAune homme, ne l'a point reconnu pour appartenir à sa famille, — bien que les papiers qu'il portait sur lui indiquassent ce nom. — On assure aussi que le meurtrier a écrit depuis à ses témoins, et leur a permis, pour décharger leur responsabilité, de donner son nom

ira DOXA SIREXE

à la justice. Cette rencontre a, dit-on, été motivée par des propos injurieux qui auraient été tenus sur le compte d'une jeune femme appartenant à une grande famille espagnole et dont le mariage avait eu lieu la veille même. — On ajoute que cette rencontre se rattache aux événements qui se sont passés il y a quelques jours dans la rue de Courcelles. — La justice continue à informer. »

Quinze jours après l'apparition de ces articles qui firent naître un grand nombre de commentaires, voici la scène qui se passait chez le vicomte Séraphin, qui, cette nuit-là, donnait à jouer. Au milieu des mille anecdotes qui forment la chronique scandaleuse de Paris, on en vint à parler du mariage du comte de Puyrassieux avec dona Maria deValdès, et quelqu'un demandait encore la cause du brusque départ des époux.

— Ce départ n'a rien d'étrange, reprit Tristan, les nouveaux mariés étaient très-amou-

reux l'un de l'autre, ils ont voulu fuir le monde, pour passer et prolonger leur lune de miel dans une poétique solitude, et ils ont fait le voyage d'Italie. On les dit maintenant établis dans une ville située sur les bords du lac de Corne.

— Comment ! vous en êtes encore là, mon cher Tristan? dit un jeune diplomate, — eh bien ! permettez-moi de vous le dire, vous êtes bien en retard. Ce n'est aucunement pour aller chercher en Italie les douceurs de la lune de miel que le comte est parti en emmenant sa femme avec lui, — c'est pour éviter les poursuites dont il avait été l'objet à cause d'un duel qui a eu lieu le lendemain même de son mariage. — Vous savez bien le duel de Yille-d'Avray — dont les journaux ont parlé? c'est le comte de Puyrassieux quia tué ce jeune Anglais sir Arthur Sydney, lequel Anglais, par parenthèse, se trouvait être un jeune Allemand nommé M. Ulric Remfeld, ainsi qu'on l'a appris depuis dans l'enquête qui a eu lieu à propos de cette affaire.

— Que dites-vous donc là, mon cher? fit un journaliste, qui se trouvait présent, au chroniqueur indiscret; prétendez-vous pas conter quelque chose de nouveau à M. Tristan?

— Mais, dit le jeune homme, je vous assure que ce que je disais là est presque inédit. J'ai appris ces détails par un de mes amis qui a des affinités avec le parquet de Versailles, et je vous assure qu'il est digne de créance?

— Mais, dites-moi, M. Tristan, est-ce qu'en vérité vous connaissez le mot de l'énigme?

— Je savais que c'était M. de Puyrassieux qui s'était battu en duel avec un jeune étranger, et je présumais que cet événement avait pu jusqu'à un certain point causer le départ du comte et celui de sa femme.

— Écoutez, Tristan, dit le journaliste, vous pouvez être indiscret jusqu'au bout, et nous dire les motifs du duel de M. de Puyrassieux avec Ulric Remfeld, puisque vous étiez le témoin de ce dernier.

— Je vous affirme que j'ignore absolument le motif de cette rencontre , et M. Lazare de Chabannes, qui était le second témoin d'Ulric, est absolument dans le même cas que moi. M. Remfeld est venu nous prendre de grand matin, et nous a priés de l'accompagner à Ville-d'Àvray, où il devait se battre. — Il n'y avait aucun arrangement à prendre; — on devait se battre sur-le-champ. On s'est battu : M. Remfeld a été blessé à mort, et, en tombant, il nous a priés, moi et Lazare, de vouloir bien favoriser la fuite de son adversaire et de ses témoins : ce qui a été fait, car M. de Puyrassieux était déjà loin quand les gardes forestiers sont accourus pour nous arrêter. Voilà tout ce que je sais à ce propos, ajouta Tristan avec le ton de la plus parfaite ignorance, et si vous en savez davantage, vous m'obligerez de m'en instruire, mon cher publiciste.

— Et, dit celui-ci, vous êtes aussi dans l'ignorance de certain réfugié espagnol, nommé Enrique Mendez qui, pendant la nuit de noces de

ICC DOXA SIRÈNE

M. de Puyrassieux, s'était introduit dans le jardin de l'hôtel, où, pris pour un voleur par l'un des domestiques du comte, il a été blessé d'un coup de feu; car on a brûlé beaucoup de poudre à propos du mariage de M. de Puvrassieux?

— J'ignorais cela, dit Tristan.

— Eh bien! messieurs, ce soi-disant voleur, cet Enrique Mendez était tout simplement un amant comme le jeune Remfeld. Et maintenant, vous savez le motif du duel de M. de Puyrassieux, et vous devinez la cause de son départ précipité. Grâce à des protections, toute l'affaire a été étouffée, et on a laissé M. de Puyrassieux partir pour l'Italie, d'où il ne reviendra probablement pas de sitôt.

— Ah çà! mon cher ami, si tout ce que vous dites là est vrai, — et qu'on donne quelque publicité à ces détails, — voilà madame de Puyrassieux très-compromise dans l'opinion. — Comment! deux hommes sous son balcon la nuit de son in ariage ! Oh! ces Espagnoles !

— Une F. ise aurait au moins attendu au lendemain, dit quelqu'un.

— Oui, reprit le journaliste, — mais une I çaise n'aurait jamais machiné avec autan; de calme, de sang-froid, d'innocence et de barba

le drame dont je vais vous donner le scénario. qu'on pourrait au besoin appeler : Dona Sirène, — ou les Dangers de la superstition. Et ce que je vais vous dire est de l'histoire, messieurs, c*est la vérité vraie, je la tiens d'une personne qui a été la confidente de madame de Puyrassieux, et qui connaît les détails de l'aventure.

