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PROPOS DE DESSERT

DU

SOUPER DE YALENTIN

Ce soir-là on donnait, sur un des théâtres du boulevard, la première représentation d'un de ces mélodrames à spectacle sur lesquels le rideau ne tombe ordinairement qu'à l'heure où le jour se lève. Toutes les ruses qui peuvent préalablement exciter la curiosité avaient été mises en œuvre. Il y avait eu un faux procès convenu d'avance entre l'administration et la jeune pre-

mière, qui refusait de jouer avec le père noble, qui était son mari, sous le prétexte qu'il la maudissait trop souvent pendant le cours de l'action,. et que ses malédictions trop énergiques lui faisaient des bleus de nature à la compromettre auprès de son amant.

Les petits journaux et les feuilles spécialement dramatiques avaient publié sur le compte du premier rôle une série d'anecdotes galantes, qui faisaient de cet honorable artiste un personnage désigné d'avance à la vorace indiscrétion des jumelles féminines.

A ces incidents on avait ajouté un duel de fantaisie entre le comique et le financier qui, à la suite d'une discussion très-vive sur la préséance d'emploi, avaient échangé chacun trois coups de pistolet, qu'on avait eu la précaution de faire charger par un témoin, élève de Robert Houdin, lequel témoin avait oublié de mettre des balles pour ne pas déranger la précision du tir.

La pièce était en outre attribuée à un auteur

qui avait la renommée des situations palpitantes.

A un critique qui lui disait un jour :

Vos sujets de drame sont nouveaux comme

le Pont-Neuf.

Cet homme habile avait répondu :

— Le Pont-Neuf a beau être vieux, — on passe toujours dessus.

Ce mot spirituel eut les honneurs de l'impression ; il fut ajouté au répertoire des mots de M. de Talleyrand, d'où les Allemands le traduisirent pour l'ajouter au répertoire de M. de Metternich.

En Russie, la croyance populaire l'attribue à N. de Nesselrode.

L'administration du théâtre, voulant ne rien négjger, avait apporté un soin particulier dans la composition de l'affiche, qui était un véritable chef-d xuvre typographique. — On ne pouvait pas la lire.

Par un droit résultant d'une clause particulière

de son engagement, le premier rôle avait fait dessiner, par un peintre fantaisiste, les lettres qui devaient servir à l'impression de son nom, et cette recherche originale avait nécessité une fonte spéciale de caractères.

Au reste, le nom de l'artiste ainsi imprimé n'attirait pas seulement l'œil, — il le crevait.

Toutes ces combinaisons avaient amené le résultat qu'on s'en était promis. — Le soir de la première représentation, tout Paris était au théâtre.

On a appel è, à Paris, tout Paris, cette collection de dix-huit cents à deux mille individus, toujours les mêmes, qui composent ce qu'on dénomme 1public des premières.

Le jour où un théâtre donne un spectacle nouveau, aucune puissance humaine ne pourrait retenir ces gens-là chez eux. — On mettrait sur l'affiche un avis ainsi conçu : Par suite de précautions prises par l'architecte , la salle s'écroulera pendant un entr'acte, — od ne compterait pas un spectateur de moins. lien est même

qui consentiront à faire les plus grands sacrifices pour ne pas manquer à cette solennité.

Exceptionnellement, ils payeront leur place.

En résumé, si cette minorité friande de primeurs dramatiques a l'instinct tjrannique des minorités, si elle est difficile à satisfaire, si elle porteavecune hauteurdédaigneuse des jugements peu réfléchis de tous les éléments divers dont elle se compose, il se dégage souvent une opinion que la majorité du public adopte facilement. Ce jour-là, tout Paris s'était montré clément pour l'œuvre nouvelle.

Dès les premiers actes, les malheurs de la vertu persécutée avaient ému les loges habitées par des femmes forcées pour la plupart de recourir aux renseignements du dictionnaire, lorsqu'une circonstance indépendante de leur volonté les oblige à paraître comprendre la signification du mot vertu. Quelques mouchoirs sincèrement humides avaient flotté aux galeries. Or, l'apparition d'un mouchoir pendant un mélodrame

indique que le spectateur renonce au droit de critique et qu'il se rend à l'auteur. Une salle qui se mouche amène son pavillon.

