‹ Doon de Maience chanson de geste publiee pour la premiere fois d'apres les manuscrits de Montpellier et de ParisChapitre 4 sur 9 · SOMMAIRE · texte numérisé non relu

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out le monde sait qu'il n'y eut en France que trois gestes : celle de Pépin, celle de Car in de Monglane et celle de Doon de Mayence ; mais la troisième a été mise en oubli par les nouveaux jongleurs. — Voici l'enfance du preux comte Doon, telle qu'elle a été écrite par les sages clercs de ce temps-là. — Il y avait à Mayenceun noble comte appelé Gui, qui était arrivé à sa quatrevingtième année sans prendre femme; il s'y décida enfin, et épousa la plus belle fille qui fût au monde. — Il la mena en aval du Rhin, près de la mer salée, dans son fort château de Montblois , et en sept ans elle lui donna trois beaux fils. — Un jour que Gui chassait dans une forêt profonde, le cerf qu'il poursuivait se réfugia dans la cour d'un ermite; il s'y précipita à son tour, un grand dard à la main. « Sire, dit le saint homme, faites-lui grâce pour l'amour de Dieu ! » — Mais le comte lance son dard , oui manque le cerf et perce le cœur de Termite. — Repentir du meurtrier. — Pour se punir, il se condamne à prendre la place du mort: H desselle. son cheval, dépose en un coin son arc t% swftèches- et Doon de Maietce. *

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jure de servir Dieu toute sa vie dans cet ermitage. P. 1-5.

Gui avait un sénéchal, nommé Herchembaut, homme cruel et félon. — Quand Herchembaut apprit que les serviteurs du comte, après avoir longtemps cherché leur maître, étaient revenus de la forêt sans lui, il s'en alla à la chambre de la comtesse. — « Dame, dit-il, notre sire s'est noyé en une eau courante, c'est chose sûre; mais ne pleurez pas pour cela. Il était vieux et ne valait pas un bouton ; c est moi qui serai désormais votre seigneur et votre compagnon. — Sire, répondelle, n'ayez pas si folle intention ; car, j'en prends à témoin le saint nom de Dieu, je ne déshériterai pas mes enfants. — lien sera ainsi, que vous le veuillez ou non!»

— A ces mots, il la jette sur un lit , comptant en faire sa volonté ; mais elle lui donne un tel coup de poinp sur le nez que le sang en jaillit. — Furieux, il la saisit par ses beaux cheveux plus luisants que de l'or et la traîne par la chambre en l'accablant de coups.

— Aux cris de la dame, ses trois fils accourent, et l'aîné, qui n'avait que sept ans, le petit Doolin de Mayence, frappe Herchembaut sur la tête avec un arc gu'il avait à la main. — Le traître saisit l'enfant et le jette rudement contre le pavé ; mais Doolin se relève et court de nouveau sur lui : « Faux, traître ! s'écriet-il, vous vous repentirez d'avoir battu ma mère; je vous couperai la tete un jour, de mon glaive acéré ! — Certes, réplique le sénéchal, tu as le cœur fier pour ton âge, et je ne vis onques ton pareil; mais tu vivras peu, si j'en ai le pouvoir. » — Ce disant, il jette par terre le petit Doon, le prend par le milieu du corps, et le met en travers sur son cou comme un agneau tondu ; il saisit de même ses deux frères, et, les tenant sous son bras, sort de la chambre, dont il ferme bien la porte. — Herchembaut emporta les enfants dans un verger hors du château ; il avait emmené Salomon, le maître chargé de les élever. — « Bel ami, lui dit-il en allemand, pour n'être pas compris d'eux, veux-tu

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me servir? Je te ferai chevalier et te donnerai le meilleur château de la contrée, — Volontiers, sire. — Voici ce que tu vas faire ; tu m'accableras d'injures en français ; tu me reprocheras de traiter ainsi ces enfants, tu me les arracheras de force, puis tu les conduiras au bord de la mer, tu les mettras dans un bateau et tu les noieras. — Sire, je ferai votre volonté, mais vous me garantirez de la vengeance de leur mère. — Leur mère 1 je vais l'accuser de tel crime qu'elle sera brûlée ; j'aurai son fief et tu seras mon sénéchal. » P, 5-10.

