INTRODUCTION LXXIII
d'après rimitation anglaise d'un poème français. Il y a, par conséquent, deux intermédiaires : l'imitateur anglais et le traducteur norvégien; de là une double cause d'incertitude.
G. Paris, en 1864, fut frappé de la simplicité relative du récit norrois, comparé à F. « L'original du livre islandais », écrit-il, « était évidemment plus simple, plus archaïque et meilleur sous tous les rapports; il n'avait pas introduit dans son récit ces aventures insipides, dont la scène est en Orient, condition presque indispensable à tous les romans de la décadence au moyen-âge ». — M. Benary pense, au contraire, que la seconde moitié du récit, celle qui contient les aventures personnelles du fils d'Olive, a été modifiée sous l'influence des contes populaires (p. 324-326 du mémoire cité ').
Il est évident que la question de la valeur de iVest très complexe. Certains détails ont été certainement introduits par le traducteur anglais. Si Gaston Paris avait écrit sur cette question une étude détaillée, au lieu d'une courte notice, il eût été le premier à faire remarquer que « Mimung», nom d'une épée, et « Kleming », nom d'un cheval, n'ont jamais pu se trouver dans une chanson de geste française : ces noms ont été introduits dans le récit par le rédacteur norvégien, ou, plus vraisemblablement, par le traducteur anglais, qui les a empruntés à des traditions germaniques.
Pour la première partie du récit, .V a certainement de la valeur pour la reconstruction de la forme primitive de la légende. Seul, il a bien conservé un détail,
I. M. Benary nomme (p. 3 16 de son mémoire), parmi les traits folkloriques de N, « un oiseau qui parle ». Mais l'oiseau qui parle ne figure que dans le chant populaire qui, ainsi que nous l'avons vu plus haut, n'a pas de valeur indépendante; le récit de la Karlamagnus-Saga (p. 68, 1. 17 du texte) ne connaît qu'un oiseau qui chante.
altéré dans E et devenu complètement inintelligible dansi^. Dans notre poème, Tomile, parlant d'Olive, dit
Ele est molt forment ivre, tant a beii piment.
On ne voit pas à quoi rime cette accusation d'ivresse, portée ainsi contre Olive, que rien n'explique ni ne prépare. — Dans £", comme nous l'avons noté plus haut, Tomillas verse à Olive du vin, « préparé avec des herbes », qui la rend malade ; il l'endort ensuite au moyen d'une charte magique, ce qui est inutilement complexe. Seul AT, donne un récit intelligible et logique. Après s'être réconcilié avec Olive, qui avait d'abord repoussé rudement ses propositions amoureuses, le traître (Milon = Tomile) prie la reine de sceller leur réconciliation en buvant avec lui à un gobelet, rempli d'un breuvage soporifique. « Il le porte à ses lèvres, fait semblant de boire; la reine, au contraire, vide la coupe et tombe aussitôt dans un sommeil semblable à la mort » (analyse de G. Paris, p. 107). Grâce à cet engourdissement de la reine, Milon peut mettre à côté d'elle, dans son lit, un homme, un nègre, qu'il a assoupi avec le même breuvage. — Ce récit a tout l'air d'être la version originale : Fa voulu abréger et modifier, il a laissé de côté la scène de la réconciliation et la première mention du breuvage, et, ainsi, il est devenu inintelligible; E a voulu mettre, dans le récit, du merveilleux, de la sorcellerie, et il a introduit la charte magique, qui fait double emploi avec le vin « herbe ». Cette fidélité manifeste de A^, pour un détail essentiel, nous inspire de la confiance en ce qui concerne le reste de son récit, notamment pour le trait si curieux que l'homme que le traître introduit dans le lit d'Olive est un nègre.
Les doutes portent surtout sur la seconde partie de N, récit des aventures de Landri après qu'il s'est éloigné définitivement de la cour. Il est certain, nous
INTRODUCTION LXXV
l'avons vu, que le traducteur anglais a introduit dans son récit des noms empruntés aux traditions germaniques; les nains, auxquels Landri vole les objets magiques, n'auraient-ils pas la même origine? On sait quel rôle jouent les nains dans les récits épiques allemands et Scandinaves. Cependant, il faut remarquer que les nains ne sont pas complètement absents de l'épopée française : Picolet, dans la Bataille Loquifer, est un nain, de même que Pacolet, dans Valentin et Orson ; Obéron, dans Hiion de Bordeaux, est un nain secourable. exactement comme les nains mentionnés dans N. Le trait des objets magiques volés à des êtres surnaturels n'est pas propre aux Germains ; il appartient au folklore international, et figure notamment dans un conte mongol '.