Devant cette apparence de succès, le secrétaire de l'administration rédigea, pour l'envoyer le soir même aux journaux qui devaient paraître le lendemain, une note destinée à lancer la pièce. Par suite d'une clause particulière de son engagement, le premier rôle exigea qu'on introduisît dans la réclame une phrase dans laquelle il était constaté qu'il avait doublé le cap du sublime. Bien qu'il eût trouvé cette formule laudative un peu tempérée et trop géographique, il l'avait néanmoins payée deux cigares à un petit poëte sans ouvrage qu'il employait en outre à la tenue de livres de ses bonnes fortunes.

Vers deux heures du matin, quand le bouquet final des reconnaissances eut éclaté, quand l'ingénue eut miraculeusement retrouvé la croix de sa mère qui lui était indispensable pour ouvrir le coffre-fort où se trouvaient les papiers cons-

tatant sa liaute naissance ; lorsque la morale eut été satisfaite par la confusion du traître, qui pendant cinq actes avait jonglé avec les articles les plus dangereux du Code pénal ; lorsque le premier rôle eut ramassé le Quai aux Fleurs, que l'on devait, suivant une clause de son engagement, jeter à ses pieds après chaque création nouvelle, tout Paris, ayant demandé son paletot et son châle, sortit du théâtre et se répandit bruyamment sur le boulevard.

Parmi les spectateurs qui se retiraient en devisant de la pièce nouvelle, il se trouvait un groupe de trois individus appartenant tous trois au monde des arts et des lettres. Peu soucieux de rentrer chez eux (dans le nombre il en était un qui n'avait pas de chez lui), ils avaient formé le projet d'aller à frais communs terminer la nuit dans l'un des établissements ouverts au noctambulisme affamé.

Comme ils arrivaient devant l'un des principaux restaurants du boulevard, les trois person-

nages se désignèrent mutuellement la fenêtre brillamment éclairée d'un cabinet particulier d'où s'échappaient de maies éclats de voix et des fusées de rires féminins mêlés à tous les bruits joyeux qui sont le finale ordinaire des soupers où l'on a oublié de mettre le couvert de la morale.

— Messieurs, dit l'un des trois hommes, lequel de nous trompe-t-on là-haut ?

— Il me semble reconnaître la voix de Laurence, fit le second.

— Alors, on nous trompe tous, interrompit en riant le troisième.

— Tu l'as dit, mon vieux, s'écria un nouveau personnage qui venait tout à coup d'apparaître derrière les trois interlocuteurs. On nous trompe tous, et quelques-uns de plus ; et après avoir échangé une triple poignée de main avec le trio, il ajouta machinalement :

— Vous allez comme ça ?

Le mélodrame de Chose nous a affamés

comme des naufragés, nous allons disséquer une

volaille froide et casser le cou à quelques flacons de Bordeaux. Veux-tu faire le quatrième ?

— Oui, mais à la condition que le poulet sera une bécasse, et que le bordeaux sera du bourgogne.

Celui qui parlait ainsi se nommait Valentin. Après avoir passé les quinze plus belles années de sa vie à verser des tonneaux d'encre sur des rames de papier, il était enfin parvenu à vendre son papier noirci un peu plus cher qu'il ne l'avait acheté tout blanc. Déjà voisin de la quarantaine, il commençait seulement à connaître l'heure autrement que par la hauteur du soleil ; il accomplissait ses repas avec une certaine régularité, et comme il ne gîtait plus dans les hasardeuses hôtelleries tenues par la Providence, il avait une sensible vénération pour les huissiers. Seulement, depuis qu'il pouvait s'asseoir dans un fauteuil à lui, il avait pris du ventre. Sa littérature en prenait aussi.

Le second convive s'appelait Melchior. C'était

un de ces poëtes jouvenceaux qui font des ronds dans le lac de M. de Lamartine, en y pleurant des larmes puisées aux sources les plus désolées du dictionnaire des Rimes. Il passait sa vie à compromettre les étoiles dans des élégies improvisées pour les salons de bas-bleus où l'on joue encore de la harpe, et se créait une réputation littéraire inoffensive en imprimant annuellement, à ses frais, un petit recueil de romances et de madrigaux. Ces bonbonnières poétiques étaient ordinairement dédiées aux altesses et souveraines de ces petits États qui pourraient tenir sur une étagère, et qui entretiennent la splendeur de leur cour en ouvrant pendant la belle saison une table d'hôte à l'Europe touriste. Ces dédicaces avaient été récompensées par une collection de rubans qui donnaient au revers de son frac l'apparence d'un spectre solaire d'où le rouge serait absent. Melchior professait un souverain mépris pour tous les écrivains en prose. Il était convaincu d'être un des plus grands lyriques modernes, et

il faisait le signe de la croix quand on prononçait

devant lui le nom de Pétrarque, dont il prétendait

avoir acheté le fonds.

