FRAGMENTS
DU
Il y a environ une quinzaine de jours, j'étais entré chez un marchand de bric-à-brac pour acheter une paire de flambeaux d'une forme bizarre, qui, depuis un mois, excitaient ma convoitise chaque fois que je m'arrêtais devant la vitrine où ils étaient en montre. Le marché conclu, je donnai mon nom et mon adresse pour que l'on m'envoyât mon acquisition chez moi. — Comme le marchand venait de lire ce que j'avais
écrit sur son registre, il fit un geste de surprise, et regarda sa femme, qui me considéra avec étonnement. Inquiet de cet examen, j'en demandai la cause.
— Excusez-nous, monsieur, me dit le marchand, mais c'est que nous ayons quelque chose à vous remettre. — Une de nos pratiques, qui connaît plusieurs de vos confrères, nous avait promis de nous procurer votre adresse ; — nous ne, l'avons pas vu depuis quelques jours.
— Qu'est-ce donc ? demandai-je, étonné à mon tour.
— C'est un petit paquet qui paraît renfermer des papiers, me dit le marchand. — Je l'ai trouvé dans le tiroir d'un secrétaire acheté à la vente du mobilier d'un hôtel garni. — Ma femme est allée vous le chercher.
En effet, la marchande, qui était montée à la chambre, en redescendit presque aussitôt, et me remit un paquet gros à peu près comme un volume in-octavo, enveloppé dans un numéro de
journal, et scellé avec de la cire verte, sur laquelle se trouvait, en manière de cachet, l'empreinte d'une pièce de monnaie. Mon nom s'y trouvait écrit en grosses lettres.
— C'est bien pour vous, monsieur? me demanda le marchand en me voyant décacheter l'enveloppe sous laquelle je trouvai une lettre dont je parcourus à la hâte les premières lignes.
— Parfaitement pour moi, répondis-je en me retirant, après avoir remercié le marchand.
Rentré chez moi, je lus la lettre d'un bouta l'autre ; elle était fort longue ; sa date remontait à dix-huit mois ; je n'y trouvai point de signature : c'était la confession des souffrances d'un jeune homme attiré à Paris par le désir de se faire une réputation dans la littérature. Cette lettre, pleine de confusion, portait le cachet de cette amertume qui est le caractère des désespoirs solitaires. Elle avait dû être écrite dans un moment où l'on éprouve le besoin de s'épancher, fut-ce même avec un inconnu. C'était une
infortune franchement racontée, sans orgueil et sans humilité. — En deux ou trois endroits, je fis la remarque que l'écriture semblait détrempée, comme si des larmes se fussent mêlées à l'encre.
Je ne citerai de cette lettre que le dernier paragraphe, qui pourra servir de préface aux fragments de journal qu'on va lire ; il pourra, en même temps, me justifier, si on m'adressait le reproche d'être indiscret.
« Quant aux notes qui accompagnent cette lettre, elles ont été écrites au jour le jour, et sous l'impression même des événements ou des pensées qu'elles retracent. Prises isolément, elles n'ont, je crois, qu'un médiocre intérêt ; mais peut-être pourraient-elles servir à un romancier qui oserait ne pas reculer devant la révélation de certaines misères inconnues. — Si vous en trouvez l'occasion dans un de vos prochains ouvrages, je vous autorise à vous servir des feuillets que vous trouverez ci-joints. N'ayez, à cet égard, aucun scrupule. Je verrai avec plaisir, si
j'ai le temps de le voir, que mes souffrances auront pu servir à quelque chose. Je ne vous donne pas mon adresse, parce que vous pourriez supposer que c'est une manière indirecte de solliciter soit une réponse, soit une visite, ou autre chose peut-être, et que je n'ai point l'intention de me montrer importun en aucune façon. Faites de ces brouillons tel usage qui vous plaira, et si vous avez mieux dans vos observations ou dans vos souvenirs, — brûlez ces lamentations. »
J'ai parcouru ce cahier de notes, assez lamentables, en effet, et qui renfermaient des détails d'une misère véritablement perfectionnée, suivant une expression contenue dans la lettre. — J'emprunterai à ce mémorial inédit quelques-uns des passages qui m'ont le plus vivement frappé :
Pr janvier 1846. — H y a un an aujourd'hui que je suis arrivé à Paris, — et dix-neuf ans que je suis venu au monde. — C'est une pauvre étrenne que lé bon Dieu donna à mes parents. — Dans cette année, j'ai déjà enduré plus de misères
que je ne supposais qu'un homme pût en supporter dans toute son existence. On me dit cependant que je ne suis qu'au commencement. J'ai traversé tout Paris pour aller inscrire mon nom chez un personnage qui doit me procurer un emploi. — Une animation extraordinaire agitait la ville. — Tout le monde semblait être descendu dans les rues, et tous les gens que je rencontrais avaient un air empressé. Sans doute, ils allaient porter ou recevoir des étrennes. En passant auprès d'un hôpital, j'ai entendu une vieille femme du peuple dire à une jeune fille qui l'accompagnait, en lui montrant des béquilles neuves qu'elle portait sous son bras : — « Ton père aimera bien mieux ces étrennes-là qu'autre chose. Quand on lui verra des béquilles neuves, ça lui donnera de la considération dans l'hospice, et il sera mieux vu par les sœurs. » — Après avoir couru toute la journée, couru sans but, pour me fatiguer et vaincre le besoin par la fatigue, comme je traversais le pont Saint-Michel, à minuit et demi, je
me suis senti arrêté par mon habit. C'était une petite fille de huit à neuf ans qui vendait, sur un éventaire, de mauvais bonbons en plâtre et en sucre colorié.
