‹ Dona sirèneChapitre 5 sur 9 · Voir les Scènes de la Vie de bohèms · texte numérisé non relu

Voir les Scènes de la Vie de bohèms

le reste du voyage, car les dépêches qu'il attendait du ministère lui étant parvenues, il se remit en route pour la ville de...

Une seule chose intriguait vivement Son Excellence Gustave Colline : c'est que sa mission était tellement secrète, que lui-même ignorait quel en était le motif. Le ministre se bornait à lui envoyer des lettres de créance, mais on ne lui disait aucunement ce qu'il avait à faire à la cour de...

Une maxime qu'il recueillit dans la lecture du Parfait Bouvier chinois le tira d'embarras :

« En toute chose, rapportez- vous-en à votre propre instinct, semez en avril. »

C'est parfaitement clair, pensa Colline, le philosophe qui a écrit cette pensée était de l'école des Égolistes, il pratiquait le moi-mihi, c'est-àdire la spontanéité, le libre instinct. « En toute chose, rapporte-t'en à toi-même. » C'est évident, cet axiome est le flambeau qui doit éclairer ma

conduite, et m'explique le sens mystérieux de ces mots : Semez en avril. Nous sommes précisément dans ce mois. Semez, c'est-à-dire, répandez l'esprit universel, semez la propagande, révolutionnez. Je comprends que le ministre soit aussi concis : il craint de compromettre sa politique et s'en rapporte à moi... c'est bien délicat de sa part. La diplomatie est la science des demimots. Le mystère est le cadenas de sûreté des gouvernements. Mais l'instruction, l'intelligence sont des passe-partout.

— N'oublions pas cette phrase, murmura Colline, je la mettrai dans mes mémoires diplomatiques.

En arrivant à la résidence de..., Colline demanda où était situé l'hôtel des Ambassadeur*.:. Comme il parlait un allemand de vingt-sept ieçons, il fut quelque temps sans pouvoir se faire comprendre. A la fin, pourtant, on lui indiqua un hôtel-auberge, à l'enseigne cosmopolite du Lion d'or.

Colline prit une chambre et pria son hôte de faire parvenir à l'introducteur des ambassadeurs une lettre dans laquelle il lui annonçait son arrivée. L'hôtelier lui répondit qu'il ne connaissait pas cette charge à la cour de...

— Ah çà ! mais, dit Colline, qui est-ce donc qui introduit les ambassadeurs auprès de votre souverain ?

— Il n'est jamais venu d'ambassadeur ici, dit l'aubergiste.

— Mais quand on veut parler au prince, comment fait-on alors?

— On va le voir, c'est bien simple.

— C'est même trop simple, répliqua Colline très-piqué. Car il avait cru qu'on allait lui faire une réception solennelle, et pensait qu'on allait venir le prendre dans une belle voiture à six chevaux ponr le conduire au palais avec une escorte d'honneur. Enfin, tout le céréraoninl dont il avait été témoin à Paris lorsqu'un ara-

bassadeur se présentait pour la première fois aux Tuileries.

■ — Qu'est-ce que c'est que ces mœurs-là? reprit Colline. Il n'a donc pas de liste civile, votre prince, pas de salle du trône, pas la moindre des choses? Vous ne lui donnez donc pas un sou, qu'il ne peut même point offrir un cabriolet aux envoyés des grandes puissances ?

— Le prince n'est pas riche, dit l'hôtelier, et comme la récolte a été mauvaise, il a diminué nos impôts.

— Qu'est-ce que vous récoltez donc dans ce pays-ci ? Je n'ai pas vu un arbre.

— Nous récoltons des sangsues, c'est la richesse du pays.

— Tiens, vous avez des mines de sangsues... C'est égal, je suis très-contrarié. J'aurais désiré que ma réception fût entourée de quelque mise en scène. — Enfin, je me contenterai de quatre hommes et un caporal, et d'un salut de vingt et un coups de canon.

— Nous n'avons ni armée, ni canons, dit l'aubergiste. — Mais au fait, ajouta- t-il en indiquant à Colline un homme qui venait d'entrer, voici le valet de chambre du prince, vous pouvez vous entendre avec lui.

Le valet de chambre du prince alla porter à son maître la nouvelle de l'arrivée de Gustave Colline, envoyé extraordinaire du gouvernement français.

— Que diable peut me vouloir la République française? dit le prince étonné. — Fritz, vous direz à ce monsieur que je le recevrai quand il voudra, et pour lui faire honneur, vous mettrez votre livrée.