Sa Laure était une femme semi-séculaire, qui

tenait une sorte d'hôtel de Rambouillet, ouvert à t

toutes les gloires départementales. Il y avait un vestiaire pour les lyres, et, dans les grandes occasions, on y servait un thé d'origine douteuse, dont il eût été de mauvais goût de redemander deux fois.

Melchior avait vingt-cinq ans. ce que les signalements des romanciers appellent « un extérieur agréable», et il possédait une petite rente qu'il espérait bien marier avec une grosse dot.

Le troisième convive était un de ces mille jeunes gens, qui, dans le nombre des héros dont Balzac peuple sa comédie humaine, ont choisi la Palférine pour leur type de prédilection, comme le chevalier de Rusticoli, son patron. Sa patrie était le boulevard. Parisien par excellence, il ne pouvait vivre que dans l'atmosphère parisienne.

L'air de la campagne l'aurait asphyxié. Un jour qu'on l'avait invité à une noce chez le Père Laîhuile, aux Batignolles, il avait été pris d'un accès de nostalgie foudroyante après le premier service, et il était reparti ayant à peine eu le temps d'obtenir pour le lendemain un rendez-vous de la mariée. Charmant garçon d'ailleurs, parlant admirablement cette langue du lieu commun qui est un passe-partout social, poli comme une révérence, égoïste comme le dieu Je, et prenant la vie pour un banquet où il ne voulait manger que du dessert, goût particulier qui l'obligeait le plus souvent à dîner en ville.

Il s'appelait Philippe Leriche, et peu satisfait de porter un nom qui semblait être une ironie du hasard, il s'occupait activement à trouver dans le chartrier bourgeois de sa famille quelque mésalliance adultérine dont il pût se faire une échelle pour remonter aux croisades.

Le quatrième compagnon était un feuilletoniste en menus propos de coulisse et de salon;

il devait savoir par état tout ce qui s'y dit ou ne s'y dit pas, tout ce qui s'y fait ou pourrait se faire.

Il avait acquis une notoriété dans cet art où le génie d'Homère serait superflu, et ses indiscrétions étaient fort goûtées des curiosités parisiennes qui aiment à coller leur oreille à la serrure d'autrui. 11 était aussi dangereux de le laisser rôder autour qu'il est imprudent de laisser un chat s'approcher d'une tasse de lait. Au reste, il avait toujours une goutte d'encre au service d'un ami; mais on n'abusait pas de ses complaisances, sachant bien qu'il n'avait pas l'habitude d'écrire avec de l'encre sympathique. IL se nommait Picard, comme un cocher, et se le tenait pour dit par ses ancêtres.

Cinq minutes après leur rencontre, les quatre convives étaient installés dans un de ces cabinets particuliers qu'on retrouve partout. Tentures en papier rouge velouté, historié d'arabesques gaufrées. Divan capitonné et cousin du sonha de

284 PROPOS DE DESSERT DE VALENTIN Crébillon. Glace illustrée d'emblèmes, de rébus, d'initiales mariées, de dates commémoratives et d'inscriptions étrangères aux savants travaux de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

On lisait, par exemple, en caractères romantiques :

Adèle et Léon. — Amour pour la vie.

28 février.

Un esprit grotesque avait substitué le mot homard au mot amour.

Un peu plus bas était gravé cet avertissement :

Méfiez-vous de Célestine.

(Un ami de la jeunesse.) Et dans un angle :

Madame Modeste

Cravates, gants, bretelles, cols et discrétion.

N. B. Demander l'adresse au garçon.

A côté de cette annonce qui échappait au fisc» on trouvait cette sentence en forme de calembour :

La femme est un puits dont l'homme est. le sot.

Puis au-dessous, et signé d'un nom bien connu, dans la petite presse :

Je préfère le flA de Chateaubriand aux: enf/efilets de la Patrie.