Achetez-moi quelque chose, mon bon monsieur ; je n'ai pas encore étrenné. — Sa voix sonnait la faim. J'en eus pitié.
Il me restait deux sous ; je les mis sur son éventaire. Je voulais passer mon chemin ; mais la petite m'obligea à prendre un bonbon. — Je pris au hasard.
— C'est une ancre, me dit l'enfant; ça vous portera bonheur. — Ne mangez pas ça, ajoutât-elle naïvement ; il y a de la mauvaise peinture après, ça vous ferait du mal.
En effet, l'ancre me porta bonheur.— En rentrant chez moi, j'ai trouvé dans ma serrure un billet de mon protecteur ; il m'annonce qu'il m'a trouvé un emploi.
Allons, l'année commence bien.
5 janvier. — J'ai une place. — C'est chez un
tanneur de la rue Beaurepaire. — Je tiens les livres. — J'y vais tous les soirs de sept heures à minuit. — On me donne trente francs par mois. — La besogne est bien ennuyeuse, mais elle me laisse ma journée libre pour travailler. — Mon tanneur est un brave homme. — Il s'est aperçu que je n'étais pas heureux et m'a payé un mois d'avance. — Ce soir, sa femme m'a invité à souper.
6 janvier. — Il y avait si longtemps que je ne mangeais plus de viande, que mon souper d'hier m'a rendu malade.
10 janvier. — J'ai été forcé de quitter ma place. L'odeur du cuir, qui régnait dans toute la maison, me portait au cerveau et m'embrouillait le cœur. En faisant mes chiffres, j'éprouvais comme le mal de mer. J'ai été obligé de remercier mon patron. — Je lui ai reporté l'argent qu'il m'avait avancé, moins les dix jours de travail. — Sa femme lui a poussé le coude. Il m'a fait entendre que je pouvais garder l'ar-
gent. — J'ai refusé, disant que je ne devais pas
accepter un salaire que je n'avais pas gagné.
— Le mari a baissé les yeux, la femme a rougi.
Ils paraissaient humiliés de mon refus. —
J'ai eu tort de refuser. — Si c'était une aumône,
elle était faite sans forme blessante.
Moi qui trouvais Chatteron trop orgueilleux !
je n'ai pas son talent et je suis plus orgueilleux que lui. Ce ne sont pas ces grandes manières qui avanceront mes affaires.
Me voilà bien avancé. — Je n'ai plus un sou.
J'aurais dû me contraindre et rester chez le
tanneur. — Oui, mais c'est cette odeur de cuir. — Petite maîtresse, va!
7 mai. __ Je viens d'achever le dernier chapitre démon roman. — Pauvre nouveau-né, le malheur a bien secoué ton berceau ! — Je l'ai lu à tète reposée, en m' efforçant de dépouiller tout sentiment de paternité littéraire ; je l'ai lu comme si c'était l'œuvre d'un inconnu. — C'est un ouvrage à recommencer. — Les choses inté-
ressantes sont noyées dans des longueurs où mon moi se prélasse, comme un convive grossier qui met ses coudes sur la table. Ce n'est pas de l'exubérance, c'est du fouillis ! — Il y a pourtant làdedans, j'en suis bien sûr, des pages qui promettent.— Oui, mais promettre et tenir... Je recommencerai. Encore un an de perdu !
15 juin. — Cette nuit, comme j'étais à ma fenêtre, — une fenêtre s'est ouverte dans la cour voisine. Un homme et une femme se sont mis à prendre l'air. — J'ai reconnu l'homme ; c'est un peintre qui demeure dans la rue. Il a exposé au Salon un tableau sentimental dont la lithographie infeste tous les salons bourgeois.
— Sa maîtresse est jolie. — Très-jolie, surtout quand elle se lève la nuit pour venir prendre l'air.
— J'ai pensé à cette jeune femme plus qu'il n'était raisonnable.
17 juin. — J'ai rencontré la maîtresse du peintre au cabinet de lecture. Elle demandait la Confession d'un enfant du siècle. A cette demande,
je l'ai regardée plus attentivement. Elle a rougi, mais sans baisser les yeux. Elle avait au doigt des taches d'encre. Serait-ce un confrère en ju-
pon
25 juin. — La lectrice de la Confession est une bonne fille ; elle a appris que j'étais malade et, toute seule, elle a trouvé un prétexte adroit pour venir me voir. — Elle est entrée dans ma cbambre et m'a demandé si je n'avais pas vu son écureuil qui s'était sauvé. Elle prétendait l'avoir vu sauter par ma fenêtre. — D'écureuil en aiguille, — elle m'a fait de la tisane ; — je ne sais pas où elle a trouvé du sucre.
28 juin. — C'est une compatriote, elle s'appelle Anne, — comme la patronne de mon pays.
Nous avons lu Brizeux. Elle a pleuré à l'élégie du Pont Herlo.
Je suis amoureux d'elle. — Je crois que je le lui ai dit. — Pour elle, elle n'a dit ni oui ni
non.
2 juillet. — Anne est morte en trois jours d'une
fièvre typhoïde. — J'ai demandé à son amant, le peintre sentimental, où on l'avait enterrée. — Il m'a répondu qu'il n'en savait rien.