‹ Doon de la Roche, chanson de geste, pubChapitre 14 sur 62 · ANALYSE DU POEME · texte numérisé non relu

ANALYSE DU POEME

Doon l'Allemand, chevalier presque sans terres (il ne possède que la ville de La Roche), a servi fidèlement, pendant trois ans, le roi Pépin, mais le roi ne lui a rien donné, et Doon, de son côté, ne veut rien lui demander. La sœur du roi, Olive, aime Doon, mais elle ne le dit à personne. Le Jour de la Saint-André, le roi récompense les « soudoiers » et les princes de sa cour; cette fois encore, il ne donne rien à Doon. Les chevaliers couards débitent à ce sujet des plaisanteries qui parviennent à l'oreille de Pépin ; il fait venir Doon et, pour le récompenser, il lui offre la main de sa sœur Olive et toute la Lorraine '. Doon refuse d'abord, mais, par la volonté du roi, le mariage se fait : Landri est engendré. Doon s'établit à Cologne [avec sa femme] et sept cents chevaliers (v. 1 15).

Dans cette ville, il y avait un traître, Tomile, oncle de Ganelon, cousin germain de Hardré et de., {nom altéré). Il dit à Doon que sa femme ne l'aime pas, qu'il l'a sur-

1 . Des analyses plus ou moins détaillées du poème (F), faites à d'autres points de vue que celle-ci, ont été données par Sachs, dans son travail cité, par Léon Gautier, Les Épopées françaises, 2' édit., II, 253-261, par W. Benary dans son mémoire cité, p. 3i3 et suiv. — Afin de décharger le chapitre suivant, on donne ici, en note, quelques indications sur les épisodes correspondants du roman espagnol en prose {E) et de la version norroise dans la Karlamagnus-Saga {N; voir pour les détails bibliographiques le chapitre qui suit), et aussi quelques renvois à des épisodes analogues dans d'autres chansons de geste.

2. Dans notre poème, ce terme a un sens fort étendu; Cologne en fait partie, puisque Doon, après avoir reçu en fief la Lorraine, va s'établir dans cette ville.

ai INTRODUCTION XLI

prise, couchée avec un « garçon » '. Doon menace de le faire pendre, s'il tient encore de tels propos. Le traître appelle un « garçon » et le pousse à se glisser dans le lit d'Olive, qui a bu trop de « piment » ; elle n'entend rien, ne voit rien '. Le garçon, en effet, se glisse sous la couverture du lit, sans autre vêtement que ses braies, mais il n'ose faire violence à la duchesse. Tomile, de son côté, appelle Doon. Celui-ci vient, accompagné de trois comtes ; il soulève la couverture, et trouve le garçon couché à côté de sa femme (v. 1 16-196).

Doon coupe immédiatement la tête au misérable, sans le mettre d'abord à la torture. Il veut de même couper la tête à sa femme, qui s'est éveillée et ne comprend rien à ce qui se passe ; mais ceux qui l'accompagnent le retiennent et lui donnent le conseil de faire venir le roi Pépin. Olive, de son côté, offre de se justifier par l'épreuve du feu ou de l'eau ; Doon est sur le point d'accepter, mais, Tomile excitant sa jalousie, il se met en colère, et frappe même d'un coup de pied le petit Landri \ Doon envoie à Pépin son chapelain, Grégoire, pour l'inviter à venir, sous un prétexte, à Cologne. Grégoire part pour Paris et s'acquitte de sa mission. Pépin se rend à Cologne, où Doon expose l'affaire : Tomile veut qu'Olive soit brûlée vive; Jofroi, cousin de Doon, s'offre à combattre pour Olive en duel judiciaire; Doon repousse toute proposition de cette

1. Dans F, le traître agit sans motif, ou du moins aucun motif n'est indiqué. Dans E, Tomillas (= Tomile) veut perdre Oliva (= Olive), afin de pouvoir plus tard marier sa fille Aldigon (= Audegour) au duc de La Roche, redevenu libre (fol. a. ij. v"). — Dans Ne, le traître, Milon, se venge de ce qu'Olif (= Olive) a repoussé ses propositions amoureuses.

2. Pour ce trait du « piment », inintelligible ici, voir le chapitre suivant.

3. Ce détail du coup de pied donné à Landri par son père se retrouve dans E (fol. a. viij. v»), mais plus tard, après la scène à l'église.

nature '. Avec l'approbation de Pépin, Doon se sépare de sa femme; on assigne à celle-ci, malgré ses lamentations, une demeure [ostel] hors de la ville, où elle aura chaque jour deux pains pour toute nourriture. Elle garde auprès d'elle le petit Landri, qui a sept ans (v. 197-532).