Le complot est sur-le-champ mis à exécution, — Doolin ne se sépare pas d'Herchembaut sans lui arracher une pleine poignée de cheveux. — « Onques n'ouïs parler de tel enfant, s'écrie le sénéchal; rien ne pourra lui résister, s'il vit longuement ! » — Cependant, Salomon couvre de caresses les fils de son seigneur : ce Venez, leur dit-il, venez au bord de la mer; nous y trouverons de beaux cailloux avec lesquels vous pourrez jouer. » — Arrivé sur la plage, il monte avec les enfants dans un bateau, après s'être muni de trois grosses pierres, et gouverne vers la haute mer, — « Maître, où allons-nous, demande Doolin ; ne seraitil pas temps de retourner ? Vous ne retournerez point, répond le traître, je vais vous noyer , car ainsi l'ai-jejuréàmon cousin Herchembaut. » — En même temps il frappe le plus petit et lui brise la tête. — Les deux autres, effrayés, demandent grâcç. — « Maître, s'écrie Doolin. que t'avons-nous, fait? Ne sommesnous pas les fils de ton seigneur qui t'a nourri, honoré et enrichi : aies pitjé de nous au nom de celui qui fut

mais votre bea.u sçrmon ne vous empêchera pas d'être mangé par les pioissons. » — Lç corps du plus petit est précipité dans la nier, et déjà Salomon saisissait le puîné, quand Doolin, apercevant le couteau qui pendait au côté du meurtrier, s'en empare rapidement

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et le lui enfonce dans le cœur. — Salomon chancelle et tombe à son tour dans les flots/ P. 7-15.

Tandis que les deux enfants voguent au gré des vents • leur mère crie et pleure, enfermée dans sa chambre. Herchembaut avait barré solidement la porte, et toute la nuit il veilla auprès avec quarante sergents. — Le lendemain, il fit venir deux ribauds, Robaut de Galatrée et son frère Ernoulin. « Je veux, leur dit-il ? convaincre ma dame d'une telle trahison qu'elle soit jetée toute nue en un feu ardent; mais pour cela j'ai besoin de vous, et, si vous voulez m'aider, je vous donnerai à chacun une cape dorée. Je viens de voir près d'ici un pèlerin qui arrive de Jérusalem ; coupez-lui la gorge et ensevelissez-le sous un arbre , puis demeurez en paix , et vous verrez avant peu si grande douleur que tout le pays en sera effrayé.» — Les traîtres se mettent aussitôt à la recherche du pèlerin ; ils le rencontrent près de la porte et lui demandent ce qu'il veut: « Seigneurs, répond-il, du pain par charité. — Venez avec nous, nous vous en donnerons en quantité. » — Us le mènent en un jardin dont ils referment sur eux la porte: « Pèlerin, dit alors Robaut, on m'a conté que vous aviez sur vous maint denier monnayé : donnez-les nous, ou nous allons vous percer le ventre et le côté. — Par le saint Sépulcre que ma bouche baisa, réplique le pèlerin, je n'ai ni or ni argent, et n'en ai point eu depuis quinze jours. — Alors, tu vas mourir! » s'écrie Robaut en se jetant sur lui. En même temps Ernoulin tire son couteau. — Mais l'étranger se défend avec son bourdon et met en fuite les deux traîtres. — Herchembaut arrive avec trois sergents, qui sont défaits à leur tour; il en appelle six autres, et le pèlerin est enfin abattu. — Le sénéchal ordonne qu'on lui coupe la tête et qu'on l'ensevelisse sous un arbre. — Puis il mande tous les barons de la contrée: « Seigneurs, leur dit-il, notre sire est mort ; en rentrant de la chasse il trouva sa femme entre les bras d'un ribaud et tira sonépée pour