Deux heures après, Gustave Colline, précédé d'un tambour qu'il avait loué, et qui battait aux champs, traversait la résidence de... dont les quatre-vingt-trois ou quatre-vingt-cinq habitants s'étaient mis aux fenêtres pour le voir passer.

Colline avait revêtu son grand costume officiel et portait admirablement son bel habit noir,

à la française, enrichi d'une garniture de boutons neufs. Une brise joyeuse caressait mollement les poils de son magnifique chapeau de castor, orné d'une cocarde grande comme un carton de tir. Il portait sous son bras un immense portefeuille rouge, renfermant ses lettres de créance. De temps en temps, il saluait avec une grâce particulière les dames grêlées qui étaient aux balcons et semblaient admirer sa fière attitude. C'est ainsi qu'il arriva au palais, suivi d'un cortège de petits enfants, qui le prenaient pour un marchand d'images.

Le valet de chambre du prince faisait la haie sous le vestibule, et l'introduisit auprès de son maître.

Le prince fit à Son Excellence Gustave Colline un accueil très-amiable, et après avoir pris connaissance de ses lettres de créance, il dit à Colline :

— Monsieur l'ambassadeur, je suis très-honoré du choix que votre gouvernement a bien voulu

faire pour le représenter à ce qu'il veut bien appeler ma cour. Je suis vraiment pénétré de ce procédé ; et pour en témoigner ma reconnaissance, je vous prierai de vouloir bien me permettre de vous décorer de l'ordre de la Concorde.

— De première classe, dit Colline.

— De première classe, dit le prince, c'est un ordre que je me propose de fonder. En attendant, vous m'obligerez d'accepter mon hospitalité, demain nous parlerons des intérêts qui vous amènent ici. Et j'aime à croire que tout s'arrangera à l'amiable et à la satisfaction générale.

En ce moment, le valet de chambre vint annoncer M. le baron de Mouknikoff.

Un étranger habillé de vert et coiffé d'un chapeau tellement empanaché de plumes, qu'il ressemblait à une basse-cour, entra et vint saluer le prince.

— C'est l'envoyé russe, dit Colli frappant un appel du pied : attention...

Au bout de huit jours do résidence à la cour de... Gustave Colline était devenu l'ami intime du prince, et avait complètement renoncé à ses idées de propagande révolutionnaire. D'ailleurs, le terrain n'était pas propice. Les quatre-vingt-deux ou quatre-vingt-cinq habitants s'obstinaient à demeurer sous le régime barbare de la tyrannie. La familiarité entre le prince et Colline allait toujours croissant. Ils ne se quittaient presque plus, et passaient toutes les journées enfermés dans un cabinet où nul mortel ne pouvait pénétrer. M. Mouknikofî ne voyait pas, sans éprouver une vive jalousie, la faveur marquée dont Colline était l'objet de la part du prince, et ce Scythe farouche jura, par saint Nicolas, qu'il aurait la clef de ce mystère qui devait singulièrement intéresser la politique européenne. En conséquence, M. de Mouknikofi parvint à s'introduire dans la mystérieuse retraite où le prince et l'envoyé de la République s'enfermaient chaque jour, et, caché dans un coin, il pénétra le secret de leurs entretiens.

Son Excellence Gustave Colline démontrait au prince de... les beautés du jeu de piquet.

— Je commence à comprendre, disait le prince. C'est un jeu admirable.

— C'est à vous à parler, dit Colline, en arrangeant son jeu.

— Àh! ah!... dit le prince, prenez garde, monsieur l'ambassadeur... tenez -vous bien... j'ai une seizième majeure.

— A trèfle... dit Colline. Nous avons des personnes qui disent trefolium.

— Trefolium, je m'en souviendrai, répondit le prince, mais ce n'est pas tout, j'ai un quatorze d'as...

— Quatorze de boutons, reprit Colline.

— Ah! fit le prince, on dit boutons, je n'aurai garde de l'oublier... Seize et quatorze, trente. Oh! mais, ce n'est pas tout... j'ai quatre-vingtdix, vous ne faites pas une levée, Excellence.

— Fichtre, dit Colline, je suis capot,

— Vous dites, dit le prince au comble de la

joie, j'ai gagné. Comment vous exprimer ma reconnaissance? Permettez-moi de vous offrir le grand cordon de l'ordre de la Concorde...

