Remania, XIII
Olive, seur de Charles, fut mariée a Doon de la Roche, seigneur de Frize (?), et fut séparée de lui, puis espousée par Bertran, fils de Naismes.
Et plus haut, p. 21 :
Bertran, fils de Naismes, espouse Olive, fille de Pépin, seur de Charles, et d'elle eut Gautier, qui espousa Nevelon ', fille dudit Charles et tua Justamont.
P. Meyer, en publiant ces extraits, conjectura (p. lo de son mémoire) que l'auteur du renouvellement de Doon de Nanteuil connaissait Doon de La Roche « d'après une rédaction dont nous ne soupçonnions pas l'existence, » Cela est possible; mais les imaginations que nous présentent ces deux extraits sont tellement étranges * qu'il est plus probable que nous sommes en présence d'une invention personnelle du jongleur tardif qui renouvela la chanson de Doon de Nanteuil. — On peut remarquer qu'ici, comme dans la Karlamagnus- Saga et le chant des Fœroe, Olive est la fille, non la sœur de Pépin; cela est la conséquence du fait que l'action de Doon de Nanteuil est placée sous le règne de Charlemagne : voulant mêler Olive à cette action, l'auteur a été obligé de la rajeunir d'une génération, et d'en faire la sœur, non la tante de l'empereur. Le renouveleur de Doon de Nanteuil et le rédacteur de la Karlamagnus-Saga ont fait, chacun de son côté, le même changement.
Si, après cette étude sur les différentes formes de la légende épique de Doon de La Roche, on essaie d'apprécier la valeur littéraire de F considéré en lui-
i. Nevelon est un nom d'homme. Si Fauchet a bien lu, il y a ici une véritable singularité.
2. Notamment en ce qui concerne la mort de Justamont, tué par Gautier, fils de Bertran et d'Olive. Une tradition constante fait tuer Justamont par Pépin le Bref (voir G. Paris, Mélanges de littérature française du moyen âge, p. 2oi-2o3, 214). ,
INTRODUCTION » 'XCV
même, on arrive, je crois, à un jugement d'ensemble moins favorable que celui porté jadis par P. Meyer, dans son rapport de 1878 à la Société des Anciens Textes Français. Le style du poème a quelque chose de mou, les caractères sont souvent d'une grande banalité ', Une grande partie de F n'est, notre discussion l'a montré, qu'un renouvellement d'un poème antérieur (O'): c'est ainsi que la comparaison avec E montre que la jolie scène où le petit Landri proteste contre le second mariage de son père, n'est pas de l'invention de l'auteur de F, mais se lisait dans son original. — Les épisodes que ce « trouveur » a ajoutés de son crû sont en grande partie des lieux communs, faisant partie du « matériel roulant » de l'épopée, suivant l'expression de G. Paris. Chose curieuse : notre poète, qui développe parfois avec une insistance inutile et choquante les scènes brutales et cruelles % montre le plus de talent dans les tableaux d'un genre paisible et en quelque sorte idyllique. La scène où Bernard, le riche « vavasseur », assis, le soir, sous un chêne, voit rentrer ses beaux troupeaux et a cependant l'âme attristée par le regret de son seigneur absent (v. 3200 et suiv.), est vraiment belle et originale. C'est également une invention curieuse que ce Gonteaume, à la fois guerrier et riche citoyen de Cologne, qui invite régulièrement à dîner la pauvre Olive, honnie de tous (v. 1889 et suiv.). Ici^ comme ailleurs, l'esprit du poème se rapproche de celui du roman bourgeois '. Doon de La Roche n'a pas eu, sous ses différentes
1 . Qu'on mette, par exemple, le traître Tomile à côté de Lambert d'Oridon, dans Auberi le Bourgoin, la comparaison ne sera pas à l'avantage de notre auteur.
2. Notamment la scène entre Olive et Audegour prisonnière (v. 3024 et suiv.), celle du supplice de Tomile (v. 4025 et suiv.).