— Quelle est cette confidente? demandèrent quelques voix.

— C'est la reine de ma pensée, messieurs, — la belle Inès, que vous applaudirez prochainement à l'Opéra, où elle vient d'entrer.

— L'histoire, l'histoire. Voici : Il y avait unfois dans le beau pays des Espagnes une jeune orpheline appelée Maria, qui avait, à la mort de ses parents, été confiée à son parrain, un grand

d'Espagne. Placée dans un couvent de Madrid, cette jeune fille eut le malheur de s'attacher à une des religieuses, qui pratiquait les œuvres du démon, et dont le bréviaire sentait le soufre comme un manuel de sorcellerie. Cette créature, qui s'appelait Béatrix, abusa de l'ascendant qu'elle avait su prendre sur l'esprit de la jeune Maria, et elle ne tarda pas à la rendre accessible à la plus absurde superstition. Elle lui persuada qu'elle ne serait jamais heureuse en mariage, avant que deux hommes fussent morts pour elle.

— Oh! oh! ceci est du moyen âge, hasarda un incrédule.

— Je dis ce qui est... Cette prophétie n'inquiéta point d'abord la jeune Maria, qui songeait alors à prononcer des vœux. Mais quelque temps après, son parrain la fit sortir du couvent et la présenta dans le monde. Elle rencontra un jeune Français, le comte de Puyrassieux, dont elle s'éprit ardemment. — Et elle se ressouvint

de la prédiction faite par Béatrix. Elle alla revoir cette créature, qui lui renouvela ce qu'elle avait déjà dit, et c'est alors que dona Maria devint dona Sirène. Elle feignit de ne plus s'occuper du comte de Puyrassieux et entra en coquetterie avec un jeune officier de l'armée, à qui, on ne sait comment, elle conseilla de passer dans l'armée de don Carlos. Et il arriva que le pauvre Enrique n'échappa à la peine capitale, qui frappe les déserteurs, que pour tomber blessé sous l'épée du comte de Puyrassieux qui le soupçonnait son rival. Enrique Mendez passa pour mort.

A cette époque, le marquis Felipe amena sa filleule à Paris, où le mariage devait se conclure. Mais dona Maria s'opposa à sa conclusion immédiate. Abandonnée à une grande liberté, elle ébaucha une nouvelle intrigue avec un jeune Allemand qu'elle avait rencontré à l'ambassade d'Autriche. Et elle désespéra tellement ce pauvre et faible jeune homme, qu'il alla se pendre

en Angleterre. Une fois que sa mort fut connue, dona Maria annonça à son parrain qu'elle était prête à épouser le comte de Puyrassieux, et le mariage eut lieu. Mais le soir même de ce mariage, dona Sirène reçut deux lettres signées des deux jeunes gens qu'elle croyait morts pour elle et qui vivaient tous les deux. — Les deux lettres demandaient des rendez-vous, les deux jeunes gens voulaient seulement, disaient-ils, voir une dernière fois celle-là pour qui ils avaient failli mourir, et les rendez-vous furent accordés; mais au moment où la comtesse de Puyrassieux allait se rendre dans le parc avec sa camériste, elles trouvèrent toutes les portes fermées, et force leur fut de rester dans la cliambre.

Le marquis Felipe avait été prévenu par une amie de sa filleule avec qui celle-ci était en correspondance. On instruisait le marquis de la superstition dans laquelle vivait sa filleule, et il avait été averti également de la présence de ces ieunes gens. Le marquis montra cette lettre au

comte de Puyrassieux. — Ils se regardèrent sans mot dire, ayant tous deux une même pensée.

Une demi-heure après, Enrique Mendez...

tombait sous la balle d'un domestique zéié qui le prenait pour un voleur.

Le lendemain Ulric Remfeld tombait sous l'épée du comte de Puyrassieux. Voilà l'histoire.

— Et la vieille Béatrix, qu'est-elle devenue?

— Elle est devenue folle de joie en voyant que sa vengeance, si péniblement et si longuement tramée, avait enfin réussi.

— Quelle vengeance?

' Béatrix avait, toute jeune, été séduite par le marquis Felipe. Puis, délaissée pour une actrice du théâtre ciel Principe et une grande dame allemande, Béatrix jura de se venger : et elle se vengea en effet, en faisant tuer Enrique Mendez et Ulric Remfeld par ordre du marquis Felipe, et en lui apprenant après que ces jeunes gens étaient les fils qu'il avait eus avec ses an-

ciennes rivales, l'actrice espagnole et la grande dame allemande.

— Et le marquis?

— Il s'est fait trappiste.

— Allons, messieurs, dit le vicomte Séraphin, assez d'histoires, et remettons-nous au jeu. Je reprends ma banque? — H y a dix louis.

— Banco ! dit Inès, qui entra sottement.

— Boum! boum! zing! zing! boum!... Suivez! . . . suivez la foule ! . . . Prrrrennez vos billets! . . . Deux sous! deux sous par personne! un sou les enfants et messieurs les militaires!... Entrez! c'est le vrai moment!... l'on va commencer!... Boum ! boum ! zing ! zing!...

C'est ainsi qu'un bateleur, monté sur ses tréteaux, étourdissait ses auditeurs par une infernale musique, et les invitait à jouir du spectacle qu'il faisait voir dans l'intérieur de son théâtre, ainsi qu'il appelait pompeusement une baraque

de quelques dix pieds carrés établie aux Champs- Elysées, un jour de fête publique.

La foule des badauds, séduite par la brillante improvisation du saltimbanque qui annonçait, entre autres merveilles, posséder la statue d'Abdel-Kader, faite par lui-même, la foule se pressait aux bureaux.