Tomile conseille à Doon de répudier définitivement Olive, et d'épouser une fille à lui [Audégour] : elle lui apportera en dot les villes de Worms [Gormaise] et de Spire [Espiré] et vingt mulets, chargés d'or et d'argent. Doon déclare qu'il accepte cette proposition, si le roi donne son consentement. Doon et Tomile vont à Paris, où le roi consent, en effet, au mariage, après que Tomile lui a livré vingt mulets chargés d'or '; seulement, il exige que sa sœur Olive soit traitée et vêtue conformément à son rang. Après Pâques, à Cologne, a lieu le mariage de Doon et d'Audegour. Au moment où le mariage se célèbre. Olive se rend à l'église, son petit Landri dans ses bras : l'enfant élève la voix, s'adressant à son père et à l'archevêque,

1. Dans JV, il y a réellement un duel judiciaire entre « Engelbert de Dynhart », qui prend la défense d'Oliva, et le traître Milon, qui l'accuse (analyse de G. Paris, p. 106-107). — Dans E (fol. a. vj. yo-vij. r"), il y a une ordalie par le feu, à laquelle Oliva se soumet et qui se termine à son honneur.

2. Pépin est de môme représenté comme vénal dans le Roman d'Aubery le Bourgoing, éd. Tarbé, Reims, 1849, p. iio (comp. p. xiv) et dans des versions franco-italiennes et italiennes de Bovon de Hantone (voir G. Paris, Mélanges de littér. franc, du moyen âge, p. iio). Charlemagne se laisse corrompre dans Orson de Beauvais, éd. G. Paris, v. 840 et suiv., et dans Aye d'Avignon, éd. Guessard et P. Meyer, p. 99. — Dans E (fol. a. viij. r»), Tomillas donne de l'or au « duc de La Roche » (comme dans jP, V. 565); quant à Pépin, pour le rendre favorable au mariage d'Aldigon (= Audégour) avec le duc, il lui promet que les terres de « Flandes » (= Flandres) et de « Florencia », qui avaient été données en dot à Oliva, feront retour au territoire royal, ce qui est une corruption déguisée.

:15' INTRODUCTIOM XLIII

et proteste contre le mariage '; il menace Tomile d'un châtiment futur. De l'église, on se rend au palais. Tomile injurie Olive, et Doon renie son fils. Celui-ci se déclare prêt à combattre le calomniateur de sa mère; Tomile lui tend son gant; l'enfant saisit un bâton et frappe Tomile à la tête, si rudement qu'il tombe par terre. Doon défend à Tomile de se battre avec son fils; il ordonne à Olive de rentrer à son « hôtel », où elle pourra se livrer à sa « puterie ». Olive proteste de nouveau de son innocence; le petit Landri déclare qu'il vengera sa mère dès qu'il sera en état de porter les armes. L'auteur prédit qu'en effet Landri se fera redouter, d'Aix-la-Chapelle jusqu'à Constantinople. Désormais commence une merveilleuse chanson (v. 533-869). Audegour s'efforce d'exciter Doon contre Landri et sa mère; elle insulte et frappe le petit Landri toutes les fois qu'il vient voir son père. Elle met au monde un fils, Malingre, qui sera félon et perfide ; quand Landri a dix ans, Malingre entre dans sa septième année. Lui aussi insulte Landri ; même il le frappe % et Tomile lui donne un coup de pied. Cette fois, Doon prend le parti

1. La protestation du jeune fils d'Olive contre le second mariage de son père se retrouve de même dans E (fol. a. viij, r°, en bas), mais cette protestation a lieu au palais, au moment où le repas de noces va commencer; la scène à l'église manque. Cette scène se retrouve, au contraire, dans Parise la Duchesse, éd. Guessard et L. Larchey, p. 49 : le vieux Clarembaut y proteste contre le second mariage du duc Raimont qui a chassé sa première femme ; comme Landri, Clarembaut s'adresse directement à l'évêque {Parise, v. i63i; comp. notre poème, v. 692-694).

2. Ce thème de l'inimitié entre les jeunes Landri et Malingre se retrouve, avec d'autres circonstances, dans N (voir l'analyse de G. Paris, p. 109); il manque dans E. Dans ce dernier récit, Oliva, retirée dans un couvent et craignant les entreprises de Tomillas contre le jeune Enrrique {= Landri), fait répandre le bruit que celui-ci est mort, et l'envoie ensuite en Orient {E, foL b. ).). Toute cette histoire semble une invention du rédacteur espagnol.

de son fils aîné; Landri, heureux de cette intervention, monte sur une table et tient des propos menaçants contre Tomile; Doon adresse des reproches à celui-ci. Asson de Mayence conseille à Doon de donner La Roche à Landri; Audegour proteste; Tomile frappe Asson si rudement qu'il tombe aux pieds de Landri. Ce dernier arrache son « espié » à un veneur venu du bois, et en transperce le corps de Tomile, qui tombe également. En peu d'heures, il y eut soixante-dix combattants ; Landri et ses partisans ont le dessous ; ils vont à leurs hôtels pour s'armer : c'est la première fois que Landri prend les armes. Il y a un combat sur les bords du Rhin; Tomile est blessé; il conseille à ses parents, Ganelon, Hardré et Hervi de Lion, de conclure avec Landri une trêve de quatre ou cinq ans ; on pourra toujours l'assassiner plus tard. Doon accepte l'idée d'une suspension des hostilités, et annonce à Landri qu'il a conclu une trêve ; il se déclare joyeux du courage de celui qu'il n'ose croire son fils. En entendant attaquer de nouveau le caractère de sa mère, Landri se fâche : il brandit sa lance contre son père, mais celui-ci réussit à le calmer. Landri retourne à Cologne, où la trêve est jurée solennellement pour cinq ans (v. 870-1 194)-