L'utilisation de ce thème des objets magiques se retrouve ailleurs dans l'épopée française. Il est question delà nappe merveilleuse qui fournit des mets dans une chanson de geste du xiv* siècle, Charles le Chauve \ — L'épisode où Landri doit lutter contre les enchantements de sa marâtre Aglavia paraît singulier au premier abord. Cependant les enchantements ne sont pas rares dans les chansons de geste. On connaît les sorcelleries de Maugis; et les enchantements d'Orable, les « jeux d'Orange », dans les Enfances Guillaume ^ ont la plus grande analogie avec ceux d'Aglavia dans N.
1. Il se trouve dans la rédaction mongole des Vingt-cinq Contes du Vetâla : un pauvre diable vole à des dakinis (personnages de la mythologie bouddhique) un marteau et un sac qui donnent de quoi manger et tout ce qu'on désire. Voir Mongolische Màrchen- Sammliing... herausgegeben von B. Jillg, Insbruch, 1868, in-4<», p. 140-141.
2. Voir l'analyse de P. Paris, dans Histoire litte'r. de la France, XXVI, 106.
3. Voir Die Chanson « Enfances Guillaume», Teil II, Text mit Varianten, Apparat, Einleitung und Inhaltsanalyse . . . von August Becker (Grçifswald, igiS, in-8»), p. 40 et suiv., v. 1874-
Orable est une magicienne sympathique, Aglavia une magicienne antipathique : voilà la seule différence. — De même, la prison affreuse, peuplée d'horribles reptiles, où, d'après N, Olive est enfermée, se retrouve dans Bovon de Hantone ' et dans d'autres chansons de geste \ — On pourrait encore faire valoir que, pour une chanson de geste, A^ a un caractère fort peu guerrier, vu qu'on n'y trouve pas un seul récit de bataille. Mais il en est de même pour d'autres chansons degeste anciennes : il n'y a presque pas d'épisodes guerriers dans l'ancienne chanson de geste d'Ami et Amile publiée par Conrad Hofmann; il n'y en a pas du tout dans le Pèlerinage de Charlemagne , m dans le poème de Basin et Charlemagne, que nous connaissons par
1981. Comp. l'analyse de P. Paris dans Histoire littér. de la France, XXII, 475-477.
r. Voirv. 945 deTédit. donnée par Stimming du texte anglonormand. D'autres exemples sont cités par l'éditeur, p. cxl de l'Introduction; on pourrait allonger cette liste, citer, par exemple, le Moniage Guillaume, édit. Cloetta, 2° rédaction, v. 3 206, 3244; dans F même, Audegour est précipitée dans une « chartre », où
Coleuvres, boterel li manjoent les flans (v. SgS?).
2. En ce qui concerne le rôle de Siiiven, nourrice et conseillère du jeune Landri, on peut, à défaut de rapprochements plus directs, rappeler le rôle que des femmes de toute condition jouent dans les chansons de geste : c'est ainsi que, dans Hervi de Met^, V. 1975 et suiv. de l'éd. Stengel, le jeune héros, renié et « forsjuré » par son père, est protégé par sa demi-sœur, une bâtarde, qui a épousé un bourgeois de Metz. Du reste, le rôle que joue Siiiven prouve qu'elle n'est pas d'une condition réellement inférieure. D'après les idées du moyen Lge, la nourrice d'un enfant de naissance élevée devait être elle-même de bonne naissance ; voir Roman des Sept Sages, éd. Keller, v. i85 et suiv. Le petit Arthur, élevé en secret, est confié à la femme d'un homme qui n'est pas riche, mais dont le fils est plus tard chevalier ; voir Merlin, éd. G. Paris et J. Ulrich, I, 122, i?3. Le personnage de la nourrice était certainement dessiné avec plus de soin dans le roman primitif que dans le résumé qui nous est parvenu.
INTRODUCTION
une ancienne traduction néerlandaise. Certes, les héros des chansons de geste sont toujours des guerriers; mais ces récits incessamment répétés de sièges et de batailles, tels qu'on les trouve dans F et tels qu'on les trouvait également, bien que moins nombreux, dans l'original commun et perdu de F et de £", ne sont pas une preuve d'antiquité ; ils annoncent plutôt la décadence prochaine du genre, où l'épopée dégénère en chronique.
