ENFANTS CHANTEURS
(Église Saint-Antoine, Padoue.)
je m»' bornerai à citer deux ou trois des plus belles.
Le David aotez en passanl comme toul cela se tient, comme ce choix de sujets répond bien à une tournure d'esprit, David, Judith, Saint Jean- Baptiste, comme cela n'es! | > ; i s pris au hasard . le David en marbre du Musée national a été L'objel de critiques. Il esl éléganl etd'un arrangement recherché. Pour le bien apprécier, il me semble <|ii"il faudrait simplement le considérer comme un caprice chevaleresque. Il deviendrail alors pour nous ce qu'il est réellement, une jolie œuvre qu'on n'esl surpris de trouver sans portée que parce que Donato nous habitue aux choses profondes. Mais le David de bronze esl un des chefs-d'œuvre de l'art plastique. Les plus beaux Apollons antiques, môme ceux des époques archaïques si triomphants dans la ferme plénitude de leur forme, ne sont pas plus parfaits de modelé que cette figure. Que dire du naturel de la pose, de la souplesse du mouvement, du goût nerveux et exquis régnant dans les détails, celle coiffure si heureuse, ces jambières, la mitre du Goliath, cette plinthe si parfaitement travaillée et qui rappelle l'apprentissage chez les orfèvres? Enfin de l'expression de beauté calme, et un peu bestiale, si bien choisie? Rien. Admirer en silence. C'est le mieux.
Il est curieux de comparer de telles créations avec les morceaux de pur réalisme qui se rencontrent parfois dans l'œuvre de Donatello. Prenons par exemple le fameux buste polychrome du Musée national à Florence, dit Buste de Niccolo da Uzzano. Il parait que les dates ne
ion DONATELLO.
concordenl pas |)our(|iie ce soit le portrait de ce personnage donl l'histoire d'ailleurs ne se soucie plus guère.
Quel que soit donc son nom, l'homme étudié dans ce buste lut le prétexte d'un morceau prodigieux, d'une apparition de nature presque inquiétante. Pourtant il nous touche infiniment moins que les œuvres île Donatello où sont unies la beauté d'exécution el l'invention imprévue, telles que ce merveilleux David. Il nous faut non seulement la main de l'artiste, mais encore son cœur. Ce buste d'homme, c'est son observation; le David, c'est son rêve.
Pareil jet de verve éblouissante, pareille perfection d'exécution régnent dans la joviale petite statue de Cripidon ou de Mercure, ce délicieux « voyou » florentin, qui se moque de tout, avec le cynisme d'un jeune dieu, avec le débraillé d'un petit prince débauché.
Ce sont de telles inventions qui donnent à notre maître une place si unique dans l'art, parce qu'elles unissent à la vivacité de l'imagination, à l'impression de surprise qui s'enfonce en vous comme la flèche lancée par ce diabolique et charmant archer, le prodige d'un métier incomparable, d'une science certaine, d'une main si souple et si. ferme qu'elle peut caresser toutes les subtilités ou planter comme un roc toutes les vigueurs. Certains ont la science et la technique. Ils sont froids. Certains n'ont que l'imagination et l'intention exquises. Ils faiblissent. Donatello a tout.
