CHAPITRE VIII
Ces Sirtgttmre.
Le 10 août 1338, c'était fête au château de La Motte-Broon, entre Rennes et Lamballe , non loin des Côtes-du-Nord. Le noble habitant de cette antique demeure régalait une brillante réunion de dames et de chevaliers, prêts à se rendre avec lui au tournoi qui s'ouvrait à Rennes , à l'occasion du
ogo LES SEK.NTIRS.
mariage de Charles de Blois , comte de Cbàtillon. avec Jeanne de IVnthièvre. héritière du duehé de Bretagne.
Ce tournoi , un des plus beaux de l'époque, avait été annoncé plusieurs mois d'avanee. Les ebevaliers les plus fameux de l'Angleterre ei de I Allemagne y avaient été in i le sire Renault de La Motte avait eu l'honneur d'être choisi pour un
des tenans d'armo.
Parmi les hôtes distingués convoques par M trouvait plus d'un jeune seigneur prêta disputer vaillamment le prix de la lete.rt plus d'une gentille damoiselle, digne d'en être nommée la reine : les châtelains de Léon, de Tresîguëdj , deLanderneau, deGuingamp, étaient venus, montél sur leurs grands chevaux de bataille , avec leurs bonnes lances au flanc et leurs filles ou leurs femmes en croupe.
En attendant l'heure du départ . les nobles personnages entouraient Y immense et massive table en fer à cheval qui remplissait la salle basse du château de La Motte. Le seigneur Renault < digne épouse, Jeanne de Mallemains de Sacé, oc-
cupaient les deux centres. Leur nombreuse famille était rangée près d'eux, suivant l'usage du temps et du pays , et le reste des convives formaient, à droite et a gauche , deux cercles où les robes de soie et de velours se détachaient élégamment sur les cuirasses d'acier poli et de fer damasquiné.
Il y avait près d'une heure que les varlets allaient et venaient, portant, au dessus de leur tête, les vastes plats où fumaient les viandes, et , sous leurs bras, les larges cruches d'où le vin d'Anjou s'épanchait dans les hanaps. La conversation avait pour rsujet la famille de l'amphitryon, et tout le monde n'avait qu'une voix pour féliciter celui-ci de la belle et imposante lignée qui promettait de couronner de gloire sa vieillesse et de perpétuer a jamais sa race et son nom.
Le châtelain et sa femme , quelque reconnaisans qu'ils fussent de ces complimens , les recevaient avec une joie comprimée, dont F expression frappa bientôt leurs convives. Sans oser demander la cause de cette contrainte , ils la cherchaient avec un intérêt mêlé d'inquiétude , lorsque le sire de Landerneau fit une remarque qui les mit en voie de la trouver.
— Messire, dit-il au châtelain , en promenant un
ud autour de la table, tous vos en fans ne sont pas ici ; où est donc votre aîné ?
— C'est vrai ! s'écrièrent plusieurs voix: ou est Bertrand?
Le sire de La Hotte lit ><>n possible pour n'avoir pas Pair d'entendre cette question et pour éviter
d'y répondre; mais l'insistance des convives 1 6 força de parler.
— Bertrand î dit-il d'un air de tristesse et d'humeur ; il n'est pas digne d'être en si haute < î si noble compagnie.
Tout le monde se récria contre ce jugement.
— Mesdames et Messeigneurs , vous ne le défendriez pas, si vous le connaissiez ronune je le connais.
Nouvelles questions des convives , et nou v» 1 embarras du sire de La Motte, qui demeura silencieusement incliné vers la table, pendant que sa femme, ses fils et quelques amis intimes le considéraient avec tristesse.
— Mes nobles hôtes , dit-il enfin , en poussant lin pénible soupir , puisque vous voulez le savoir ; Bertrand est indigne du nom qu'il porte, et ne fera jamais que mon désespoir, s'il ne fait pas ma honte. En un mot, c'est un vaurien!
Tout le inonde se regarda avec surprise, el quelques signes d'incrédulité furent remarqués par le seigneur Renault.
— Demandez à sa mère, reprit-il, ce que le drôle a fait ce malin !
Chacun tourna les yeux vers la dame , qui raconta que Bertrand, ayant trouvé les habits de ses frères et de ses sœurs plus brillans que les siens, les leur avait arrachés et les avait mis en lambeaux; puis , s'était amusé à poursuivre , à coups de fouet, par la maison , les pauvres enfans à demi nus.
Le récit de cette équipée excita l'indignation du
plus grand nombre ; mais quelques uns se permirent de la trouver plaisante.
— Messire ? observa un de ces derniers , voire aîné n'aurait peut-être pas été jaloux de ses cadets, s'il eût eu des habits aussi beaux que les leurs?
Il en aurait de plus beaux queux s'il savait les porter, répondit le sire de La Motte; mais, à moins de le barder (Carier des pieds à la tète, il est 'nupossible de lé .maintenir dans un état convenable Les hoquetons qu'il endosse le matin sont en pieceslesoir; et, s'il sortait habillé comme imprime il rentrerait vêtu comme un manant Là d$anNK l châtelain se mit à faire, d'un ton sérieux qui contrasta plus d'une fois a ve< -l'hilarité de l'auditoire, le portrait et la biographie *1«- llerlrand.
Sa mutinerie s «'tait fait remarquer, pour ainsi dire, du jour où il était né; sespremi» m < -ris avaient été des menaces, et ses premiers mouvemens «les coups, pour tout ce qui l'approchait. Les maillets et les hâtons avaient été le> >.-uls j.»n«-t> qui lui plussent. Il n'était pas un membre de la famille qui ne portât les marques <!<• taisies belliqueuses;
et, depuis qu'il avait l'usage de ses pieds et de ses mains, chacun était , vis-à-vis de lui, en état permanent de défense ; tant la vie semblait être pour lui un état <lr -uerre perpétuelle, la terre un \aste champ de bataille, et le monde entier une armée d'ennemis!
