LE MANUSCRIT ET LES FRAGMENTS. — LANGUE DES FRAGMENTS ET DU MANUSCRIT
La chanson de Doon de La Roche ne nous est parvenue que dans un seul manuscrit complet, conservé à Londres, dans le British Muséum : il y est côté Harley 4404. Quelques détails sur ce manuscrit ont été donnés par H. L. D. Ward ' ; J'en dois d'autres à l'obligeance de MM. L. Brandin et O. H. Prier, qui ont bien voulu examiner le manuscrit à mon intention. D'après ces données, le manuscrit est un in-4'', sur papier, de 25 1 feuillets, de 294 sur 210 millimètres; l'écriture est du XV* siècle. La reliure est en cuir de Russie et porte en repoussé les armes du second comte d'Oxford, Edward Harley. Au dos sont écrits les titres : Le roman de Doon V Allemand de la Roche. Epistre de Prestre Jehan. Le Romans des Anfances Ogier. Au dessous :
MUS. BRIT. BIBL. HARL. 4404. PLUT. LXX. E. AuCUnC nOtC
d'un genre quelconque sur les feuilles de garde ou ailleurs, de sorte que nous n'avons aucune donnée sur les origines du manuscrit et ses destinées jusqu'au moment où il fit partie de la collection harleienne *.
1. Catalogue of romances in the Department of manuscripts of the British Muséum, London, i883, I, 871. Une courte description du manuscrit avait déjà paru dans A Catalogue of the Harleian manuscripts in the British Muséum, London, 1808, III, 141.
2. On sait qu'Edward Harley avait hérité de la magnifique collection de manuscrits formée par son père, Robert Harley, premier comte d'Oxford ; il y ajouta des acquisitions nouvelles. Il mourut en 1741. En 1733, sa veuve vendit la collection à la nation anglaise ; elle fat placée au Musée Britannique ; voir Dictionary of National Biography, XXIV, Sgô. Nous ne pouvons
Le volume, écrit d'un bout à l'autre de la même main, contient : fol. 1-88 recto, Doon de La Roche ; 3 ff. blancs, non numérotés; fol. 89, Lettre du Prêtre Jean à l'empereur Frédéric '; fol. 1 02-25 1, les Enfances Ogier. — Dans la partie qui contient Doon de La Roche, il y a 24 a 27 vers par page ; une initiale rouge marque le début de chaque laisse. — Le manuscrit est bien conservé ; dans la partie qui contient Doon de La Roche on trouve, au fol. 82 b, des vers incomplets (voir notre texte, v. 4356-4364), mais le feuillet est intact; l'écriture n'a pas souffert; il est probable que le manuscrit que le scribe avait sous les yeux offrait à cet endroit un texte en partie illisible et que le copiste s'est borné à transcrire ce qu'il pouvait lire, s'abstenant sagement de compléter les vers par des conjectures personnelles.
Si, dans ce cas, il a fait preuve de discrétion, il a malheureusement, au cours de son travail, donné de nombreuses preuves de négligence ^ et de précipitation ;
remonter plus haut en ce qui concerne les destinées du manuscrit, qui n'a certainement pa:i été écrit en Angleterre et qui doit provenir de France.
1. Incipit : « Prestes Jehans par la grâce de Dieu », etc. C'est une pièce qui se trouve dans de nombreux manuscrits (voir Romania, XV (1886), 177) et qui a été publiée par Jubinal dans son édition de Rutebeuf, 2" édit., III, 356 et suiv. M. O. H. Prior a constaté d'assez fortes différences de rédaction entre le texte du manuscrit et celui de Jubinal, « mais le fond est le même, quoique la forme diffère souvent ».
2. Cette négligence se manifeste surtout par de nombreuses lacunes de vers entiers ou même de petits groupes de vers qui ont été sautés. L'original sur lequel travaillait le copiste peut être responsable d'une partie de ces lacunes ; mais c'est bien le scribe du manuscritde Londres qui a sauté le vers 1277, lequel se lit dans le premier des deux fragments appartenant à M. Lelong ; comme nous verrons, il est à peu près certain que l'auteur du manuscrit de Londres a travaillé sur le codex perdu dont ces fragments sont des débris. C'est donc lui qui est probablement responsable d'une bonne partie des autres lacunes qui défigurent le texte : s'il a sauté un vers dans ce passage, il a pu en sauter d'autres.
INTRODUCTION IX
de plus, il connaissait mal la langue des chansons de geste, déjà archaïque de son temps ', La tâche de l'éditeur eût été moins ardue et incertaine, si, au lieu du manuscrit de Londres, il avait eu à sa disposition un autre manuscrit, plus ancien et meilleur, dont il ne reste malheureusement que deux feuillets.
Ces deux feuillets, que nous désignerons par la lettre L, appartiennent à M. Eugène Lelong, qui les a achetés avec un lot de papiers et de débris provenant de Saumur. M. Lelong suppose que ce sont des débris d'un manuscrit qui aurait appartenu à la bibliothèque de Saint-Florent de Saumur ou à celle de Fontevrault. Il est probable que ces fragments ont servi de couverture à un registre et ont été ainsi préservés de la destruction.
