Voir Romania, XXXIV, 206 et suiv
INTRODUCTION LXXXV
par Galland et inséré par celui-ci dans sa traduction des Mille et une Nuits, elle est exposée en public à une porte, et chaque passant doit lui crachera la figure; dans un conte russe, elle est emmurée. Dans la version primitive de la chanson de geste sur la Naissance du Chevalier au Cygne, que nous a conservée le Dolopathos latin de Jean de Haute-Seille, la mère est condamnée à être enterrée jusqu'aux mamelles dans la cour du château de son mari, où les gens du château doivent se laver les mains au-dessus de sa tête et les essuyer à ses cheveux '. Dans notre hypothèse, la tour terrible où Olive est enfermée est l'équivalent de ce supplice naïvement barbare; et l'on peut noter que, dans des rédactions plus récentes du Chevalier au Cygne, le supplice décrit par la version primitive est également remplacé par une dure prison '.
Dans le conte, les enfants, qui ont été exposés, une fois devenus grands, sauvent et réhabilitent leur mère. Ce trait est clairement marqué dans la version N de Doon, où c'est Landri qui tire Olive de sa prison et amène la punition des traîtres; dans E et F, les événements sont
1. Johannis de Alla Silva Dolopathos, éd. Hilka, p. 82, 1. 36- 3o; traduction française de Herbert, Roman de Dolopathos, éd. Brunet et Montaiglon, v. g5o8 et suiv.
2. La Chanson du Chevalier au Cygne, éd. Hippeau, t. I, V. 277 et suiv.; Le Chevalier au Cygne, éd. ReifFenberg, I, p. 34,
V. 696 (la prison est très adoucie). Dans le résumé latin d'une version française perdue (omit, cité, 1, p. 186) la mère est précipitée dans un puits profond et horrible. — Un récit analogue à celui du Chevalier au Cygne fait le fond du Miracle du Roi Thierry (voir Miracles de Nostre Dame, éd. G. Paris et U. Robert,
VI, 257 et suiv.) et de la seconde partie du roman de Theseus de Cologne (on a remarqué depuis longtemps que ces deux œuvres doivent avoir une source commune) : on y retrouve la mère calomniée et la dure prison. — D'autre part, le supplice de l'enterrcmeni à mi-corps de la femme innocente se retrouve dans la chanson de geste d'Orsow de Beauvais (éd. G. Paris, v. 833 et suiv.), mais les circonstances diffèrent complètement.
plus compliqués et le thème primitif s'est quelque peu obscurci; cependant, dans ces deux récits, c'est Landri, le fils, qui prend l'initiative de l'expédition destinée à châtier les traîtres qui ont fait le malheur de sa mère [E, fol. c. VI, v"; F, V. 2643 et suiv.). Dans toute cette partie décisive du récit, c'est le fils d'Olive qui agit et commande (voir F, v. 2918) et non l'époux : au milieu de toutes sortes de complications, nous retrouvons dans les versions E et Fia. donnée de iV, qui est également la donnée du conte populaire et du Chevalier au Cygne " : la mère réhabilitée par ses enfants (ou son enfant).
Voici comment a dû procéder l'auteur du poème primitif (O'), que nous pouvons restituer en gros par N . Connaissant le récit populaire, il le transforma en récit épique, en remplaçant par la prison le supplice singulier de la mère relaté par le conte ''. Il transforma de même la suite des événements, d'un merveilleux bizarre, qui, dans le conte, amènent la délivrance de la mère, en une suite d'actions vaillantes du fils unique,
1. Dans la version primitive de la chanson, conservée par le Dolopathos, cette donnée s'est quelque peu obscurcie, par suite de la contamination du conte avec un autre, celui des frères transformés en oiseaux; on peut cependant noter que la sœur des frères métamorphosés se met en rapport avec la mère maltraitée et que c'est elle qui, en attirant l'attention du père, amène le dénouement, la délivrance de la mère et la punition de la belle-mère coupable. Dans le groupe des versions plus récentes, que G. Paris appelait Béatrix (voir Romania, XIX, 1890, p. 323 et suiv.), ce n'est plus la fàlle, c'est un des fils qui joue le rôle principal. Ainsi que l'a remarqué G. Paris (article cité, p. 323, noie 2), le thème de la mère réhabilitée par le fils se retrouve encore dans la première partie de Doon de Mayence. Enfin, on peut citer encore, comme un exemple de ce thème du fils vengeant sa mère, le poème plus récent sur « la Reine de France calomniée », la Reine Sébile (rôle du jeune Louis, fils de Sébile).