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le tuer; mais le ribaud le prévint et l'assomma avec un bâton. Ma dame coupa la tête au cadavre et le fit enterrer dans le jardin, où je puis vous le montrer. — a Qu'on aille chercher la dame», répond un prud'homme. — Herchembaut monte à la chambre de la comtesse, et, la prenant par les cheveux, la traîne jusqu'à la salle où les barons étaient réunis. — La dame se jette à genoux et jure qu'elle est innocente; mais le traître conduit les seigneurs dans le jardin et fait déterrer le corps du pèlerin. « Son crime est prouvé, s'écrient à cette vue les parents d'Herchemoaut ; il n'y a plus qu'à la brûler. » — On lui arrache les cheveux et on la frappe ; on lui lie les mains si serré que le sang lui jaillit des ongles. — Tous les barons qui ne sont pas de la famille du traître pleurent de pitié. « Seigneurs, fait-elle, je ne sais qui est ce mort qu'on vient de trouver; mais je jure que je n'ai jamais trahi le comte Gui. Herchembaut me hait parce que je n'ai pas voulu faire sa volonté ; mais donnez-moi du répit, et j'aurai un vassal courageux qui me défendra de ce dont il m'accuse, en combattant contre lui. — Il ne doit point y avoir de bataille, s'écrie Herchembaut, uisque le crime est prouvé ! Dame, vous allez être rûlée. •> Et, furieux, il la jette par terre d'un coup de pied. — Elle est relevée par un preux chevalier nommé Baudouin. — ce Vous avez grand tort, dit-il à Herchembaut, notre dame a toujours été sage et loyale, et vous devez lui donner le répit qu'elle demande. — Otez-vous de là, répond le sénéchal, ou je vous donne un coup de poing sur les dents! » — Le baron ne dit mot ; mais il monte à cheval et court à son château de Beauplain, qui n'était qu'à une lieue de là. — Il fait armer à la hâte cent chevaliers et revient s'embusquer avec eux dans un bois épais, près de l'endroit où la dame devait être brûlée. P. i $-28.

Traînée par deux ribauds qui la menaient battant, la dame sortit du château. — Après elle venait Herchembaut avec tous ses vassaux, armes de bons beau-

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mes de Pavie. — Quand elle fut arrivée au milieu de la place, on la dépouilla de ses riches vêtements, et on rattacha à un pieu autour duquel on avait amassé du bois et des épines sèches. — Mais, au moment où on allait y mettre le feu, Baudouin et ses gens sortent de leur embuscade. — Sanglante mêlée. — Baudouin blesse Herchembaut, et fait prisonnier son frère Droart, u'il envoie à Beauplain. — Pendant la bataille, !a ame prie Dieu à genoux qu'il la défende de mort et lui sarde ses enfants qu'on lui a pris. — Quelle serait sa douleur si elle savait qu'ils flottent en ce moment sur la mer, seuls et n'ayant rien à manger ! — Herchembaut vient à passer près de la dame : « Mets donc le feu à ce bois î » dit-il à un sergent. — Le sergent obéit ; mais d'anciens serviteurs de la comtesse, de pauvres gens à qui elle avait souvent fait du bien, accourent et éteignent le feu. — Herchembaut revient sur ses pas; tous fuient devant lui, et la dame allait être brûlée, quand Samson, sire de Clairvent, parut sur le champ de bataille. — « Seigneurs , s'écrie-t-il , faites paix et écoutez-moi. » — Comme il était fort estimé et redouté, les barons remettent l'épée au fourreau et se réunissent autour de lui. — Il se rend près de la dame. — « Sire, fait-elle, pour l'amour de Dieu, ne me laissez pas mourir si honteusement! Herchembaut m'accuse d'avoir tué mon seigneur; mais je trouverai un chevalier qui le combattra lui et son frère ; et, s'il ne les vainc tous les deux, je consens à être jetée en un feu ardent. » Samson est affligé de cette offre imprudente: « Dame, dit-il, vous avez trop parlé ; mais ce qui est dit ne peut plus être retiré. » — Herchembaut accepte le défi. — Baudouin se porte caution pour la comtesse. — Elle est aussitôt déliée, couverte d'un riche manteau fourré, et reconduite au château. — Mais à peine les barons sont-ils séparés que Herchembaut la fait jeter dans un noir cachot; puis il va surprendre Baudouin dans son manoir de Beauplain, le fait prisonnier, délivre Droart