Les deux feuillets de parchemin ont une dimension de 328 sur 210 millimètres \ Il y a deux colonnes par page, chaque colonne comptant 45 vers ; le début de chaque laisse est marqué par une grande initiale, alternativement bleue et rouge; la première lettre de chaque vers est marquée d'un trait rouge. — L'écriture est du premier quart du xiv* siècle; elle est soignée, mais un peu carrée et épaisse, de sorte qu'elle produit, à première vue, une impression confuse. Malgré les épreuves qu'ils ont traversées, les fragments ont peu souffert et sont lisibles, dès qu'on est habitué à l'écriture. Ces fragments vont, le premier, du v. 1 146 au
1. Certains indices feraient croire que le manuscrit a été écrit sous la dictée. Nous signalons à ce point de vue la singulière faute cest pour sait, v. 3406 et l'emploi, tout aussi singulier, de l'infinitif pour le participe, travaillier pour travailliez v. 3528, esploitier pour esploitié, v. 35 17; des confusions du singulier et du pluriel à la 3* personne des verbes. Ces fautes s'expliquent plus facilement par des erreurs auditives que par des erreurs visuelles.
2. Ces mesures sont celles du premier feuillet, qui paraît intact; le second a été rogné en haut.
i' DOON DE LA ROCHE
V. 1 325 ; le second, du V. 3 1 lo (ce premier vers a été en partie endommagé par le couteau du relieur) au V, 3289 du texte.
M. P. Meyer a noté que le manuscrit auquel ces fragments ont appartenu doit avoir été, par un hasard singulier, l'original du manuscrit de Londres. En effet, ce manuscrit reproduit, au v. 1 155, une leçon fautive, qui est le résultat d'une correction mal faite dans L ; si ce fait peut ne pas être évident pour celui qui lit la note (p. 44 de notre texte) où cette faute est indiquée et où l'origine en est démontrée, d'une façon nécessairement un peu complexe, il est absolument clair pour celui qui a sous les yeux le fragment lui-même, et le met à côté de la leçon du manuscrit de Londres.
Une étude attentive des leçons du manuscrit, comparées à celles des fragments, confirme ce résultat : les fautes des fragments se retrouvent régulièrement dans le manuscrit ' ; nulle part ^ celui-ci ne présente une variante préférable à la leçon des fragments '.
1. On peut ciler spécialement le v. iiB-j [fuan:{, faute commune au fragment et au manuscrit, pour/ïawf); le v. 1269 {es pour est, va pour vos, fautes communes au fragment et au manuscrit); le v. 1275 (les mots et mi manquent dans le fragment et dans le manuscrit); le v. i3oo (le mot ja manque dans les fragments et dans le manuscrit). Le v. i3oi se lit dans le fragment et dans le manuscrit : Quant H enfes issi fors de Coloinne a cel terme, ce qui donne une syllabe de trop. Au V. 3284, le second de manque à la fois dans le fragment et dans le manuscrit.
2. La seule exception se rencontre au vers 3236, où le fragment porte, au lieu de grans qui se lit dans le manuscrit de Londres et qui doit être la bonne leçon, un assemblage de lettres dénuées de sens. Mais le copiste du manuscrit a pu restituer grans par conjecture : le scribe le plus négligent peut avoir par hasard une bonne inspiration.
3. Un fait curieux qui mérite d'être noté à propos des fragments, c'est que le copiste ne parait pas avoir compris la locution par som (ou son) l'aube (= au lever du jour), fré-
INTRODUCTION XI
La langue des fragments L mérite d'être étudiée avec soin, étant plus près de celle de l'original que celle du manuscrit de Londres. L'exposé qui suit reproduit, avec quelques additions et modifications, une note détaillée de M. Meyer, rédigée en vue de l'Introduction à l'édition projetée.
Phonétique. — Voyelles.
A pour e est constant àa^ns famé, 1221, 1298. L'auteur confondant les sons originairement distincts an et en (voir ce qui est dit plus loin sur la langue du poème), il est naturel que le copiste ne se soucie pas d'employer ces deux groupes conformément à l'étymologie et qu'il ait une tendance à écrire le plus souvent an '. Cependant, il conserve très souvent la graphie étymologique en, soit à la tonique, soit avant : argent 3i2i, enfes ji83, iSoj, 3224; enfant 1166, 1179; enraigier 3281 ; entende:{ 1 146 ; entendui i24.g; gent^ gen:{ 3 120, 3 141. Pour la préposition et l'adverbe, (in ou inde), on a plus souvent en qu'an : 11 56, 11 Sj, iiSg, ii63, 1164, 1171, 1226, etc. — On est porté à considérer comme une erreur de copiste danrons (pour donrons) 1 149 ; cf. donroie 1174. Cependant on ne peut affirmer que cette prononciation n'ait pas existé.
Ain par an se rencontre en des cas assez bien déterminés, avant ch et ^continu: maingier 32j5,maingeroient 3260, plainchier 3265. Estrainglaie (étranglée) 1208, où le g est explosif, est exceptionnel; la finale n'en est pas moins surprenante, car -aie, pour le latin -ata, est une prononciation de la région alpine *.
quente dans les chansons de geste : au v. i23o, on lit dans le fragment par sour l'aube. Cette expression est régulièrement estropiée dans le manuscrit de Londres, ce qui n'a rien d'étonnant, vu sa date; il est plus singulier qu'elle ait embarrassé le copiste du fragment, qui écrivait dans le premier quart du xiv* siècle.
1. Sur la graphie sanc, 1 169 et 1281, pour sens, voir plus loin où nous traiterons de la langue du manuscrit de Londres.