‹ Dorine, Chèvrefeuilles sauvagesChapitre 13 sur 13 · LE ROITELET · texte numérisé non relu

LE ROITELET

On m'a montré tout à l'heure un nid accroché au creux d'un sapin et d'où les habitants — des

roitelets — ont pris, hier, leur volée Ce nid est une merveille. Figurez-vous une boule creuse, tissée délicatement avec des brins de mousse et des toiles d'araignée, capitonnée à l'intérieur du duvet le plus fin et le plus moelleux. Dans ce nid douillet, où l'on ne peut pénétrer que par un trou étroit pratiqué sur l'un des côtés, dame roitelette pond de neuf à quinze œufs blancs, pas plus gros que des pois. Et tout cela éclôt, grandit et s'emplume en ce logement exigu. Il n'y a plus que les petites gens et les rois pour se payer le luxe d'une si nombreuse famille! Si le roitelet, par sa taille et son humble tournure, appartient au menu peuple, il règne cependant à sa façon dans le taillis. Il porte couronne comme un monarque; son simple vêtement olive est relevé par une huppe couleur aurore. Sa royauté mystérieuse est analogue à celle de la reine Mab ou du nain vert Oberon. Comme aux enfants de rois, la vénération populaire lui a prodigué les noms de baptême. On l'appelle ratillon dans le Jura, roi "Bertaud en Anjou, poulette du bon Dieu dans le pays de Bray, fenouillet dans l'Hérault, musseri dans la Meuse, rouie-buisson dans la Suisse romande, rqffelot dans la Haute-Saône, petty king en Angleterre. Quant aux légendes auxquelles il a servi de

thème, elles sont aussi nombreuses que touchantes. L'intérêt des populations campagnardes s'est attaché à ce petit être si frêle et si vaillant, comme il s'est attaché au grillon, au rouge-gorge à l'hirondelle, Dans ce trésor légendaire, je cueille un conte breton qui résume bien l'ingéniosité et le courage attribués au roitelet :

a L'Hiver, voyant le roitelet tout joyeux et content, pendant que les autres oiseaux étaient tristes et malheureux, lui dit, un jour qu'il avait gelé dur : «Où étais-tu la nuit passée? — Sous le a toit où les servantes faisaient la lessive, réponc( dit-il. — C'est bon ! Cette nuit, je saurai bien « arriver jusqu'à toi! d En effet, il gela si fort, cette nuit-là que l'eau gela sur le feu, dans la buanderie. Mais le roitelet avait déguerpi, et l'Hiver, le lendemain, le trouvant gai et pimpant, s'étonna et lui demanda encore : a Où étai$-tu donc, a la nuit passée? — Dans l'étable sous la queue « de la vache. — Bon ! tu auras de mes nouvelles, a la nuit prochaine. » Et il fit si froid, il gela si dur cette nuit-là que la queue des vaches se colla à leur derrière. Cependant, au matin le roitelet sautillait et chantait comme au mois de mai.

a Quoi! tu n'es pas mort? s'écria l'Hiver ébaubi. <c — Mort? pourquoi donc, s'il vous plaît? repli-

« qua l'autre gaiement. — Oii étais-tu, la nuit « passée? — Entre le nouveau marié et sa femme, a et je vous réponds qu'il y faisait chaud ! — Dianc( tre ! qui aurait songé à te chercher là ? dit THiver, <c devenu quinaud, on ne peut décidément te ce prendre sans vert... » Et, depuis, il laissa le roitelet en paix. »

Tandis que je songeais à ce joli conte et que je remontais en pensée à la source de nos récits oraux, j'ai été troublé dans ma méditation par un léger bruit qui partait du fourré et qui ressemblait à un vol d'esprits familiers. C'étaient le roitelet et sa copieuse progéniture, qui filaient sous les basses branches, en quête d'un buisson à écheniller.

Table

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