— Est-ce que tu voudrais voir ça, bambin? dit un gros garçon portant l'uniforme des mousses de la marine royale à un enfant plus jeune que lui, qui ne quittait pas des yeux l'immense tableau où le directeur du théâtre en plein vent avait fait peindre ce qu'il montrait dans l'intérieur de sa tente.

— Dame ! oui : ça doit être beau ; il y a des serpents à sonnettes.

— Ah ! ouiche ! connu ! des méchantes couleuvres que ça n'a pas pour deux liards de -méchanceté, à preuve qu'on les apprivoise. Mon capitaine en avait une qui pinçait de la flûte dix fois mieux que ce bobèche qui a une queue rouge, et

elle jouait aux dominos comme toi et moi. Si bien qu'un soir elle a gagné un verre de rhum à mon lieutenant, et que le timonier, qui avait parié pour elle, a perdu un écu avec le maître calfat, qui ouvrait des yeux grands comme des écoutilles.

— Craqueur! dit un voisin en entendant le jeune mousse débiter ces audacieux mensonges.

— C'est-y vous , bourgeois , qui me tuteyez, dites donc ? Savez-vous que si nous étions tant seulement à bord de la Dryade, il y a un quart d'heure que je vous aurais envoyé rallumer ma pipe qu'est tombée l'autre jour dans la gueule d'un requin.

Le voisin du jeune mousse, voyant son air déterminé et mauvaise tête, se contenta de hausser les épaules et ne répondit pas.

Cependant l'enfant, qui tenait singulièrement à entrer dans la baraque, tourmenta tellement son compagnon le marin, que celui-ci se décida à contenter son désir. En passant devant les trétaux, Jean Luc, c'est le nom du mousse, tendit

le bras vers un des bateleurs qui offrait, à ceux qui en voulaient prendre, des fleurets et des sabres de bois , car il y avait aussi un assaut d'armes offert parle professeur des fils de l'empereur de Kamchatka.

— Qu'est-ce que vous voulez, jeune homme? dit le préposé aux armes à Jean Luc.

— Une aiguille et une de tes lattes, Pierrot! dit le mousse, en désignant une épée de bois et un fleuret.

— Est-ce que vous plaisantez ? dit l'homme.

— Nom d'un requin ! Veux-tu me servir, ou si je monte là-haut, je te ratisse les épaules avec ton arsenal.

— Au fait, dit l'acrobate, ça vous regarde; voilà des armes.

Une fois entré dans la baraque , notre ami Jean, quoiqu'il fût le dernier arrivé, voulut prendre la meilleure place, ce qui faillit lui attirer de violentes bourrades. Néanmoins il se tint en repos pour jouir du spectacle.

On commença par une danse de corde, avec et sans balancier. Et comme le directeur voulait faire admirer l'habileté de ses artistes, Jean Luc l'interrompit en criant :

— Ah ben! y sent forts vos artissesf

— Faites-en donc autant, vous qui parlez.

— Voilà, bourgeois! et Jean, leste comme un écureuil, habitué du reste à courir dans les cordages des vaisseaux , fit mille prouesses sur le gros câble tendu au milieu de la tente, ce qui lui valut les bravos des spectateurs. Stupéfait de ce qu'il venait de voir, le saltimbanque attira Jean dans un coin.

— Jeune homme, lui dit-il, vous avez les plus grandes dispositions pour devenir célèbre : un jarret de fer et une habileté de singe. Si vous voulez vous engager dans ma troupe , je voua offre ma considération, des émoluments conséquentes, du rôti deux fois par jour et une garde-1 robe complète.

Jean Luc mit crânement son chapeau sur le

coin de l'oreille, et répondit : — Mon vieux bonhomme, les marins de l'escadre au Levant ne sont pas du bois dont on fait les polichinelles; quant à ta considération et à tes appointements conséquentes, je m'en moque comme d'une chique. Et, si j'avais ton rôti et ta garde-robe, eh bien ! je mettrais l'un dans l'autre, car je parie bien que la volaille que vous mangez ici a plus souvent des pelures que des plumes; et le facétieux marin désignait des bottes de légumes oubliées dans un coin de la baraque; maintenant, continua-t-il en s'adressant à son interlocuteur, faites-moi l'amitié d'aller voguer à vos affaires et laissezmoi à mes plaisirs... et Jean retourna à sa place.

■ — Nous allons passer à d'autres exercices, dit le bateleur ; M. Cocrousminska, professeur d'escrime de S. A. le prince royal de Kamchatka, va avoir l'honneur de faire des armes avec ceux qui voudront bien se présenter.

Le susdit professeur s'avança, en effet, et sa-

lua la société en poussant une espèce de hurlement.

— Pardon, Messieurs, dit le maître de rétablissement, Monsieur vous adresse ses salutations dans sa langue nationale, car il n'est que depuis peu en France et il ignore notre langage. S'il y a des personnes qui connaissent l'idiome du Kamchatka, M. Cocrousminska se fera un véritable plaisir de converser avec elles.

— Comme ça se trouve! dit Jean Luc, j'ai touché à cette presqu'île il y a un an, et j'en connais un peu le patois. Nous allons jaboter un instant avec l'Iroquois. Et le malicieux mousse adressa à la Première Lame du Nord, quelques paroles baroques : l'habitant du pôle y répondit par son éternel hurlement.

— Est-ce qu'il vous comprend ? dirent à Jean Luc plusieurs personnes.

— Ah! ouiche ! il ne connaît que la langue des ours de son pays. Car vous saurez qu'il y a autant d'ours que d'hommes dans ces parages-

là, à preuve que j'en ai tué trois d'un coup de fusil ! et que je m'ai fait des chemises avec la peau, que c'est chaud comme un poêle. Maintenant, l'Iroquois, à nous deux !

Et les deux adversaires se mirent en garde.