Reprenons, ou plutôt finissons notre étude avec un peu plus de rigueur chronologique. A.près la période de I L2S à 1433 qui est celle des grands tombeaux avec Michelozzo et de Prato, et qui comprend aussi un voyage à Sienne el un voyage à Rome, peu fructueux semble-t-il, vienl une période assez complexe, s'étendant à peu près <le 1 133 à 1444, et qui commence avec le court exil des Médicis. Pendant ce temps Donatello exécute entre autres les enfants de la tribune des orgues dans la cathédrale, et ceux de la sacristie. C'est également la période du David et du Cupidon, et celle des grands travaux de la sacristie de San Lorenzo. Une période bien remplie, comme Ton voit. Elle n'est pas exempte déjà de certains troubles, assez peu expliqués, qui nous causent à la réflexion quelque malaise et qui plus tard iront en s'accentuant. Nous voulons parler de la façon dont l'artiste accepte diverses grandes besognes, les prépare même, puis les laisse soit inachevées, soit même complètement abandonnées avant les premiers vrais essais. Mais quoi, l'inquiétude n'est-elle pas un trait de ce caractère? Un Donatello imperturbable, ne s'éprenant pas vivement de quelque projet, puis n'en apercevant pas les défauts qui échappent à de moins clair-
voyants on de plus intéressés, ne serait-il pas un personnage moins naturel, moins beau que l'homme passionné et judicieux < j m > nous avons cherché à définir? Puis, il Tant comprendre encore que dans le travail de l'esprit, surtout chez un pareil créateur, à chaque instanl surviennent des idées pins belles, apparaissent des tâches pins impérieuses. Et nous ne comptons pour rien les difficultés de la vie, les questions de personnes, les tarons dont s'arrange une affaire, toutes choses qui nous échappent aujourd'hui dans leur précision. Il vaut donc mieux supposer que si Donatello, par exemple, accepta en 1 137 de faire les portes de la sacristie de la cathédrale, œuvre qui devait être considérable, et renonça à l'entreprise, il y eut de bonnes raisons que nous ne connaissons pas.
Cela d'autant plus qu'il exécuta des travaux de non moindre importance dans la sacristie de San Lorenzo, et en particulier des portes de bronze qui sont une page capitale dans son œuvre. Ces portes sont divisées chacune en dix compartiments décorés de groupes d'apôtres ou de saints, deux par deux, et tous dans l'action la plus vivante et la plus aisée. Ce sont des merveilles d'invention que ces duos où Donatello semble avoir décrit toutes les altitudes de la controverse et de l'étude. Certains argumentent avec véhémence (comme on fait entre gens de la même opinion), certains lisent ensemble, écrivent au même livre, certains même se boudent et se tournent brusquement le dos. C'est de l'esprit et de la grandeur en
DONATBLLO. 103
même temps, cl imil s'équilibre dans un ensemble plein de simplicité et de richesse.
Cette église de S;in Lorenzo es! vraiment une maison de prédilection d,è Donatello, une de celles où il travailla le pins, avec un grand ei fécond plaisir. Elle était digne d'abriter son cercueil. Ces portes de sacristie, le tombeau de Jean de Médicis, des stucatures pour la voûte représentant les Evangélistes, des bustes il»- saint Laurent, de saint Etienne, des saints < !ôme et Damien, les bas-reliefs si tragiques et si puissamment imagésdes chaires à prêcher jumelles en forme d'ambons, et d'autres travaux d'ornementation, voilà un notable morceau de son ouvre rien qu'en cet édifice.
Les bas-reliefs des chaires nous fournissent l'occasion, trop différée, de parler encore d'une des faces de cet inépuisable génie : la composition à multiples personnages. Il y déploie une invention dramatique, une couleur pittoresque, une beauté de sentiment non plus résidant en une seule ligure, mais répartie entre d'innombrables personnages, un accent, en un mot, fougueux et douloureux qui n'a pas été égale dans les compositions analogues. Le sculpteur s'y prouve peintre admirable, car il emprunte audacieusement à la peinture ses moyens et ses effets. Il tire des principes de la peinture non seulement toutes les ressources de la composition, mais encore la plus surprenante variété dans la mise en scène, faisant apparaître les paysages luxuriants ou tragiques, les architectures fastueuses et compliquées, d'une invention qui
lit'. DONATELLO,
égale, sinon dépasse les spectacles sévères de la Florence contemporaine, se mêlant avec une éblouissante Fantaisie ;mi\ évocations des antiques cités disparues. Rien ne nous montre mieux que Donatello, en se cantonnant dans Tari de la sculpture, possède cependant les facultés d'universalité des autres grands maîtres de son pays, et qu'il est impossible de le prendre pour un spécialisé comme un autre.