3. Voir notamment, à la fin du poème, les adieux d'Olive et de Salmadrine (v. 4472 et suiv.).
formes, un succès de premier ordre : il n'est pas devenu le noyau d'un cycle; il n'a même pas eu une suite, ainsi que cela est arrivé à Ami et Amile et à Aye d'Avignon. Cependant, notre poème a pénétré dans le Midi. Dans VEnsenhamen bien connu où le Catalan Guiraut de Cabrera, sous prétexte de reprocher à un jongleur son ignorance, donne une longue énumération de sujets épiques, figure entre autres Doon'.le jongleur, dit Guiraut, ne sait chanter
Ni d'Oliva, ni de Doon '.
Dans le Nord de la France, le succès de la chanson s'est longtemps maintenu, et Doon est devenu un sujet de tapisserie : en 1387, Jean Cosset, d'Arras, vendit à Philippe le Hardi VHistoire de Doon de La Roche, pour 600 francs *.
^ Enfin nous devons signaler l'imitation probable de certains épisodes, de certains traits de Doon de La Roche, et spécialement du poème conservé, dans la chanson de geste deParise la Duchesse. Déjà M. W. Benary a noté (p. 333 de son mémoire) une scène analogue dans les deux poèmes, et conclu à une imitation de Doon par l'auieur de Parise ; on peut relever encore d'autres points de ressemblance. Remarquons d'abord qu'on retrouve
1. Édition de Bartsch, Denkmàler der proven^^alischen Litteratur (Stuttgart, i856, in-8»), p. 91. Le texte de Bartsch porte Olitia, mais la leçon du manuscrit d'Esté est bien Oliva; voir A. Mussafia, dans les Sitpingsberichte de l'Académie de Vienne, classe philos, histor,, t. LV(i867), I, 425. Déjà Ferdinand Wolf avait conjecturé qu'Oliva était la vraie leçon et que l'allusion se rapportait à Doon de La Roche; voir Denskschriften de l'Académie de Vienne, classe philos, histor., VIII (1857), 268, note 2. L'activité poétique de Guiraut de Cabrera se place dans les vingt dernières années du xii« siècle (voir G. Paris, Mélanges de littérat. franc, du m. â., p. 221, n. 3).
2. J. Guiffrey, Histoire de la Tapisserie (Tours, 1886, in-4»), p. 42.
INTRODUCTION XCVII
dans Parise le thème principal de Doon, la mère réhabilitée et vengée par le fils ', et aussi le thème secondaire, l'exilé qui se rétablit dans sa patrie avec l'appui d'un prince étranger; mais il y a des ressemblances plus précises. Le vieux Clarembaut (c'est ce qu'a déjà noté M. Benary) proteste contre le second mariage du duc Raimond (p. 49 de l'édition) de même que le petit Landri, dans Doon, proteste contre le second mariage de son père; on peut noter que Clarembaut, comme Landri, s'en prend, en termes violents, presque identiques, au prélat qui va célébrer le mariage, mais il faut remarquer que la scène a dans Doon quelque chose de plus original, vu que c'est un enfant qui parle. Ce vieux Clarembaut, le défenseur de Parise, présente de singulières analogies avec Gonteaume, le partisan d'Olive dansi^; tous les deux sont représentés comme souffrants, malades ^; mais dans Parise cette maladie n'est pas motivée, tandis que, dans F, elle Test par le chagrin que cause à Gonteaume l'absence de Doon. Ici encore, F est supérieur à Pa*-ise. Enfin, Parise, dans la chanson qui porte son nom, est accusée, comme Olive dans F, de vivre en prostituée; on peut noter que le vers 2546 (p. 76 en bas) de Parf^e est presque identique au vers 917 de i*'^
Ces faits sont d'autant plus curieux que Parise la Duchesse, au point de vue littéraire, nous paraît, dans son ensemble, préférable à Doon de la Roche. Mais il y a, dans l'histoire littéraire, d'autres exemples d'imitateurs supérieurs à leurs modèles.
1. On peut remarquer que, dans Parise, la mère est exilée (p. 22 de l'édition Guessard et Larchey); Parise est par conséquent plus éloignée du thème primordial que N et même que F, où il reste des traces de l'emprisonnement primitif".