Jean Luc, qui avait quelques notions d'escrime, s'aperçut bientôt que le professeur était aussi ignorant dans cet art que dans les langues du Nord, et il touchait son adversaire à toutes les passes. Enfin, il voulut en finir, profitant donc d'un instant où M. Cocrousminska se tenait à découvert, il lui fit sauter son fleuret des mains.

Un immense éclat de rire accueillit la déconfiture du tireur célèbre, qui venait de se compliquer d'un burlesque événement : c'est-à-dire que notre ami Jean, en désarmant son adversaire, avait maladroitement engagé son fleuret moucheté dans la longue barbe du professeur et la lui avait arrachée, si bien que chacun avait reconnu dans M. Cocrousminska, le pierrot qui jouait de la flûte à la parade.

— Bon, dit Jean en éclatant de rire, j'ai fait d'une pierre deux coups , je vous économise trois sous, mon brave homme, vous n'aurez pas besoin de vous faire raser.

— Cré coquin ! dit Pierrot en voyant sa fausse barbe au bout du fleuret de Jean.

— Oh ! bon, et de trois ; il parle français maintenant.

Cependant, le public commençait à murmurer et disait que l'on se moquait de lui. Le maître des saltimbanques annonça donc, pour calmer •l'orage, qu'il allait faire voir la statue d'Abd-el- Kader, sculptée par lui-même dans ses moments de liberté ; il fit un signe à l'un de ses compagnons, et celui-ci levant un vieux rideau en loques, l'émir arabe apparut aux regards du public. Cette statue était tout simplement un mannequin grotesquement accoutré d'un burnous de calicot ; son visage était peint en jaune et il montrait de grandes dents blanches ; à son côté pendait un énorme sabre de cavalerie, et un

tuyau de pipe en élastique serpentait autour de son corps.

Plusieurs personnes s'extasiaient sur la beauté du costume et trouvaient au guerrier africain un air extrêmement farouche ; bref, chacun manifestait son opinion, soit comme critique, soit comme admirateur, lorsque Jean Luc vint encore changer la face des choses.

— Ah ça ! tas de jobards ! dit-il à ses voisins, vous ne voyez donc pas qu'on se moque de vous, et qu'on vous vole votre argent?

— Jeune homme, dit un des bateleurs, si vous ne vous trouvez pas content, vous pouvez vous en aller, sinon taisez-vous, ou je vous ferai sortir de force.

— Toi, monsieur l'arlequin ! fais-moi l'amitié de m>j laisser tranquille, car si tu me manques de respect encore une fois... Enfin suffit !

Et Jean se retourna du côté des spectateurs.

— Je demande pardon à l'honorable société, dit-il, si je l'ai interrompue dans ses jouissances,

mais je ne peux pas souffrir qu'on trompe les honnêtes gens ; or, le pantin qu'est là, habillé de blanc, avec un méchant coupe-choux n'a jamais ressemblé à Abd-el-Kader, et j'en suis sûr, attendu que je l'ai tu, moi... Abd-el- Kader !

Toi... menteur! s'écria encore une fois le

bateleur.

— Jeune homme, dit Jean Luc furieux, vous allez vous faire bosseler le nez... oui, je l'ai vu, et faut pas que ça vous étonne encore, et même j'ai manqué de le faire prisonnier, ce qui m'aurait valu une fameuse ration ; mais comme il avait toujours son état-major avec lui, il s'en est suivi qu'au lieu de le prendre, c'est moi que j'ai été pris. Maintenant, l'honorable société me croira peut-être, si je lui donne des renseignements positifs à l'égard de cet Africain féroce et mal élevé.

Jean, qui avait en effet été en Afrique, parlait d'ailleurs d'un ton si assuré qu'on se prit à l'è-

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coûter, sinon avec crédulité , du moins avec plaisir.

— Et d'abord, continua Jean d'un ton doctoral, en supposant qu'on lui prêtait quelque attention, comment Abd-el-Kader se serait-y fait tirer sa ressemblance puisque n'y a pas d'artistes dans le pays.

— Mais, jeune homme, reprit le maître bateleur furieux, puisqu'on tous le dit que c'est luimême qui s'est fait son portrait dans ses moments perdus.

— Allons donc , farceur ! est-ce qu'il a du temps à perdre, je le sais bien, moi qui ai t'été son prisonnier pendant deux mois; et ça me rappelle une aventure qui va prouver à tout le monde que vous voulez nous en imposer avec votre mannequin.

— Contez , dirent à Jean quelques personnes.

Le saltimbanque aurait volontiers donné la moitié de sa recette pour pouvoir mettre à la

porte le fâcheux critique qui lui faisait tant de tort dans l'esprit de son public. Mais comme il comptait sur le dernier tableau de son spectacle pour ramener à lui la faveur des assistants, il prit le parti de laisser parler Jean.

— Messieurs et Mesdames, dit celui-ci, comme je vous l'ai dit, le gueux, dont vous avez la soidisant image devant les yeux, avait abusé de sa force pour me faire prisonnier,, et il y avait longtemps que je dépérissais dans ses chaînes, quand un matin il me fit appeler. Une espèce de moricaud qui était à son service pour soigner son cheval, fourbir son sabre et lui bourrer sa pipe, avait été tué par les Français, et Abd-el-Kader me proposa de le remplacer, se réservant, en cas de refus, de me faire trancher la tête. Cette proposition me fut faite par un infâme déserteur qui servait d'interprète à l'Arabe.

Je réfléchis un instant, et j'acceptai l'emploi de groom, me promettant d'en tirer parti pour me venger. J'entrai donc au service de l'émir, et

je sus mériter sa confiance à tel point, qu'ayant appris que j'avais été marin, il me proposa d'être amiral en chef de toutes ses flottes; mais comme il n'avait pas seulement une méchante chaloupe, je refusai, en lui faisant comprendre que je ne pouvais pas porter les armes contre ma patrie,

— Eh bien ! dit le bateleur, qu'est-ce ça prouve

ça ?