2. Cependant nous avons vu que, dans un conte russe, la mère est emmurée, ce qui ne diffère pas beaucoup de la prison.
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qui remplaçait les deux fils et la fille qui figurent dans les versions bien conservées du conte. II emprunta les détails de ces actions, soit à la tradition populaire (l'objet magique volé aux nains), soit à d'autres chansons de geste (les enchantements de la marâtre), ainsi que nous l'avons exposé plus haut. Quant au début du récit, comme la version du conte ' (la mère accusée d'avoir mis au monde des chiens) lui paraissait par trop enfantine, il la remplaça par l'histoire de la femme accusée faussement d'adultère et du pseudo-amant introduit dans le lit, histoire alors répandue et qui était peut-être, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, un thème international, d'origine arabe.
Ce poème primitif (0'), dont l'action se retrouve, quant aux données essentielles, dans iV, fut profondément remanié, surtout en ce qui concerne la seconde partie (les aventures du fils) : le résultat de ce remaniement fut le second poè-me perdu [O'), dont E nous a conservé les lignes principales. L'auteur de ce poème jugeait que le rôle du jeune Landri était à la fois trop fantastique et trop peu développé : afin de pouvoir y introduire les aventures lointaines et les récits de guerre qui lui plaisaient ^, il fit intervenir un autre thème, que M. Benary (p. 368 de son mémoire) appelle celui de « l'exil » et qui a été défini, avec une heureuse préci-
1. Qu'on retrouve dans le Chevalier au Cygne, le Miracle du Roi Thierry et Theseus de Cologne.
2. Ceci se rapporte à la seconde partie du poème; quant à la première, les malheurs de la mère, il est difficile de s'en faire une idée nette, le rédacteur espagnol ayant beaucoup changé. II est cependant probable que l'adoucissement des données primitives et barbares du récit, en ce qui concerne le traitement infligé à la mère calomniée, adoucissement nettement marqué dans F, était déjà indiqué dans O". Un pareil adoucissement des données primitives se retrouve dans le poème sur la Naissance du Chevalier au Cygne, publié par Todd, quand on le compare au récit archétype, que nous a conservé le Dolopathos.
sion, par G, Paris, à propos de la chanson de geste provençale de Daurel et Béton \
Le jeune homme inconnu qui, chassé par un malheur quelconque de son pays, grandit à la cour d'un roi étranger, s'y distingue par ses exploits, se fait aimer de la fille du roi, et revient, d'ordinaire avec l'aide de ce roi, pourtirer vengeance de ses ennemis, est un thème fréquent dans notre épopée : nous le trouvons dans Mainet, dans Jourdain de Blaie, dans Or son de Beauvats, dans Bovon de Hanstone, dans le poème tout saxon de Horn; il rappelle les aventures prêtées à Childéric parles légendes franques.
Si l'auteur de O* envoie le jeune Landri chercher fortune à Constantinople, c'est là une conséquence de l'attrait que l'antique Byzance exerçait sur l'imagination des romanciers du xii° siècle *. Le rôle que i^ attribue à la fille de l'empereur et qui se retrouve, bien que d'une façon moins prononcée et moins choquante, dansjE", est fréquent dans les chansons de geste, quand il s'agit de jeunes filles amoureuses, qu'elles soient chrétiennes ou sarrasines : elles font les avances avec la plus grande facilité (qu'on se rappelle Seneheut dans Auberi le Bourgoin, Oriente dans Orson de Beauvais, et surtout Belissent dans Ami et Amile). Dans E aussi bien que dans F, le fils de la femme persécutée, après avoir rendu à l'empereur de Constantinople par son courage des services signalés, revient dans son pays
1. Mélanges de littérat . française du moyen âge, p. 145-146. — G. Paris, qui a oublié de parler du rôle de Landri dans notre poème, ne parle pas non plus de Parise la Duchesse, où l'on trouve manifestement le même thème; il est vrai que le jeune Huguet, dans Parise, s'il amène des troupes avec lui, ne doit pas ces troupes à son beau-père ou futur beau-père, mais cela ne fait pas grande différence.
2. M. Benary remarque qu'il est déjà question de Constantinople dans des récits sur Childéric.