On ne peut regarder sans un frissonnement ces tableaux de la chaire de San Lorenzo, où le bas-relief, très plat, évoque les scènes les plus tumultueuses, les plus ('-piques spectacles que l'imagination, déchaînée sur les grands thèmes du Nouveau Testament, puisse concevoir. Dans le Calvaire, au milieu de la douleur affolée des lidèles, et de la frénésie des bourreaux, des anges tourbillonnent au ciel; dans la Descente de croix, c'est Madeleine éperdue (jui se convulsé et qui se disloque les bras en arrière, en poussant un grand hurlement de douleur; et au fond, suide puissants chevaux d'une étonnante beauté, les soldats romains contrastent avec tout le violent drame par leurs silhouettes impassibles. Sur une autre face ce sont trois scènes non moins troublantes : le Christ dans les limbes: la Résurrection; Y Ascension, avec la fulgurante idée de ce Christ qui encore presque au milieu de ses disciples, s'échappe au ciel plutôt qu'il n'y monte, dans un mouvement qu'aucune force ne pourrait retenir.
Cliché Alioari.
PORTE EN BRONZE DE LA SACRISTIE. (Église San Lorenzo, Florence.)
Nous désespérons d'avoir donné en ces p;i^(> l'idée de l'énormité, simplement au poinl de vue matériel, d'une pareille œuvre, à plus forte raison de sa portée intellectuelle et de sa force émotive. Pourtant nous ne sommes encore qu'en 1444, et il va se passer encore vingt-deux années pendant lesquelles Donato accomplira des choses si grandes et si fortes encore, que sans elles son œuvre serait tronquée. En effet, les admirables bas-reliefs de San Lorenzo, que nous venons d'analyser aussitôt qu'ils se présentaient à notre esprit, datent de la dernière période de sa vie, et bien que l'on aime à dire, quand on veut faire preuve d'érudition, qu'elles sont achevées par Bertoldo, elles sont bien son œuvre, et une des plus éloquentes, où il s'est raconté avec le plus de fièvre. Et avant de revenir à Florence faire cette œuvre et bien d'autres encore, il a une période de plus de dix ans (1 \\\ à 1453 environ) où il ira travailler au dehors, exécuter à Padoue le grandiose Gattamelata, les multiples bas-reliefs du Santo, faire d'autres belles œuvres à Venise, à Modène, à Sienne, à Montepulciano, à Faënza.
Pour ne les point omettre dans cette production si touffue, disons tout de suite que le Saint Jean-Baptiste
tirs Frari à Venise, I»1 Saint Jean et le Saint Jérôme de
Faenza s'ont de dignes compagnons de tous les autres.
.Mais le Gattamelata est un des grands jalons de la carrière, lia, dans le calme autoritaire et dans la robuste apologie de la force, la même importance que lesapôtres du Campanile dans l'affirmation des droits et des tourments de la pensée. 11 est bien entendu que le prétexte lui-même n'est plus rien de nos jours, et que ce condottiere est profondément indifférent à l'histoire. L'artiste a dépassé d'un bond gigantesque la portée supposée de ce qu'on lui demandait, et son génie l'a induit à créer un emblème alors qu'on lui payait un portrait.