— Ça prouve que votre pantin ne ressemble pas, Mossieu, et vous allez le voir.

Après mon refus, je conservai donc mes fonctions de . . .

— Domestique ... dit le saltimbanque, enchanté de dire une méchanceté à Jean, qu'il considérait comme son ennemi mortel.

— Mes fonctions de chambellan, s'il vous plaît, reprit Jean; mais comme je m'ennuyais infiniment, je voulus en finir, si bien qu'un jour, j'arrêtai dans mon esprit qu' Abd-el-Kader ne verrait pas le soleil du lendemain. Et Jean s'arrêta un

instant pour laisser le temps à sa narration de produire son effet.

— Mon patron, reprit-il, avait l'habitude de fumer tous les soirs une énorme pipe, dont le tuyau lui faisait dix-sept fois le tour du

corps.

Le bateleur prit une baguette, et indiquant le tuyau de pipe roulé autour de son mannequin, il s'écria :

— Voilà, messieurs et mesdames.

— Oui, dit Jean, seulement celui-ci est en élastique tandis que l'autre était fait avec la peau d'un serpent de mer; or donc, quand je vis arriver l'heure où le farouche Africain allait me

mander son houka ou sa pipe, comme vous voudrez, au lieu de la bourrer avec du tabac du Levant, je mis tout simplement. . . devinez?. . .

— De la poussière dit quelqu'un?

— Du foin?

— Non, reprit triomphalement Jean Luc, je voulais me venger, non pas en gamin, mais en

homme ; et ma vengeance devait être utile à mon pays.

— Expliquez-vous donc, dirent les assistants.

— Eh bien ! vous ne devinez pas. .. je bourrai la pipe de mon bourreau avec deux cartouches et une grenade, je remis un peu de tabac pardessus, et j'allai me cacher sous le ventre d'un chameau pour attendre l'effet. Le soir, Abd-el- Kader entra dans sa tente et m'appela, je ne répondis pas ; me croyant occupé ailleurs , il pria le déserteur qui lui servait d'interprète quelquefois de vouloir bien lui allumer sa pipe : celui-ci prit un charbon allumé dans un foyer où l'on préparait la cuisine, et il le posa sur la pipe. Abd-el-Kader aspira une bouffée , mais, patatras ! voilà la pipe qui éclate, la grenade qui sort et casse la tête au déserteur. Quant à Abd-el-Kadcr, il en fat quitte pour cinq dents. Or, messieurs, comme le mannequin qui est là, nous montre au contraire toutes les siennes, même qu'on dirait qu'il veut nous dévorer, vous

voyez bien que ça ne peut pas être le portrait de l'émir.

Nous ayons laissé Jean Luc pérorant au milieu des spectateurs du théâtre forain, et essayant de leur prouver comme quoi l'on se moquait d'eux. Et en effet, soit que le bavardage de l'effronté Jean Luc eût modifié l'opinion du public, ou soit que les assistants ne fussent naturelment pas satisfaits, toujours est-il que l'assemblée commençait à murmurer d'une manière inquiétante; et quelques personnes se disposaient déjà à sortir, refusant même d'acquitter la modique rétribution, en disant qu'ils ne payaient pas parce qu'ils n'étaient pas contents. Le maître de l'établissement, qui tremblait pour sa recette, voulut donc conjurer l'orage et reconquérir la faveur du public.

— Je dois avertir les personnes que le spectacle n'est pas fini, s'écria le saltimbanque. Je prierai donc l'honorable société d'attendre encore quelques instants avant d'évacuer la salle. Je

vais avoir l'honneur d'offrir au public un tableau vivant et animé représentant, telle qu'elle a eu lieu, la dernière éruption du mont Vésuve : on y verra ce fameux volcan vomir un fleuve de feu sur 14, campagnes voisines; les habitants, surpris au milieu de leur sommeil, fuyant au milieu de la nuit avec leurs femmes et leurs enfants ; la mer en furie ; les éclats de la foudre et les éclairs illuminant cette scène de désolation, rien n'y sera oublié : reprenez vos places, messieurs, mesdames.

Cet appel à la curiosité des assistants réussit bien au bateleur, et chacun reprit sa place pour jouir du merveilleux spectacle auquel il était convié.

Réunis derrière une espèce de petit théâtre, dont l'intérieur était caché au public, tous les saltimbanques étaient dans leur grand coup de feu, et préparaient le spectacle pyrotechnique annoncé. La clarinette et le fifre qui formaient l'orchestre jouèrent chacun un air dif-

férent en manière d'ouverture, et le rideau se leva.

— Mais je ne vois rien, dit un gros monsieur dont le nez supportait pourtant une paire de lunettes.

— C'est comme moi, répondit un voisin.

— Ah ça! mais se moque-t-on de nous? Et les murmures recommencèrent de plus belle.

— Pardon, dit un bateleur, on avait oublié de fermer le châssis; et il indiquait une ouverture par laquelle le jour intérieur pénétrait ; ce spectacle nécessite l'obscurité pour être mieux vu.

— Tout ça n'est pas bien clair, dit Jean Luc au saltimbanque, qui fermait le châssis de façon à ce qu'une nuit complète régnât dans la tente.

Le fifre et la clarinette recommencèrent leur épouvantable charivari, et les spectateurs s'écarquill ' mt les yeux, sans rien plus voir que la première fois.

— Observez bien, messieurs, cette scène magnifique : voyez la lune qui s'élève au-dessus

de la ville de Naples; voyez les gondoliers qui rentrent au port avec leurs barques pavoisées.

Les assistants continuaient à ne rien voir, mais ils patientaient, s'attendant à chaque instant à voir paraître ce que le bateleur semblait leur décrire.

Cependant celui-ci ne continuait pas moins à se faire le cicérone d'un tableau invisible.

