‹ Dona sirèneChapitre 6 sur 9 · UN MOT D'INTRODUCTION · texte numérisé non relu

UN MOT D'INTRODUCTION

La Société des Buveurs d'eau n'était pas , comme on pourrait le supposer, une Société de tempérance. C'était une société composée de jeunes gens, qui, en se rencontrant dans les. chemins perdus de l'art, s'étaient sentis mutuellement attirés les uns vers les autres par une communion d'idées sympathiques, et avaient cru se rendre leur dur noviciat plus facile à traverser en associant leurs espérances et leurs travaux.

Cependant tous les Buveurs d'eau sont morts

de la même maladie, d'une maladie à qui la science n'ose pas donner son véritable nom, — la misère.

Entraînés dans l'art plutôt par une fatalité homicide que par une vocation réellement puissante, ils sont morts ignorés comme ils avaient vécu. — Presque aux portes de la vie, car le plus âgé n'avait pas vingt-quatre ans, — morts sans rien laisser d'eux après eux, et pouvant répéter avecEscousse, qu'ils avaient le tort de prendre pour un grand poëte :

Adieu, trop inféconde terre, Fléaux humains, soleil glacé, Comme un fantôme solitaire, Inaperçu, j'aurai passé.

Il en est dans les luttes de l'art à peu près comme à la guerre, — toute la gloire conquise rejaillit sur les noms des chefs. — L'armée se partage pour récompense les quelques lignes d'un ordre du jour. Quant aux soldats frappés dans

le combat, on les enterre là où ils sont tombés, et une seule épitaphe suffit pour vingt mille

morts.

De même aussi, lafoule, après les avoir poursuivis toute leur vie d'acclamations et de couronnes, suit le deuil des grands triomphateurs de l'art, et les accompagne jusqu'aux portes des Panthéons ouverts par l'immortalité. Mais la foule, qui a toujours les yeux fixés vers ce qui s'élève, n'abaisse jamais son regard jusqu'au monde souterrain où luttent les obscurs travailleurs. Leur existence est inconnue ou méconnue, et sans avoir même la consolation de sourire un moment à une œuvre terminée, ils s'en vont de la vie, et meurent ensevelis dans un linceul d'indifférence.

L'histoire des Buveurs d'eau, ou plutôt les épisodes qui seront publiés sous ce titre, seront l'histoire de cette race d'obstinés rêveurs, pour qui l'art est resté une Foi, et non un métier, qui croient encore à la gloire, et la voient passer dans

leurs rêves sous la figure d'une déesse, ayant le front couronné d'une auréole céleste , et tenant à la main le rameau de laurier.

Gens enthousiastes et convaincus, à qui la vue d'un chef-d'œuvre suffit pour donner la fièvre, qui résument tous leurs sentiments dans une seule passion, — l'art, — et ne font pas de concession à la nécessité. Pauvres gens que le ridicule insulte au dehors, que la misère assiège au dedans, — qui vivent mal et peu, et meurent, les uns idolâtres d'une chimère, les autres victimes d'un perpétuel accès d'orgueil.

Les voies de l'art déjà si encombrées et si périlleuses, malgré l'emcombrement et malgré les obstacles, ont été, ces dernières années, de jour en jour plus encombrées, comme on a pu s'en convaincre en visitant les musées, les bibliothèques et tous les lieux destinés à l'étude de l'art. Si on cherchait parmi toutes les raisons qui ont pu déterminer cette affluence, on pourrait peutêtre trouver cette raison.

Beaucoup de jeunes gens ont pris au sérieux les déclamations faites à propos des artistes et des poëtes malheureux ; les noms de Gilbert, de Chatterton et de Moreau, ont été trop souvent et trop imprudemment jetés en l'air. On a fait de leur tombe une chaire du haut de laquelle on prêchait le martyre de l'art et de la poésie, — et ces funèbres apothéoses, ayant tout l'attrait de l'abîme pour les esprits faibles ou les vanités ambitieuses , beaucoup subissant cette fatale attraction, sont entrés dans l'art, persuadés que la pauvreté était la moitié du génie. Beaucoup ont ambitionné ce lit d'hôpital où Gilbert devint poëte un quart d'heure avant de mourir, pensant que c'était une étape obligée où il fallait s'arrêter pour arriver à la gloire.

Écrite par une plume qui aurait l'autorité nécessaire, l'histoire des Buveurs d'eau renfermerait au m^ins un enseignement.

Elle démontrerait combien sont faux et dan-

gereux ces paradoxes, qui tendent à affirmer que la misère est un élément nécessaire au talent.

Page 1