Venise avait, comme dit spirituellement M. Muntz, « décrété généreusement l'érection d'un monument à son ancien général, laissant à la veuve et au fils de celui-ci le soin d'en acquitter les frais ». Cette statue a nécessité, de la part de Donatello, des études très approfondies, nécessaires en cette occasion pour seconder la promptitude et la sûreté de son talent dans une tâche où il avait tout à créer, tout à retrouver tout au moins. C'était en effet la première grande statue équestre que l'Italie voyait ériger depuis l'antiquité. Les chevaux de saint Marc, les statues équestres qu'il avait naguère vues à Rome purent l'inspirer. M ':• H e de Gattamelata était en ellemême, > véritable invention. Sa nouveauté -ance n'a été égalée, dépassée peut-èti •. | econnaître, que par le Colleone de Verroccliiu. oc Cornière statue, il est vrai, conçue
DONATKLLii Ml
dans un espril tuul ilitl'i'iriit, personnifie uni' aulre idée. Gattamelata esl le chef prudent, maître de lui-même, qui commande avec tranquillité ; le Colleone est le chef emporté qui paie de sa personne el jette, avec une effrayante décision, son cheval en pleine mêlée, confiant dans la soudaineté de son assaut ri dans la furie froide de son regard pour faire tout reculer devant lui. De longues et utiles analyses, de fécondes comparaisons pourraienl être poursuivies entre les deux œuvres, se fondant non plus sur des raisons d'expression, mais de technique pure. On en conclurait peut-être à la lin que, pour paraître d'abord plus sage et plus contenue, l'œuvre de Donatello a plus de vraie grandeur, emprunte moins à la surprise et a l'énergie pittoresque. Que l'on songe seulement à ceci, c'est qu'elle possède toute la force habituelle à notre maître, tout en atteignant au calme des plus beaux antiques connus. Des critiques adressées à cette œuvre surprenante, il nous tient à cœur d'en relever une, parce que de la réfutation se dégage un enseignement d'art. Un écrivain qui connaît parfaitement et même trop bien le cheval, son anatomie et son action, .M. le colonel Duhousset, que l'on prit l'habitude bien intentionnée de consulter pour l'appréciation de toutes les œuvres d'art antiques et modernes où quelque équitation s'inscrivait, a porté ce jugement sur le Gattàîneiata : « L'œuvre est conçue dans le sentiment de l'art antique, avec un modelé indiquant déjà (!) le désir de la recherche anatomique, et un mouvement qui, pour être forcé, n'en est pas moins
MJ DONATHLLO.
conforme aux lois « I « - la locomotion animale ? ... Gattamelata a l'attitude à la fois aisée el imposante : il est
solidement rampé sur son cheval, mais sans railleur aucune... Lé cavalier est de beaucoup supérieur à la monture, don! la tête, le cou et le poitrail sont hors de toute proportion avec la croupe el les membres de derrière. »
On nous permettra de n'accepter de cette critique que la partie élogieuse. Les beautés, ou simplement les vérités (|iii ont été admises par le savant colonel sont acquises. Mais les proportions incriminées sont trop évidemment voulues et contribuent avec une trop visible puissance à l'impression de force, pour que là où un spécialiste voit une tare, nous ne concluions pas à une beauté de plus. Donatello était-il capable d'une étourderie, d'une erreur de jugement, dans une œuvre qui accapara toute son attention pendant des années entières? Il suffit déposer la question. Oui ne voit, de plus, que ce n'est pas un cheval déterminé dont Donateilo a fait le portrait i il y eût excellé . mais le cheval, dont il a voulu et réussi la massive et durable synthèse ? Où un spécialiste s'extasierait devant l'exactitude (à l'occasion d'un dessin de Meissonier, par exemple), nous commencerions à nous délier au point de vue de l'art.
Les Padouans furent si ravis de cette grande œuvre, dont était glorifiée leur patrie, qu'ils employèrent ions les moyens, les meilleurs s'entend, pour retenir Donatello parmi eux, à le fixer chez eux, à faire de lui un citoyen
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dé leur ville. Delà viennenl les importants travaux don! ils le chargèrent, notammenl au Sanlo, dans l'église d<- Saint-Àntoine-de-Padoue, où il dut figurer l'histoire du saiiil en d'importants. bas-reliefs, tous remplis de personnages, tous mouvementés, et <ln plus beau théâtre. Les miracles <lu saint, les sentiments qui animent la foule, les touchantes expressions des principaux personnages qui reçoivent les bienfaits ou éprouvent la colère de saint Antoine, sont suggestifs au possible. Ils comporteraient de longues descriptions si nous n'étions pas opposés à la critique descriptive, toujours inférieure à la simple impression du plus rapide coup d'œiL La description n*est bonne que pour lixer un détail d'histoire, signaler une différence ou une analogie. Ici ce n'est pas le lieu.