Que-iésirent ces messieurs? vint demanda

un ga^on> dont la chemise semblait boutonnée aVrJ des astres, et qui portait hautainement, sur ane cravate diplomatique, une tête frisée comme celle du Méléagre.

Celui des convives qui s'était prononcé pour la bécasse, et que ses amis nommaient Valentin, rédigea un menu que M. Charles Monselet aurait contre-signe de ses deux fourchettes.

Au moment de se retirer, le garçon se pencha vers Valentin, et lui dit directement à l'oreille :

— Si monsieur et ses amis s'aperçoivent qu'ils ont oublié quelque chose lorsqu'ils seront au dessert, ils n'auront qu'à consulter cette carte.

Et il disparut en laissant sur la table une petite carte élégamment reliée, ayant pour frontispice un jeune arOier païen, vêtu seulement d'un carquois.

Sur la première page, on lisent :

Cabinet n° 8 Cartes des suppléments et extras de dess^^

(Les personnes, qui désirent ne pas attendre, sont priées de commander d'avance. On ne sert pas de demi-portions.)

Après avoir parcouru la liste de ce dessert particulier, dont les fruits n'appartenaient aucu-

nement au règne végétal, Valentin ferma dédaigneusement la carte.

— Messieurs, dit-il aux convives, ce garçon est un drôle qui nous prend pour des célibataires ruraux en quête d'aventures.

IOIIMAL D'UN MYSTIFIÉ

8 mars 1SGO, six heures du soir.

Je pars pour le Havre, en compagnie de quelques amis. — Deux mille voyageurs sont dans la gare. — Deux mille figures connues qu'on retrouve à toutes les premières représentations.

Vingt minutes de retard.

Ce retard est occasionné par une discussion qui s'élève entre les employés du chemin de fer

et un pianiste en vogue. — Le virtuose, qui va sur le bord de la mer pour y composer, d'après nature, un morceau intitulé : La Grande Marée, veut installer son piano dans un wagon. — Refus des employés. — On va en référé auprès de l'administration. — Plaidoirie. — Jugement.

— L'artiste est autorisé à ne point se séparer de son complice, mais à la condition que l'un et l'autre voyageront dans le wagon des bagages.

— Le pianiste demande une chaufferette ; on la lui refuse, dans la crainte de l'incendie. — Il maudit la rigueur du règlement sur le motif de la Malédiction de la Juive.

Nous sommes en route.

Un commerce de procédés délicats s'établit entre les voyageurs. — Échange de bons mots, de prises de tabac et de cigares. — Un duo mystérieux s'engage entre les bottes de M..., notre jeune compagnon de voyage, et les bottines d'une jeune dame anglaise. — Le pianiste continue à se réchauffer en faisant des gammes.

Huit heures. — Mantes.

Peu de personnes ayant eu le temps de dîner avant de partir, on se promettait de descendre au buffet de Mantes pour y faire collation ; mais le train passe. — A défaut d'autre nourriture, comme nous sommes dans un wagon littéraire, la médisance amicale se met un confrère sous la dent; c'est notre excellent camarade X... qui est tombé au sort, et la sauce à laquelle l'amitié affamée l'a accommodé l'ayant fait trouver trèsbon, on en redemande. — Les bottes de notre jeune compagnon continuent à donner des leçons de français à la jeune insulaire sa voisine. — Le pianiste continue à se réchauffer en faisant des gammes, et un voyageur spirituel fait observer que nous voyageons avec accompagnement de piano.

Neuf heures. — Saint-Pierre. — Louviera. Le débordement de la Seine, éclairé par un

merveilleux clair de lune, offre un splendide spectacle. — Le train passe. — Passons.

Neuf heures et demie. — Rouen.

Vingt minutes d'arrêt. — Saccage du buffet — par la voracité famélique des voyageurs.

On se remet en route. — Nous remarquons, au bout d'un instant, que notre jeune compagnon parle anglais comme John Bull, et que sa voisine s'exprime dans un français qui ne manque pas de saveur, — bien qu'il ne soit pas contrôlé par l'Académie.

Onze heures et demie.

Arrivée au Havre. — Prise d'assaut d'un fiacre.

Onze heures trois quarts.