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t\ se rend à Mayence avec ses deux captifs, qu'il enferme dans une tour profonde, — La dame et son champion ne seront délivrés que lorsque le petit Doon pourra ceindre une épée. P. 28-39.

En attendant, l'enfant vogue avec son frère sur la mer salée. Depuis deux jours et deux nuits, ils n'ont ni bu ni mangé. « Beau frère, fait Doolin, nous mourrons ici de faim. Nous ne verrons plus le riche castel de Montblois, ni notre père, ni notre mère Marguerite ; nous ne pourrons nous venger d'Herchembaut. Si pourtant Dieu voulait que nous échappassions, et qu'un jour je pusse porter des armes, rien ne m'empêcherait de faire sentir à ce traître mon épée émoulue et de lui séparer le chef du corps I » — Son frère l'entend ; mais il n'a pas la force de lui répondre ; il pâlit, ses yeux se ferment, et il tombe épuisé. — Doolin le prend dans ses bras, l'accole et le baise ; mais ni ses caresses ni ses baisers ne peuvent rendre la vie au pauvre petit. — Il expira au coucher du soleil. Doolin passa la nuit à pleurer; sa douleur était si grande qu'il ne sentait plus sa faim. Au point du jour, il aperçut la terre à peu de distance ; le vent s'éleva, le ciel se couvrit; il tomba de la pluie et de la grêle. L'enfant se mit à manger les grêlons et puis les extrémités des plantes marines qui çà et là pointaient hors de l'eau. — « Ah Dieu! fit-il, mon doux frère, que n'ai -je pu te faire manger de ces herbes qui sont si tendres et si savoureuses ! Tu serais encore vivant et pourrais parler, et tu m'aiderais à me venger de ce félon d'Herchembaut, que le ciel confonde ! Mais, s'il plaît à Dieu, il le payera cher; je lui ferai voler la tête de dessus les épaules. P . 39-43.

Le vent poussait le bateau vers le rivage, et bientôt Doolin put sauter à terre. - Il se trouvait dans une grande forêt qui durait bien dix lieues. Aux arbres pendaient des pommes et des noix, dont il mangea tant

qu'il voulut. Puis il s'enfonça dans le bois. —

o Ah ! disait-il, je serais bien mieux dans la bonne

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maison d'où le traître me chassa; et, si Dieu ne me secourt, je vais être étranglé par quelque loup. Mais je me défendrai bien, et le frapperai de telle sorte sur son grouin avec mon couteau pointu, qui me coûta cinq deniers, que le sang lui coulera du museau. » — La nuit venue, il se coucha dans le creux d'un chêne, en boucha l'ouverture avec un rameau vert, et dit ses oraisons. En ce moment, un tigre vint à passer; il sentit l'enfant qui était dans l'arbre, tourna autour, trouva le pertuis et arracha le rameau oui le bouchait.

— Si Dieu ne le secourt, Doolin sera bientôt mangé.