Vainement avait-on espéré que l'âge et Féduca-
lion le corrigeraient. L'âge n'avait fait que le rendre plus redoutable et plus audacieux , en lui apportant de nouvelles forces, et l'éducation lui avait si peu profité, qu'après avoir poussé à bout cinq précepteurs , il commençait à épuiser le savoir et la patience du sixième , sans connaître encore les lettres de son nom.
Son unique occupation était de réunir autour de lui les manans des villages voisins , pour courir le pays ensemble , ravageant et pillant tout ce qu'ils rencontraient, ni plus ni moins qu'une bande de brigands. De cette société, qu'il préférait à toute autre , et même à sa famille , il s'était fait une sorte de bataillon dont il était le capitaine, ce qui ne l'empêchait pas de revenir souvent du combat, aussi meurtri que le moindre de ses soudards. Alors, son humeur retombait sur quiconque voulait lui prodiguer des remontrances ou des soins ; il fallait respecter jusqu'au sang de ses blessures, dont il était fier et content, comme un roi de sa pourpre.
Cependant, il allait passer de l'adolescence à l'âge viril. Ses défauts pouvaient devenir des vices, ses fautes des crimes, sa liberté un fléau. Onn'o-
sait lui iiirinvàla main les armes que réclamaient
sa naissante et >mi rang, de peur qu'il De 1rs iMii-
pl<>\àt à déshonorer sa Camille, au lieu de s'en
Sertir j»<>ur l'illustrer . icMinir avairnt l'ail aïeux depuis trois m<Y!
En exprimant cette dernière < rainte . te m de
La Hotte semblait pénétré l'une véritable douleur.
«rives s'efforçaient en vain «le lui prouver
qu'il y avait dans le ( mm tere de son (ils plus d'indocilité enfantine que de m<:« liam été réelle, et que
le temps développerait ses bonnes qualités en ell'arani ses mauvais jk-ik hans. Laissant sa femme cueillir d'un sourire d'espérance ces flatteuses prom« sses, le châtelain h'M hait tristement la tête et fronçait les sourcils d'un air incrédule.
— Non, Mcsseigneurs , disait-il. non! Il est trop lard pour que Bertrand secorrige,je n'attends plus de lui aucun bien , et je n'ai qu'à l empêcher . autant que possible, défaire le mal. Au lieu d pour lui un ami, un père, il faut que je me tÊÊÊt chaque jour son juge, son geôlier, eiqneje joigne ( onlre lui ma justice à relie de Dieu; car Dieu le punit déjà, le malheureux par < vite laideuret cette difformité qu'il lui inflige, et qui. si je nelesexpli-
quais pas de cette manière, me feraient croire que la nourrice dont il a sucé le lait me l'a changé traîtreusement , et m'a rendu un vil et brutal manant à la place du fils aîné de Renault de La Motte et de Jeanne de Malmains de Sacé !
Ainsi parlait le noble châtelain , et les consolations, les conseils que lui prodiguaient ses amis, ne pouvaient ni adoucir ses regrets, ni ranimer ses espérances. Du reste, il n'y avait que deux avis : les dames pensaient que, pour corriger Bertrand, il fallait agir avec douceur , et les hommes soutenaient que la sévérité était nécessaire. Mais le seigneur Renault défiait toutes les mères d'être plus indulgentes que la dame de La Motte , et tous les pères d'avoir plus de fermeté que lui-même.
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— Moi , s'écria tout a coup le chevalier de Lan-
derneau, en s' adressant à son hôte, si j'étais à votre place, Messire, je n'y mettrais pas tant de façons, jgg h ^3 ^ 10iej
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— Que fenez-vousî
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— Je lâcherais la bride à Bertrand ; je lui donnerais un cheval et une lance; et je lui dirais : « Va ! tu es libre ! » Le drôle , entre nous , me paraît être
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du bois dont on fait les vaillans capitaines. Après avoir commis quelques bomuquelques vigoureux horions . I se i ait tout
seul peut- être , connue cela est advenu à d'autres. f foeg ob MÊumitM s6 «"'T'îï
Le sire de Landerneaii sourit , à cette dernière
obsci \ali<»n qui contenait une allusion à sa propre
jeunesse; « t. vovanl qu< ; r <»nne n'appuyait son
avis, froidement reçu, du i . i le mit de La
Motte , il se retourna brusquement
lui demanda où el ait , en dclinitive. le }>au\'
çon qu'on accusait si lacilein* s qu'il lût là
pour se détendre. • (ifMoJI lOOOMBe t>l
tuoi te tottoM iJéMttb «1 9np «aœgliibai ëulq
— Je F ai puni lit le< hâlelaiu . du mauvais
traitement qu'il a fait subir à ses frères el sœurs, en lui interdisant de paraître au déjeuner et de nous suivre au tournoi. Le châtiment lui sera d'autant plus sensible, qu'il n'a jamais rien désiré si ardemment que d'assister à cette fête. 11 est enfermé dans sa chambre avec son précepteur, et il y passera la journée....
Le seigneur Renault n'avait pas achevé cçtte phrase, qu'une rumeur confuse s'éleva dans la cour
adjacente à la salle, et qu'à travers les portes-fenêtres qui laissaient voir au dehors, un spectacle inattendu frappa les yeux des convives...