En revanche, l'esprit général qui anime ces compositions est des plus intéressant à étudier. Donatello est frappé tout d'abord par le sujet dans son ensemble; son imagination le lui représente comme dans un éclair, avec sa mise en scène, son tumulte, ses accessoires, ses protagonistes et aussi ses moins importants figurants, car ceux-ci parfois sont les plus pittoresques, et ils attirent l'attention plus que les héros mêmes de l'aventure. Rien n'est mieux observé ni mieux senti, et ce point de vue, qui semble tout d'abord en opposition avec les règles pedantesques de la composition, est en supérieure conformité avec la vie. Ce spectacle apparu soudain à l'artiste, il le conserve tel quel, pendant le mystère de l'exécution, et cependant tout s'ordonne, tout apparaît
clair cl mouvementé, l'émotion qu'il a éprouvée et voulu rendre se dégage «le tout L'ensemble, au lieu d'être suscitée par les personnages principaux, si pathétiques qu'ils soient. C'est là qu'est Le prodige de cet art. Et c'est Là aussi que réside une des grandes distinctions de l'art en général. Il importe de la comprendre pour la juste appréciation des œuvres.
Deux tendances dominantes existent qui se partagent L'esprit humain en tant que créateur d'images, quelles qu'elles soient, littéraires, plastiques ou musicales. L'une est la tendance mélodique, l'autre la tendance polyphonique. Dans la première tout est subordonné à une seule voix, à une seule ligne. Dans la seconde, tout parle, et c'est le spectateur ou l'auditeur qui dégage lui-même d'une apparente confusion ce que l'artiste, par ses profonds calculs, a voulu précisément lui faire dégager. L'un sera Racine, l'autre sera Shakespeare ; l'un sera Gluck, l'autre sera Wagner; l'un construira le temple grec, l'autre les prodigieuses pagodes de l'Inde. Je n'ai pas à chercher ici quelle est l'inspiration la plus haute. Il est vraisemblable que toutes deux s'équivalent, puisque toutes deux sont dans la nature de l'esprit humain et que toutes deux ont enfanté des chefs-d'œuvre. Elles ne s'entendront jamais ensemble; c'est à nous de les entendre. Les bas-reliefs de Padoue, avec leur prolongement encore plus pathétique de San Lorenzo, appartiennent au genre polyphonique. C'est surtout ce que nous voulions faire remarquer. Jamais une œuvre de Donatello, la plus
simple qu'elle soit, n'est dépourvue d'une merveilleuse complexité. Ici, c'esl le triomphe de cette aptitude sin gulière à éprouver el à exprimer plusieurs sentiments à La fois. Le plus âpre humour vienl mêler sa note aux tendresses, comme aux déchirements.
Telle est, sans doute, l;i secrète raison pour laquelle les statuaires modernes, et, eu général, tous les artistes de notre temps révèrent en Donatello leur patron et celui <|ui. tout en leur ayant ouvert les voies, s'est avancé plus loin qu'eux tous. C'esl à lui, en grande partie, que l'art rajeuni dut ses plus belles arrière-pensées, lui Phidias, il fallait voir le plus puissant et le plus pur créateur de formes sereines ; en Donatello surgit un créateur inattendu de formes agitées. Ce fut lui qui introduisit, le plus éloquemment de tous, le tourment dans l'œuvre d'art, et, désormais, il fut impossible de le bannir de toute conception qui n'était pas de pure grâce ou de simple agrément.
Aussi, voyez quelle riche et superbe lignée ! On peut dire que tous les grands sculpteurs italiens qui viennent immédiatement après lui sont hantés de lui. et que ceux même qui ont la personnalité la plus tranchée lui rendent plus ou moins volontairement hommage.
Chez les uns, cette influence se tempère d'une naturelle douceur, comme chez Desiderio da Settignano ou comme chez Mino da Fiesole ; chez les autres, elle s'enrichit d'une capricieuse et nerveuse originalité, comme chez Agostino di Duccio ; chez d'autres enfin, comme Verrocchio, un des
plus grands de Ions cl vraimenl le digne rival de Donato, elle.se traduil par La même âpreté dramatique, les mômes fiers cl concentrés accents.
