Romania, XXXll
mans, adversaire de Charles Martel en jZo\ plus loin (p. 374), il tente d'établir l'équation : Landri ■■= Childéric '. — Une théorie qui s'appuie sur de pareils rapprochements se condamne elle-même. Les efforts infructueux de M. Benary ne peuvent que confirmer la manière de voir de M. F. Lot : Doon de La Roche ne contient d'autre donnée historique que le nom de Pépin le Bref, qui y figure comme frère de la femme calomniée de Doon; l'œuvre elle-même est une fiction, dont nous pouvons analyser les éléments divers.
Le premier élément est l'histoire de la femme innocente, vertueuse, odieusement calomniée, puis humiliée et maltraitée par suite de cette calomnie. C'est là un thème fréquent dans la littérature du moyen âge; la forme du récit qui se rapproche le plus de Doon est celle qui forme le début de l'histoire de la femme de Charlemagne accusée d'adultère, telle qu'elle se lit dans le poème franco-italien (déjà cité plus haut) de Macaire^. Dans ce poème, comme dans N — nous avons vu plus haut que, des trois versions essentielles de Doon, N est la seule qui présente un récit consistant de la machination — le traître, Macaire, est amoureux
1. Landri provient, comme on sait, du germanique Landric et est différent de Landfrid. Les efforts pour rattacher Landri à Childéric (au moyen de formes qui se trouvent dans un manuscrit franco-italien de Venise!) sont tout aussi vains. Les raisonnements du savant allemand sur Landri, Plandris et Flandris (p. 362-364) ne sont pas plus solides; de plus, Jean des Prés, que cite M. Benary, est une autorité bien tardive et suspecte. Le mémoire de M. Benary contient d'utiles remarques de détail, mais toute cette démonstration historique est complètement manquée.
2. Le rapprochement a déjà été indiqué par G. Paris, La littérature franc, du moyen âge, § 27 (5« édit., Paris, 1914, p. 5o) et par M. Benary, p. 3 14, n. i. — La forme du récit, telle qu'elle se trouvait dans le poème plus récent de la Reine Sébile (œuvre perdue, mais qu'on peut reconstituer pour le fond) est altéré, ainsi que l'a déjà vu M. Pio Rajna, Origini delV epopea francese (Firenze, 1884), p. 180-182.
INTRODUCTION LXXXI
de la reine et lui fait des propositions déshonnêtes, qu'elle repousse ; il les fait renouveler par un nain ; la reine manifeste son indignation et frappe même le nain violemment; Macaire persuade à celui-ci de se glisser dans le lit de la reine. La conséquence est que Charlemagne, trouvant le nain dans le lit de sa femme, croit celle-ci coupable ' ; plus tard, Macaire lance le nain dans le bûcher allumé destiné à la reine. Le trait essentiel, que le mobile du traître est la fureur de l'amant repoussé, trait qui se trouve à la fois dans Macaire et dans N, s'est complètement obscurci dans E et F. On retrouve de même dans les deux récits, Macaire et N, ce détail, que le calomniateur sait présenter comme amant de la reine un individu qui doit inspirer du dégoût à une femme normalement constituée, un nain dans Macaire, un nègre dans N, et aggrave ainsi la culpabilité de sa victime. — Ce trait du nègre,
I . Macaire, édit. Mussafia, Altfran:[ôsiscke Gedichte (Wien, 1864), II, p. 8; édit. Guessard (Paris, 1866), p. 28. La version du poème franco-italien est confirmée, pour l'essentiel, par le poème moyenhaut-allemand de Schondoch (xiv« siècle), la Reine de France, dans lequel le nain est un instrument absolument inconscient du traître, le « maréchal » {marschal, v. 55- 102, dans Schondochs Gedichte, éd. H. Hertz, p. 82-86, Breslau, 1908, in-8'> [Germanistische Abhandlungen, fascic. 3o]) : le roi, averti, tue le nain. — Le nain est moins innocent dans le miracle dramatisé de la Vierge, Miracle de la Marquise de la Gaudine, dans Miracles de Nostre Dame, éd. G. Paris et U. Robert, II, p. i32-i39, où l'action présente du reste de grandes analogies avec les deux récits précédents. — Plus altérés sont les épisodes analogues d'Octavian, éd. Vollmôller (Heilbronn, i883, in-8«), v. 193-281 (le « garçon », est tué par le mari), et de Florent et Octavien, chanson de geste du XIV* siècle (Bibl. Nat., ms. fr. 1432, fol. 5b-6b ; comp. l'analyse dans Hist. littér. de la France, XXVI, 3o4j-, ces deux œuvres reproduisent une chanson de geste perdue du xii* siècle, remplie de réminiscences. Même récit, italianisé, dans les Reali di Francis d'Andréa da Barberino, 1. Il, c. 42 (édit. Gamba, p. 181; édit. Vandelli, U, 2, p. 178-179).
dans N, est remarquable. Les nègres n'étaient certainement pas communs en Europe au xii* siècle; d'autre part, ce détail rappelle immédiatement les récits des Mille et une Nuits, dans lesquels des femmes blanches, plus ou moins haut placées, sont accusées, à tort ou à raison, de relations coupables avec des esclaves nègres. — Notre thème serait-il par hasard d'origine orientale, arabe? Nous n'avons pas réussi à trouver, dans les traductions des contes et nouvelles arabes qui sont à notre disposition, un récit correspondant exactement à celui de iV; cependant dans un récit bien connu des Mille et un Jours, VHistoire de Repsima, appartenant au cycle de la « femme chaste convoitée par son beau-frère », on peut signaler le thème de l'amant repoussé, qui introduit, dans la chambre [à coucher?] de la femme qu'il veut perdre, un homme destiné à jouer le rôle d'amant ' surpris avec la femme, en réalité innocente ; seulement, cet amant n'est pas un nègre. — Jusqu'ici nous n'avons pas réussi à trouver dans les traductions de contes arabes, ou arabo-persans, quelque autre récit, présentant une analogie plus précise avec le groupe de récits occidentaux que nous avons signalés, et notamment avec N; un autre sera peut-être plus heureux.
1 . Les Mille et un Jours, édit. du « Panthéon littéraire », p. 266. Même récit, traduit d'après un recueil persan, Al Farag Ba'da Alsidda, par A. Wailenskôld, dans son mémoire intitulé : Le Conte de la femme chaste convoitée par son beau-frère (dans Acta Societatis Scientiarum Fennicae, t. XXXIV, n» r, p. loi). Le récit persan diffère par les détails du récit des Mille et un Jours et est, à bien des égards, absurde ; il est possible que Pétis de Lacroix et Le Sage, rédacteurs des Mille et un Jours, l'aient arrangé. Malgré les incertitudes qui planent encore sur la source (ou les sources) des Mille et un Jours, M. Wailenskôld (p. 18 de son mémoire) croit cependant que, en ce qui concerne notre récit, les rédacteurs français ont puisé à une source différente du recueil persan. .-{ ,i: ,.i ,i,,^„..., ,