— Le tigre était hideux et fort, long de plus d'une aune; il avait de grosses pattes comme un dromadaire, le poil hérissé, la queue merveilleuse, rouge, jaunette et noire, et un aiguillon dont la moindre atteinte est mortelle. — Mais Dieu n'oublia pas Doolin, et envoya par là un lion courageux. A la vue de l'enfant, qui menaçait le tigre de son petit couteau, le lion fut ému de pitié; il se battit avec sa queue pour se mettre en colère et courut sur le tigre. — Entre les deux bêtes la bataille fut longue et terrible. — Parfois elles se dressent, et s'entr'em brassent de leurs pattes comme des lutteurs. Doolin avait grande envie d'aller aider le gentil lion qui se peinait pour le défendre. — Enfin, le lion, atteint parle terrible aiguillon, tombe mort; mais en expirant il cingle son ennemi avec sa queue, et l'en étreintsi fort qu'il ne peut plus bouger.

— Doolin alors sort de son arbre, achève le tigre avec son couteau et retourne se coucher. — A peine était-il rentré dans le creux du chêne qu'un léopard accourut, attiré par le bruit. Mais en voyant les deux bêtes mortes, et Doolin qui tenait encore son couteau tout sanglant, il crut que c'était l'enfant qui venait de tuer le lion et le tigre. — 11 eut peur et s'enfuit, non sans regarder plusieurs fois sMl n'était pas poursuivi, Doolin reboucha l'ouverture, se signa et s'endormit. P, 43-51.

Le lendemain matin, l'enfant, après avoir dit ses

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psaumes et oraisons, se remit à errer dans le bois, et tout en marchant il criait hautement : « Vengeance, sainte dame Marie! vengeance de ce traître d'Herchembautî » Or, c'était justement dans cette même forêt, nommée Ardenne, que le comte Gui vivait en ermite. — 11 entendit et reconnut la voix de son fils. — Aussitôt il se dirigea du côté d'où la voix semblait venir; il ne rencontra pas Doolin, mais il trouva au bord de la mer le corps de Savari, son autre enfant. Douleurduvieillard. — II s'arrache lescheveux et s'égratiene le visage ; puis, après avoir enterré le cadavre, il se remet en quête, car il est bien sûr d'avoir ouï parler son fils aîné. — 11 l'aperçoit enfin, dormant sous un hêtre. Il l'éveille doucement : « Beau fils, lui dit-il en pleurant, comment vous trouvez-vous ici ? » L'enfant raconte ce qui s'est passé.

- 'c Par ma chrétienté, s'écrie le père, Herchembaut sera pendu ! Demain, au point du jour, nous partirons.

— En attendant, il mène son fils à son ermitage et allume du feu pour cuire les racines qu'il avait cueillies, cl Sire, fait Doolin, où sont allés les cuisiniers? Je mangerais bien un poussin fricassé, ou une géline rôtie, ou de l'anguille en pâté. — Beau fils, répond le comte, prenez patience, vous aurez cela tout à l'heure. » Après le repas, le père et le fils se couchèrent. — Le père dort peu. 11 a tant de pensées diverses qu'il en oublie de servir Dieu. P. 5 1-57.

Dès qu'il fit clair, Gui prit sa hache, son arc et ses flèches, et se mit en route avec son fils. — Mais à peine avait-il fait quelques pas qu'un ange descendit du ciel et d'un coup de pied le renversa par terre; quand il se releva, il était aveugle. — Dieu le punissait ainsi d'avoir oublié son vœu. — 11 dut retourner â son ermitage, guidé par son fils. — Désormais ce fut Doolin qui nourrit le vieillard. — L'enfant allait chasser les oiseaux dans la forêt, et les apprêtait suivant les conseils de son père ; il tissait des nattes avec les écorces des arbres et faisait des vêtements pour

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l'hiver avec les peaux des bêtes sauvages. — II se passa ainsi bien des années. — Quand Doolin eut quinze ans, il était devenu si fort, pour avoir toujours vécu de viande, qu'il aurait tué un bœuf d'un coup de poing, et que déjà il fût allé à Mayence se venger d'Herchembaut, s'il n'eût craint que pendant ce tempslà son père mourût de faim. P. <8-6i.