Kl <iuo d'autres se groupent autour de noire maître, qui, sans lui. eussent sans doute suivi des chemins tout différents ! Il suffit de Qommer Nanni di Banco, Rossellino, Benedetto da Majano, Civitale, Sansovino, etc. Tous ont leurs beautés, tons ont édifié leur monument superbe, pas un ne s'est dérobé au devoir que Donatello leur avait tracé : d'ajouter à une l'orme châtiée, la préméditation d'un sentiment. Et lorsque vint Michel-Ange, il ne resta comme ressource nouvelle que le gigantesque ; mais Yintense avait pris les devants.
Donatello fit d'autres œuvres en nombre à Padoue, une délicieuse série d'anges musiciens, figures cette fois isolées, un crucifix, des statues de saints, un devant d'autel, etc. Toutes ces choses superbes y sont conservées pour la plus grande joie de la pensée.
Il n'aurait tenu, comme nous l'avons dit, qu'à l'artiste de se fixer dans cette ville, d'y chercher et d'y obtenir les honneurs et les profits. Mais quoi que l'on en pense, le haut bon sens, le bon sens supérieur, celui qui épouse étroitement les lois de la vie et de la pensée, ne se caractérise pas par la satisfaction placide et les tendances sédentaires. Bien au contraire, la vie étant une puissante évolution, il évolue sans cesse avec elle, et c'est l'étroite et basse caricature du bon sens qui demeure en place,
Cliclié Alinar
STATUE UE GATTAMELATA, (Padoue.)
alors que tout s'agite ei se transforme autour de lui. Donatello, au plus forl de ses succès, quitta Padoue cl en
donna celte raison profonde :
« S'il y restai! plus longtemps, il oublierai! toul ce qu'il savait, recevant tanl d'éloges de chacun, ei il aimail mieux retourner dans sa patrie, où, étant sans cesse critiqué, ces critiques le forceraient à travailler davantage, et, par conséquent, augmentcraienl sa gloire. »
Celle belle préoccupation de ci faire des progrès» se retrouve chez Ions les vraiment grands artistes lorsqu'ils arrivent à l'âge le plus avancé. Cet âge n'est pas pour eux celui de la sagesse au sens où la comprennent les timides et les terre-à-terre. Au contraire, les plus grands lyrismes, les plus lumineuses exaltations datent de ces années suprêmes. C'est ce qui arriva pour Donatello. 11 revint à Florence après les longs circuits que nous avons dits.
Des œuvres lui furent demandées qu'il ne lit pas toujours, dans son besoin éperdu de choisir entre tant de choses offertes et tant d'autres choses qui venaient de luimême. Mais cette dernière période d'une si magnifique vie fut bien remplie aussi, et lorsque la paralysie et les maux qui signalent le départ s'acharnèrent sur un corps de plus de quatre-vingts ans (Donatello mourut en 1 166 . tout était dit et fait.
L'homme avait créé' un peuple immense et fier d'images de toute sorte, statues, portraits, tableaux en relief, austérités et sourires, éternels effrois et éternels espoirs.
\i\ DOfoATELLO.
Nous avons été amené à décrire plus haut, pour mieux faire comprendre d'une pièce ce sublime caractère, les dernières années de ce passionné et de ce sage. Nous avons également, au fur cl à mesure que l'enchaîuemenl des idées nous les présentait, sinon suivant leur ordre précis de production, essayé de dégager les impressions et les pensées générales qui se rattachent aux plus grandes œu\ res.
Notre tâche est bien petitement accomplie; ce qui nous consolerait de son infériorité évidente et fatale, ce serait d'avoir pu inspirer aux esprits de bonne volonté, envers Donatello, non du respect mais de l'admiration éperdue, non de l'intérêt mais de l'effarement.
C'est avec ces sentiments heureusement anormaux qu'il faut aborder l'œuvre d'un homme qui a été un des plus grands créateurs de formes en même temps qu'un des plus grands poètes de l'art.