‹ Doon de la Roche, chanson de geste, pubChapitre 25 sur 62 · INTRODUCTION LXXXIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION LXXXIX

avec une armée pour châtier les traîtres '. Nous sommes obligé de nous en tenir à ce schéma sommaire, le rédacteur espagnol ayant probablement modifié et ajouté bien des détails; il est cependant assez probable que l'épisode final, où l'on voit Doon et Olive assiégés par Pépin et Tomile dans La Roche, et délivrés par Landri (= Enrrique), se lisait déjà dans le poème français (O').

C'est sur ce poème qu'a dû travailler l'auteur du poème conservé, F. Celui-ci était évidemment d'avis que, dans l'œuvre qu'il avait sous les yeux, le rôle du père de Landri, Doon, qui cependant donnait, déjà anciennement, son nom à toute la chanson*, était trop sacrifié, et il résolut de le relever. Il modifia par conséquent l'action : au lieu d'être assiégé dans La Roche par Pépin, comme dans 0% Doon, dans F, est chassé de ses domaines par le même Pépin ; obligé de vivre de son épée, il prend du service à l'étranger, chez le roi de Hongrie, et se trouve ainsi mêlé à la guerre entre ce roi et l'empereur de Constantinople, qui, de son côté, a à son service Landri, le fils de Doon. Il en résulte l'épisode où le père et le fils se combattent sans se reconnaître, situation souvent traitée dans les littératures du moyen âge depuis le Hildebrandlied ', de même que la scène où le fils délivre, sans le savoir, son père d'une longue et dure captivité, se retrouve ailleurs*. — Ces dévelop-

1. Dans E, Enrrique (= Landri) est à ce moment le gendre et même le successeur de l'empereur ; dans F, Landri est le fiancé de la fille de l'empereur.

2. Ceci résulte du passage de V Ensenhamen de Guiraut de Cabrera, que nous citerons plus loin.

3. R. Kôhler et G. Paris en ont réuni de nombreux exemples ; voir R. Kôhler, Kleine Schi-iften, II (Berlin, 1900), 263. — Il faut bien avouer que, si l'auteur de i^a ainsi mis la main sur des situations émouvantes, il les a traitées d'une façon médiocre.

4. L'épisode où le fils délivre le père emprisonné se retrouve, sous une forme bien meilleure, dans Oison de Beauvais, ainsi

pements obligèrent l'auteur de F à modifier par contrecoup le rôle de Landri : dans 0\ Landri assistait l'empereur de Constantinople une fois, contre les Sarrasins ; dans F, il l'assiste deux fois, la première fois contre les Sarrasins, la seconde fois contre le roi de Hongrie. Pour gagner de la place, et afin de pouvoir plus tard raconter en détail la seconde guerre, l'auteur de F a réduit à une mention sommaire le récit de la guerre contre les Sarrasins, qui, du moins à en juger d'après l'espagnol, était raconté longuement dans O'; tout l'intérêt se porte chez lui sur la guerre contre les Hongrois, et la défense de l'empire contre Dorame, roi de Hongrie, devient le service signalé rendu par Landri à l'empereur de Constantinople. Mais, encore une fois, toutes ces modifications sont la conséquence de l'importance du rôle donné au père de Landri.

Nous retrouvons cette préoccupation dans les scènes où Doon se rend, déguisé, dans ses terres, pour mettre à l'épreuve la fidélité de son vassal, le maire Bernard, et surtout celle de sa femme. On sait que ce thème du mari rentrant chez lui, déguisé, après une longue absence, est très ancien : il remonte à V Odyssée. Au moyen âge, et dans le cycle carolingien, on le retrouve dans le récit fantastique du voyage de Gharlemagne à Paris, inséré dans le poème de la Spagna, et qui pourrait bien remonter à un poème épisodique français perdu'. Ici encore, l'auteur de F est peu original pour

que Ta remarqué M. Benary (p. 333 de son mémoire), qui a noté également que le « maître » du jeune Milon dans Orson de Beauvais, Guinement, porte le môme nom que le « maître» de Landri dans F.

I. Voir G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 398. Le fait que ce récit est « aniorcé » dans VEntrée d'Espagne (éd. Thomas, v. 643 et suiv.) confirme singulièrement l'hypothèse de G.Paris. Voir aussi N eophilologiis ,\\\ (1917-1918), 245, 246. On peut encore songer à l'épisode de « Tristan fou » dans différentes versions de Tristan; mais Tristan n'est pas le mari d'Iseut.

INTRODUCTION XCI

le fond de son invention. Afin de maintenir Jusqu'au bout l'importance attribuée au personnage de Doon, il lui attribue l'initiative du siège de Cologne, ville qui joue du reste, dans F, un tout autre rôle que dans jE*, où elle est aux mains deTomile, tandis que dans F les habitants ont juré fidélité à Pépin.

Un épisode entièrement de l'invention de l'auteur de F est celui qui nous montre le roi Pépin, fait prisonnier à la chasse par les « Saisnes » et sauvé, grâce à l'intervention rapide et courageuse de Landri, intervention d'autant plus méritoire que le roi s'était fort mal conduit à l'égard de la mère de Landri, qui était pourtant sa sœur, et à l'égard de Landri lui-même. Il semble bien (quoique la chose ne soit pas clairement expliquée dans E) que, déjà dans O', Pépin se laissait corrompre par Tomile pour donner son consentement au mariage de la fille de celui-ci avec Doon ; il y avait également (voir plus haut, p, Lxr, note 3) une scène assez violente où Landri victorieux faisait à Pépin des reproches sur sa conduite. C'est cette scène qui a donné à l'auteur de F ridée d'ajouter l'épisode de Pépin tombé au pouvoir des « Saisnes » et sauvé par Landri', On reconnaît dans cette invention l'esprit féodal, qui aime à opposer au roi faible, lâche ou même félon, le dévouement et le courage du vassal, qui sauve le monarque indigne en quelque sorte malgré lui ; on peut citer notamment le Couronnement de Louis, ou plutôt l'ensemble des chansons sur Guillaume d'Orange, qui ont pour idée fondamentale, ainsi que l'a montre M. Bédier% l'antithèse

1. Cet épisode est du reste très maladroitement amené, car on ne voit pas bien comment le roi, rentré en France au moment où il se querelle avec Landri (v. i3ig et suiv.), se trouve subitement près du Rhin (v. 4328 et suiv.), exposé à un coup de main des Saisnes, qui sont fixés de l'autre côté du fleuve et qui le traversent pour aller surprendre Pépin à la chasse.

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