Donatien
Dix. heures sonnaient lorsque Jeannie et Simonne entrèrent au village. Les premiers habitans qu'ils rencontrèrent , furent des mariniers occupés à chauffer, avec un feu de paille , la carène d'une chaloupe,
— La maudite! s'écrièrent-ils tous en aperce- < evant la jeune femme.
Et des enfans qui étaient avec eux se mirent à courir par les rues du village , criant devant chaque maison : La maudite ! voilà la maudite !
A ce bruit, beaucoup de femmes s'assemblèrent et s'ameutèrent pour chasser Simonne , tandis que la plupart des portes se fermaient brusquement sur son passage. Mais Jeannic, écartant du bout de son bâton ferré les groupes qui se formaient devant lui , sut tenir à distance les maudisseurs les plus acharnés, et fit parvenir Simonne jusqu'à lafplace de l'église , sans que personne l'eût touchée du doigt, lii , la résistance des habitans , contenue par la puissance invisible qui semblait marcher devant le fils de la Divroëte , beaucoup plus que par ses menaces et son bâton, se changea bruyamment en insultes et en clameurs qui plurent comme une grêle , de toutes les porles et de toutes les fenêtres, sur la jeune femme et son conducteur.
— Où a-t-elle pris ce petit démon pour l'accompagner? disaient les uns.
— Il y avait si long-temps que nous ne l'avions
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vu au village, répondaient les autres, que nous pouions espérer qu'il était mort.
— Sa mère est bien avec Satan ; c'est lui qui l'aura ressuscité.
— L'occasion d'ailleurs était assez belle ; Jeanine n'a-t-il pas autrefois été amoureux de Simonne? Maintenant que les voilà damnés tous deux, ils pourront se marier ensemble.
— Que Lucifer bénisse leurs noces !
Et mille autres affronts plus ou moins cruels, que la pauvre femme recevait en baissant la tète , et qui, faisant monter le sang du jeune homme à son visage , ajoutaient une nouvelle énergie à la vigueur fiévreuse que lui prêtait sa situation.
Ils arrivèrent enfin devant la maison de maître .louas. Suivant l'usage , elle était garnie , à l'extérieur comme à l'intérieur , des nombreux cliens du vieux pêcheur-médecin-marguiller-pédagogue, etc. dont la foule se grossissait encore de tous les oisifs du village et des amis de la mère Josèfe , empressés à venir savoir de ses nouvelles. Du reste , la compagnie de Jonas étant habituellement sérieuse
cl consistant en auditeurs beaucoup plus qu'en orateurs, il y avait chez lui peu ou poial de femmes*
Aussi , à l'aspect de Simonne, ce ne fut pas, en ce lieu redoutable, unluniulte mêlé de cris, comme à l'entrée du village , mais un murmure sourd et i» rrible, semblable aux cbuchotemens des juges se consultant avant de prononcer leur sentence.
Le premier mouvement de chacun fut de s'éearler dédaigneusement devant la maudite et le fils de la Divroëte. Simonne profita du moment pour s'avancer jusqu'à la porte, où elle fut arrêtée par la ligure grave et impassible de maître Jonas.
— Ma mère ! demanda la jeune femme, comment va ma mère?
Pas une voix ne s'éleva pour lui répondre.
— Ma mère ! répéta-t-elle ; vous ne dites rien... Kst-ce qu'elle est morte?
Même silence. Elle regarda tous les visages, sans pouvoir lire sur aucun autre chose que le mépris ou l'indignation.