Cependant la pauvre dame Marguerite était toujours en prison. — Le traître sénéchal ne lui faisait donner (l'autre nourriture que du pain , d'autre lit qu'une paille puante. — Un jour, la sœur du comte Gui vint le trouver : elle s'appelait Suzanne et avait été richement mariée en Allemagne. — « Pourquoi, lui dit-elle, ne fait-on pas brûler cette putain oui a coupé la tête à mon frère ? — Dame, répondit Herchembaut, elle a promis de trouver un chevalier qui combattrait pour elle seul contre deux ; mais, s'il vous agrée, nous fixerons à quinzaine le jour du combat : elle ne trouvera pas de champion, et nous la brûlerons devant tous. » — Aussitôt le félon appelle Evrard de Galatée: « Allez, lui dit-il, à Rosey, près de la mer, et Tamenez ici mon frère Droart. » II lui donne une lettre où était contée toute la trahison ; Evrart s'arme bien et part accompagné d'un sergent. — Mais il s'égare dans une grande forêt ; plus il pense en sortir, plus il s'y enfonce. — Il chevauche tant qu'il aperçoit devant lui un jeune garçon portant sur son cou un chevreuil. — C'était Doolin qui revenait de la chasse. — « Va, dit-il à son sergent, et prends à ce vilain son chevreuil, car nous n'avons rien à manger. » — Doolin , au lieu de livrer son chevreuil, le saisit k deux mains et assomme l'insolent valet. — Evrart accourt le glaive à la main ; mais l'enfant ramasse un crand bâton et en assène un tel coup sur la tête du félon qu'il lui brise le crâne. — Il lui ôte son armure, s'en revêt, prend la boîte qui contenait la lettre, monte sur le cheval et va vers son père. — « Qui est-ce qui vient ici à cheval ? » demande le vieHlardâveugle.

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— » Son fils lui raconte ce qu'il a fait. — Gui se jette à genoux: « Beau sire Dieu, s'écrie-t-il, donne-moi de voir une fois mon enfant 1 » — Quand il se releva il n'était plus aveugle. Quelle fut sa joie lorsqu'il vit son fils si beau et si fort ! — Doolin lui donne la lettre d'Herchembaut, et toute la trahison lui est révélée. — L'enfant veut aller défendre sa mère. « Vous êtes trop jeune, répond le père, et ne savez ni vous servir de vos armes, ni mener votre cheval. — Père, quand on a Dieu pour ami, on ne doit pas reculer. S'il vous a rendu la vue, c'était pour que vous lussiez la lettre; et s'il m'a fait fort et membru , c'est pour que je venge le martyre que ma mère a souffert. — Eh bien, beau fils , puisque tu le veux, tu partiras demain. Salue tous ceux que tu rencontreras et demande-leur ta route, mais ne te fie à aucun étranger. Donne aux pauvres gens. Entends chaque jour la sainte messe ; ne fais pas de bruit au moutier. Honore tous les clercs et parle-leur poliment, mais laisse-leur du tien le moins que tu pourras , car on se moquerait de toi. Si tu as valet , ne le fais pas asseoir à ta table , car il te mépriserait. Si tu as femme, ne lui confie pas ce que tu voudras tenir secret , car tu t'en repentirais au premier déplaisir que tu lui ferais. » — Puis, afin de mieux mettre ces conseils au cœur de son fils, il le frappa au visage. Le lendemain matin, le vieux Gui arma Doolin, le fit monter à cheval et lui mit en main une grosse perche. — L'enfant courut la briser contre un hêtre , et quand elle eut volé en tronçons, il tira son épée et se mit à frapper l'arbre à coups redoublés. « Beau doux fils, dit le père, à quoi songez-vous ? M'est avis que vous avez le sens troublé. — Père, fit Doolin , il m'a semblé que ce hêtre était Herchembaut. — Je vois, répondit le père en riant, que lui et Droart vont être mal menés ; en attendant, cet arbre a payé pour eux bien à tort. » — Gui conduisit l'enfant à travers la forêt, et, quand lui fallut retourner à son ermitage , il dit : « Beau

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