‹ Dona sirèneChapitre 8 sur 9 · COMMENT ON MEURT DANS LA BOHEME · texte numérisé non relu

COMMENT ON MEURT DANS LA BOHEME

J'ai raconté une fois les amours du sculpteur Jacques avec une jeune fille appelée Franchie *, qui mourut poitrinaire avant d'avoir vingt ans; je raconterai aujourd'hui de quelle mort et comment mourut le sculpteur Jacques.

Si jusqu'ici l'on n'a pas vu plus souvent ce nom mêlé aux noms de ceux dont j'ai essayé d'esquisser la vie aventureuse, c'est que le sculpteur Jacques appartenait à un autre cénacle, intitulé la société des Buveurs d'eau. Cette so-

1. Framière partie du Manchon de Francine dans les Scèties de la vie de bohème.

ciété, bien qu'elle fut également composée de jeunes gens qui marchaient dans les diverses carrières de l'art, différait essentiéllemen'f comme mœurs et comme principes de la société des Bohèmes que nous connaissons.

Et ici qu'on me permette une courte digression.

Il existe dans les arts et dans les lettres deux sortes de bohème. L'une, qu'on pourrait presque appeler officielle, parce que ceux qui en font partie ont constaté publiquement leur existence, qu'ils ont signalé leur présence dans la vie ailleurs que sur un registre d'état civil, qu'enfin, pour employerl'expression de l'un d'eux, — leurs noms sont sur l'affiche. — En effet, ces bolie= miens-là sont connus sur la place artistique et littéraire, et leurs produits , qui portent leurs marques, y ont cours, — à des prix modérés, il est vrai.

Tout homme qui, poussé par une vocation obstinée, entre dans l'art sans avoir d'autre

moyen d'existence que l'art lui-même, sera forcé de passer par les sentiers de la bohème. Mais n'est pas propre qui veut à mener cette vie. Elle effarouche au premier abord les volontés timides, les esprits timorés., enfin, toutes les natures qui ne sauraient faire un pas sans consulter le catéchisme de la routine.

Pour arriver à leur but, qui est parfaitement déterminé, tous les chemins sont bons et les bohèmes savent mettre à profit jusqu'aux accidents de la route. L'esprit, toujours tenu en éveil par leur ambition qui bat la charge devant eux, et les pousse à l'assaut de l'avenir, ombre ou soleil, pluie ou poussière, rien n'arrête ces hardis aventuriers dont tous les vices sont doublés d'une vertu. Sans relâche en butte avec la nécessité, leur invention, qui marche toujours mèche allumée, fait sauter l'obstacle si vite qu'à peine il les gêne. Leur existence de chaque jour est une œuvre de génie, un problème quotidien qu'ils parviennent toujours à résoudre à l'aide d*au-

dacieuses mathématiques. Ces gens-là, qui auraient su trouver des truffes sur le radeau de la Méduse, savent aussi pratiquer toutes les abstinences avec la vertu d'un anachorète. Mais qu'il leur tombe un peu de fortune entre les mains, vous les voyez aussitôt cavalcader sur les plus vaines fantaisies, — aimant les plus jeunes et les plus belles, buvant du meilleur et du plus vieux, et ne trouvant pas assez de fenêtres par où jeter leur argent. — Puis, quand leur dernier écu est mort et enterré, ils recommencent à dîner à la table d'hôte du hasard, où leur couvert est toujours mis. Ou bien ils rentrent dans leur solitude, s'enferment dans la paresse qu'ils appellent le baudrier du travail, se balançant sur l'escarpolette de la rêverie, et tout en faisant ce métier de Sara la baigneuse, préparent quelquefois leur discours de réception à l'Académie française.

Ils savent tout et vont partout, — selon qu'ils ont des bottes vernies ou des bottes crevées. —

On les rencontre accoudés à la cheminée d'un salon, — ou accoudés sur les tables des guinguettes dansantes. — Ils ne sauraient faire dix pas sur le boulevard sans rencontrer un ami, et trente pas, n'importe où, sans rencontrer un créancier.

Telle est cette vie de bohème, méconnue par les puritains du monde, décriée par les puritains de l'art, insultée par les médiocrités craintives et jalouses qui n'ont pas assez de clameurs, de mensonges et de calomnies pour étouffer les voix et les noms de ceux qui arrivent dans ce vestibule de la célébrité, en attelant l'audace à leur talent.

Vie de patience et de courage, où on ne peut marcher que recouvert d'une forte cuirasse d'indifférence, à l'épreuve des sots et des envieux ; où, si l'on ne veut pas trébucher en chemin, on ne doit pas quitter un moment l'orgueil de soimême, qui vous sert de bâton d'appui. Vie charmante, — et vie terrible, — qui a ses victorieux

et ses martyrs, et dans laquelle on ne doit entrer qu'en se résignant d'avance à subir l'implacable loi du vœviclis!

Les individus dont j'ai parlé jusqu'ici faisaient partie de cette bohème.

Les Buveurs d'eau, au contraire, se rattachaient à la bohème qu'on pourrait appeler ignorée. — J'entends par là l'existence des artistes pauvres, qui, fatalement condamnés à l'incognito, s'en vont de la vie sans laisser de trace. Parce qu'ils n'ont pas pu, — ou n'ont pas su — trouver un coin de publicité pour attester leur existence dans l'art, et par ce qu'ils étaient déjà, prouver ce qu'ils auraient pu être un jour.

Le sculpteur Jacques faisait partie de cette bohème.

Page 1