Arrivée à Frascati. — Prise d'assaut d'une

chambre. — Combat à l'office pour obtenir à souper. — Victoire! — Le pianiste, suivi de son instrument, campe dans un corridor et exécute le finale an Barbier (Buona sera). — Le jeune... s'est dissipé. — On prétend qu'il est allé se perfectionner dans la langue de Shakespeare.

9 mars.

Le matin, dès huit heures, et par une neige glaciale, des milliers de curieux, dont une partie était formée par les Parisiens, encombrent la plage, la jetée et tous les points d'où l'on peut voir le spectacle maritime annoncé à grand renfort de réclames scientifiques. — Le pianiste, qui a fait transporter son instrument sur la terrasse de Frascati, se prépare à son étude d'après nature.

L'affiche annonçait une sorte de cataclysme apocalyptique : l'Océan, poussé hors de ses limites par le terrible vent du sud-ouest, qui devait

donner son ut dièse de fureur, aurait, disait-on, englouti les ports du littoral. — Le flux devait se faire sentir jusque dans le bassin des Tuileries, et le reflux aurait mis la Manche à sec.

Il n'a rien été de tout cela. Le sud-ouest (familièrement sur-ouè), fatigué parles nombreuses représentations qu'il a données depuis deux mois, s'est fait doubler par une petite brise de romance ( figurez-vous Montaubry remplaçant Tamberlick), et l'Océan est resté plat comme le buste de mademoiselle X..., qui a, dit-on, la Beauce dans son corset.

Cependant, — lorsque les spectateurs se sont aperçus que le phénomène ne se manifestait pas à l'heure indiquée, — quelques murmures se sont fait entendre..., et la mer, qui fut jadis fouettée par Xerxès, faillit être sifflée par les Parisiens.

Pour leur faire prendre un peu patience, des préposés au cataclysme lâchent quelques mouettes qui voltigent autour du phare, — d'autres vendent

aux touristes, à raison de cinq francs le kilog., des galets estampillés par M. Babinet, dont ils leur conseillent de se lester les poches pour ne pas être emportés parle fameux sur-oué qui doit commencer à souffler vers dix heures. — Un autre, déguisé en notaire, parcourt les groupes et propose aux voyageurs de recevoir leurs dernières dispositions, dans le cas où un coup de mer les emporterait. — Ces précautions inquiétantes allument un succès ; — on accorde un délai à la mer — mais à onze heures — rien n'a monté, si ce n'est la carte des consommations dans les hôtels.

A midi, la farce étant jouée, les habitants du Havre commencent à rire franchement au nez des touristes qu'ils rencontrent dans les rues, et c'est alors que ceux-ci employèrent toutes les ruses imaginables pour tromper la narquoise malice normande, et faire croire qu'ils étaient de la ville : les uns allaient au marché, les autres achetaient des casquettes de matelot ; ceux-ci

suivaient les enterrements, tête nue, et faisaient l'éloge du défunt; ceux-là tutoyaient la statue de Casimir Delavigne, et récitaient avec enthousiasme des vers de l'Ecole des Vieillards. Le plus ingénieux fut un artiste delà Comédie-Française, qui se promenait avec un panier de poissons sur la tête, et qui s'arrêtait devant toute figure d'apparence normande, en disant : — Sont-ils bêtes, ces Parisiens !

Quant à moi, j'étais tellement mortifié, que, pour dépister les railleurs, je suis allé, en pleine Bourse, acheter du suif. Les suifs s'étaient un •peu endormis depuis que les glaces avaient fermé les ports de la Baltique, d'où vient cette denrée ; mais un arrivage récent de Buenos- A yres ayant réveillé les suifs, les miens me reviennent encore assez cher.

Cependant, vers le milieu de la journée, les Havrais craignant que les Parisiens désappointés ne reprissent le chemin de fer, essayèrent de les retenir en organisant une fausse panique.

Ils firent courir le bruit en ville que la marée du 10 réaliserait tout ce que celle du 9 n'avait point tenu; et pour donner une apparence de sincérité à leur fausse inquiétude, ils firent semblant d'étayer les maisons, et bouchèrent les soupiraux des caves avec de la terre glaise. Ce subterfuge réussit auprès de quelques badauds, et j'avoue que je fus du nombre. La marée du lendemain fut aussi paisible que celle du jour; mais, ce qu'on ne peut nier, c'est que le retrait de la mer découvrit un espace considérable, et mit à jour des roches qui n'avaient point été visibles depuis plus d'un siècle.