— Je ferai observer à Votre Altesse qu'elle a déjà daigné me conférer le cordon de la première classe, répondit Colline.

— Il n'importe, fit le prince, ma reconnaissance n'a point de bornes. Vous serez chevalier de première et de seconde classe à la fois.

M. de Mouknikoff sortit de sa cachette trèssatisfait, et écrivit à son gouvernement que le séjour de l'envoyé de la République à la résidence de... ne devait donner aucun ombrage à la Russie. Quelques jours après, en récompense de sa belle conduite, M. de Mouknikoff reçut, avec de nouvelles dépêches, une tabatière — de première classe.

Cependant, au bout d'un mois, Son Excellence Gustave Colline, n'ayant point reçu de nouvelles de son gouvernement, commença à trouver que sa mission était trop secrète et

prit le parti d'écrire au ministère des affaires étrangères, pour lui demander ce qu'il avait à faire.

Or, comme le ministre qui avait signé la nomination de Colline avait, quelques jours après le départ de celui-ci, été remplacé par un autre homme d'Etat , ce fut son successeur qui reçut un matin la dépèche officielle de l' envoyé extraordinaire, laquelle était ainsi conçue:

« Résidence de... le 1848 — N° I

» Son Excellence Gustave Colline, ambassadeur 1 la République française près la cour de... à M. le ministre des affaires étrangères.

» Citoyen Ministre,

» Selon les instructions que je n'ai pas reçues, mais que votre silence m'a suffisamment expliquées, je suis arrivé à la résidence de... avec

l'intention d'y répandre à pleines mains les idées démocratiques dont nous avons donné une si glorieuse initiative; mais je n'ai pas trouvé le sol suffisamment préparé pour cette grande rénovation morale et politique dont j'eusse été fier d'arborer le premier le drapeau. Seulement, je me suis efforcé de combattre, autant que cela m'a été possible, l'influence que l'empire russe pouvait exercer dans cette principauté, par l'organe du marquis de Mouknikoff, espèce de diplomate anonyme, aux gages du czar. Ce personnage d'un mérite très-vulgaire, du reste, a été complètement coulé par moi, et à l'aide de petits moyens, qui me sont particuliers, je me suis fourré, j'oserai dire jusqu'au coude, dans la manche du prince, qui, honorant sans doute en moi le caractère officiel dont je suis revêtu, m'a déjà fait chevalier de l'ordre de la Concorde qu'il se propose de fonder. Je répéterai à M. le Ministre, qu'après une étude approfondie des lieux et des mœurs, je ne crois

pas le moment encore venu pour fonder sur des bases durables la République dans la résidence de... Les quatre-vingt-deux ou quatrevingt-cinq habitants qui forment la population de cette principauté sont attachés au principe monarchique par la glu honteuse de l'habitude.

» J'attends avec impatience, M. le Ministre, les nouveaux ordres qu'il tous plaira me donner.

» J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect,

» Votre très-obéissant serviteur,

» Gustave Colline,

» Chevalier de l'Ordre de la Concorde de lre et 2° classe.

» P. -S. — La somme qui m'a été donnée à mon départ ayant été épuisée par les frais de voyage et de représentation, qui sont très-dis-

pendieux, je serais fort reconnaissant, si M. le Ministre pouvait me faire parvenir quelques trimestres d'avance sur mes appointements. — Vive la République! »

En recevant cette dépêche, le ministre des affaires étrangères s'écria : « Quel est ce drôle qu'on a envoyé là-bas , et dans quel but l'at-on envoyé? » Et après quelques informations prises auprès de son chef de cabinet, le ministre expédia à Son Excellence Gustave Colline une instruction ainsi conçue :

« C'est par suite de l'incurie de la précédente administration de mon département que vous avez été envoyé à la résidence de... qui n'existe pas sur la carte politique. Vous êtes invité à revenir sur-le-champ. Seulement, pour motiver les fonds qui vous ont été comptés sur mon budget... avant votre départ, vous traiterez avec le prince de... d'un achat d'un mil-

lion de sangsues pour les hôpitaux de Paris... A votre retour,, on verra à vous procurer un emploi de surnuméraire. »

Quinze jours après, Son Excellence Gustave Colline arrivait à Paris, suivi d'une cargaison de sangsues; à son départ, le prince de... avait répandu quelques larmes, et l'avait forcé à accepter le cordon de la Concorde de troisième classe.

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