— Remarquez, disait-il, toutes ces lumières qui s'éteignent dans les maisons ; les Napolitains vont s'endormir sans prévoir le désastre qui les menace. Voyez, messieurs, voyez! voici la mer qui commence à devenir furieuse, le vent qui souffle, renverse tout sur son passage ; observez, dans le coin à gauche, ces deux peupliers qui se brisent.

— Ah ça! mais c'est une plaisanterie, disait tout le monde, mais nous ne voyons rien ; et des sifflets accueillirent l'explication que le bateleur faisait. Il est inutile de dire qui sifflait le plus fort : on pense bien que c'était Jean Luc.

— De grâce, messieurs , restez encore un instant ! Tenez, voyez ! voici l'éruption qui commence. Et le saltimbanque, qui ne comprenait pas d'où venait la colère de son public, voulut mettre le feu à l'artifice représentant le mont Vésuve.

Tout le monde s'était retourné, et on aperçut une espèce de lueur qui ne jetait pas plus d'éclat qu'une veilleuse.

L'artifice, mal préparé ou humide peut-être, n'avait fait aucune explosion, et brûlait aussi tranquillement et sans plus de clarté qu'une simple chandelle.

— Allons-nous-en ! dit Jean Luc.

— Allons-nous-en! et chacun s'apprêta à sortir.

— De grâce ! criait le saltimbanque éperdu, restez un instant.

Une épouvantable volée de sifflets accueillit cette prière.

— Va donc voir ce que cela veut dire, dit le

saltimbanque à un de ses compagnons; et toi, dit-il à un autre, place-toi à la sortie et force le monde à payer.

— Patron, dit le bateleur qui était passé dans la tente pour voir d'où provenait la colère du public, patron, on ne voit absolument rien làdedans, il y fait noir comme dans un four; nous aurons oublié quelque chose.

— Mais quoi? Ah! mon Dieu! c'est vrai.

En effet, le bateleur s'apercevait que, à l'instar de son confrère, le singe de la fable, il avait oublié d'éclairer sa lanterne ; le pauvre homme, dans sa précipitation à satisfaire les assistants , leur expliquait un spectacle qu'ils ne pouvaient voir, et que deux ou trois chandelles allumées derrière le tableau transparent qui représentait le Vésuve eussent rendu parfaitement visible.

Au moment où il allait réparer ce fatal oubli, un malheureux événement vint détruire l'espoir que le bateleur conservait encore de faire une

recette quelconque. Voici ce que c'était : l'artifice chargé de jouer le rôle du mont Vésuve n'avait fait aucune explosion, et sa mèche fumait tranquillement dans un coin; mais, tel qu'un acteur qui sur la scène a oublié son rôle et qui se ressouvient, le malencontreux pétard parut se ressouvenir qu'il n'était pas là pour fumer comme un tison à demi éteint; aussi, voulant réparer le temps, il éclata au moment où l'on s'y attendait le moins, et d'une telle force, que les spectateurs, qui prenaient le chemin de la porte, se retournèrent, croyant bien cette fois que le spectacle allait commencer.

Ils ne furent pas trompés dans leur attente : on leur avait promis l'éruption du Vésuve et un incendie ; rien n'y manquait, car l'artifice en éclatant, mal dirigé sans doute, avait mis le feu aux décors représentant la ville de Naples et ses environs ; les barques des pêcheurs, les maisons, la mer elle-même, tout était en feu, que c'était plaisir à voir; aussi le public trépignait-il d'aise

et criait-il bravo! tandis que le pauvre directeur s'arrachait les cheveux de désespoir : il était ruiné! Cène fut qu'au bout de quelques instants, et aux cris : Au feu! que les assistants s'aperçurent qu'il était bon de quitter la baraque, car les flammes commençaient à l'attaquer. Chacun se retira donc précipitamment et non sans confusion.

Au bout de dix minutes, grâce à de prompts secours, la baraque du saltimbanque était hors de danger, mais son théâtre était brûlé. Le Vésuve avait encore une fois détruit la ville de Naples.

Comme Jean Luc allait quitter le lieu du sinistre, il se sentit retenir par le bras, et s'étant retourné, il se trouva face à face avec le propriétaire du théâtre incendié.

— Eh bien! lui dit cet homme, vous voyez, jeune homme, les suites de votre plaisanterie.

— Comment? dit Jean surpris.

— Oui, continua le bateleur, elles sont peut-

être une cause du déplorable événement dont je suis la victime. C'est vous qui, par vos critiques, avez indisposé d'abord les spectateurs contre moi ; vous avez brouillé tous mes exercices, et voici ce qu'il en résulte; sans votre présence, tout se serait tranquillement passé, je n'aurais pas eu besoin de me presser pour retenir le public que vous excitiez à sortir sans payer, je n'aurais pas perdu la tête comme je l'ai fait, rien n'aurait été oublié dans les préparatifs de ma représentation, et l'événement qui me ruine, moi et ma famille, ne serait pas arrivé. Que ceci, jeune homme, vous serve de leçon, et vous fasse souvenir qu'il n'est pas toujours bon de plaisanter!...

Jean comprit que le bateleur n'avait pas tout à fait tort ; aussi le quittait-il, intérieurement fâché d'avoir été peut-être une des causes qui réduisaient au malheur un père de famille.

— Voyez ! disait ce pauvre homme en montrant les débris fumants de son théâtre, tout ce

que je possédais était là; ce qui brûle à vos yeux, c'était mon gagne-pain et celui des miens: cette toile en lambeaux, c'était mon toit et celui de ma famille; voilà dix ans que l'un me nourri et que l'autre m'abritait, moi et mes enfants. Maintenant qu'ils sont détruits, pain et asile, où les retrouverai-je?

— Il n'y a donc pas moyen de réparer tout cela? dit Jean Luc, qui ne riait plus.

— Eh! mon Dieu! comment? avec quoi?