En résumé, la science n'a point failli dans ses prévisions. — La marée a atteint la plénitude prévue. — Pour avoir été un spectacle simple, elle n'offrait pas moins un grand spectacle, auquel a seulement manqué le danger. Si affamés d'émotions que puissent être les Parisiens, ils ne regretteront pas cette clémence des éléments qui a trompé leur égoïste curiosité, quand ils sauront

qu'une heure de tempête pouvait détruire la moitié d'une des principales villes du pays , et causer la ruine de deux cents familles qui sont l'honneur du commerce français.

Si quelqu'un venait affirmer que la civilisation et le progrès, poussés hors des limites extrêmes, préparent les voies de décadence, il y aurait certainement beaucoup de gens qui se récrieraient; et pourtant il y a du vrai là-dedans comme dans beaucoup de paradoxes qui sont des idées bizarrement vêtues.

La civilisation, qui a pour foyer le continent européen, acquiert chaque jour de nouveaux moyens de s'étendre; et l'abréviation des distances favorisant surtout les tentatives, on peut dire maintenant qu'elle a un pied partout.

Est-ce un bien ? est-ce un mal ? Nous laisserons à d'autres le soin de discuter phis longuement le côté philosophique de la question.

Sans doute il est bon de propager le progrès et convier l'humanité entière à y prendre part ; mais il ne faut pas que le progrès fasse comme ces grands princes qui, sous le prétexte de calmer les discussions élevées entre leurs petits ■voisins, s'interposent dans leurs querelles, pénètrent dans leurs États, et finissent par en devenir les maîtres.

Chaque race humaine a des instincts particuliers d'où naissent des mœurs qui lui sont propres, et conséquemment établissent son individualité dans l'espèce.

Tout en faisant sa fonction, la civilisation, lorsqu'elle pénètre chez un peuple encore primitif, doit donc s'attacher à n'altérer que le moins possible sa physionomie individuelle.

Mais, au contraire, cette civilisation procède par l'absolutisme et l'arbitraire. Dans tous les

lieux où elle pénètre, soit par ruse ou par violence, elle s'impose d'abord et se fait accepter ensuite, en inoculant aux sociétés de nouveaux besoins qui ne peuvent être satisfaits que par elle. Elle violente les lois consacrées, elle modifie quand même, en tout et dans tout; si bien qu'un pays où une pareille civilisation a passé perd complètement son caractère primitif et individuel, et par ses mœurs, ses usages et tout ce qui constitue une société, s'assimile entièrement aux autres peuples civilisés. Or, comme à l'heure qu'il est le progrès dit universel est très à l'ordre du jour, et comme en tout il faut considérer la fin, il viendra une époque où, sur toutes choses, la variété aura disparu dans l'espèce humaine.

A notre point de vue, c'est ce que nous appelons une décadence.

Alors, sans doute, s'accompliront les rêves fabuleux que font une certaine classe de progressistes. Après avoir civilisé les êtres, on civi-

Usera les choses, on corrigera la nature, ce qu'on fait, du reste.

D'ingénieux moyens étant trouvés, on comblera les océans, la terre deviendra la capitale des autres planètes ; chaque partie du globe se divisera en quartiers; les nations se subdiviseront en rues ; on recherchera avant tout l'uniformité et la simplicité ; on adoptera un ordre d'architecture gracieux comme celui des casernes; on ne parlera plus qu'une seule langue dans toute la grande ville humaine ; ce seront partout les mêmes lois, — s'il y en a; — le même costume sera imposé, et tous les hommes devront être de la même couleur : — on choisira du noir ou du blanc.

Ceci nous ramène tout naturellement aux Peaux-Rouges, qui, bien que défendus par de formidables remparts naturels, n'en ont pas moins été vaincus par la civilisation.

Un homme d'esprit, qui contemplait les ravages commis par elle, disait : « Il viendra un temps où

il sera impossible de voir des Turcs ailleurs qu'au Théâtre-Français, dans la cérémonie du Bourgeois Gentilhomme. » Nous croyons, pour notre compte, cette époque prochaine, et nous disons que, si Ton veut avoir une idée d'un peuple primitif et un croquis de barbarie, il faut aller voir les Indiens Io-ways, car il est probable que ce sont là les derniers sauvages.

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