Nous sommes, par conséquent, ramenés à la théorie de G. Paris. JV reproduit, avec fidélité dans les détails essentiels, un poème français perdu, ne contenant pas l'épisode des aventures de Landri à Constantinople, donc plus simple et plus ancien que le poème, également perdu, que postule la comparaison de F et de E.
Désignant par les sigles O' et O' les deux poèmes français perdus, nous pouvons établir le classement suivant de nos versions :
[trad. anglaise perdue
chant islandais
chant des îles Fœroe
On pourrait faire valoir, contre ce classement, que i^ a en commun avec iVdes traits qui ne sont pas dans £", notamment l'inimitié de Landri et du fils de la marâtre
I. Ce classement est loin d'être assuré pour le chant islandais, qui a pu être intermédiaire entre N et le chant des îles Fœroe.
(Malalandres dans N, Malingre dans F) avant l'exil du premier. Mais il ne faut pas perdre de vue que l'auteur de E s'est certainement permis de grandes libertés : son idée de faire entrer Olive dans un couvent (idée <|ui semble bien propre à un Espagnol dévot) a pu entraîner des modifications dans l'histoire de la jeunesse d'Enrrique (= Landri), qui ont fait disparaître la donnée de l'inimitié précoce entre les deux demi-frères, que l'auteur de O* avait conservée.
On pourrait encore objecter que notre hypothèse de deux renouvellements anciens, qui auraient bouleversé toute l'économie du poème primitif, n'est guère conforme à ce qu'on sait de l'histoire des chansons de geste. Il est certain, en effet, que beaucoup de « renouveleurs » de chansons de geste ont respecté le plan original du poème qu'ils entendaient adapter au goût de leur temps, et se sont contentés de modifier certains détails; mais d'autres ont procédé d'une façon plus radicale. On peut citer le poème d'Ami etAmile, composé au xiv* siècle, et conservé dans le manuscrit fr. 12547 de la Bibliothèque Nationale, où les données anciennes ont été complètement remaniées. Si l'on récusait cet exemple comme trop récent, nous rappellerions, outre le renouvellement de Berte au Grand Pied par Adenet le Roi, si différent de l'ancien poème tel qu'on peut le reconstruire, la seconde rédaction du Moniage Guillaume^ où a été inséré le long épisode de Sinagon, qui ne se trouvait pas dans les versions anciennes du poème, et, avant tout, la Reine Sébile, cette chanson perdue que nous pouvons reconstituer à l'aide de plusieurs documents et qui diffère à tant d'égards du poème franco-italien de Venise, publié sous le titre de Macaire par A. Mussafia et par Guessard. En effet, si Guessard s'est trompé en admettant que le poème franco-italien qu'il éditait était la transcription pure et simple d'une chanson française, il n'en reste pas moins que ce poème suppose un texte
INTRODUCTION LXXIX
français perdu, plus ancien et plus simple que la Reine Sébile, et où manquaient des scènes entières et des personnages qui se trouvent dans le poème plus récent '. Et ce poème lui-même était relativement ancien, puisqu'Aubri de Trois-Fontaines le connaît déjà. Le renouvellement supposé de notre poème ne serait donc pas un cas isolé.
Nous ne devons pas non plus nous étonner de voir la version primitive de Doon de La Roche entre les mains d'un traducteur anglais. Le public français d'Angleterre était conservateur dans ses goûts littéraires ; il se plaisait aux formes anciennes des poèmes, tandis que les renouvellements se succédaient sur le continent. Fait remarquable : ce sont des manuscrits écrits en Angleterre qui nous ont conservé la forme primitive, ou du moins très ancienne, de la Chanson de Roland, de la Chanson de Guillaume, du Pèlerinage de Charlemagne, de Gormont et Isembart. Le récit que nous a transmis la Kai'lamagnus-Saga est aussi peu exceptionnel par son histoire externe que par son contenu.
Si nous voulons, après ce classement des versions conservées de la légende, nous faire une idée de son développement et de ses origines, nous devons d'abord nous demander si elle contient un élément historique. M. Ferdinand Lot a prononcé la parole décisive, dès 1903, quand il a qualifié Doon de La Roche de « composition de pure fantaisie '». Cet arrêt d'un spécialiste de l'histoire carolingienne n'a pas arrêté le zèle érudit de M. Benary, qui s'est obstiné à chercher dans F des données historiques. Naturellement, il a fini par trouver ce qu'il cherchait; mais à quel prix! Il identifie (p. 365 de son mémoire) Landri avec Landfrid, duc des Ala-
1. On n'y voyait pas le jeune Louis prendre les armes pour venger sa mère ; le larron Grimoard n'y figurait pas non plus.