Au bout de six mois, Tomile et son lignage jurent, au «mostier», la mort de Landri; mais la nonnain Beneïte, cachée derrière un pilier, entend le serment des conjurés'. Elle va au palais avertir Doon; celui-ci fait

I. Cet épisode manque complètement dans E; dans iV, il y a un attentat contre la vie de Landri, mais avec des circonstances entièrement différentes (analyse de G. Paris, p. iio, en bas). — Complot très semblable contre le jeune Milon dans Orson de Beauvais, éd. G. Paris, v. 640 et suiv.; cependant la conjuration n'a pas lieu dans une église, semble-t-il, bien que les conjurés jurent sor sains, et c'est « uns gars de la cuisine » qui révèle le complot — M. Benary (p. 355 de son mémoire) en rapproche avec raison le complot dç Pépin le 3qssu contre la vie de Charlc-

INTRODUCTION - ^<î XLY

venir son fils et lui conseille de quitter lê pays et de se réfugier en France, chez son oncle Pépin. — Landri appelle Gilibert, Asson, Guinemant et d'autres, en tout 80 pairs de Lorraine, et leur demande de le recevoir dans leur « mainburnie » ; il sera leur homme lige. Mais ils refusent de l'aider, à cause de l'inconduite de -i sa mère. Landri, désespéré, retourne à l'hôtel de sa ^ mère Olive et lui déclare qu'il va la quitter, puisque? Tomile, Malingre et sa marâtre ont juré sa mort : il ira d'abord demander secours à Pépin; si celui-ci ne 1er retient pas, il s'en ira en « paiennie». Il montre à sa mère un arbre qu'il a planté : un « clerc » lui a dit que ' lui et cet arbre mourront dans la même année ; tant que < cet arbre sera vert et bien portant. Olive pourra être sûre que son fils est en vie '. Sa mère est désolée; > Landri part avec Asson et Guinemant (v. iipS-iSoS). Ils arrivent à Liège: Landri demande l'aide des bourgeois: ils la lui refusent, à cause du « putage » de sa mère. Ils s'en vont à Paris et descendent chez un bourgeois, qui va dire à Pépin que son neveu est arrivé ; le roi défend de laisser entrer Landri. Celui-ci vient '' frapper à la porte du palais ; le portier lui refusant l'entrée, l'enfant se met en colère et le maltraite ; Asson et Guinemant le calment. Pépin, du haut de son palais, adresse la parole à Landri ; il voudrait bien l'aider, mais il ne peut, car il est Hé par un serment à Tomile. Le lendemain matin, il envoie cependant à Asson et à

magne, d'après le récit du Moine de Saint-Gall, II, 12, dans v Monumenta Germaniae, Scriptores, II, 755.

I. L'arbre «signe de vie » se retrouve (remarque de M. Benary, p. 386, note) dans Doon de Maience, v. SSgo (p. i63). Voir sur cette croyance en un lien entre la vie d'un homme et celle d'une plante: P. Sébillot, Folk-lore de France, III, 3/2; Mannhardt, Wald und Feldkulte, I, 43 et suiv.; Frazer, The Golden Bougfi, III, 391 et suiv. {2* édit.); Hartland, Legend of Perseus, -■ II, 28 et suiv.; G. A. Wilken, Verspreide Geschriften (Semarang, \ 1912), III, 291 et suiv.

Guinemant deux mulets chargés d'or, pour qu'ils gardent Landri avec soin. Landri prie encore Pépin de le retenir près de lui : le roi refuse de nouveau, car il est lié par le serment qu'il jura après avoir reçu de Tomile les vingt mulets chargés d'or '. Landri part, arrive à Rome, s'embarque pour la Grèce à «Saint- Pierre au Bras » et arrive à Constantinople (v. iZogi384).

Landri et ses compagnons contemplent avec admiration le luxe et la richesse de la ville imprenable, auprès de laquelle la France paraît une pauvre terre. Landri se présente à l'empereur Alexandre ', qui le retient à son service (v. 1385-1407)^ I

Ce fut au mois de mai, que les arbres fleurissent. Olive se lève au matin : elle voit l'arbre [de Landri] couvert de feuillage ; il y a cependant une branche sèche. Elle comprend que son fils n'a pu obtenir le secours qu'il demandait ; elle se désespère et craint

1. Plus haut, V. 607 et suiv., où il est question de l'accord peu honorable conclu entre Tomile et Pépin et de l'or reçu par celui-ci, il n'est rien dit d'un serment du roi.

Page 1