En ce moment, une bruyante acclamation qui s'élevait dans le carré Marigny vint interrompre les deux interlocuteurs. Jean retourna la tête et s'aperçut que ces bravos saluaient un homme qui venait d'atteindre le sommet du mât de cocagne, et qui, pour prix de sa pénible ascension, choisissait entre les objets suspendus à la couronne de feuillage qui se balançait au haut du mât. Quand il eut décroché ce qui lui semblait le plus à sa convenance, il se laissa glisser

joyeusement le long du cylindre enduit de savon, et il arriva à terre sans accident.

— Attendez-moi, dit Jean Luc au bateleur qui observait aussi la scène du carré Marigny, attendez-moi, je vais tâcher de réparer le mal que j'ai pu causer involontairement ; et il s'élança d'un trait vers l'endroit où s'élevait le mât de cocagne.

— Place, place ! criait-il en écartant la foule.

— Qu'est-ce que vous voulez, jeune liomme ? lui dit un garde municipal placé là en surveillance.

— Je veux voir l'heure qu'il est à la montre qu'est là-haut, mon brave.

— Il est un peu tard, garçon, répondit celui qui depuis un instant en était devenu possesseur. Néanmoins, si vous voulez absolument savoir l'heure que marque ma tocante, regardez : il est deux heures.

— Eh bien, mon gros, reprit Jean Luc, dans

cinq minutes, si tu veux me payer à dîner, je te promets de te faire manger dans de l'argenterie, car il doit y en avoir là-haut.

— Toujours trop tard, jeune homme, il j a une heure que le couvert est enlevé .

— Quel guignon ! on n'a donc rien laissé aux amis ?

— Si fait, jeune homme, il y a encore là-haut une timbale et une pipe en argent, sans compter la couronne...

— Je me moque pas mal de cette verdure-là, dit Jean dédaigneusement.

— Allez la chercher cette verdure-là, et je vous la paie cinquante francs, moi, reprit le municipal.

— Votre parole d'honneur ?

— Aussi vrai que je meurs de soif I

— Eh bien ! attendez-moi une minute, et si vous payez le liquide, je vous prêterai le gobelet qui est là-haut, ainsi que la bouffarde en argent qui lui tient compagnie, si vous fumez toute-

fois? Et en deux tours de bras Jean avait mis bas sa veste et son gilet.

— Voulez-vous des cendres, lui disait-on, cela vous aidera ?

— Je veux monter, dit Jean, et satisfait de son méchant jeu de mot, il embrassa le mât de ses deux bras vigoureux, et commença son ascension.

— Vous savez que vous avez le droit de choisir? lui cria le municipal.

— Je choisis tout, mon cher.

— Pas de bêtises, hein! si vous preniez plus d'un objet, vous en seriez pour votre course, je retirerais tout, c'est le règlement.

— C'est bon, on sera sage ; et Jean, habitué comme nous l'avons dit aux manœuvres nau-1 tiques et aux fatigues du bord, s'élevait aussi rapidement qu'un écureuil. Au bout d'un quart d'heure, il touchait le sol et tenait en main la timbale d'argent. Il se fit verser un verre de

vin, et le but d'un seul trait ; puis, s'adressant à un ouvrier maçon mêlé aux curieux :

— Faites-moi l'amitié, lui dit-il, de me donner une pincée de votre tabac à fumer et une allumette.

— Pour quoi faire ?

— Parbleu ! pour étrenner la pipe qu'est làhaut, donc!

— Impossible ! dit le municipal, la même personne ne peut pas monter deux fois.

— C'est bon ! reprit Jean Luc en remettant ses habits et en s'éloignant. Ah ! murmurait-il tous bas, on ne monte pas deux fois ! faudra voir ça!... et il arriva près du saltimbanque, qui tâchait de réparer un peu sa baraque.

— Tenez! lui dit-il en lui tendant la timbale, vendez ça ; ça vous fera toujours quelques sous pour vivre en attendant. A combien se monte le désastre, à peu près ?

— Mais, à cent cinquante ou deux cents francs.

— Alors, faites voir venir votre pierrot,

qu'il me prête sa casaque rouge et sa perruque.

— Comment? pour quoi faire?

— Vous le saurez tout à l'heure ; appelez toujours.

— Rognolet! Rognolet ! cria le saltimbanque à son bouffon.

Celui-ci Tint en courant à la voix de son maître :

— Qu'est-ce qu'il y a, patron ?

— Prête ton costume à monsieur !

— Comment?

— Tout de suite ! et ne réplique pas !

Le bouffon obéit ; et Jean endossa en une minute l'habit râpé qu'on lui offrait , s'enfonça une perruque en filasse sur la tète, et, méconnaissable en tous points, il retourna vers le mât de cocagne.

— Tiens ! disait-on en le "Voyant approcher, Pierrot qui veut monter ; et chacun se moquait de lui ; Jean avait bien envie de répondre aux mauvais plaisants, mais il craignait de se faire

reconnaître ; et il préféra garder le silence^ Déjà un peu fatigué, il s'élevait moins rapidement que la première fois ; mais il atteignit enfin le faîte du mât, enleva la pipe, qui était bien d'une valeur de cinquante francs, et redescendit très-tranquillement. On lui fit des félicitations, et, pour être dans son rôle de paillasse, il fit la grimace à ceux qui le félicitaient ; et, quittant le mat où il avait été deux fois vainqueur, il retourna près du saltimbanque, à qui il offrit encore la pipe.

— Et de deux, lui dit-il, vendez encore ça, et tâchez de me procurer un troisième costume... je me sens disposé à retourner là-bas.

— Et moi je ne le souffrirai pas : ce que voas venez de faire prouve que vous avez un bon cœur et que vous êtes un digne jeune homme ; vous avez réparé le tort que vous avez pu me causer, c'est bien, et ce serait mal de ma part si je vous permettais d'aller courir le danger

de vous casser un membre en tombant du mât.

— Ah bah! laissez donc, les mâts ça me connaît. J'ai été créé et mis au monde pour grimper dessus, et je commençais à m'ennuyer de n'en pas trouver à Paris. Il m'en tombe un sous les jambes, je veux rattraper le temps perdu; sans ça j'oublierais mon état. Dites à votre musicien, qui a un habit jaune serin, de me le prêter; il ne faut pas qu'on me reconnaisse. Si l'on me demande d'où je viens, je dirai que je suis un camarade de Pierrot, et que je veux tenter la fortune comme lui. Je déguiserai ma voix, on me laissera monter, et dans une demi-heure je reviendrai, cinquante francs d'une main, la couronne de l'autre, et ce soir je me coucherai sur mes lauriers. Allons, clarinette, mon ami, passemoi ta défroque ; et Jean, revêtu des habits grotesques du musicien, était méconnaissable. Pour compléter l'illusion, il avait pris la clarinette des mains de l'artiste forain stupéfait, et pour la troi-

sième fois il s'avançait vers le mât de cocagne, en haut duquel la couronne se balançait majestueusement.

— Tiens! disait-on en voyant arriver Jean, qui soufflait comme un aveugle dans son instrument, au point qu'il faisait à lui seul plus de bruit qu'une troupe de canards à qui l'on aurait tordu le cou. Tiens! qu'est-ce qu'il veut le musicien?

— Municipal, dit Jean en déguisant sa voix, qu'est-ce qui reste là-haut?

— La couronne, qui vaut cinquante francs.

— C'est pas le diable ; risquer sa peau pour si

peu!

— C'est, plus que tu ne vaux, criait-on à Jean.

— Et ceux qui ne vont qu'à moitié, fit celuici avec un air de simplicité bien joué, qu'est-ce qu'on leur donne ?

— Eh ! rien donc.

— C'est pas juste, puisqu'il y a cinquante francs quand on va en haut, il devrait y avoir

LE MAT DE COCAGNE Ifl

vingt-cinq francs pour ceux qui ne vont qu'à moitié.

— Farceur! dit le municipal.

— Dame ! c'est vrai. Croyez-vous que c'est flatteur d'aller risquer sa carrière d'artiste pour sLpeu de chose ? . . . Tenez, municipal, si vous voulez me donner cent francs, je monterai tout de même ; j'ai besoin de cette somme pour acheter une clarinette neuve; je donne un concert dans quelques jours, et j'ai besoin d'avoir un bon instrument, celui-ci ne vaut rien... Voyez plutôt; et Jean soufflait comme un bœuf dans sa clarinette.

— Misérable ! tu nous fends la tête, dit un des curieux.

— Faites-en autant, vous qui parlez.

— Eh bien! dit le municipal, montez-vous, oui ou non ; un autre prendra votre place ?

— Dites donc, c'est votre dernier prix cinquante francs?

— Oui, tout au juste.

— Allons, dit Jean en embrassant le pied du mât;

j'achèterai une clarinette d'occasion... Et il commença à monter, feignant d'éprouver de la difficulté, ce qui lui était bien facile, car il était exténué de fatigue.

— Il montera ! criait-on d'un côté.

— Il ne montera pas ! disait- on d'un autre.

Et Jean s'élevait cependant petit à petit ; il fut long, bien long, mais enfin il toucha victorieusement le sommet du mât, en détacha la couronne, se reposa un instant, et se laissant ensuite glisser tout doucement, il toucha le sol sans enco]

— Donnez-moi la monnaie de ça, municipal? et il désignait la couronne.

— Voilà cinquante francs ! vous pouvez garder la guirlande.

— Pas de doute que je la garde ; et Jean, empochant les écus, reprit sa clarinette, et s'en retourna triomphalement vers le bateleur.

— Tenez, lui dit-il, voilà encore cinquante francs; avec ce que vous aurez de la vente des autres objets vous pourrez rebâtir votre comédie; main-

tenant, rendez-moi mes habits; payez-moi un verre de coco, je meurs de soif, et laissez-moi aller me coucher, car j'en ai furieusementbesoin: came fait l'effet que je marche sur le ventre. • Le saltimbanque, qui se voyait possesseur de cent cinquante francs à peu près tant en valeur qu'en numéraire, et cela parla générosité de Jean Luc, lui pardonna volontiers le tort que ses plaisanteries avaient pu lui causer, et après l'avoir emmené se rhabiller, il le reconduisit à son hôtel du Port-Saint-Nicolas, où Jean se jeta tout habillé sur son lit.

— Vous me permettrez de venir vous prendre pour déjeuner demain? lui dit le bateleur en le quittant. Avant de vendre la timbale, je veux que nous buvions chacun un bon coup dedans... Vin ou fricot, j'ai idée que c'est meilleur dans de l'argent que dans du fer.

— Ah bah! laissez donc! dit Jean en baillant; moi qui vous parle, dans un de mes derniers voyages, j'ai diné à la table de Sa Majesté le roi

àeSiam; on m'y a servi des oiseaux de paradis dans des assiettes de diamants, avec de l'argenterie en or. Eh bien, c'était fade comme tout; il faut dire aussi que le gibier dont je vous parie n'est pas plus gros qu'une noisette, et que je n'avais pas d'appétit; voyez-vous, le fricot n'est bon que lorsqu'il y en a beaucoup et qu'on a bien faim. Et Jean s'endormit comme le saltimbanque le quittait, il ne fit qu'un somme, et la nuit il rêva qu'il était nommé capitaine du vaisseau le Grand Voltigeur hollandais, qui, comme chacun le sait, a trois mille lieues de long ; si bien que son gaillard d'arrière touche au pôle Sud, tandis que son mât de beaupré est encore engagé dans les glaces du pôle Nord.

L'Age d'or, octobre et novembre 1842.

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